Anabase , IV
lisant les romans; mais depuis je me suis trouvé en des lieux où on retient encores ceste façon de parler. £t ce qui m'en a faict adviser , est que deux papetiers frères , qui m'ont faict le papier sur lequel est imprimé ceci , estant fils d'an qu'on nommoit Henri , sont appelez par ceux du lieu , et mesmement par les vieilles gens, les d'Henri, au lieu de dire les fils d'Henri; comme le Grec diroit : ot 'Ë^^txou ou o\ tou 'E^^(xou, pour o! xitot TOU 'E^^ixou. Et ay pris garde expresseement qu'ils ne disent pas les Henris (comme on appelle moy et mes frères les Estiennes , du surnom* de nostre père, au lieu de dire , les fils d'Estienne), mais ainsi que je vien de dire, asçavoir les d'Henri, et consequemment, des d'Henri , aiix d'Henri, pour t5v 'E^ffxou, xoïç 'E^f(xou. Laquelle façon de parler me fait penser (et croy que tout homme de bon jugement me donnera sa voix] que si le vieil firançois e«toit bien espluché, on y trouveroit grand nombre de manières de parler, lesquelles estans descendues de la langue grecque ou de quelque autre bonne race , ont esté fort inconsidereement et à grand tort bannies de nostre langage ; et estans remises en leur entier (ce qui ne seroit impossible], luy feroyeut pour le moins autant d'honneur que luy font de deshonneur un tas de mots nouveaux et façons de parler nouvelles , qui sans aucun aveu sont entrées par les fenestres aux bonnes maisons de France.
Obs. 3. Venant, par ordre, du génitif au datif, je traicteray des façons de parler esquelles devant iceluy on omet un autre datif du nom substantif; comme quand
1. Cîe terme, au xvi*. siècle, était souvent employé comme synonyme et dans le sens de nom. « Les miens, dit Montaigne dans les Essais, II , 16 , se sont autresfois surnommez Eyquem. » Or, Ëyquem était en réalité, non pas ce que Ton appelle aujourd'hui le surnom , mais bien le nom de sa famille.
1 dit èv TouT(^ , devant ce datif tout(;3 on omet un utre datif du nom substantif, asçavoir X9^^ ou xaipcjj. iinsi en est-il quand on dit év tô) iropdvTe, £t mesmes [uelquesfois ceste omission se fait entre l'article et Tad- ^erbe, comme quand on dit Iv Tb> (AeTs^u, ou Iv tûj ic(>oTou. Tout ainsi en faisons-nous en nostre langue , Qon-seulement au datif, mais aussi aux autres cas. Car quand nous disons cependant, il est tout clair que nous omettons temps, tellement que ce pendant correspond à Iv T(J) jASTaW : pour le présent (au lieu de dire pour Je temps présent) se rapporte à Iv tÇ TcapovTi; par le passé [c'est-à-dire par le temps passé) est conforme à Iv tm
Gomme aussi le grec dit : Oxtx Icopaxa aOrov U iroXXou , omettant en la un xp^'vou ; le françois pareillement : Je ne l'ay point veu il y a bonne pièce ; laissant ce qui doibt estre entendu au bout^ asçavoir de temps; eenT^owr &ire la locution entière , il fauldroit dire : Il y a bonne pièce de temps. U est vray qu'on ne garde pas tousjours eest ordre ; mais on dit quelquesfois : U y a bonne pièce qae je ne l'ai veu. Et voici dont est venu ce mot pieça; duquel pource que maintes personnes usent à crédit , et, sans sçavoir comment, les autres le rejectent, aussi bien que bonne pièce, comme sentans trop leur place Maubert , j'en diray mon opinion , et par mesme moyen monstreray un usage de ce pieça, qui peult beaucoup «sclarcir ceste façon de parler grecque , iroXbç ^^ti xpovoç. Je di donc que quand nous parlons ainsi : Pieça qu'il est venu , c'est autant que si nous disions : U y a bonne pièce de temps qu'il est venu. Toutesfois ce pieça ici ha meilleure grâce en la un qu'au commencement, en changeant l'ordre des mots ainsi : Il est venu pieça. Comme aussi on dit : J'ay parlé à luy n'agueres, au lieu de : Il n'y a gueres que j'ay parlé à luy. Auquel ordre
