LX.VI
honneur, lui semblaient devoir déplorer en commun cette perte irréparable.
Devenu , par ce triste accident, possesseur de l'imprimerie paternelle, Henri Estienne la réunit à celle qu'il avait fondée et rendue bientôt florissante. A ses publications latines et grecques il joignit désormais, héritier des sentiments de son père , les publications calvinistes 1 . L'activité de ses travaux en redoubla; mais un labeur aussi opiniâtre ne pouvait manquer d'être préjudiciable à sa santé : de là trois atteintes successives qu'elle éprouva, morales autant que physiques, dont le souvenir se lie à quelques-uns de ses ouvrages et qu'il a pris soin de nous faire connaître.
On voit , dès 1561 , cette organisation, naturellement délicate, ployer sous des efforts trop continus : à cette époque, une violente mélancolie s'empara de Henri; ses occupations familières lui semblèrent tout à coup odieuses. Son corps et son intelligence affaissés étaient incapables d'action. Cet abattement fut d'ailleurs assez prompt à se dissiper. Nous savons le remède qui le rappela à sa vie habituelle. Dans le dégoût qui l'accablait , il s'amusa à tracer des majuscules grecques qu'il dessinait avec une singulière élégance : passe-temps salutaire, qui ne fût pas inutile à d'autres égards, puisqu'il fit un peu plus tard exécuter en bois ces caractères, destinés à servir de modèles pour ornements typographiques. La crise n'excéda pas quinze jours : mais celle qui la suivit eut plus d'intensité et de durée. Des accès redoublés de fièvre tierce et quarte compliquèrent le mal que nous avons signalé. Henri Estienne s'est plaint de n'avoir pas
i. Il s'occupa aussi dès lors, comme Pavait fait son père, à reproduire fréquemment les livres saints, dans des langues et des formats différents.
( txvn )
trouvé ce genre d'affection décrit dans les traités de médecine. 11 s'était détaché, comme étranger à lui-même, de tout ce qui avait été l'objet de son intérêt : ses yeux ne pouvaient s'arrêter sur ses papiers inachevés, sur ses impressions interrompues ; le grec , sa passion d'enfance, lui était à charge. Au milieu de ces livres qu'il repoussait avec une aversion maladive, l'un cependant obtint grâce et le rendit à l'amour de la lecture et de l'étude : ce fut, nous a-t-il dit, le cerveau le plus fantasque de la troupe, Sextus Empiricus, dont il avait commencé une version latine qui lui retomba sous la main. Ces opinions , dont l'étrangeté et la folie l'avaient jadis heurté , agréèrent à ce que sa situation présente avait d'insolite et de bizarre : il y eut accord entre la singularité des unes et de l'autre. Ce fut comme un mets de haut goût qui stimule un estomac paresseux et blasé : le sceptique réveilla et charma l'esprit mécontent, avec lequel il ne laissait pas d'avoir plus d'un rapport. Par reconnaissance pour l'auteur qui l'avait guéri , Henri en acheva la traduction qui parut en 1562, fort longtemps avant le texte grec 1 .
Une nouvelle rechute dans cet état de marasme eut pour effet heureux de diriger H. Estienne, en guise de diversion , vers ses recherches de philologie française. De là le Traité de la Conformité du langage francois avec le grec, le premier en date de ceux qu'il a composés dans notre langage, et qui est du commencement de 1565.
On y trouve, à un très-haut degré, cette verve et
1. Cette traduction est la première : l'ouvrage original, qui est une exposition , en trois livres, de la doctrine sceptique, et dont l'auteur vivait au n° siècle de J. C. , n'a été publié que cinquanteneuf ans après.