DU PRONOM FRANÇOIS
En quoy il est particulièrement conforme au Pronom
grec.
Obs. 1. Les François, en plusieurs manières de parler , usent de ces pronoms au datîf cas , nwy, toy, nous, vous 9 en la mesme sorte que les Grecs usent de leur fAoi, aoi, ^(ttv, ufjLïv (lequel [aoi reviendroît totalement à nostre moy quant à la prononciatiim , aussi bien qu'il en retient la signification , si on vouloit prononcer la dipbthongue oi à la mode des Anglois , et autres qui ne suivent nostre façon de prononcer, laquelle est moins carieuse et toutesfois plus receue). Je parle de Itisage qu'ha ce moy quand on dit ; Regarde-moy la grâce de ce gaiand. Item, Prenez-moy bien garde à ce que je vous ay dict. Item , Parlez-moy bien à luy. Ainsi est-il quasi du Pronom vous ; comme si je di : Et incontinei^t
f. n, 689 et694j IV, 16«.
flnet vous gaigne au pied. Item , Et aussitost mon )mme vous empoigne (ou vous va empoigner) un gros iston y et commence à charger. li est certain , di-je ^ ne ce vous tient quasi le mesme lieu en ces deux der^ iers exemples que tient moy es deux premiers. Or ^ ïlon Texigenee du propos, on dit quelquesfois ncms^ \s non pas moy, et au contraire te (valant autant que yy) au lieu de vous. Exemple de nous : 11 fault que tu DUS y mettes tel ordre que nous n'en ayons plus la teste }mpue. Exemple de te : Je te l'ay bien accoustré , ou , e te l'accoustreray bien. Item , Je te le doberay bien. e pretendonc monstrer que nostre langue ha conformité vec la grecque en ce qu'elle use ainsi de ces Pronoms ^ >it que les premiers auteurs de la nostre ayent ainsi irlé à rimitation des Grecs, soit que par une mesme lyeté d'esprit ils se soyent entrerencontrez en ces esmes façons de parler. Cependant je n'ignore point l'és auteurs latins aussi il se trouve quelque traict de î cest usage des Pronoms; mais d'autant qu'il n'ha pas 'and cours en la langue latine , et au contraire il se ouve l'avoir grand en la françoise ainsi qu'en la grecle , il me semble que j'ay grande raison de dire que )us ayons esté en ceci imitateurs des Grecs plustost 16 des Latins. Et de faict, si tel usage de ces pronoms ist esté aussi commun en la langue latine qu'il est es îux autres, je croy que Laurent Valle, traictant ce >inct^ eost mieulx garni d'exemples le LII^ chapitre de m troisième livre * : ainsi que je monstreray , après avoir roduict quelque nombre d'exemples des bons auteurs recs. Et pour commencer, nous trouvons au Toxari»
e Lucian : Kai (xot Itt' 6;pôaX{JUov Xaêe tV iiravaffTaaiv twv
1. Il s'agit de ses Elegantiarum {lingvœ latinœ) libri VI t «y.lepas». cité, Q&tti;rc5 de Valla , Bâle,in-r», 1543,p. 107,
