‹ CongoChapitre 18 sur 39 · HACHE · texte numérisé non relu

HACHE

Ce traité eut une importance exceptionnelle, car les prétentions de la France sur une partie de la rive gauche du Pool constituaient une menace constante pour notre entreprise dont elles contrariaient la marche vers le haut fleuve.

J’appris encore par Grenfell que le lieutenant Van Kerkhoven, agissant en dehors de l’action des officiers qui occupaient la région, avait conclu de nombreux traités dans le bas Congo, au nord d’Issanghila et de Manyanga; qu’Alexandre Delcommune, qui avait repris les affaires de Gilis à Borna, avait mis ses bons offices à la disposition de l'Association internationale africaine pour traiter avec les chefs du Mayumbe et obtenir une extension de territoire dans les environs immédiats de Borna. Lui seul pourrait dire les efforts qu’il lui en coûta, la lutte qu’il eut à soutenir contre toutes les intrigues dirigées contre l’influence de l’Association par les commerçants de toute nationalité, habitués à agir sans contrôle, d’après leurs seuls intérêts, et qui se voyaient menacés dans certaines de leurs pratiques par l’établissement d’un pouvoir régulier. La lutte fut passionnée, et elle dura encore plusieurs années après la proclamation de l’Etat.

Les circonstances avaient été mises à profit pour compléter les installations de Borna, capitale projetée du nouvel État; le Dr Allard avait pu y établir enfin le sanatorium dont les matériaux avaient été utilisés naguère à Vivi pour un usage bien étranger à leur destination.

De Léopoldville même, je reçus peu de nouvelles. C’était le capitaine Sauley qui en était devenu le chef, ayant pour adjoint l’officier de marine suédois Anderson, qui a laissé le meilleur souvenir parmi nous. Je sais que, depuis, il a visité l’embouchure du Congo avec le navire qu’il commandait en qualité de lieutenant de vaisseau. Il a dû regretter de ne pas avoir pu pénétrer plus avant dans

l’intérieur pour contempler les progrès réalisés par l’œuvre dont il avait été l’un des meilleurs pionniers.

Stanley, fatigué, avait dû rentrer en Europe et il avait chargé le capitaine Hanssens de poursuivre l’occupation du haut Congo et d’en ravitailler les stations. J’allais donc voir ce chef pour lequel nous avions tous une vénération spéciale. Je me réjouissais à la pensée que moi, qui avais été son élève à peine trois ans auparavant, alors que j’étais sur les bancs de l’École militaire, j’allais pouvoir lui donner la preuve <pie la situation de Bolobo, si souvent menacée, était consolidée et que le point d’appui qu’il avait fondé sur le haut Congo n’avait plus à donner la moindre inquiétude.

Projets des missionnaires protestants. — Grenfell me parla également des projets des missionnaires protestants de différentes sectes et son voyage semblait avoir un peu pour objet de devancer ses coreligionnaires dans le choix des emplacements. Nous parcourûmes ensemble les villages indigènes et visitâmes les chefs; mon hôte paraissait d’autant plus intéressant aux populations, que je mettais

en évidence, à chaque occasion, ses liens de famille : Grenfell avait épousé une femme de couleur originaire de Fernando Po, dont il eut cinq enfants. Trois d’entre eux vivent encore. Sans connaître Grenfell, les Bayanzi avaient entendu parler de lui au Stanley-Pool, dans leurs tournées commerciales et l’accueil qu’il reçut fut des plus encourageants.

Grenfell, cette fois comme plus tard à d’autres occasions, montra une vive admiration pour la belle et forte race des Bayanzi tout en reconnaissant la sauvagerie de leurs mœurs et leurs penchants sanguinaires. Cette sympathie le porta par la suite à fonder à Bolobo même la première mission créée en amont de Léopoldville. Bolobo devint ainsi l’établissement de base de son entreprise, celui où lui-même s’installa avec sa famille. Quand je le revis en Europe, dix ans après, il se plut à me reparler des chefs dont je lui avais fait faire la connaissance. Il me dépeignit les ravages causés dans la région par la maladie du sommeil et la résistance qu’il y rencontrait dans son œuvre d’évangélisation. Grenfell déplorait aussi les pratiques invétérées d’ivrognerie et la répugnance étrange des Bayanzi à propager leur propre race, ce qui les portait à assurer leur descendance par des alliances avec les femmes esclaves étrangères et à recruter la population par l’achat d’esclaves nombreux.

