UN « DÉPART » AUTREFOIS
Il y a vingt-cinq ans, le port d’Anvers ne connaissait pas les départs périodiques pour le Congo. Les voyageurs à destination du Congo — on les appelait, en ce temps, invariablement les « explorateurs « — s’embarquaient en quelque port étranger, le plus souvent à Liverpool. Ce fut aussi à Liverpool que je m’embarquai à bord du Biafra, de la firme Elder-Demspter, le 2 février 1883.
Cette date nous ramène à l’époque de nos premières difficultés avec la France : de Rrazza avait devancé Stanley sur le Stanley-Pool et se créait des droits sur les deux rives du vaste lac. Le sergent Malamine avait été préposé à la garde du drapeau français planté à Kinshasa. L’Association internationale africaine voyait ainsi ses projets menacés; il fallait donc prévoir des compétitions ardentes et résister aux empiétements des entreprises rivales par une forte organisation. Ce fut le point de départ de ma carrière africaine.
Mission secrète. — Il avait été décidé que deux batteries complètes de canons rayés de montagne de 7e, 5 seraient envoyées au Congo. J’allai au polygone de Meppen, en compagnie du lieutenant adjoint d’état-major Van Kerckhoven et d’un maréchal des logis chef d’artillerie, procéder aux tirs d’essais et h la réception de ce matériel, fourni par les usines Krupp. Notre réception chez Krupp fut entliou-
siaste et aucune attention ne nous fut ménagée. Nous représentions, aux yeux des ingénieurs de Krupp, une jeunesse hardie, prête à courir les plus périlleuses aventures pour servir son pays. L’Allemagne qui, depuis, s’illustra en terre africaine par les exploits de plusieurs de ses enfants, ne s’était guère préoccupée jusqu’alors des entreprises lointaines. Le prince de Bismarck avait de la colonisation une conception à laquelle l’Allemagne ne resta pas longtemps fidèle et qui ne comportait pas l’occupation directe par l’empire des territoires demeurés sans maitre en Afrique.
Cette circonstance faisait qu’en ce pays, comme en Belgique, l’explorateur africain apparaissait comme un être d’exception, une façon de héros.
Ce voyage en Allemagne, précédant de peu un départ précipité, ne me permit guère de présider aux préparatifs de mon voyage. A raison du caractère de ma mission, le but de mon départ devait rester secret et il m’était interdit de faire allusion à ma présence en Allemagne, même, jusqu’à nouvel ordre, de parler du Congo. C’était l’idéal recherché de l’époque : mission secrète et spéciale. Si l’on me questionnait, la consigne était de dire que j’étais attaché à la direction technique de l’artillerie au Ministère de la guerre. Je n’y manquai pas, et le soir de mon entrevue avec le chef de l’artillerie belge de l’époque, qui avait été chargé de m’offrir une mission au Congo, je m’en fus en Allemagne par le train de minuit, clandestinement, comme si j 'accomplissais une fuite. Le matin même, j’avais pris des arrangements à l’administration congolaise, où les fournisseurs avaient été convoqués pour recevoir les ordres relatifs à mon équipement. Je devais retrouver les pièces de cet équipement, sans les avoir ni vues ni essayées, à mon retour d’Allemagne qui ne précéda que de quarantehuit heures mon départ d’Ostende. Ces quarante-huit heures furent consacrées aux adieux. Le Roi nous reçut à Laeken
pour nous tracer ses instructions et nous confier ses ordres destinés aux officiers qui nous avaient précédés en Afrique. Sa Majesté, en se séparant de nous, étendit les bras sur nos têtes, appelant sur nous la bénédiction divine : « Que Dieu vous protège ! »-
Mes camarades de régiment, avec lesquels j’allai passer une dernière soirée, me reprochèrent de leur avoir caché mes projets, m’excusant d’ailleurs généreusement et fort amicalement d’avoir été si discret, au lieu de leur avoir crié les sentiments dont mon cœur débordait. Les regrets de les quitter n’en furent que plus vifs. A Ostende, au départ de la malle, les officiers du 3e régiment de ligne tinrent à dire adieu à leur camarade de régiment Van Iverckhoven; je comptais parmi eux quelques amis de l’Ecole militaire : ils ne crurent à mon départ qu’après m’avoir vu franchir la passerelle reliant le quai au vapeur qui allait nous séparer pour longtemps. L’un d’eux même voulut me retenir, me reprochant de me livrer à un simulacre d’embarquement qu’il considérait comme une grave imprudence.
