CXVI
à tout mot prêté du dehors. Au contraire , il fait un accueil empressé aux termes nouveaux qui nous sont nécessaires , et n'exclut , des importations ^ que les inutiles ou les fâcheuses. Il ne nie même point qu'il y ait des occasions permises d'italianiser * : seulement il veut que ce soit avec à-propos et mesure. L'engouement irréfléchi de ceux qu'il appelle des gaste-français, de ces hommes qui , dédaigneux de leurs propres richesses dont ils ne savent pas user, vont sans besoin en quêter d'étrangères, voilà ce qu'il attaque. Dans cette cause nationale , il s'autorise de l'exemple du roi François I*^ , qui tout en couvrant de sa haute protection l'enseignement des langues savantes, avait si fort à cœur l'intégrité de l'idiome indigène, qu'il menaçait de son indignation tous ceux qui y porteraient atteinte. Par une critique sage et une surveillance protectrice, il succède pour ainsi dire au rôle du souverain : nous lui devons d'avoir repoussé par sa vigilance bon nombre de locutions et de tours barbares dont l'ignorance voulait alors nous doter '.
Quelle qu'ait été , cependant , sa résistance au néologisme qui nous assiégeait, bien des mots , parmi ceux que condamnait Henri Estienne , sont arrivés jusqu'à nous, appuyés sur l'usage, plus fort que la
1. Dial. !•% p. 40 de Fédit. citée. — Comme tous les auteurs du xTi* siècle il a conscience de ce qui manque à notre langue et il admet très-largement la nécessité, dont on a tant abusé dans cette époque, « de forger des vocables. »
2. On remarquera, par exemple, que les seigneurs de la cour des Valois considéraient comme élégante Talliance d'un verbe au pluriel avec un pronom singulier. Ils se piquaient de dire : je venons , je savions ; voy. p. 140 des DiaL C'est une preuve, entre beaucoup , qu*aucune faute grossière dans le langage nVst nouvelle ni dépourvue d'autorités.
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^le. A ce moment où la langue, indécise et flotinte , encourageait par sa souple facilité la hardiesse les novateurs, où elle accueillait, chaque jour, des LÔtes yenus du latin , du grec ou des langues mo- Lernes, plusieurs termes, protégés de haut, n'ont eu [u*une existence passagère , tandis que d'autres , contestés des savants, mais agréés du peuple^ ont été lorables : il est curieux de voir , en s'arrétant sur luelques-unSfde ces derniers, comment leur mérite ou le caprice ont présidé à leur fortune. Malgré Henri Estienne j secrétaire d'État , négociateur, nonce, salve [d'artillerie), fantassin, escadron, drapeau, e^^r., devaient être goûtés, une fois que l'habitude, achevant de les mûrir , aurait corrigé en eux , pour parler avec Balzac S Tamertume de la nouveauté. Démonstration d'amitié, créature d'un seigneur, ont subsisté aussi en dépit de son opposition^. Cette dernière locution surtout, par sa concision expressive, méritait de prévaloir. Parmi les mots ou tours italiens qui se sont acclimatés chez nous, on remarquera encore martel en tête, mettre ou tenir quelqu'un en cervelle, à Vimproviste, disgracié et accort, récolte qui a remplacé le terme gracieux de cueillette, tailleur pour couturier , humoriste et bizarre , risque pour hasard , réussir au lieu d'avoir bonne issue. Il est de plus toute une classe de termes empruntés au delà des monts que Henri Estienne ne fait aucune difliculté de recevoir : il s'agit de ceux qui
1. C'est ce qu^il a dit au sujet du mot urbanité dont il a risqué le premier l'emploi.
2. Dans an de ses traités latins, il reirient à cette acception du mot créature pris pour favori , p.204 du toI. de Musa monitrix : « Venim illa , credo , tox creatura baud tibi sat nota fuerit : Borna Gallis banc dédit vocem, baud iretus illa Roma, sed noTa. »
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représentent des ridicules ou des vices propres à l'Italie, j Par exemi^le , poltronnerie et forfanterie lui semblent / des acquisitions légitimes : car ces qualités n'étant pas f françaises, il a fallu en demander le nom au paysdoDf |: elles sont, dit-il, une production naturelle. Pour intrigant, baladin, charlatan et bouffon, force a bien été aussi de chercher les mots là où se trouvaient les personnages auxquels ils s'appliquent. Il en est de même à regard de spadassin , de sicaire, etc. ^ vu que ces métiers avaient longtemps âeuri chez les Italiens, avant d'être connus de nos ancêtres. C'était , observet-il f a depuis que la France avait pris , en matière de tuerie , le style de ses voisins , d que des méchancetés jusqu'alors inouïes avaient créé parmi nous le besoin de ces locutions ^
Aucun livre n'est plus propre que les Dialogues, ces détails suffisent pour l'attester, à faire apprécier la part qui revient justement à l'italien entre les éléments dont s'est grossi, du xvi« au xvii« siècle, le patrimoine de notre idiome. On excusera sans peine ce que les répulsions de Henri Estienne ont pu avoir, sur certains points, d'exagéré et de systématique ; on ne se souviendra que de la reconnaissance que lui doit notre langage , pour en avoir sauvé, dans des circonstances critiques, le génie propre et la physionomie native. Grâce à sa bonne garde, l'italianisme ne nous a pas conquis %* la
1 . <( Qui a inventé , disait encore François Hotman , qui a conduit et exécuté les massacres et les boucheries ? les Français- Italiens. » Et par une suite d^interrogations semblables , il faisait retomber la responsabilité des maux du pays , des crimes et do sang versé , sur les Français-Italiens : voy. Matagon, , pass. cité. Cf. Strigilis Papirii Massoni, par le môme, p. 14.
2. Si le français-italien eut encore cours, ce ne fut plus guère qu'à Rome : Toy. , à ce sujet , une lettre de Balzac (1,9), adressée