Grenfell ne cachait pas d’ailleurs que sans l’apparition des blancs en 1883 dans le haut Congo, la population aurait rapidement disparu des rives du fleuve depuis Léopoldville jusqu’aux Falls, à cause de l’état d’anarchie aigu qui s’y était développé, des pratiques destructives de la race qui avaient cours parmi ces peuplades et surtout des sacrifices humains et des guerres de tribu à tribu. Ces déclarations, Grenfell me les a faites en toute sincérité, sans autre préoccupation que d’établir une vérité historique.

loi

Dans l’attente du capitaine Hanssens. — Après avoir passé chez moi quarante-huit heures, cet hôte éminent me quitta pour continuer son voyage vers le haut.

La première visite sur laquelle je comptais dès lors fut celle du capitaine Hanssens. L’attente fut longue, car seulement en mars, j’appris par des rumeurs indigènes que la llottille était en route. Le bruit se répandit que c’était Stanley qui allait reparaître et les gens de Boloho à cette nouvelle vinrent me faire d’étranges propositions. L’annonce de l’arrivée de Stanley avait ranimé leurs instincts guerriers. C’était surtout Manga, disait-on, qui restait hostile à l’illustre explorateur. C’était lui qui avait fait tirer sur les vapeurs au précédent voyage. Sa haine datait de l’époque où Stanley descendit le lieuve en 1877, des pêcheurs inoffensifs, ayant eu à souffrir, prétendait-il, du. passage de l’expédition mémorable. Mais on sait par l’accueil qu’elle reçut aux Bangala, ce qu’il faut croire des racontars indigènes. Ce qui est certain, ce que j’ai pu contrôler cent fois, c’est que le ressentiment contre Stanley provenait réellement des rapports qu’il avait eut avec ces populations lors de sa première traversée de l’Afrique.

Ma présence à la station embarrassait les indigènes, car ils se demandaient quelle attitude j’adopterais s’ils attaquaient Stanley. Enfin, un jour que l’on vint me prier de rester neutre dans le conflit, je crus le moment venu de leur dire qu’à mon avis, c’était le capitaine Hanssens qui viendrait et non Boula-Matari . Ce fut une véritable transformation magique <pii s’opéra en eux. Aux sentiments d’hostilité succédèrent les signes incontestables d’une joie sincère. Pour les Bayanzi, c’était le capitaine Hanssens qui personnifiait chez eux l’occupation européenne et son nom était très populaire dans la région. On le rapprochait de celui du lieutenant Orban, dont les indigènes me parlaient souvent avec sympathie. J’étais donc rassuré quant à la réception qui

serait faite à mon chef et je m’en réjouis doublement.

Enfin, dans les premiers jours d’avril 1905, retentit le cri de - Sail Oh -, qui chaque fois remplissait mon être de joie et d’émotion. Quelles seront les nouvelles du pays, des amis, de tous les êtres chers laissés là-bas? Les souvenirs reviennent en un instant à ces occasions et c’est le cœur débordant d’émotion que les voyageurs sont reçus. Cette

fois, ce bonheur s’ajoutait encore aux autres sentiments que j’ai décrits.

A l’approche des embarcations, je reconnus tout de suite le capitaine Hanssens. Bientôt il me serre la main, me demande des nouvelles, se montre affectueux et est ravi de la situation.

Ibaka est venu avec d’autres chefs; la rive est noire de monde. J’aperçois Ibaka qui se tient un peu à l’écart et je l’appelle auprès de son maître blanc.

C’est une longue effusion entre notre chef et le puissant potentat africain. Celui-ci dit combien il est content de son fils (c’est de moi qu’il parle en ces termes) et demande immédiatement qu’on ne me remplace pas par un des blancs

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