Ces départs étaient des cérémonies tristes qu’aucune solennité n’embellissait. Les partants étaient peu nombreux, et ceux qu’ils laissaient au pays montraient trop clairement leur crainte de ne les revoir jamais. C’était de part et d’autre des sentiments angoissants dont on cherchait à écourter autant que possible la manifestation.
Aussi, quel soulagement de sentir le souffle du vent au large! Dès ce moment, notre mission était commencée et ce sentiment ne laissait plus en nous de place ni au chagrin ni aux regrets. Aller de l’avant jusqu’au bout, ne s’accorder de trêve qu’après avoir surmonté les obstacles accumulés sur la route, telle devenait désormais notre devise.
Le séjour à Liverpool fut dépourvu d’agrément. Nous n’y passâmes du reste que quelques heures. Mais déjà des incidents se produisaient.
Embarquement de l'artillerie à Liverpool. — L’artillerie avait été chargée sous la dénomination de pièces mécaniques; le malheur voulut qu’à l’embarquement, une caisse à munitions vint à tomber sur le pont et de ses parois rompues les obus se répandirent pêle-mêle aux pieds des officiers du bord stupéfaits. 11 ne fallut pas moins que des communications télégraphiques échangées entre Londres et Bruxelles, pour obtenir le permis d’embarquement. Fort heureusement, en prévision de toute éventualité, le sympathique M. Verbrugghe, directeur à l’administration de la marine belge, à Bruxelles, avait été délégué à Liverpool. Il eut vite fait de prendre toutes les dispositions qu’exigeait la situation, mais son émoi fut cependant un instant assez vif.
C’est au cours d’un entretien avec lui que Van Kerckhoven et moi fûmes dévisagés par des Anglais, vieux côtiers de Lagos au visage ravagé de paludisme, qui échangèrent avec M. Verbrugghe leurs impressions à notre sujet. M. Verbrugghe, nous croyant l’âme suffisamment trempée, nous offrit de nous communiquer ces impressions et nous apprîmes ainsi que j’étais voué à une mort certaine en Afrique à cause de ma corpulence, — je l’avais ignorée moi-même jusque-là — tandis que mon collègue, sec et nerveux, avait toutes les chances d’échapper au minotaure africain.
Le 2 février, à 2 heures de l’après-midi, le Biafra leva l’ancre par un temps maussade et un vent plus que frais. Nous n’étions évidemment pas à bord d’un vapeur d’une ligne de paquebots rapides, mais d’un caboteur qui touchait à l’embouchure du Congo accidentellement, lorsque le frêt en valait la peine. Semblable voyage, d’une durée de cinquante-cinq jours, constituait pour le voyageur novice une véritable étude, tout un apprentissage qu’il pouvait mettre à profit tout en se distrayant. Nous visitâmes successive-
ment Madère, Las Palmas, Sierra-Leone, Monrovia, Accra, Lagos, Oid Calabar, Bonny, l’ile de Fernando Pô, le Gabon, Landana et enfin Banana, sans compter quelques points intermédiaires. Nous profitions de toutes ces escales pour prendre contact avec la terre d’Afrique.
En certains endroits, à Bonny notamment, nous passâmes plusieurs jours. C’était l’escale habituelle. Aussi, tout y était organisé pour distraire les passagers et les engager à se délester de quelques livres sterling.
Une visite au palais du roi de Bonny. — L’ancre était à peine jetée, qu’on annonça l’arrivée à bord du chef de l’endroit, baptisé pour la circonstance du titre pompeux de « roi de Bonny ». A vrai dire, sa visite à bord ne se fit pas sans un certain apparat. La grande pirogue qu’il montait portait au centre un dais couvert, en guise de trône et l’embarcation était menée par une cinquantaine de noirs en costume de cérémonie, pagayant au rythme d’une mélodie d’un charme langoureux. C’était assez impressionnant pour des Africains en herbe et cette mise en scène n’avait d’ailleurs d’autre but que de frapper l’imagination des novices. Le chef monta à bord, accompagné de deux « ministres ». Les présentations furent bientôt faites et le roi voulut bien nous inviter à déjeuner le lendemain en son palais.
