DE L'ADVERBE FRANÇOIS
En quoy spécialement il est conforme à V adverbe grec.
Obs. 1 . Gomme les Grecs font volontiers des adverbes de leurs noms , disans w/u pour Tot^éu^ , tcuxvov pour mocvwç, Sscvdv pour âsiv&ç, et plusieurs autres, ainsi faisons-nous des nostres , quand nous disons viste pour vistement, subit pour subitement , fort pour fortement : lequel toutesfois n'est point en usage.
Obs. 2. J'ay aussi pris garde que comme les Grecs mettent souvent deux adverbes pour un , disans 7raXiv auôtç, ou 8<mpov aOôtç, etîravu ccpdSpa, et tu^ov facoç ; ainsi
faisons-nous ordinairement quand nous disons, Encores
derechef, et Puis après, et Céans dedans, ou Leans dedans 1 . Item, Ainsi comme, et Quasi presque, et autres. Obs. 3. Or, les Grecs non seulement mettent souvent deux adverbes , dont l'un est superflu , mais aussi aucunesfois l'adverbe duquel ils usent, encores qu'il soit seul , est mis superfluement , comme on voit souvent de povov. Xenophon, au VIII e livre de la Pœdie 3 en la page 142 de mon édition, Ixetvotç yàcp 7cp5>Tov [iiv t&ç suv&ç où jaô'vov àpxeT [xocXaxw; u7ro<rrpwvvu<rôai , àXk* yJSy) xa\ twv xXivâv touç •irô'Sa; èit\ Tairtôcov tiOéaciv, &ko>ç, etc. Et bientost après il adjouste, àXXà jji^v xa\ Iv tw ^siucovi ou povov xecpaX^v xal awjxa xa\ irô'Saç dtpxeî auioïç éffxsTràffdat , aXXà
xat 7cep(, etc. Le mesme auteur, au livre I er du traicté
nommé 'ATro[jt.v7)(jtoveu[AaTa 2 , Ou to(vuv (xovov ^ipxe« tS> 0eiT> tou atouaioç i7ri[Ji6X7)Ô7Jvai , aXXà xal ivecpixre , En ces trois passages Xenophon adjouste jaovov (qui signifie seulement) après dpxeî (c'est-à-dire suffit) , sans qu'il en soit besoin : ne plus ne moins que nous adjoustons nostre adverbe seulement sans aucune nécessité , quand nous parlons ainsi, Il me suffit d'en taster seulement, ou , Il me suffira de le veoir seulement. Il est vray que Xenophon en use avec une particule négative, comme si je disois, Il ne me suffit pas seulement de le veoir , mais je veulx parler à luy.
Exemple d'un autre mot. Nostre langue se plaist fort en telles façons de parler , Que faites- vous ainsi assis ? ou , Que faites-vous ainsi couché? Item , Où allez- vous ainsi? Où courez- vous ainsi? D'où venez-vous ainsi ? Je
1 . Céans, ici dedans, a subsisté jusque dans le xvii* siècle; il est affectionné de Molière. Léans, là dedans, qui a moins duré, se retrouve encore, toutefois, dans La Fontaine.
2. Ce sont les Dits mémorables de Socrâte, que Xenophon , bon disciple, a recueillis et publiés.
( 133 ) trouve que la grecque aussi prend plaisir à user sembla* blement de son outw ou o&rox;, qui signifie ainsi. Demosthene, en l'oraison contre Midias, elçeXO&v otxa$e àç
exeïvov, xal l<pe!;9jç ouxtoal xaÔeWfxsvoç , r)|v SeÇiàv Ifjiêa-
Xwv, etc. Lucian, en son Asne, eTca ^povxo t^jv ypauv,
Siatt ôStw xaôéÇ?) , xa\ ou irapcwxeuoiÇeiç aptaxov. Ausquels
exemples nous pouvons et devons adjouster cestuy-ci , pris du IV e chapitre de l'Evangile de saint Jehan , 6 ouv
'Iijoobc xexoiriaxo>ç Ix t9jç ôSonropCa; , IxaOéÇexo outwç lurl tîj
*/)•$. Laquelle façon de parler (cornue aussi un bon nombre d'autres esparses par le Nouveau Testament grec) condamne ceux qui disent qà'il n'y fault point cercher de pureté de la langue g/écque. De ma part j'espererois, si j'avois tant de loisir, faire veoir à l'œil non seulement la pureté gardée en plusieurs mots et locutions qu'on y estime estranges , mais la propriété aussi, et mesmes en aucuns l'elegance. Et croy toutesfois qu'il ne seroit besoin de prendre ceste peine, n'estoit que les hebraismes (desquels il est certain qu'il y a plus grand nombre) semblent comme offusquer la veue à maintes personnes, qui autrement l'ont assez bonne pour veoir telles choses. *
Or, pour retourner à nostre o&cwç, j'ay autresfois pensé que c'estoit ce que les Latins disoyent ut fit : ce qui pourrait , ce semble , assez bien convenir au passage de sainct Jehan , et à celuy de Demosthene; mais comment l'accommoderoit-on au passage de Lucian , auquel o8t<o<; estapplicqué à un propos qui est par interrogation, ainsi que nous appliquons ordinairement nostre ainsi ? J'ay bien souvenance aussi du sic temere d'Horace ; mais je ne fay point de doubte qu'il n'ait voulu exprimer plustost le aÔTwç, que le oGtcdç; et qu'il n'ait adjousté temere après sic, comme par forme d'epexegese : ainsi que Virgile, quand il dit sic demum (qui respond à une autre
signification de ceofa»;), semble avoir adjousté ce <fctnum par mesrae façon 1 . Pour lequel sic demum quelques autres auteurs ont dit ita demum.
