DE L'ARTICLE FRANÇOIS
En quoy spécialement il est conforme à V article grec.
Obs. 1. Entre autres avantages que nostre langue se peult vanter d'avoir pardessus la latine, est l'usage des articles: de la commodité desquels (voire nécessité) je feray juges tous ceux qui se sont meslez de traduire du grec en latin. De ma part je sçay combien j'ay travaillé
lequel me semble bien mériter d'estre rais ici pour la conclusion de ce chapitre. Il est adressé au roy François , premier de ce nom :
Triglnta auxisti patrlbus , Fraacisce, senatura ,
Qui totldem aut plures tollere debueras.
Desperata salua populi est , qui cogitur unus
Sanguine Jam exhausto tôt saturare sues.
Ou,
Tôt saturare boves, Tôt saturare aslnos. »
On s'explique aisément l'omission de ce passage dans la réimpression de Paris. Le Parlement , que cette épigramme concernait, ne l'eût pas laissée impunie. On comprend que, par le même motif, l'auteur ne se soit pas fait connaître. Ne pouvant l'indiquer, contentons-nous de rapporter les circonstances qui donnèrent naissance à ces vers. Le scandale de la vénalité des offices fut poussé au comble sous les Valois ; et François 1 er , comme ses successeurs, recourut souvent, pour remplir ses coffres vides, à la création de nouvelles charges dont il trafiquait. Toutefois il ne parait pas que dans aucune circonstance le nombre des membres du Parlement de Paris ait été augmenté de trente ; il faut réduire ce chiffre à celui de vingt. Cette intrusion eut lieu en 1523 : voy. la Collection des Mémoires de Petitot, t. XVII, p. 51, Introduction aux Mémoires de du Bellay; cf. Voltaire, Histoire du Parlement, c. 16. Il est vrai que des places de conseiller furent aussi établies vers le même temps et vendues dans
en quelques endroicts de mes traductions pour suppléer au default de ces particules. Or, au contraire , il n'y a partie d'oraison en laquelle le françois soit de meilleur accord avec le grec qu'il est en ceste-ci. En premier lieu, comme le grec use de son article pour discerner une certaine particularité de la généralité (c'est-à-dire pour monstrer qu'on ne parle point généralement, mais de ce particulièrement touchant quoy on peults'entrentendre), ne plus ne moins use le langage françois du sien. Exemple : On luy a faict autant d'honneur que s'il eust esté roy, 03to>; ETtfjrçÔY) âçirep dfv si ftaffiXeùç &7C7Jp^£v, cela s'entendra généralement. Mais si deux François ou deux Espagnols parlans ensemble disent , On luy a faict autant d'honneur que s'il eust esté le roy, les François s'entrentendront touchant le roy de France, et les Espagnols touchant le roy d'Espagne. Autre exemple : Si j'avois autant d'escus que vous avez, je serois appelé grand roy par tous ceux de mon pays , Et tgsoïïtov eTpv ^puatov
o<tov au, ixotXou(X7]v fat 7capi 7rdcvTwv twv ^(XE§a7ro)v (/.eyotç
3a«riÀ£u;. Mais si au lieu de Grand roy, je disois, Le grand roy, aussi en grec fauldroit-il adjouster ô, et dire , 6 j/iyaç pastXeuç , au lieu de f/iyaç (WiXeuç ; et lors s'entendroit, D'un certain grand roy, lequel d'un commun accord seroit ainsi nommé ; comme anciennement ce tiltre 6 [Aéyaç {SasiXeuç (c'est-à-dire Le grand Roy), estoit donné par le consentement de toutes nations au
les provinces. Ce genre d'abus se produisit d'ailleurs à d'autres époques , on vient de l'indiquer , pendant comme après le règne de François P r .
Quant aux variantes , elles ne valent pas la forme première : il faut conserver sues. Henri Estienne lui-même , dans ses Dialogues du françois italianizé, compare grossièrement aux pourceaux les personnages importants , revêtus de soie à raison de leur dignité; et aujourd'hui encore, par un trope populaire, on appelle en plus d'un endroit un pourceau un habillé de soie.
roy des Perses, comme aujourdhùy nous faisons cest honneur à l'empereur des Turcs de l'appeler Le grand Seigneur.
