‹ Conformité du langage françois avec le grecChapitre 217 sur 243 · On lit en effet dans VÉnéide , IV · texte numérisé non relu

On lit en effet dans VÉnéide , IV

Dum spiritus hos reget artus.

Itfaintenant Je me fie bien tant de la diligence des lec- ;eurs studieux de ces deux langues, qu'ils ne se contenteront de ce petit recueil, mais l'augmenteront euxnesmes en lisant cest auteur.

A propos de ceste façon de parler de laquelle j*ay faict mention n'agueres, Mon Dieu , que de gens ! j'advertiray 3iussi de la conformité qu'lia nostre locution avec la grecque , quand nous disons , Pour Dieu , dites-moy , [>u, Pour Dieu, respondez-moy; ou-, pour Dieu, faitesmoy ce plaisir d'aller la; au lieu de dire, Je vous prie pour Dieu. Lucian , en son Toxaris, Ivvovjdov xoivuv , Tcpoç d'ecov , f|vTiva dfv rtç dfXXiqv lirtSetÇtv l7rt$e(SaiT0 £uvo((xç

Tiiucydide use , plus souvent que nul autre, de ceste Taçon de parler veov ti, en la mesme façon que nous disons. Quelque chose de nouveau; comme au ¥« livre, S^TE itoXX(j) 8^ (AaXXov lite^oêYjVTO irblvreç , xal ISoxet ti véov ^xecrOai, Ainsi que nous dirions. Et pen'soit-on bien qu'il y auroit quelque chose de nouveau. C'est-à-dire, Quelque changement, ou. Quelque remuement de mesnage.

Gomme ceste locution-la se trouve plus en Thucydide qu'es autres, aussi en voici une que j'ay trouvée plus souvent enXenophon qu'en nul autre, si J'ay bonne mémoire; c'est oùx &v $eÇ(x((Aviv suivant dvtC: laquelle correspond mot pour mot à la nostre , Je n'en prendrois pas, ou. Je n'en vouldrois pas tenir. Xenophon, en son

Symposium, Oùx d(v §éÇ«io xh paciXiwç ypTQ{ji.aTa dvTi tou

utou. Le mesme auteur, au livre VIII de sa Pœdie,

\éY€Tact 6 Ktipoç IpsffOai tov veavtffxov ei Sé^ociT' àv ^aaiXeiav hn\ TOU tiTTcou. Ainsi disons-nous. Je n'en prendrois pas dix escus , ou , Je n'en vouldrois pas tenir dix escus. Item , Je n'en prendrois pas tout l'or du monde. A propos des idiotismes desquels nous parlions n'a-

gueres, ii y en a un merveilleux en Thucydide, ou il use de iràvra en une signification extraordinaire , telle que nous donnons à nostre tout. Mais avant que la déclarer , je veulx monstrer quelques autres usages de ce mot qui ne sont pas si estranges que cestuy-la , esqaels nostre langue ha sembiablement convenance ou commanauté avec la grecque.

Gomme les Grecs disent ordinairement ttSv Toùvav- TÎov, ainsi disons-nous, Tout au contraire: ce que la langue latine ne pourroit aucunement porter ; car que seroit-ce à dire totum contrarium ?

Item , comme eux usent souvent de ceste manière de parler -ro ttSv Stacpépsi , ainsi usons- nous de ceste-ci , qui est correspondante mot pour mot, U s'en fault tout

Item, ainsi qu'eux usent de ce nom au nombre pluriel après les noms appelez numeralia, disans i<ni Uw

Ttavxa , ou TJc iravTtt , OU eial Séxa icavTsç , ou oi iravTeç :

ainsi usons-nous de nostre tout, quand nous disons, Il y en a dix en tout. Or l'exemple que je donne de ce nombre-ci, doibt servir pour exemple de tout autre nombre. Et fault noter que quelquesfois le nombre est mis en la fin : comme en ce passage de Thucydide*

6icXtTaiç Sa Toîç (ufAicaaiv Ixarbv xai 7cevTa)ci(rytX(ot< , To^^aiç Si ToTç 7r9E9tv ôySoi^xovTa xal TSTpaxoaioi^.

Item fault prendre garde à ceci , c'est que souvent aussi ce mot iravreç oji éfiravTsç , soit devant le nom numéral , soit après , ha un autre usage : lequel toutesfois se trouve aussi bien que l'autre en nostre langue. Platon, en une epistre^, TauTif)v t^v è-K\<n6k^y itàvrac ujaSc

1. VI, 43 (édit. de Gail). H. Estienne donne plusieurs autres exemples , également emprantés à Thucydide et analogues à celuiià , dans son Trésor grec , ancienne édit. , t. III , col. 48.