ainsi renversé doivent soigneusement prendre garde ceux qui sont studieux de la langue grecque , afin de ne trouver estranges ces locutions (lesquelles je sçay avoir donné beaucoup de peine à plusieurs, et à moy le premier) qui sont assez communes : '^HXOe Trpoç p.e , ou ttoXIk )^pdvoç, etOôx ^XÔ6 irp^ \u, iroXîiç ^Sr) xp<^voç. Et de faict, si on pense accorder ces façons de parler avec le latin^ on se tourmenteroit beaucoup en perdant sa peine. Car jamais ni Priscian , ni aucun de ses compagnons ne consentira qu*on die : Venit ad me, non multum tempus, ou Non venit ad me,jam multum tempus* Et mesmes qui ne maniera dextrement ces deux locutions grecques, ^flXÔÊ irp^ç [jLe , ou 7roXl)ç XP^^°^» ^^ ^^^ ^^^ '^9'^^ V^ » '^^^ ^$Y) xp<^vo<9 jamais ne les mettra d'accord avec la grammaire grecque (car ceste eschapatoire est trop lourde, de dire que les Grecs mettent quelquesfois le temps au nominatif 9 et d'alléguer élaat guipât, dont vient 6(n}fjipai); mais si on vient à changer Tordre des mots et resouldre ceste locution], ^HXOe Tcpoç \Uj ou ^to^bç xP^^^^> ^^ Ouràl)< Xp^voç l\ oS ^X6e irpoç (/le, et en faire autant de rautre,(m sortira incontinent de toute difiiculté. Et qui m'apprend ceci? le françois qui use de ces locutions en toutes les deux sortes, quand il dit : Il est venu n'agueres, au lieu de : Il n'y a gueres qu'il est venu; et : Il est venu pieça, au lieu de, Pieça qu'il est venu; ce que les autres disent : Il y a bonne pièce qu'il est venu. Voila comment le langage françois nous achemine à la cognoissance du grec.
Or, combien que mon intention soit de m'estudierà briefveté en ce Traicté tant qu'il me sera possible, au moyen de quoy je n'aye délibéré d'entrer en plusieurs contestations sur lesquelles il me seroit force d'extravaguer ; si fault-il que je prie le lecteur de prendre en patience une digression que je feray ici, à propos de ce
(66) que j*ay tantost dict, qu'aucuns rejectoyent pieça et bonne pièce (en la signification de Koklç XP^'^°<) 9 comnie sentans trop leur place Maubert Et croy qu'il ne plaindra le temps qu'il aura employé à la lecture de mon discours; car oultre ce que la matière en est plaisante et prouffîtable, j'espère que la conclusion en sera trouvée bonne. J'entray un jour en dispute avec quelques-uns qui faisoyent profession et avoyent aussi le bruit de bien parler nostre langage. Le motif de la dispute vint des vers suivants, de la ti*aduction du iv« livre de V Enéide de Virgile* ;
Pieça la roine estant au vif touchée D*uB grief souci, à sa playe cachée Donnoit dedans ses veines nourriture :
Et la cuisante et secrette poincture Du feu couvert, qui la brusle et enflamme, Alloit tousjours gainant place en son ame.
Laquelle traduction (qui n'a point eneores esté mise en lumière] j'opposois à ces deux autres qui sont imprimées il y a ja longtemps.
1. C'est le commencement du chant indiqué. — La première traduction citée par H. Estienne n'a pas été, je crois , imprimée : aa moins l'ai-je cherchée en Tain. La seconde est empruntée à la traduction complète de des Masures : elle fut composée vers le milieu du xyi" siècle; la troisième appartient à Joachim du Bellay, qui traduisit seulement le lY* et le VP livre , au même temps que des Masures, 1552, et curieux, disait-il, de rivaliser avec lui.
Voici comment un devancier de ces traducteurs, celui qui, parmi nous , mit le premier en vers V Enéide , Octavien de Saint- Gelais, avait rendu le même passage, à la fin du xv« siècle :
Et cependant flamme molle roangeoit Toutes ses moëles, et les endommageoit :
Sous sa poitrine tItoU secrette playe Qui dOQlceiDent sa rigueur y desploye...
L'une est :
Mais cependant la roine en sa pensée D'on grief souci durement offensée, Nourrit la playe aux languissantes veines, Séchant d'un feu secret en tristes peines.
L*aatre est :
Mais cependant la roine ja blessée D'un grief souci, nourrit en sa pensée Ce qui la blesse, et sent dedans ses Teines L'ayeugle feu des amoureuses peines.
