‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 226 sur 256 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Ayant amené quelques exemples de façons de parler conformes qui consistent en un seul mot , j'en ameneray de celles qui sont de plusieurs, ou de deux pour te moins. Or, si traictant un tel argument, je saulte sonvent du coq à l'asne (comme on dit) ', cela ne devra estre trouvé estrange si on considère quel est mon subject : à quoy je prie les lecteurs d'avoir esgard.

Pour commencer, je di que les Grecs ont beaucoup de telles locutions , par leur verbe iroi^oracrdai joinct à un accusatif, qu'ont les François par leur verbe faire (qui est de mesme signification), joinct au mesmecas. Exemple : ils disent dncoxpi<riv 7roieî<j6at , ce qui n'est permis aux Latins de rendre mot pour mot , responsum facere; mais fault qu'ils usent ici de dare au lieu de facere. Les François, au contraire, suivent totalement le grec , disans , Faire response. Il est vray que quand bon leur semble , ils disent aussi , à l'imitation des Latins , Donner response.

Ainsi est- il de atxrjdiv iroieïaôat , Faire une demande. Item , dvaYVûtxjiv TCoieîff8aiT7jçl7uiaToXriç, Faire lecture des lettres. Item, $ufy*)<"v iroiEÎaOat, Faire le récit, ou, un récit. On dit aussi , Faire un compte : comme , Il m'a faict un plaisant compte; Je vous en feray le compte. Pareillement, où compte se prend pour estime, il se joind avec ce verbe faire, comme 7roi£îaôat avec Xdyov. Car ouôéva Xoyov acoisîffôat twv ^piXtov , c'est ce que nous

1. Encore aujourd'hui on entend par coq-à-Vâne un discours qui saute brusquement d'un point à un autre, qui n'a pas de suite : déjà nous avons rencontré cette locution dans la Precellence: voy. p. 308 de mon édition.

disons, Ne faire aucun compte, ou, aucune estime de ses amis. En laquelle façon de parler il fault aussi prendre garde que ce mot compte est transféré de sa propre signification à ceste-ci , en la mesme façon que cest accusatif Xoyov.

= J'adjousteray autres exemples, e7n(/iXeiav toutwv 7coi^s aofxat , Je feray diligence (ou ma diligence) de ces choses, = ou , J'en feray toute diligence. Item , ts^vvjv 7roi£tTou touto, Il en fait mestier , ou , mestier et marchandise : . ce qu'on dit autrement, Il en fait un ordinaire. Item, £xx>7)<jtav TTotstaôctt , Faire assemblée , ou , une assemblée. Item , <;u|i.êouM)v 7roieï<j6ai, Faire une consultation. Item, wopeiav woteïcrôai , Faire un voyage. Item , çuXax^v 7coteïcr6at, Faire le guet.

Nous usons aussi de nostre faire en quelques endroicts où eux usent de l'actif ttoieîv, plustost que du passif 7rotsîcr6ai , comme woieTv x.wpav , Faire place.

Et cependant que nous sommes sur le verbe rcoieîv , j'advertiray aussi d'un usage qu'il ha particulièrement conforme à nostre faire, et avec semblable construction ; sçavoir est avec l'infinitif, au lieu que les Latins usent de leur facere avec le conjonctif, en insérant la particule ut : Demosthene , en son oraison pro Corona ,

toïîto to <]^<pi(7ua tov tote ttj iroXet irspiffTavTa xtvSovov 7Ca-

peXôeTv 67ro(7jff6v. Item comme nous disons, Faites-luy user de telle viande 1 , au lieu de dire, Commandez-luy

l. Terme alors général pour désigner nourriture. Un poète obscur de la fin du xvi e siècle, Nérée, que Racine ne dédaigna pas d'imiter, a dit dans le Triomphe de la ligue, act. II, se. i:

Il (Dieu) donne la viande aux petits passereaux.

Viander, pâturer , et viandis, pâture, subsistent encore dans la langue de la vénerie. On lit dans Buffon , art. du cerf • * Lorsquil fait un temps doux, ils (les cerfs) vont viander dans les blés, v Le même mot est répété plusieurs fois dans ce passage.

d'user. Je trouve que Paulus jEgineta 1 a dict , icotoîwaç

SiaxporreTv XtvooitépjAOu àyéfapak xobç xajAvoviaç év tm otojxa-ct: c'est-à-dire, leur faisans tenir en la bouche, au lieu de, Leur commandans de tenir.

A propos de noieîv ou irotefrôat , qui signifie faire, les Grecs usent aussi du verbe Spav (qui ha la mesme signification) en une certaine façon qui s'accorde fort bien à la nostre. Car nous lisons dedans le Toxaris de Lucian , <ftX' oTaôa, 6 Spaaotxev; qui respond justement à ce que nous disons mot pour mot, Mais sçavez-vous que nous ferons? au lieu de dire , Mais voulez-vous sçavoir? Gomme aussi au cas pareil oTofa est pour ftauXei eîoevœi. Ainsi se trouve en YHermotime du mesme auteur , oïaô' ouv 6 ôpàaeiç; et (si j'ay bonne mémoire) Aristophane parle souvent ainsi 3 .

Geste façon-la de parler, qui est par interrogation, m'a faict souvenir de ceste autre , ii Soxii jjpïv ; car comme j'ay monstre au premier livre , au chapitre de l'Adverbe, que nous avions retenu la locution qui correspondoit à ceste-ci, nûç Soxeïç; ou maç otet; aussi fault-il noter qu'ils usent de ce mesme verbe Soxeï en ceste autre locution , laquelle pareillement nous avons retenue en nostre langage. Lucian , en son Asne, ti yty

^(/.Tv Soxst xpsçeiv tov #vov toïïtov iràvia xaxa7r(xTOVTa ; f (- <|/u>[aev auxbv àicb toïï xpy)(xvou, etc. Ainsi dirions-nous, Mais à quoy pensons-nous de nourrir , etc.

Je traicteray tout d'un train de quelques autres locutions conformes , desquelles on use par interrogation.

1 . Autrement dit , Paul d'Égine : c'était un médecin natif de cette ile; il florissait dans le vu* siècle après Jésus-Christ. On a de lui un ouvrage grec en sept livres, intitulé : Abrégé de toute la médecine.

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