Il est bien vray que nous adjoustons quelquesfois ceste particule un, encores que nous ne voulions point spécifier quelque certain entre autres; comme en l'exemple précèdent , On luy a faict autant d'honneur que s'il eust esté roi : on pourrait adjouster cest un devant roy, et dire, Autant que s'il eust esté un roy. Ainsi est-il quand nous disons, Il le fault marier, 11 luy fault trouver femme, ou, trouver une femme. Car ni cest une en ce dernier exemple, ni cest un au précèdent, ne changent rien de la sentence. Et comment se fait cela? Il faut entendre que ceste particule un s'appelle improprement article, et est quelquesfois du tout superflue (comme en l'exemple précèdent , Un roy , n'est autre chose que si on disoit , Quelque roy), quelquesfois elle n'est point superflue, mais est comme une pièce servant à l'usage du cas (comme on dit, Voila un livre, et non pas, Voila livre), et toutesfois tant s'en fault qu'elle soit article, que mesmes elle luy est opposée. Car si je di, Voila le livre , ce propos-la est comme opposé à cestuyci, Voila un livre : d'autant que ce premier parle particulièrement d'un certain livre, le second parle généralement, et laisse incertain de quel livre on entend. Ainsi est-il quand nous disons , Voila un gaiand , Voila le gaiand : car on pourra dire , Voila un gaiand , de celuy lequel on n'aura jamais veu auparavant, et mesmes duquel on n'aura point ouy parler ; mais, Voila le gaiand, ne se dira que de celuy duquel on aura tenu quelque propos auparavant, ou touchant lequel autrement on s' entrentend bien. Ainsi est-il si je di , Je luy ay baillé un escu , je luy ay baillé l'escu.
Autant en pouvons-nous dire de la particule du, la-
quelle semble participer de la nature de la préposition et de l'article. Car quelquesfois elle est superflue : comme si je di, J'ay, Dieu merci, du blé et du vin pour ma provision; au lieu dédire, J'ay blé et vin pour ma provision. Quelquesfois elle semble estre opposée à d'un, comme nous avons tantost veu un opposé à le. Exemple : si Je di, Cela fut faict au couronnement d'un roy, et, Cela fut faict au couronnement du roy ; il n'y aura pas moins de différence entre ces d'un roy et du roy, qu'il y auroit entre, On couronna un roy, et On couronna le roy.
Et qui vouldra regarder de près les autres particules qui se mettent devant les cas des noms, il appercevra toute telle différence, ou à peu près; et s'il distingue bien l'usage d'icelles , il trouvera qu'en tout et par tout il correspond aux articles grecs.
Obs. 2. Non-obstant ce que j'ay dict cidessus, je confesse qu'aussi les vrais articles se mettent quelquesfois superfluement ; mais en ceci comme au reste , nostre langue s'accorde fort bien avec la grecque, qui use ainsi des siens en certains endroicts pour son plaisir, et sans qu'il en soit aucun besoin : de quoy les exemples sont aisez à trouver.