2. Cette lettre est la sixième du recueil des lettres de Platon. Il l'adresse à Ermias, à Eraste et à Corisque. Le texte donné ici

( 181 ) Tpsîç ^vtaç ivaYVbîvat y(j^^ , fxaXiffxa fxàv dôpoou; , eî 8à «ji^ , xar^E SuoyXoivYj. Ainsi dirons-nous, Il fault que vous la lisiez tous trois ensemble. Xenophon / au livre II de la Pœdie , neTcoirjxfi Bl xa( toIiç Sto^exa élicavTaç toioutouç ,

comme nous dirions , Il les a faicts tels tous douze.

Item, oultre ce que J'ay dict au premier livre, au chapitre de la Préposition, que Xenophon usoit de etcI icGtvTi , tout ainsi que nous disons sur tout ( comme , Et sur tout remonstrez-luy bien cela) , il fault noter qu'il dit aussi en quelques lieux Iv nSdi et Iv 6f7raai (comme en la page 50 et 63 de mon édition] en mesme. signification (ce me semble y que lit\ iravrC.

Item 9 comme nous disons , C'est mon tout (pour signifier cela sur quoy nous mettons tout nostre appuy, ou dont nous attendons recevoir , ou mesmes recevons toute la commodité que nous pouvons espérer) , je trouve que semblablement Thucydide a dict au livre VIII , en la page 293 de mon édition , E{>êoia yàp auToîç, d7coxexXei(i(AfiV7)ç TÎjç 'Arcixîic, icavta ^v.

Je vien à l'idiotisme que j'ay dict estre merveilleux en ce mesme auteur : c'est-à-dire , auquel idiotisme ce iravTa se prend en une merveilleuse et estrange façon ; laquelle toutesfois se trouve toute telle en nostre langage. Voici le passage , tiré du VII« livre, en la page 263 de

mon édition , nàvta xe irotouvxwv aurwv Siàt ffT6vo)^wp(av Iv t(J) auTw, xai irpoçÉTi xwv vexpcîîv Ôjaqu Itc' dXXi^Xoiç ÇuvvevT)-

{xévtov , etc. Je di que ce Trdv-ra est cousin germain du tout duquel nous usons en disant (sauf Thonneur des lecteurs). Il a faict tout dedans ses chausses; Il fait tout au lict. Et en parlant d'un petit enfant, Il fait encores tout soubs soy. Toutesfois si j'avois à traduire ce

par H. EsUenne est conforme à celui de Bekker, mais s'écarte de quelques autres éditions, en particulier de celle de Tauchnitz.

passage-la en nostre langue , pour oster tonte ambiguïté et parler plus généralement, je dirois. Faisans toutes leurs nécessitez en un mesme lieu.

En Tun des passages d'Homère que j'ay amenez cidevant , il y a une façon de parler hyperbolique (asçavoir yÙJba IxOavov, comme nous disons Mourir de rire), laquelle m'a faict souvenir de quelques autres, qui s'ensuivent. Comme nous disons Mourir de peur, ainsi ont dict les Grecs devant nous , tÇ <{Ki&^ , ou rcp Séet iim- Xbûikiwu Xenophon, au commencement du Yi^ livre de la PcBdie, 'Ev6a B^ ô Kupoc y^Tv^^^^xcov éfxi 6 FaSd^Tsç icaXai dicoXcoXet T(j) (pc^ [jl^ XuOsiv) ^ crpaxta. Et au mesme livre ,

en la page 91 , xocraSueoOai S' 6irb 'njç ala^uvy)ç, âiroXo)- Xivai 8à tÇ cp6ê(p [jli{ ti xat iradv) ÔTcb Kupou. Demosthene aussi (sij*ay bonne mémoire) a usé de ceste faconde parler*. Lucian pareillement a dict à Fimitation des autres, en son Taxaris, *E^à> Bk icpoeteOvi^xetv ^$7| w BUi,

Item quant à ceste façon-la de parler que nous voyons au second passage que je vien d'alléguer de Xenophon, asçavoir xaTaSi/eaôai S' ôtto ttjç cday(yvy\ç , il fault noter qu'elle est du nombre de celles desquelles }'ay commencé de traicter, qu'on appelle Hyperboliques, et qui sont en usage en nostre langue semblablement. Or , devant qu'amener autres exemples, voyons cestuy-la qui est en ce passage du VI® livre, &çtz tov 'ApaoTcav itoKkk \ài Saxpuciv ÔTcÀ Xiiin)c, xaTaSueoOai 8' tiA T9ic oiia^^uwjç, àin- XcoXIvat Bï tÇ cp(i6(o, etc. ; et un peu après, èid B\ l^i], xQtiotdfXXot âvOpcoTToi xaxa^uoufftT^ df^^et. Le mesme auteur, au livre VII« de son Anabase, en la page 246 , "E^w î*fv,