J'opposois, di-je, ceste première traduction, qui se commence par ce mot pieça, aux deux suivantes, comme de l'or à de l'argent; et monstrois comment le traducteur (lequel pour maintenant se passera bien d'estre nommé) avoit usé de mots bien choisis, ayans grande force et énergie, et remplissant doulcement les oreilles , et au demeurant non moins propres en leor endroict que les Latins : item , comment il n'avoit rien perdu du sens de son auteur , mais avoit recerdié mesmes la propriété des epithetes : brief , comment il me sembloit avoir faict devoir de bon traducteur trop * mieulx que les deux autres. Sur quoy on commença incontinent à s'attacher à ce mot pieça, comme indigne de tenir un tel lieu; et alleguoyent pour toute raison que c'estoit un mot vil , et (s'il estoit licite d'ainsi parler) roturier , pource que le populasse en usoit. Sur quoy ayant faict plusieurs replicques , et quelques questions joyeuses touchant les degrez de noblesse qui estoyent entre les mots (à propos de ce qu'ils appeloyent cestuyla roturier^) , pour toute response ils me renvoyèrent à
i. Beaucoup : c'était alors une acception fréquente du moi irop. fialzac a condamné trop mieux dans ses Lettres : xyni , S.
2. Malherbe et Pascal, on le sait, ne rejetaient pas plus ces termes-là que H. Estienne.
(57) la cour : et cependant pour ce seul mot condamnèrent eeste traduction , de Texcellence de laquelle Je fay juges les muses françoises. Or, afin qu'on sçache à quoy tend ce discours 9 je di que par ceci on peult cognoistreie povre ordre qui est pour le jourdhuy au langage francois (dequoy je me suis desja plaint cidessus). Car Tautear de ceste traduction a esté nourri, dés son enfance, en cour, comme aussi ceux contre lesquels je disputois ; et toutesfois te mot que cestuy-Ia .avait approuvé, ceux-ci le rejectoyent totalement^ Et nous esbahissonsnous du desordre qui est pour le jourdhuy en nostre langage, veu que ceux qui se vantent d*en pouvoir ordonner et en donner loix aux autres, ne s'accordent pas ensemble? Mais quelle pitié sera-ce si nous voulons bannir autant de mots que nous trouverons estre en usage entre le populaire; et principalement quand il n'y en a point d'autres, ou pour le moins de si propres? Il est certain que c'est le vray moyen de faire nostre langage belitre et coquin ^ : car quand il aura perdu le sien , ne sera-il pas force qu'il coquine l'autruy ? Or, quant à moy, pour conclusion, je di, puisque l'usage de nos mots est si mal asseuré qu'on le peult dire (par manière de parler) estre fondé sur la glace d'une nuict, à l'endroict de ceux qui le veulent aujourdhuy gouverner , que c'est une grande folie de s'y arrester; et qu'au lieu de rejecter ce qui est de l'ancien françois, quand il aura passé par la bouche du commun peuple, nous devons
1 . « On a remplacé pi^ça , dit M. Génin , par il y a longtemps, cinq syUabes pour deux, et Timpossibilité d^entrer en vers. Notre langue a réeUement beaucoup gagné ! »
2. Indigent et mendiant. Primitiyement bélître signifiait /Szinéants d'où indigent et aussi stupide. Un coquin c'était on mendiant, et ce nom venait, disait-on, de ce que de telles gens étaient toujours disposés à hanter les cuisines (coquines),
dire ce que disoit CSceron parlant de l'orthographe latine* : Vsum loqftendi poptUo coneessi , scientiam mihi reservam. Et spécialement qaant à pieça, d'autant plus avons-nous grand tort (à mon jugement) de le vouloir bannir de nostre langage, que nous voyons que les Italiens, à nostre imitation , ont dict un pezzo. Je di d'avantage que ce traducteur a prudemment faict d'avoir voulu exprimer la vraye signification du mot de Virgile, jamdudum, et qu'au contraire les deux autres l'ont trop légèrement changé en interea, disans cependant, de peur d'user de pieça. Et loutesfois encores eussent-ils peu trouver l'interprétation de jamdudum par autres mots (s'ils ne pouvoyent par un seul), en omettant la particule at. Car celuy qui a dict :
Nais cependant la roine en sa pensée ,
pouYOit dire :
Ja^ de long temps la roine en sa pensée...
Et me semble que oultre ce qu'il eust plus fidèlement traduict le sens, le vers eust eu pour le moins aussi bonne grâce. Autant en est-il de l'autre; car au lieu de dire :
Mais cependant la roine ja blessée ,
il eust pu dire :
Ja de long temps la roine estant blessée...
Et mesmes en gardant la particule at (laquelle, à dire la vérité, je n'eusse voulu laisser), il pouvoit dire :
Mais de long temps la roine estant blessée.