Obs. 3. Je vien à l'autre usage de l'article francois , qu'il ha commun avec l'article grec. C'est que comme les Grecs usent du leur, non pas pour discerner simplement, en la sorte que j'ay dicte, ce de quoy ils parlent, mais pour oster un particulier du reng des autres , en luy donnant le tiltre pardessus tous ; pareillement l'article francois ha ceste propriété. Pour exemple, je retourneray au roy de Perse. Quand les Grecs parloyent de luy , quelquesfois ils disoyent simplement 6 pqtatXeuç , et quelquesfois (et mesmes le plus souvent) 6 [dyaç p<&<riXe\fc. Or, ainsi qu'ils se servoyent ici de leur 6 en
( itt )
ces appelatiôns ,~ ainsi nous servons-nous de nostre le, quand nous disons , Le Seigneur, et , Le grand Seigneur : et entendons par Le Seigneur (sinon que les circonstances du propos y mettent quelque restriction), le seigneur de tous les seigneurs, le roy de tous les roys , asçavoir Dieu ; par Le grand Seigneur, le roy des Turcs , lequel nom luy est aussi donné à pleine bouche par les Italiens, desquels je pense que nous l'ayons appris 1 . Item comme les Grecs appeloyent leur Homère ô 7rotyjTifc, on a autresfois appelé Marot Le poète, ou, Le poète françois; lequel tiltre a eu depuis tant de compétiteurs, qu'on n'a sceu à qui le donner sans faire tort aux autres. Obs. 4. Ayant monstre de quoy servent les articles tant en grec qu'en françois, je veulx monstrer comment ils s'en servent, j'enten oultre la façon ordinaire. Et commençant par le grec , je di qu'il use quelquesfois d'un article avec une préposition en telle manière que luy seul equipolle un article avec un nom et un participe : ce qui est un peu malaisé à entendre de soy , mais je tascheray de l'esclarcir par les exemples suivans. Xenophon, au VII e livre de la Pœdie, en la page 113 de
mon édition, 7coXX^v Ss ititrav xa\ <rru7ntetov (l^ofAEv) Si *oyb irapaxaXeî woXX^v çXoya * &çtt àvà-pc^v etvai r| cpsuyeiv to^Ji xobç <mto twv otxiôiv , $ xayh xaTotxexaïïcrôat. Premièrement il n'y a nulle doubte que àvôpwirou; ou âv&potç ne
1. La première édition ajoute ici : « Mais afin de n'aller cercher exemple jusques en Turquie, quand ce beau mot le Cardinal estoit tant pourmené par toute la cour, cela s'entendoit d'un Cardinal qui surpassoit tous ses compagnons en qualitez cardinaliques. » Par cette plaisanterie, d'assez peu de sel, H. Estienne paraît désigner le fameux cardinal Charles de Lorraine , frère du duc François de Guise, tout-puissant sous François II et influent encore sous Charles IX : il mourut la même année que ce dernier prince , en 1574.
soit enclos en eest article tous; et puis on sçait que l'ordinaire est qu'avec l'article, ayant ainsi une préposition après soy, on entend un participe : comme après ô tv
toîç oupavoT; , s'entend <5v ; après 6 êat oùpavoïï , s'entend ëXôwv, ou xoitêXôwv, ou xorroSoEç, ou autre convenable. Mais la difficulté est en cest exemple de Xenophon, et autres semblables, qu'encores qu'on voye bien la place pour mettre un participe, on n'en trouve point qu'on y puisse accommoder. Autant en fault-il dire de cest autre passage du mesme auteur , qui est en la fin de la page 205 de mon édition, cb< 8* aM) auvéTwrcev, ecpeuyov ot àizh tujv iv Ssijia olxicov. Et incontinent après , eQpeuyov o3 v xal ot âizo toutcov twv oèximv. Le mesme auteur , en la
page 198 , Iv toutco Se xai ot Ix too raSiou, ot (iiv TreXxaarai twv 'EXX^vtov, etc. Et ne fault penser que telle façon de parler soit peculiere à Xenophon : car au contraire elle se trouve en tous les bons auteurs; et nommeement en Thucydide, au III e livre, en la page 119 de mon édition , se trouve ot Ix vr^ iro'Xetôç , dict en la mesme façon ; et en la page 120, ot ànb t9j< tcoXêwç. Et en un autre passage (si j'ay bonne mémoire), ot ix toïï àoreoç. Aussi en la page 90 , ot ârzo twv 7rupY<ov.
Or , est une chose asseuree que Giceron luy-mesme (s'il estoit ici) confesseroit qu'il n'y a pires rencontres, en toute la langue grecque, que celles-ci à un qui traduit en latin : et pourtant, je ne m'amuseray point à produire les traductions latines de ces passages , je diray seulement ce mot en passant, que les povres traducteurs (au moins la plus part d'eux) se sont trouvez en tels endroicts bien empeschez,et ont pris grande peine 1 à gaster tout, au lieu qu'ils pensoyent bien faire. Ce que je di non pas
1. On écrivait alors indifféremment, comme on Ta pu voir déjà , grand peine , ou grande peine : encore aujourd'hui on dit : à grand'peine.