1. 11 a dit, en effet, TeOvâvi t<^ Séet et xeOvâtai xtû ^oé» : voy. le]Démosthène de Reiske, p. 53 et 366.

xxoucov Tocura. Item au mesme livre , en la page 232,

(i.up(ac éfxé Y8 xotT^ ttîç y^ç ^pY^iàcY^véaôat. Je di qu'en lisant ces passages 9 nous devons nous souvenir de ces façons de parler 9 Je vouldrois estre cent pieds soubs terre; J*eusse voulu estre cent pieds soubs terre; Je me fusse volontiers cacbé cent pieds soubs terre. Car ces façons de parler sont conformes, premièrement en gênerai, à toutes les grecques que j'ay alléguées cidessus, quant au sens 9 et puis spécialement à la dernière, quant aux paroUes.

Item je trouve en Homère une hyperbole semblable à celle que j'ay annotée cidessus du verbe àiroicvtYeiv. Je di semblable quant au sens : car comme les Grecs disent (XTcoicv^YstVy et nous estrangler (quand nous disons, Il m'a pensé estrangler), au lieu de Tanser bien rudement, et avec grosses paroUes et injures : ainsi ils parlent de a>(jiov xaTa(paY6lv (comme nous disons, Manger tout cru) celuy qu'ils bayent*. Xenophon , au IV® livre de VAnabase, vers la fin , Toutouç , ^v ircoç SuvcojAEOa , xat J>[jLo^ç Sel xaTaçttYsiv. Mais il fault noter que ceste façon de parler est encores bien plus ancienne que depuis le temps de Xenophon : car Homère mesme en use , dont je ne doubte que luy ne Fait prise. Le passage est au IVe livre de V Iliade :

El Se eu Y*, 6ÎçeX6ou<ja TCuXaç xaixeij^ea [Aaxpà, *Ù[f.oy ^e^pcoôotç np(a[JLov HpiafAOïo xe ?racîSaç , "AXXouç Te ïpSaç, tots xev */oXov iÇaxsaaio.

1. Cette forme, après avoir seule existé, avait encore cours à la fin du XVI* siècle, concurremment avec celle de haïssent. Alors , comme on le voit par le Grand Dictionnaire françois-latin , imprimé à Rouen en 1628, in-4", on disait encore hayons , hayent , hayots , mais préférablement haïssons , haïssent , haïssois'.

Je vien à des autres hyperboles, qai se disent attssi 1^^ par forme de proverbe; et premièrement, ainsi que f poar déclarer que les eropeschemens ne nous laissent fe aucun loisir, nous diisons, Je n'ay pas le loisir de me moucher, ou , de me gratter l'oreille, ainsi a dict Lucian au commencement de son Ak xaTY)Yopou[Aevoc : Ou8è ^oy xvi(aao6at toqSç (cpotat) v^^XV «ycov. Il a dict aussi en un autre passage , ou$à voaEîv o^oXoé^ou^t *■ , Ils n*ont pas mesmes le loisir d*estre malades.

Item, comme nous disons quand on nous ennuyé de quelque propos par nous le réitérer souvent, J*en ay les oreilles rompues, ainsi dit Lucian au mesme endroict,

dX^YOu $c^v xk idra ixxsMa^nnai tcpoç tSri Ivo^Xouvtcov nunk /pei«v TYJc {&avTix^<. Et en l'epistre intitulée Ot irXouacoi Kptfvfti j^aipeiv', ^^^^ ^^ ^'^ ^ ^^< ^^ Ixxexwcpcorat irpo< aùrâv âva&CAVXitfv , xai , etc.

Aussi y a-il de Thyperliole en ceste façon de parler, Je le mené par le nez; au lieu de dire, Je fay de luy ce que Je veulx , ou à mon plaisir ; je le fay renger à tout ce que bon me semble ; Je le manie à ma poste ^ Et que nous ayons pris des Grecs ceste manière de parler aussi, il appert par plusieurs passages de Lucian, et par ceux-ci entre autres. Au dialogue où sont introduicts

Juppiter et Juno*, aou {xàv xa\ iravu oôtoç ye SeoriroTTiç Iffrt * xai ayei ae xai (pspei, tyiç ^tvoç (faaiv) IXxcov. Au dialogue

intitulé Hermotime, el ^ (i^, eZ laOt d>< oùSiv xcuXuast et

1. Yoy. Nigrinus , c. 22 ^ à la fin. Quant à la citation suivante, elle est empruntée au dialogue, précédemment indiqué, la Double accusation , c. l.

2. Le titre latin de cette œuvre de Lucien est Epistolœ Saturnales : le passage cité appartient à la IV* épttre.

3. C.-à-d. convenance. De là encore aposter des témoins, poui les faire parler suivant son intérêt ou sa passion.

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