LE LIEUTENANT LING VANNERUS
qu’amène l’expédition. Se trouvent en effet à bord des trois coquets petits vapeurs En Avant, A. I. A. et Royal, MM. Amelot, Guérin, Devos et Courtois, Belges, les lieutenants suédois Werter et Ling Vannerus, le capitaine Nicholls, marin anglais, commandant les embarcations.
Le lendemain, je traite mes hôtes le mieux que je puis. Moi qui ne possédais plus depuis longtemps ni étoffes, ni articles d’échanges, et encore moins de vivres d’Europe, je suis mis en possession de toute une petite pacotille, de quelques conserves, en quantité minime, mais qui me paraissaient cependant constituer un approvisionnement inépuisable. J’allais pouvoir jouer au prodigue et prouver, par la magnificence de mon hospitalité; ma reconnaissance à ceux qui m’avaient apporté toutes ces bonnes choses sur lesquelles je ne comptais plus. N’avais-je pas en abondance les ressources que le Congo me donnait si généreusement : lait de chèvre, œufs, poules, chèvres, huile d’arachide au parfum de noisette; et la chasse ne fournissait-elle pas largement, et sans peine, canards, pintades et perdreaux ? Le potager indigène était bien garni. Les hautes herbes des environs recélaient à l’état sauvage le pourpier, l’épinard, l’oseille et l’aubergine. Mes hôtes furent émerveillés du menu plantureux que je leur lis servir. Leur surprise était d’autant plus grande que dans cette cuisine faite à l’huile d’arachide, l’on paraissait avoir prodigué le bon beurre danois. .Te dus, pour les tirer d’indécision, leur montrer les ressources dont disposait mon cuisinier. Comme les vapeurs manquaient d’huile, il fallut procéder à une large fabrication d’huile d’arachide pour leur usage. J’assure que mon cœur saigna quand je vis ce précieux produit culinaire disparaître à bord des steamers pour graisser les rouages des machines. Ce me semblait une profanation.
Le capitaine Hanssens se montrait impatient de visiter
les postes d'amont et spécialement l’Equateur. La tentative faite naguère par Stanley pour fonder une station chez les Bangala devait être renouvelée et Hanssens savait qu’il pouvait compter sur l’inébranlable et sage énergie de Coquilhat pour réussir dans son entreprise. Hanssens ne consacra qu’une journée à Bolobo et le lendemain dès l’aube la flottille reprit sa marche. Le lieutenant Ling Vanneras me resta en qualité d’adjoint. C’était un officier sérieux et énergique comme tous ceux que la Suède donna au Congo, d’un sang-froid admirable et d’un courage à toute épreuve. Il devait bientôt, à l’occasion de mes démêlés avec Ibaka, m’en donner des preuves non équivoques.
La station des Bangala fut heureusement fondée en mai 1884, non sans avoir exigé des efforts diplomatiques ardus, qui furent exposés par le capitaine Coquilhat, dans son livre : Sur le haut Congo.
La bonne nouvelle m’en fut apportée par Nicholls, que le capitaine Hanssens avait renvoyé à Léopoldville pour y prendre des renforts. C’est encore lui qui m’apprit, à son retour de Léopoldville, l’installation du colonel de Winton, comme administrateur général, succédant à Stanley.
Puis ce fut un nouvel et long isolement qui ne devait prendre lin qu’au retour du capitaine Hanssens des Stanley- Falls. Heureusement, les Bayanzi absorbèrent tellement mon temps que je regrettais la rapidité avec laquelle les jours se succédaient.
Démêlés avec Ibaka. — Au fur et à mesure que mes relations s’étendaient, Ibaka cherchait à me susciter des difficultés, tandis que les autres chefs s’évertuaient à m’indisposer contre lui. Ils l’accusaient de toutes les difficultés passées avec les blancs. Ibaka nous repré-
sentait comme ses alliés et prétendait avoir notre promesse de soutenir, au besoin par les armes, toutes ses revendications. Il abusa de ce malentendu, grâce auquel il arracha plus d’une fois, à ses voisins, des concessions qu’il n’aurait pu sinon obtenir sans courir les risques de la guerre. Enfin, la situation était d’autant plus délicate que plusieurs chefs, sûrs de ma neutralité en cas de conflit entre eux, cherchaient à vider des querelles anciennes. Parfois mes efforts étaient vains et le conflit éclatait sous mes yeux, sans que j’aie pu le conjurer. C’est à l’occasion d’un de ces incidents qu’intervint entre moi et Ibaka un différend sérieux, qui faillit tourner au tragique.