tant pour l'esgard de ces passages que je vien d'alléguer, que pour l'esgard de plusieurs autres qui sont de plus grande conséquence, et esquels Terreur est aussi d'autant plus dangereux 1 . Auquel inconvénient ces traducteurs sont tombez, partie par le default de la langue latine en laquelle ils traduisoyent , partie par le leur , asçavoir par le default de la cognoissance de ceste langue grecque, laquelle ils avoyent entrepris de traduire. De ce second default seroit à eux à en respondre. Le premier, autant qu'il redonde au deshonneur de la langue latine, autant redonde-il à l'honneur de la françoise : pource que ce luy est avantage, ce qui est desavantage à l'autre. Car non seulement elle peult exprimer telles locutions clairement, mais en rendant mesmes mot pour mot, en disant, Ceux de la ville, pour ot ex t7)<; 7roXeo>ç. Item , Ceux des maisons , pour ot &to t£>v oîxiwv. Item , Ceux de la campagne, ou , De la plaine, pour ot lx toïï to&ou. Et tout ainsi qu'en ceste façon de parler, Ceux de la campagne, nous laissons à la discrétion du lecteur d'entendre ce qui luy semblera estre le mieulx à propos, asçavoir Ceux qui estoyent venus de la campagne, ou , Qui estoyent venus ou descendus en la campagne , ou , Qui s'estoyent retirez ou sauvez en la campagne , ou , Qui s'en estoyent fuis de la campagne, ou, Qui estoyent demourez en la campagne, ou simplement, Ceux qui estoyent en la campagne ; ne plus ne moins fait la langue grecque de ceste locution ot lx toïï ittSiou: car il nous est libre d'entendre ot lx toïï tcSiou IXôo'vtsç, ou sU xb raôi'ov iXÔôWç , ou xctTfiXôo'vTeç , ou xaTaêavTeç ( lesquels
1 . « Amyot , dit Vaugelas dans ses Remarques , a toujours fait erreur masculin, et aujourd'hui il n'est que féminin. » Plus loin , il ajoute cependant que , de son temps encore , « bien des personnes savantes font erreur masculin , » en se fondant sur ce qu'en latin error est de ce genre.
1 ^ ' * *«^. -*.* *-^fc '
•tT!.
trois reviennent en un, quant au sens), ou of tU to iceSfot xaTaspuY&xeç , ou au contraire , of èx tou iteStou dtoocpuYôVceç , OU of lv ta» TreSio) xaTafxeivavTsç , OU simplement , of ëv tw TTEota) ôVceç. Il nous est libre , di-je , de choisir une de ces expositions, quant à la permission que nous donne l'usage ordinaire de ceste locution : mais l'auteur remet à nostre discrétion de prendre la meilleure , c'est-à-dire qui s'accorde mieux avec le précèdent et le subséquent. Sur quoy voici que doibvent bien noter les studieux de la langue grecque, c'est que , combien que telles locutions grecques se doibvent resouldre en tels mots, si ne fault-il pas penser que ces mots-ci, qui s'entendent ainsi de dehors 1 , se puissent tousjours lier avec ceux des locutions par une liaison grammaticale. Exemple : Si of Ix tou irsSfou ,Ceux de la campagne , signifie , Ceux qui estoyent venus de la campagne, ou, Ceux qui s'en estoyent fuis de la campagne , alors le participe IXôovteç , ou (puyovTsç , ou à7ro?uYôVce; , qui s'entendra de dehors, se pourra bien joindre, par le congé des grammairiens , avec of ex tou TreSiou : mais s'il signifie , Ceux qui estoyent en la campagne (comme of àrco twv olxuov, c'est-à-dire, Ceux des maisons , signifie , Ceux qui estoyent es maisons) , alors il fauldra entendre de dehors le participe ôWç, lequel on ne pourra jamais approprier à la préposition Ix , de quelque costé qu'on le tourne. Et c'est pourquoy j'ay dict cidessus qu'en telles manières de parler, encores qu'on voye bien la place d'un participe , on n'en trouve pas pour y accommoder. Or, j'espère que ceux qui ont en recommandation l'estude des lettres grecques , seront acheminez par cest advertissement à l'intelligence de plusieurs passages, ausquels autrement ils pourroyent estre arrestez tout court.