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D'après cette idée, il suffisait, selon H. Estienne, de porter ses regards sur des époques récentes et des pays voisins, pour reconnaître qu'il s'y était produit, en grand nombre, des événements inouïs, incroyables , révoltants , qui n'en avaient pas moins une authenticité parfaite : les annales de la papauté en offraient, notamment, beaucoup de ce genre. Une fois sur ce terrain où se complaisait sa haine, il prodiguait les traits malins, les anecdotes apocryphes, les lazzi et tes invectives , eniin tout ce que les fabliaux , les mémoires et les chroniques scandaleuses du temps mettaient au service de sa folle témérité.
Tracer le tableau des désordres de la société et principalement de l'Église aux xv« et xvi« siècles , en vue de prouver que la méchanceté et la corruption des hommes avaient toujours été croissant, tel est l'objet réel de V Apologie d'Hérodote que H. Estienne n'a pas finie. Il se proposait d'y établir plus loin les analogies et les différences qui existaient entre le monde ancien et le monde moderne : mais il n'a pas été au delà du premier livre, fort long d'ailleurs, de ce traité simplement préparatoire. Ne pas se borner et ne pas achever, c'était là le double défaut de l'époque et de l'homme. Dans cette œuvre elle-même, divisée en deux parties, la seconde est plus spécialement dirigée contre le clergé régulier et séculier. Pour le besoin de sa cause , il ne laisse pas, au reste, que de frapper partout ^ comme aussi de prendre partout de quoi fortifier sa thèse : car c'est en s'appuyant souvent de passages empruntés aux prédicateurs des temps les plus rapprochés de lui qu'il s'attache à montrer que, depuis l'âge d'or, tout va de mal en pis ici-bas. Dans ce but, il parcourt toutes les conditions, tous les degrés de la vie humaine; il y cherche des vices à signaler et à combattre ; il cite
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devant lui , pour les aecabler tour à tour , les receveurs, les argentiers, les usuriers , les procureurs, les juges, les avocats, les médecins, les conseillers, les maîtres des requêtes, tous gens qui lui semblent dévorer tellement la substance publique, « que si Ton mettait soQs le pressoir les robes de leurs femmes, le sang des pauvres en sortirait. » Mais les arguments qu'il doit à la société laïque ne sont rien , dit-il , auprès de ceux x^ue lui fournissent les membres du clergé, sur lesquels il poursuit la vengeance que son père avait exercée jadis contre les théologiens de Paris. Un autre point qu'il tient à constater, c'est que, par un juste arrêt de la colère divine , les calamités se sont accrues en raison même de la perversité commune. De là une curieuse énumération des morts extraordinaires qui, dans le siècle présent , ont puni de grands coupables. Il conclut en invoquant le témoignage de la postérité et en l'invitant à juger si jamais Hérodote a raconté d'aussi étranges folies, d'aussi odieux excès, que ceux qui remplissent son propre ouvrage.
Ces débordements d'un temps dissolu, peints dans un langage également sans règle, ne pouvaient que prêter, en cet âge de discordes, des armes aux partis ennemis. On comprend donc l'avide empressement de la malignité publique à saisir cette proie qui lui était offerte. Dans une époque où les liens du respect venaient d'être brisés , ces diatribes contre ce qu'on avait révéré jusque-IÀ, CCS attaques contre la société tout entière, à un moment où elle était si profondément troublée, flattaient mille passions mauvaises qui contribuèrent à la vogue singulière du livre de Henri Estienne*. Sans re-
1. L'année où il parut, il fut plusieurs fois réimpiimé : Toy., au reste, sur les nomhrcuses éditions de ce \\\re,\e^ Mémoires de
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courir, d'ailiears , à ces tristes causes de succès , il suffisait des contes bouffons qui Tégayent, des plaisants emprunts faits aux prédicateurs du xt« siècle, aux Maillard et aux Menot^ de ces historiettes dans ie genre de Boccace, pour charmer l'esprit gaillard et narquois de nos pères. Expression d'un siècle où le spiritualisme manquait à notre littérature et. l'élévation à notre langue, V Apologie était au niveau du goût commun : une nourriture plus délicate eût été moins recherehée. Dans cette production divertissante, l'amour de la science , alors général , trouvait encore à se satisfaire ; car une érudition immense et une rare sagacité s'y heurtent à chaque instant contre des assertions hasardées et des invraisemblances choquantes^.
En déplorant le rôle agressif de Henri Estienne dans cette circonstance et les fâcheux effets de la prévention sar ce ferme esprit , on ne refusera donc pas, comme Ménage*, toute valeur littéraire à ce volumineux factum. Sans doute cette fougue passionnée, qui se joue de la morale et des bienséances, exclut la justesse de la composition. L'œuvre, incohérente et indigeste, offre , dans les
littérature par Sallengre, La Haye, 1715, 1. 1'', p. 38. La dernière édition , comme la plus estimée, 1735, 3 vol. in-8", a éU donnée par Le Duchat , que ses notes sur le Journal de Henri III ont fait paKîculîèrement connattre.
1. On sait aujourd'hui que ces sermons, dont nous avons des traductions latines barliares, ont été réellement prononcés dans le français du temps : voy. M. Geruzez, « Histoire de l'éloquence politique et religieuse en France, pendant les xiv", xt* etxvi* sièdes. » i837,in-8%t. lï,p. 457.
2. De ce nombre est Thistoire de la papesse Jeanne , réfutée , entre autres, par Allatius ^ voy. Àmœnitates litteratiœ de Schelhôrn,t. IX, p. 779 et suiv.; cf. ibid. , t. P', p. t05.
S. Menagïana, Paris, 1693, in-8% p. 422 ; cf. Tédit. de 1715, iD-12, t. Il, p. 214 et 215.