( 82 ) xuaaToiv; C'est-^-dire, Mete-moy deYsmt tes yeux les vagues s'eslevans : qui est autant que s'il disoit, Fayraoy ce plaisir de te mettre devant les yeux. Et toutesfois on pourroit aussi (selon mon jugement) resouldre autrement ceste manière de parler, comme si celuy qui raconte ici un cas estrange advenu sur la mer , disoit, Mets*moy cela devant tes yeux, au lieu de dire, En m'escoutant, mets cela devant tes yeux. Comme aussi quand Xenophon dit, en ia fin de la page 1 6 de mon édition , toÔe Se [xaXiffra iravrcov [A£tiLVY](ra fxoi (c'est-à-dire,
Sur tout retien-moy bien cela), il semble que ce soit autant que s'il disoit , Retien bien ce que tu ois roaiiitenant de moy , ou , Retien bien , ou , Souvienne-toy bien de cela pour l'amour de moy ; ou , Fay-moy ce plaisir de ne mettre en oubli ce que tu apprens maintenant de moy. Autre exemple de Lucian : Tidei os [aoi, a> 'Epfj.^, xal tôos; c'est-à-dire, Pose-moy le cas qu'ainsi soit. Et le mesme auteur dit aussi en un autre lieu, lvvo7)aov [aoc xal toutoS pour dire, C(Misidere-moy cela; comme qui diroit, Jete laisse penser. Ainsi est-il de ce passage de Xenophon au 1I« livre delà Pœdie\ en la page 28 de mon édition,
Car ce (soi emporte ici autant que s'il disoit , Pour te gratifier, ou. Pour te complaire, ou. Pour monstrer l'obéissance qu'il te porte, ou , Par un désir qu'il ha de t' obéir , ou , Par une grande révérence qu'il porte à tes coraraandemens. Voila quelle eflScace est cacbee soubs
1. Ou plutôt Nùv jjLoi èwo^axe : Tyrannicida , c. 20. Le premier exemple cité parait emprunté au c. 9 àePrometheus,
3. C'est la Cyropédie, ou Éducation de Cyrus, ouvrage de Xénoplion , qui offre quelques traits de ressemblance avec notre Télémaque, et où l'auteur, comme le remarque Cicéron, a moins consulté la vérité historique , qu'il n'a eu en vue de tracer le modèle d'un prince accompli et d'un gouvernement parfait.
(83) m seul petit mot. Mais que dirons-nous de cest autre »assage-ci qui est la mesmes en la fin de la page prece-
lente y xal ô avi^p coi Ô veav(a; IxêTvoç icpoçeXOwv (ou TrpofiXlàiv] Tou Xo^ttYOU s(JL7rpocOev, irpOTepoç sTropeuero. Je ne doubte
>oint qu'il ne faille rapporter ce Goi à ce qui est dict lu passage que je vien d'exposer , de sorte que ce soit iorame s'il disoit , Et le galand, pour monstrer combien I estoit obéissant à ton commandement ( c'est-à-dire au commandement que je luy avois faict , suivant la charge |ue tu m'avois baillée), s'est avancé, etc. Cependant e n'ignore pas que souvent en nostre langage nous diions , Vostre galand, Vostre homme, au lieu de dire , Ce galand que vous savez , ou , Ce galand avec lequel vous avez eu affaire, ou, Avec lequel vous avez eu quelque chose à desmesler. Et mesmes nous dirons, Voila vostre galand d'hier, et entendrons. Ce galand qui vous voulut affronter hier, ou, Auquel vous chantastes si bien sa leçon hier , ou , Lequel vous renvoyastes si bien , ou, Lequel vousfrottastes si bien. Je n'ignore pas, di-je, que ceste façon de parler est en usage; mais elle ne peult convenir à ce passage de Xenophon, quand bien on accorderoit que ooi se deust prendre pour coç.
