ÉPINGLES A CHEVEUX
d’arbre de couleur rouge), ainsi que des coquillages qui renferment à leur tour divers objets : des plumes de coq, de chapon, de perroquet, des griffes de léopard ou des morceaux de peaux. Il n’est pas possible d’imaginer assemblage d’objets plus disparates. Les cases de certains chefs sont littéralement encombrées de ces fétiches. Les Bayanzi ne leur donnent pas la forme humaine. Parfois un dessin grossier tracé à la surface du récipient rappelle une forme d’animal et alors c’est toujours le serpent ou le crocodile qui est figuré. Chacun de ces fétiches se rapporte plus spécialement à l’une des manifestations de la vie indigène : guerre, paix, commerce, santé, voyage, reproduction, etc., etc. Et pour que ces fétiches ne perdent pas leurs vertus, on doit constamment s’en occuper : il suffit d’y verser de l’huile de palme, des mélanges dans lesquels interviennent souvent des arachides pilées, des noix de kola mâchées. Pour ces soins usuels, le chef opère souvent seul et c’est après avoir préparé ces mélanges par la mastication, qu’il en asperge les fétiches en se servant de la bouche; aussi n’est-il pas d’objets plus répugnants et répandant une odeur plus nauséabonde. Il va de soi que le fétiche le plus ancien est aussi celui qui a le plus de puissance. A part ce culte des fétiches, le nègre se laisse impressionner par des phénomènes physiques ou des manifestations delà vie animale : le combat de deux chapons amène la guerre; un chat qui a les poils hérissés peut déchaîner nombre de calamités. Ces menus événements sont enregistrés et servent parfois de prétexte aux conflits recherchés.
Mais ce qui est plus nuisible, c’est que l’indigène prétend trouver une cause à tout événement, et que, dans des circonstances graves, il croit ou feint de croire à l’intervention d’un ennemi qui a provoqué le mal. Une pirogue est-elle renversée par la vague, un crocodile enlève-t-il un
AMULETTES BAYANZI.
baigneur, la mort frappe-t-elle un parent ou un ami, celui qui a jeté le mauvais sort doit être découvert, si on ne veut courir le risque de continuer à s’exposer à ses desseins
néfastes. Il en résulte des crimes atroces, commis au nom du principe de justice.
C’est en ces circonstances que l’union s’affirme étroite entre les chefs et les féticheurs. Parfois ceux-ci se réunissent en nombre dans les cas d’importance, et se livrent entre eux à une diplomatie serrée, pour arrêter les conclusions auxquelles ils devront s’arrêter. Car il ne faut pas oublier qu’ils arrivent avec l’aide des chefs à s’arroger le droit de vie ou de mort en ordonnant l’application de l’épreuve du poison. Dans ce dernier cas, ils sont maîtres des mélanges à faire absorber à l’inculpé et peuvent sauver ou tuer à leur guise. On comprend que ceux qui disposent de pareilles armes soient universellement craints. Parfois c’est l’oracle d’un féticheur qui est attaqué, et si les influences et les ressources dont il dispose ne sont pas suffisantes, il succombe dans la lutte. J’ai vu ainsi un de ces féticheurs déchus, mener indigène invoquant la lune. une existence misérable, dédaigné
et méprisé par tous; c’était la vengeance du populaire.
Les féticheurs tiennent commerce d’amulettes qu’ils vendent aux naïfs; elles possèdent des vertus variées et tout
dépend du prix qu’on y met. 11 n’y a aucun mal contre lequel le féticheur n’ait la prétention de préserver. Néanmoins, faites mine de saisir une arme pendant qu’un indigène s’étend en de longues phrases pour expliquer qu’il a une amulette le rendant invulnérable et vous le verrez généralement détaler à toutes jambes. 11 n’en est pas moins vrai que dans la surexcitation produite par des préparatifs de guerre, l’indigène se convainc de la puissance de ses fétiches et sa croyance l’amènera à accomplir des actes d’une folle témérité.
Je n’ai jamais vu d’indigènes invoquer le soleil. Par contre, la lune est l'objet d’un certain culte de leur part. L’apparition de la nouvelle lune est saluée de cris de joie. On l’implorera pour que la lunaison soit favorable. En voyage, dès quelle apparaît, l’indigène l’invoque afin qu’elle détourne de lui les mauvaises rencontres, les maladies, etc., etc. La pleine lune également est l’occasion de réjouissances, de danses qui se prolongent loin dans la nuit. Ces pratiques sont assez générales à toute cette partie de l’Afrique. Les éléments aussi sont l’objet de leurs préoccupations. A l’approche des tornades, les indigènes font de grands gestes vers l’horizon pour écarter le danger.
Croient-ils en Dieu? L’idée de Dieu est certainement bien confuse dans leur esprit; cependant, ils parlent souvent d’un être invisible existant dans les deux, dont les dispositions sont bonnes ou mauvaises, selon le bon ou mauvais sort qu’ils subissent dans le moment. Us croient plutôt aux esprits, et ceux-ci sont toujours mauvais. C’est à les apaiser qu’il faut s’employer.
Je citerai quelques exemples qui feront bien voir comment, dans la pratique, les choses se passent.