A l’heure dite, nous fûmes rendus en cette royale demeure, dont notre auguste amphitryon en personne nous fit les honneurs. Il était visiblement heureux de nous montrer ce que nous appellerons la salle du trône : c’était une vaste chambre, copieusement ornementée, d’un style grossier et lourd, où l’or avait été prodigué. Au centre d’une des parois s’élevait un trône flanqué de deux lions. Le roi nous expliqua qu’il devait toutes ces splendeurs, contre écus sonnants, à la magnanime intervention
d’un négociant anglais de la place. Ce palais était légendaire à Bonny, car nous en entendîmes parler à diverses reprises et nous apprîmes qu’il avait coûté des sommes fabuleuses. Mais le roi en était content* et c’était l’essentiel. Il me souvient encore d’avoir aperçu, au cours de cette visite dans la salle du trône, accoudée près d’un des lions, une plantureuse négresse au regard fuyant : c’était la reine que son époux nous présenta, non sans une certaine fierté, tandis que, indifférente, elle ne semblait nous voir ni nous entendre.
Le diner fut bientôt servi, et, ma foi, nous dûmes reconnaître que les plats étaient bien préparés et savamment dressés.
A notre grand étonnement, vers le dessert, on fit sauter le champagne et pour nous rassurer sur sa qualité, le maître de céans fît passer le bouchon qui portait la marque d’authenticité « G.-H. Mumm ». Nous étions ravis. Jusquelà, tout allait bien, la conversation était enjouée et nous échangeâmes maints propos sur l’agréable et réelle surprise que nous causait cette réception tout à fait inattendue. Il est bien certain que si un ancien Africain nous avait fait entrevoir pareille réception en pleine barbarie, nous ne l’eussions point cru et nous eussions crié à la mystification. Mais nous étions en pleine réalité, acteurs nous-mêmes d’une scène réellement enchanteresse.
Nous eussions quitté ces lieux sous cette heureuse impression, si l’entrée subite d’un groupe de « princesses », fort avenantes du reste, mais singulièrement entreprenantes, ne nous eût ramenés à la réalité des choses. La fête eût été complète sans cet épilogue, qui nous enleva les illusions que nous nous forgions déjà sur la majesté et la parfaite dignité de cette auguste maison. Notre déception fut profonde, et je crains que l’on dut nous considérer comme des rustres, dédaigneux du beau sexe.
Quelques instants après, nous nous retrouvions dans les rues de Bonny. Bien que l’occupation anglaise remontât à près d’un siècle, les apparences ne révélaient dans cette colonie aucun souci du bien-être matériel et du progrès moral des indigènes. Beaucoup étaient à peine vêtus, les enfants et même les adolescents des deux sexes couraient parmi la ville complètement nus. A part la maison de notre hôte de tantôt, les factoreries et leurs annexes, les habitations n’étaient que des taudis construits de paille et de bambous. Nous attendions autre chose du génie colonisateur de la race anglo-saxonne. Les escales suivantes nous permirent de constater que l’état misérable de Bonny ne constituait pas une exception parmi les établissements anglais de la côte occidentale d’Afrique. Tous présentaient à cette époque le même aspect d’abandon et la seule activité qui s’y révélât se rapportait à l’affreux commerce d’alcool de traite.
A notre retour à bord du Biafra, nous fûmes l’objet de la curiosité générale des officiers de l’équipage et des vieux côtiers passagers, qui étaient évidemment au courant des mœurs du palais du monarque africain. Nous ne laissâmes cependant rien percer de notre déception et nous nous renfermâmes dans une réserve toute diplomatique, comme si les secrets de la cour ne devaient pas en franchir les murailles. Cette attitude laissa nos compagnons de voyage fort intrigués.