Ainsi est-il aussi du datif pluriel ^\dyf, comme on peult veoir par ce passage de Lucian, au dialogue appelé Jupiter tragœdus, xi 5' oOv, ^ Zeu , w^picxxaç -^{iiv; c'està-dire , Mais dont vient , Jupiter , que tu nous est palli (ou pallis) ainsi? au lieu de dire, Mais dont vient, Jupiter, que tu es ainsi palli en nostre présence? ou, Mais qu'y a-il que nous te voyons ainsi pailir? Voila quant à cest exemple. J'en adjousteray encores deux du mesme auteur , esquels la signification de ce vifAîv n'est point plus cachée, mais est toutesfois plus malaisée à resouldre en une autre façon de parler. L'un est en son dialogue intitulé Hermotimus, al o' uirèp tov Au^xt»
(84) ^(ilv Sédopxaç; c'est-à-dire. Mais toy , tu nous bas une veue qui passe celle de IJynceus. Ainsi fauldroit-il traduire ce passage en rendant mot pour mot ; et ici, ee Tu nous lias , ne signifie pas, Tu lias pour nous : ains c'est comme si on disoit , Mais nous avons ici un bomme qui passe Lynceus, ou. Mais quel homme ayons-nous trouvé ici, qui passe, etc. L'autre exemple du mesme auteur, que je di estre semblablement fascbeux à resouidre, est en un des dialogues hetœriques, irSç ^[xîv sTcpà^sTE ; c'est-à-dire mot à mot , Comment nous se sont portées vos affaires? Mais ce datif ^{xTv emporte une déclaration de bonne affection envers celuy ou ceux qu'on interroge ainsi; comme qui diroit. Vos af&tires, ainsi qu'elles se sont portées , nous donnent-elles oceasion de joye? ou , Ainsi que vos affaires se sont portées, aurons-nous matière de joye ou de tristesse ? ou , Et bien, nous apportez^vous bonnes nouvelles touchant vos affaires? Par ces exemples nous voyons comment quelquesfois un petit mot , selon la propriété qu'il ha en sa langue, emporte autant tout seul que plusieurs es une autre.
Je vien aux auteurs de la langue latine , en laquelle j'ay dîct que tel usage de ces pronoms n'avoit si grand cours qu'es deux autres. Laurent Valle ne met que deux exemples, dont le premier est pris du commencement de Poraison de Ciceron contre Pison , où il dit : Ismihi etiam gloriabitur se omnes magistratus sine repuisa assequutum. Le second est du mesme auteur, en une epistre qu'il escrît à Brutus , Ecce tibi Pompeius, Quant au premier , il ne semble pas estre fort propre ; et mesmes je penserois que mihi en ce lieu la se pourrolt aussitost exposer apud me qu'autrement. Toutesfois pource qu'il y a apparence de quelque default de parolles devant ce propos , je laisse cela en doubte pour le pre-
sent. Quant au second , il est plus receTable; mais en-
cores ne respond-il droictement aux exemples tant grecs
que françois que nous avons amenez cidessHS. Et à dire
vray, il n'est pas aisé d'accompagner ces exemples-Ia
avec des Latins : toutesfois j'ay tant faict que j'ay trouvé
un compagnon pour le dernier : je Pay trouvé dedans
Tauteur qui entre tous les Latins s'est le plus et le mieulx
aidé des façons de parler grecques ^ ; et par lequel aussi
de bon-heur ^ (ayant esté auparavant instruict es lettres
grecques} je commençay à apprendre ce peu que je sçay
de la langue latine. Et me fut premièrement faicte leçon
de ses epistres , lesquelles on me faisoit apprendre par
cueur; et depuis ne les ay tellement oubliées, qu'elles
ne soyent beaucoup plus familières à ma mémoire qu'un
autre livre. En ces epistres donc , en la troisième du
1er livre, ayant dict ,
Quid Tîtias , Romana , etc.
Ut valet ? ut meminit nostri ? fidibusne latinis Tliebanos aptace modos studet, auspice Musa ?* An tragica desœvit et ampuUatur in arte ?
il adjouste ,
Quid mihi Ceïsus agit? monitus, multumque monendus Prhratas ut quaerat opes, et tangere, etc.
Qui doubte que quand il dît, QuidmihL Celsus agit, ce mihi ne soit le cousin germain de ^{xîv, que nous avoD&
1 . A ce détaîl non moins qu'aux suivants on reconnaît Horace , dont il sera question encore un peu plus loin.
2. Ces deux mots, fréquemment rapprochés et souvent même à cette époque joints par un trait d'union , devaient finir par se confondre entièrement en un seul : de bon-heur je commençay^ voulait dire : j'ai eu la bonne fortune, l'heureuse chance de commencer, etc. Heur , dans Nicot , est traduit par fortuna : d« là) bon heur et mal hewr.