Exemple d'un autre mot. 11 n'y a rien plus commun en nostre langue que ces façons de parler, Venez un peu ici, Escoutez un peu, Dites-moy un peu. Or, je trouve (ce que je n'eusse jamais pensé) que les Grecs nous ont monstre le chemin quant à ceste locution aussi : Theocrite, au v c idyilie 1 ,
ïô\ co fc've, fuxxov «xxouaov
TS5' Ivôwv.
Mais il fault noter que combien que cest adverbe , ou nom tenant le lieu de l'adverbe , semble estre du tout superflu (car mesmes le parum des Latins ne servirait de rien estant adjousté en tels endroicts, mais plustost serait inepte) , si est-ce que si on le considère de près, on y trouvera quelque petit secret caché : car il emporte quelque démonstration de modestie , et semble modérer l'autorité de commander , laquelle on penserait que nous voulsissions prendre; ou (pour le faire plus court) il emporte quelque façon de prier meslee parmi commandement ; et qu'ainsi soit , quand nous parlons à nos serviteurs en qualité de serviteurs , nous ne leur disons pas (sinon que ce soit sans y penser) Venez un peu ici, Faites un peu cela ; mais nous leur trenchons l'impératif tout oultre. Voila comment nous usons de ce mot. Il reste maintenant de sçavoir si les Grecs usent ainsi du leur. Sur quoy je respon que, quant à ce passage de
1. Le sic demum de Virgile se trouve au liv. VI de Y Enéide, y. 154. Quant au sic temere d'Horace, voy. le II e liv. des Odes, xi, 14.
2. Littéralement transcrit de etôuXXiov des Grecs, petit tableau.
Theocrite , il n'y a nulle doubte ; mais qui ne me vouldra croire, je luy conseille de se transporter sur le lieu.
Obs. 4. Je traicteray maintenant d'aucuns adverbes françois correspondans aux grecs, aussi bien en leur signification extraordinaire comme en l'ordinaire ; et commenceray par nostre seulement : lequel , comme je l'ay cidevant monstre nous estre quelquesfois superflu , à la mode du grec [/.ovov en sa signification ordinaire, je monstreray maintenant avoir aussi conformité avec luy en la signification extraordinaire. Quand nous disons, Ne craignez point, dites seulement; ou , Laissez- les dire, faites votre devoir seulement; ou, Âdvisez qu'il est besoin de faire , et commandez seulement : que signifie ici ce seulement ? C'est autant que si nous disions, Ne vous soulciez du reste, ou, Laissez-moy faire du demeurant, ou , Laissez-moy la charge du reste, ou, Reposez-vous sur moy du reste. Je trouve donc que Lucian a usé ainsi de^Éye po'vov , qui signifie mot pour mot, Dites seulement.
Obs. 5. Nous nous accordons aussi fort bien avec les Grecs en l'usage extraordinaire d'aucuns adverbes appelez par les Grecs tottixoé, par les Latins localia, asçavoir o5 , ou &rou et ttoïï. Desquels nous retenons l'un , asçavoir, o5 : car ils disent ou ^v, ce que nous disons, Où il estoit. Puis quand ils interrogent , ils mettent une lettre devant, disans, tou e<m, comme si nous disions, Pou est-il? au lieu de dire, Où est-il? Et pour o5, qui se dit sans interrogation , ils usent volontiers de &tou.
Pour venir donc aux exemples de ce que j'ay proposé , il nous fault prendre garde à la signification que nous donnons à où, quand nous parlons ainsi : Vous vous estes retiré le plus loing des coups que vous avez peu , où vous deviez donner courage aux autres. Item, Quand il a falu choquer, on a trouvé qu'on avoit des femmes,
où on pensoit avoir des Rolans 1 . Souvent aussi nous disons, Au lieu que : lesquels trois mots ne signifient autre chose que où tout seul ; comme en l'exemple précèdent , Vous vous estes retiré le plus arrière des coups que vous avez peu, au lieu que vous deviez donner courage aux autres; ou, au lieu que vous deviez monstrer le chemin aux autres. Nous disons aussi souvent en ceste signification , Où if falloit , ou , Au lieu qu'il falloit: comme, Vous luy avez tenu un langage qui l'a encores plus irrité, où il falloit l'appaiserpar doulcès parolles; ou , Au lieu qu'il falloit. Je di que c'est ce que dit le grec, mot pour mot, &rou fôei , ou &rou £x.P^ v » e * quelquesfois pour orner le langage, faou ye ISee.
Je trouve encore une autre signification de ce ow, cousine germaine de celle que je vien de monstrer : laquelle toutesfois est autre que 3 de , Au lieu que. Car en l'exemple suivant on ne pourroit pas user de, Au lieu que , en la place de où, ainsi qu'es precedens; comme si je di , Où il me hait à mort pour si petite offense , que fera-il quand il verra que je pourchasseray sa ruine? Quiconque considérera bien l'usage qu'ha ce où en ce propos, trouvera qu'il est semblable à cestuy-ci de &cou en ce passage d'Isocrate, qui est en l'oraison escripteau roy Philippe % cfirou $' Icckov, \6ytp jjwvov ^pyjoajAEvoç, oBtmç «Otov TjuÇyjaev , itotav Tivi ypij TrpoçSoxSv rap\ oroo yvwfjtyv
1. Locution proverbiale, qui répond à celle de cfievaliers intrépides. Pour connaître la valeur et les hauts faits du paladin de ce nom, il faut lire la Chanson de Roland , poëme de Théroulde, que M. Génin vient de rééditer, de traduire et d'accompagner d'une savante introduction.