Les gens du vieux Manga et d’Ibaka s’étaient déclaré la guerre et ce dernier, peu rassuré sur l’issue de la lutte, cherchait à influencer son adversaire et à briser son élan. Il avait en vain cherché, le premier jour de bataille, à faire croire à mon intervention. Mais le lendemain, à l’heure des hostilités, après que les adversaires eurent pris possession de la brousse qui entoure les villages, je fus averti par un de mes Zanzibarites qu’Ibaka, pour donner le change à l’ennemi, avait fait coiffer ses gens de fez semblables à ceux (|ue portaient nos hommes et que lui-même se promenait derrière ses guerriers tenant largement déployé le drapeau bleu étoilé d’or. Je n’eus aucune peine à vérifier l’exactitude de ce rapport et j’envoyai un émissaire à Manga, tandis que je me chargeai d’Ibaka. Mon intervention eut le résultat inattendu d’arrêter les hostilités et je me trouvai moi-même brusquement aux {irises avec Ibaka. J’avais appris dans l’entre-temps que ce chef, de connivence avec un de mes Haoussa, s’était emparé d’un fusil albini. Le Haoussa coupable d’avoir livré son arme était déserteur. Je cherchai à contraindre Ibaka à me rendre mon arme. Il nia formellement qu’il la possédât. Mais mes renseignements étaient précis, je les tenais
d'un de ses pupilles Ibaka, qui, ayant à se plaindre de celui qu’il appelait son père, me tenait au courant de tout ce qui se préparait en comité secret.
Le récit du motif des plaintes du pupille d’Ibaka est assez intéressant, car il permet de saisir un des côtés des mœurs des Bayanzi. Tout enfant, il perdit ses parents et fut confié à Ibaka, qui devait administrer les biens de l’enfant. Celui-ci devenu grand, il devait avoir dix-huit ans à l’époque des démêlés qui nous occupent, était le vrai type du noir élégant, de l’homme à succès; à tout instant, j’entendais des femmes chanter ses vertus. Il fut impliqué dans des aventures amoureuses sans nombre et plus d’une fois il attira à Ibaka des ennuis dont celui-ci ne sortit le plus souvent qu’en indemnisant la partie prétendument lésée. Notre dandy avait également eu quelques mécomptes de jeu. Bref, Ibaka prétendait que la fortune entière de son pupille avait été absorbée par le règlement de toutes ces difficultés. Un nouvel incident — il s’agissait cette fois encore d’une entreprise amoureuse — prit Ibaka au dépourvu. Pour sortir de la situation, il voulut vendre son pupille, c’est-à-dire lui faire perdre son rang d’homme libre. L’exemple n’est pas unique. Mais heureusement pour mon jeune ami, les chefs bayanzi intervinrent énergiquement et, devant la réprobation générale, Ibaka dut rentrer ses griffes. Mais son pupille n’oublia jamais l’outrage et, par esprit de vengeance, il me tint au courant, avec une précision qui déconcerta plus d’une fois le vieux chef, de tout ce que celui-ci tramait contre moi ou contre les villages voisins. Cette parenthèse fermée, revenons à ma palabre avec le vieux fourbe.
Ibaka mit toute son éloquence à me rappeler ses relations avec Stanley, avec le capitaine Hanssens et ne fut pas loin d’insinuer, malgré les égards que j’avais eus pour lui, que j’étais en passe de devenir plus mauvais encore que mon
prédécesseur. Avec une audace incroyable, il continua à nier formellement qu’il fût en possession d’un de mes fusils. Ma conviction s’était renforcée, parce que de toutes parts des chefs indigènes me faisaient dire d’insister pour faire restituer l’arme. Pour eux, Ibaka, en possession d’un pareil