(86) tantost veu en Lucian , où 11 dit , ttSc fjixîv âirpàÇaTE ; je ne di pas toutesfols (afin qu'on n*estende point mon dire plus avant) qu'aussi le verbe agere en ce passage corresponde au verbe irparrEiv : car le précèdent et le subséquent nous monstrent que quid agit se prend en sa signification ordinaire. Joinct que ceux qui sont versez en ce poète doivent sçavoir qu'il a accousturaé d'user d'autres mots pour exprimer le irpocTTsiv des Grecs (en telle signification qu'il est en ce lieu de Lucian), et leur eO irparrstv aussi. Et mesmes en quelque endroict il a voulu nous donner en latin leur /«ipsiv et leur v^iz^iz- T81V ensemble : asçavoir où il a dict gaudere et hem rem gerere. Je ne di donc sinon que ce mihi et ce rijxîv de Lucian sont compagnons, voire cousins germains. Or, de trouver semblablement des mihi et tibi qui ayent telle accointance avec les (loi et (7oC que nous avons veus cidessus, je ne m'en asseure pas : toutesfois, par manière de provision, je fourniray deux exemples de Terence, tels qu'ils sont, dont voici l'un, qui est pris de la comédie dicte Phormion :
An quicquaiT) hodie est factum indignius ?
Qui mihi, ubi ad uxores ventuin est, tum fiunt senes.
Voici l'autre, pris de celle qui s' aiT^]^e\\e Heautontimorumenos :
Is mihi ubi adbibit plus paulo , sua quae narrât facinora !
Et toutesfois, en ce passage, il y a danger que quelqu'un ne veuille plustost joindre le mihi avec narrât
Au demeurant en ce passage d'Ovide, Hinc mihi mater obi (qui est en l'epistre de Medee à Jason), ce mihi pourroit sembler estre de la nature du fAot duquel j'ay parlé cidessus ; mais il s'accorde plustost au (xof qui
st és exemples suivante. £t premièrement en ce passage l'flomere * :
''ExTOp , fJLVl \JLOl fit.l|JLV£ , CpiXoV TÊXOÇ , dv£pa TOUTOV ,
OToç àveuB"' àXXwv...
Car je fay mon compte que ce fAo{ soit ainsi mis *omme si on disoit, Neita mihi sis audax ,fili, au lieu 3e Ne ita sis audax , mi fili ; ne plus ne moins qu'en *e passage d'Ovide, Hinc mihi mater abi, je ne trouverois point mauvais de resouldre le pronom primitif mihi en celuy qui est possessif, asçavoir mea. Mais je confesse que le primitif lia quelque énergie plus grande. Autant en est-il de ce passage de Lucian en un dialogue^, auquel Cyclops, parlant à son père Neptune, dit : xal aTc' IxEtvou TucpXoç ei{x{ croi , (o TlocreiSov. Auquel passage est pareil cestuy-ci qui se trouve (si j'ay bonne mémoire) dedans le mesme auteur, cK/oixa^ ffoi, u> ^ràtep : comme qui diroit Ego, tuus ille filius, pereo, ou Tuus ille tam charus filius pereo. Vray est que quand on resouldroit ainsi ceste façon de parler grecque, ce vocatif pater demeureroit inutile.
Encore avons-nous un autre usage de ce datifs comme quand on dit , Cest homme -la ne m'iia point bonne physionomie , ou , Cest homme-la ne me porte point bonne mine ; car c'est autant que si on disoit , Cest homme ne me semble point avoir bonne physionomie, ou, Cest homme, à mon jugement, n'ha point bonne physionomie. Item , quand nous parions ainsi : Ayez-moy tousjours cela pour résolu, ou,. Ostez-moy cela de vostre phantasie ; car c'est autant que si on disoit. Si vous me voulez croire , vous osterez, etc., ou.