Incidents journaliers de la vie indigène. — Un matin, j’entendis s’élever, du village de N’Goïe, une clameur
d’épouvante et j’appris qu’un des enfants du chef avait été enlevé par un crocodile. C’était le fait évidemment d’un ennemi qu’il fallait à tout prix découvrir. Ce ne fut pas long : les féticheurs désignèrent la mère, c’està-dire une des femmes de N’Goïe lui-même comme étant la coupable, engageant la responsabilité du chef sous le prétexte que le village entier était hanté par le mauvais esprit. Les voisins coururent aux armes et menacèrent N’Goïe. Une palabre de guerre eut lieu, au cours de laquelle N’Goïe proclama son innocence et obtint que les féticheurs déclarassent que les présages semblaient indiquer que N’Goïe aurait le pouvoir de découvrir le coupable. Il opéra donc de concert avec ses complices et le fétiche ayant reçu l’ordre de se diriger vers la maison du coupable s’arrêta obstinément devant la maison du chef d’un village voisin. Le bruit s’en répandit avec la rapidité de la foudre et le malheureux dut fuir hâtivement en pirogue, avec tous ses fidèles, sans quoi il eût subi un sort horrible. Il alla édifier un nouveau village en aval de l’agglomération Bayanzi, en un endroit isolé.
Et voyez jusqu’où va la fourberie de ces faux croyants : si j’ai parlé de l’incrédulité de certains jeunes chefs, c’est précisément en faisant allusion à l’événement que je viens de décrire. Me trouvant quelques jours plus tard chez ce N’Goïe, qui commanda si bien aux fétiches, je lui fis remarquer que j’étais incommodé par une très mauvaise odeur. 11 se retourna, me montra le fétiche voyageur, expliquant que les matières variées que le féticheur venait constamment y déposer provoquaient cette odeur nauséabonde et, comme s’il poussait le cri du cœur, il ajouta :
Mais jamais le fétiche n’a bougé! » Comme je lui rappelais les cérémonies récentes, il partit d’un éclat de rire, mais me pria aussitôt de ne pas divulguer ce qu’il venait de me révéler si imprudemment, car je mettrais ses jours en
danger. Je voulus pousser plus avant l’expérience et je plaignis le chef fugitif si injustement privé de la plupart de ses gens. Gomme il affectait de ne pas me comprendre, je lui demandai ce qu’il ferait si cette innocente victime se présentait devant lui. A ma grande surprise, il se leva et brandit sa lance, pour m’indiquer qu’il l’étendrait à ses pieds! Et cette fois, son attitude farouche me parut aussi sincère que les aveux qu’il venait de me faire. Le fétiche n’avait fait que servir une vengeance personnelle deN’Goïe.
Ibaka fait mettre à mort l’enfant de sa favorite. — Lorsque sa favorite le rendit père pour la trente-sixième* fois, Ibaka, afin de ne pas être privé de la mère pendant la période de l’allaitement, fit immoler l’enfant.
Ayant appris cet épouvantable forfait, je fis entendre deviolents reproches au chef et je le menaçai de lui retirer mon amitié. Il se retrancha derrière les manifestations des esprits, qui avaient révélé que le malheur s’abattrait sur la tribu si l’enfant n’était pas sacrifié. Et ce barbare chercha à m’expliquer, sans grande conviction apparente, que les esprits avaient eu raison, car les féticheurs s’étant retirés dans les bois pour examiner les entrailles de l’enfant, avaient constaté qu’elles étaient remplies de choses immondes, preuve certaine que des malheurs épouvantables se préparaient à s’abattre sur son peuple.
Parfois aussi, les mères, pour se débarrasser d’un enfant, provoquent un accident. Je pus constater en une occasion qu’un enfant avait été volontairement noyé. Les mères ont coutume de baigner leurs bébés en les plongeant dans les eaux du fleuve. Normalement, l’enfant est plongé à plusieurs reprises dans l’eau, et est complètement submergé pendant un court instant. La mégère avait tenu l’enfant assez longtemps sous l’eau pour provoquer la mort. Je dois dire que cette fois les fétiches tentèrent de
venger la morale outragée, les choses faillirent se brouiller et la coupable fut sur le point d’ôtre écharpée vive. Elle finit par s’en tirer malgré un charivari de plusieurs heures auquel prirent part toutes les commères des environs et grâce à la distribution, plusieurs jours durant, de généreuses libations de malafu : tout finit dans la joie. Il y aurait bien des cas à citer de l’intervention des fétiches dans la vie indigène, mais je finirai en décrivant une autre de ces manifestations parmi les plus usuelles.
L’épreuve du poison . — Toutes les femmes’ d’un chef nommé Wulewule tombèrent gravement malades, à l’exception de l’une d’entre elles qui, florissante de santé, jouissait d’une magnifique corpulence. Sans nul doute, un mauvais sort avait été jeté et la coupable ne pouvait être que la seule femme restée indemne. Celle-ci était, une gaillarde qui avait bec et ongles pour se défendre ; admise a l’épreuve du poison, elle en sortit victorieuse. Quand je fus mis au courant de ce qui venait de se passer, je me rendis au village et je vis l’accusée triomphante, parée de ses plus beaux atours, hissée sur une espèce de trône, autour duquel toutes les femmes accourues proclamaient son innocence en d’innombrables improvisations chantées sur un rythme de danse. Le chef accusateur eut à payer une forte amende qui, suivant l’usage, fut aussitôt, convertie en malafu : car tout se termine généralement, au Congo, par des danses et des libations, les bonnes comme les mauvaises fortunes.
Funérailles indigènes. — Les féticheurs président également aux cérémonies funèbres. Le Bayanzi croit à une vie future, mais il n’établit pas de rapport entre le sort qu’elle lui réserve et les actes méritoires ou répréhensibles, dont il aura rempli son existence terrestre.