ÉCOPES
casques de cuirassiers au grand cimier, des cuirasses complètes, et de grands sabres qui semblaient par leur ballottement, gêner singulièrement leurs mouvements. Elles exécutaient, portant le costume simpliste que j’ai indiqué, un pas qu’elles cadencaient en battant les mains. Pendant trois jours, sans prononcer une parole, elles exécutèrent invariablement le même pas. Elles semblaient absolument à bout de forces.
C’est seulement quand ces danses se sont poursuivies pendant un nombre de jours variable suivant l’importance du décédé, que l’on passe à la cérémonie même de l’enterrement.
Chose extraordinaire, ce sont les esclaves, les seuls à courir des risques, qui paraissent les plus friands de ces tristes cérémonies. Chacun se croit à l’abri à cause de l’amulette qu’il a obtenue, en la payant combien cher, du féticheur. Quand le malheureux s’apercevra de la vanité de son talisman, il sera trop tard pour se soustraire à son sort.
Un an, deux ans et même davantage après la mort, à l’occasion d’une circonstance grave, heureuse ou malheureuse, l’on procède parfois à une série de nouveaux sacrifices humains pour conjurer l’action malfaisante des esprits par l’intervention du chef puissant qui passe pour exercer encore de l’autre monde une influence décisive sur la destinée des siens. Il arrive même que ces nouvelles hécatombes soient plus importantes que celles qui accompagnèrent les funérailles.
L’on ne se rend pas toujours compte du nombre effrayant d’existences humaines qui étaient sacrifiées annuellement à ces pratiques barbares auxquelles notre établissement au Congo ne tarda pas à mettre fin.
Le séjour à Bolobo. — Ce fut parmi ces populations, à tant de titres si intéressantes à observer, que se déroula mon
séjour à Bolobo. Mon temps, entièrement pris par les soucis journaliers que me suscitaient les indigènes, passait trop rapidement pour que je pusse accomplir toute ma tâche. Le nombre de chefs était considérable, et chacun désirait me soumettre soit un différend avec un de ses voisins, soit quelque idée personnelle sur la politique générale de la région. Mes journées se passaient à recevoir les notables et à aller les visiter. Fréquemment, j’apprenais que des crimes étaient sur le point de se commettre, que des guerres de village à village se préparaient, et toujours j’intervenais le plus rapidement possible. Il ne fallait évidemment pas songer à imposer sa volonté par la force ; nous aurions été chassés du pays et la barbarie aurait repris immédiatement tous ses droits. C’est à la seule diplomatie qu’il fallait recourir. Les indigènes paraissent très intéressés par toutes ces discussions, sans cependant se laisser toujours convaincre. Il leur arrivait parfois de céder, dans des cas qui ne leur paraissaient pas trop orthodoxes. Je parvins à différentes reprises à leur faire renoncer à des sacrifices humains et à échanger les victimes désignées contre leur valeur marchande! Mais combien il fallait les raisonner et s’entourer de précautions oratoires, car si le populaire n’objectait pas trop, il n’en était pas de même des chefs, et spécialement des féticheurs, (pii avaient tout à craindre d’une ingérence étrangère.
Je visitai aussi les villages de la rive droite du Congo, où je passai quelques traités avec les chefs riverains.
Comment j’entrai en relations avec les Ba-Tende. — J’eus énormément de peine à pénétrer à l’intérieur même des terres de Bolobo. Cette partie du pays est habitée par les Ba-Tende et bien que ceux-ci vinssent souvent voir leurs voisins de l’eau, comme ils les appelaient, jamais aucun ne s’était présenté à notre station. Les Bayanzi n’aimaient
pas que je leur parlasse de pousser mes pérégrinations de ce côté et de même qu’ils me dépeignaient auprès des Ba- Tende sous un jour fâcheux, ils me décrivaient ceux-ci comme des êtres terribles, des cannibales, qu’on me conseillait fort d’éviter. Je parvins cependant à entrer en relations avec eux et ils me parurent, au contraire, gens fort paisibles. Ils habitaient la forêt par groupements de famille, ayant adopté cette façon de vivre pour éviter les querelles qui survenaient si fréquemment parmi les habitants des grandes agglomérations. Les chemins qui conduisaient à leurs retraites suivaient tantôt des routes parfaitement tracées, tantôt le lit des ruisseaux qui dissimulaient à l’étranger la direction à prendre. Il fallait un guide sûr pour les découvrir. Je fis d’abord la connaissance d’un vieux chef Ba-Tende qui était le bon sens même, mais d’une prudence peut-être excessive. Il m’annonça sa visite, mais en prévision de cette entrevue, il me fit indiquer un endroit où il pourrait d’abord me contempler à distance. Je le vis, en effet, me dévisager pendant au moins une demi-heure, poser à mon sujet des questions à ses gens et leur faire part de ses remarques. Enfin, apparemment rassuré, il s’avança résolument vers moi et me serra la main. Il demanda que je voulusse retrousser la manche de ma chemise afin qu’il pût contempler mon bras. Il procéda à cet examen qui parut lui donner toutes les garanties désirables et dès qu’il m’eût dit que je ressemblais énormément à un nègre, à la couleur près, il se montra tout à fait confiant. Il s’excusa de s’être fait tant prier, mais en rejeta la faute sur les Bayanzi qui m’avaient décrit comme une espèce de monstre dont la vue provoquait tous les maux. Il prétendit avoir été toujours assez incrédule, car les Baj-anzi n’avaient jamais pu lui donner une réponse satisfaisante lorsqu’il exprimait son étonnement de les voir conserver parmi eux un être aussi malfaisant et le bon
vieux riait à l’idée qu’il s’était faite du blanc, alors qu’il le voyait maintenant devant lui si pareil à lui-même. J’étais très flatté de l'heureuse impression produite par ma personne et je serrai vigoureusement la main de mon nouvel ami. Il ne put cependant promettre de me rendre ma visite, car il semblait convaincu, et son peuple