Cet incident ramène mon souvenir vers le groupe de nos compagnons de voyage. Groupe hétéroclite où toutes les professions et quatre ou cinq nationalités différentes étaient représentées, ce qui n’en excluait ni la gaieté ni la cordialité. Un capitaine de l’armée suédoise s’était constitué notre mentor et quatorze ans de séjour au Damaraland lui donnaient à ce titre des droits, que nul d’entre nous n’eût songé à contester. D’une bonne humeur inaltérable, il
était le boute-en-train de la- compagnie, mais pour des novices, quel détestable initiateur à la vie des tropiques ! Pendant nos courses à terre, il n’était pas une imprudence à laquelle il ne se livrât : en plein soleil, il mettait un point d’honneur à ne pas s’abriter la tète sous le casque; il se plaisait à se tremper plus qu’il n’était nécessaire au passage des lagunes. Quand, timidement, nous lui en faisions la remarque, le vieil Africain répondait invariablement d’un ton péremptoire : « Quand vous aurez, comme moi, quatorze ans de séjour sous les tropiques, vous pourrez en parler. »
L’excellent homme ne devait pas tarder à payer bien cher son mépris ostentatoire des règles élémentaires de prudence auxquelles nul ne peut déroger impunément en Afrique.
Communications du large avec la côte africaine. — La quiétude de la vie du bord était parfois brusquement troublée par un coup de canon. Le premier tressautement passé, le sens pacifique de cette bruyante manifestation apparaissait : elle signalait que le navire allait s’arrêter et qu’il était désireux d’entrer en rapport avec les indigènes ou quelque factorien perdu sur cette côte africaine dont la ligne désolée se dessinait vaguement au loin dans le miroitement d’un soleil impitoyable.
A la côte de Kroo, nous avions à embarquer cinquante hommes, appelés à transporter les lourds colis d’artillerie de la rive du Congo au plateau de Vivi. A peine le signal eut-il retenti que nous vîmes apparaître, sortant de toutes les criques, une multitude de frêles embarcations pouvant contenir deux ou trois personnes à condition que celles-ci fussent rompues aux difficultés de cette navigation périlleuse. Il est à peine concevable que ces embarcations puissent passer la terrible barre côtière. Elles n’y réussis-
sent d’ailleurs pas toujours au premier bond. Prompts comme l’éclair, les hardis marins qui la montent, remettent alors d’aplomb la pirogue chavirée et en expulsent l’eau en lui imprimant un balancement longitudinal. Et leur hâte et leur agilité sont singulièrement stimulées par la crainte des requins, qui, nombreux en ces parages, guettent les proies que leur livre la barre côtière africaine. A voir la gaieté de toutes ces frimousses noires approchant le vapeur, on ne dirait pas que ces gens ont affronté un danger qui ferait frémir les plus vaillants.
L’échelle de corde jetée du navire fut bientôt saisie par une vraie grappe humaine, un fourmillement d’individus qui, s’accrochant les uns aux autres autant qu’à l’échelle, cherchaient à se devancer pour atteindre plus rapidement le pont. C’est un spectacle inoubliable que cette escalade, en quelque sorte infernale.
Tout ce monde offrait ses services, les uns apportant des victuailles, les autres cherchant à s’engager comme travailleurs à destination des différents ports de la côte : un vrai marché et à la fois une « Bourse du travail 55.
Les engagés furent aussitôt mis à fond de cale car, lorsque le navire s’ébranle pour reprendre le large, quelques-uns -regrettant leurs foyers, ne manquent jamais de se jeter par-dessus bord malgré la crainte des requins. Et cette fois encore, bien que nous fûmes déjà franchement au large quand les kroomen reparurent sur le pont, l’on ne put retenir un de ces pauvres hères qui, prompt comme l’éclair, se précipita par-dessus bord aussitôt qu’il revit la lumière du soleil. Pendant longtemps, nous le vîmes s’éloigner, puis il nous sembla qu’il disparut brusquement! Un miracle seul pouvait lui permettre de regagner la côte sain et sauf.
La vie de bord se prolongea ainsi pendant de longs jours et nous atteignîmes enfin Landana, proche du but de notre
voyage. Landana intéressait, à cette époque, l’Association internationale africaine. Nous verrons pourquoi par la suite.
En rade, nous reçûmes la visite du lieutenant Harou, de l’armée belge. Nous nous empressâmes de nous présenter au premier camarade qui fût à même de nous donner des nouvelles de notre grande entreprise, mais il ne se montra pas expansif et lorsque, au bout de peu d’instants, il quitta le bord, il nous laissait perplexe sur les causes d’une réserve qui nous parut un peu excessive.