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SITUATION INTERNATIONALE. — SITUATION INTÉRIEURE

L'arrivée au Congo. — Enfin nous atteignîmes le Congo. Un vapeur de l’Association internationale africaine, le Héron, vint bientôt se ranger le long du bord, et nous reçûmes avec joie les premières nouvelles de la bouche du lieutenant Liévin Van de Yelde, chef de Vivi, en réalité chef aussi de toutes les entreprises d’aval. Il ne se lassait pas de nous renseigner et nos innombrables questions, qui par certains côtés devaient lui paraître bien naïves, ne purent mettre en défaut l’inaltérable obligeance de cet excellent camarade. Vers 10 heures du matin, nous devions abandonner notre navire, car nous venions d’être informés que le Héron nous prendrait le soir même à son bord, pour aller jeter l’ancre le plus loin possible en amont et passer la nuit en rivière. Déjà nos lettres avaient été expédiées. Nous annoncions à l’administration centrale à Bruxelles que tout allait bien et que nous étions tous en excellente santé.

Hélas, il fallut bientôt déchanter !

Décès d’un de nos compagnons de voyage. — Depuis la veille, notre compagnon suédois était souffrant. Son état, jugé d’abord peu grave, — nous ne pouvions supposer que cette espèce d’ancêtre africain aurait pu être affecté par le

climat des tropiques, — empira rapidement et le docteur du bord diagnostiqua un coup de soleil. Il était en danger de mort et cette nouvelle nous glaça, car notre nouvel ami, bien qu’un peu fruste, avait gagné tous les cœurs.

Il fut décidé que j’accompagnerais à terre notre pauvre compagnon. Je descendis l’échelle et m’installai à l’arrière du canot qui devait nous conduire à terre, prêt à recevoir sur mes genoux la tête du malade. A peine y fut-elle posée, que je remarquai avec effroi que le regard était fixe et vitreux. Je levai les yeux, et criai à Van de Velde : « Faites descendre le médecin, notre compagnon est mort! » On me répondit du navire par des plaisanteries : « C’était la fièvre d’Afrique qui donnait cet aspect au malade, » et on me conseilla de ne pas m’épouvanter pour si peu de chose. Au milieu des éclats de rire des anciens, je renouvelai mon invitation au docteur du bord. Celui-ci, consentant enfin à venir à mon appel, n’eut qu’un mot pour résumer la situation : « Finished « Et il remonta aussitôt à bord, considérant apparemment qu’il en avait fait assez. Il fut convenu que je transporterais quand même le corps à terre. Là m’attendaient d’autres épreuves morales.

Au début des entreprises de l’Association internationale africaine, c’était la maison Daumas-Béraud. à Banana, qui hébergeait les agents venant d’Europe et y retournant. Elle recevait les marchandises destinées à l’amont, faisait en quelque sorte office de mandataire de l’Association internationale à Banana. Chacun de nous était muni d’une lettre d’introduction auprès du chef de la firme française à Banana. Nous avions de son importance la plus haute opinion. Mais il ne fallait pas de longs rapports avec lui pour deviner la réalité : c’était un vieux côtier, glorieux de ses vingt-cinq années d’Afrique, au langage dur, aimant à impressionner les nouveaux venus par des contes barbares, dont parfois il n’hésitait pas à secharger la conscience. Particu-

larité : il avait été transporté à l’embouchure du Congo à bord d’un voilier, à l’époque où les vapeurs ne fréquentaient pas ces parages lointains et si mal réputés. Au fond cependant, je ne crois pas que son âme fût si noire qu’il se plaisait à la représenter, car j’ai senti, à bien des nuances, qu’il était capable de mouvements spontanés et généreux.

Dès qu’il m’aperçut et put contater la triste mission qui me menait vers lui, il feignit la colère et s’exprima en termes que le respect humain m’interdit de répéter. Il se résuma en ces termes, réellement anodins pour lui : « Qu’on le f... là-bas, entre quatre planches! » J’essayai de lui faire comprendre le respect dù aux morts. Encore ici, je n’étais qu’un novice et ne comprenais rien à ces sortes de choses. Je me tus, réprimant mon indignation, car je comprenais que, devant cette puissance, il valait mieux ne pas insister davantage.

A table, la conversation manqua naturellement d’animation. Mais notre hôte eut vite fait d’y remédier. Il parla des affaires de l’Association africaine et, en matière de péroraison, finit par déclarer que tous les gens dé l’Association étaient des voleurs. Je me récriai énergiquement, mais encore une fois, je compris qu’il valait mieux laisser parler cet incorrigible bavard. Il expliqua son interprétation par une série de considérations à propos de fusils à silex qui n’auraient pas reçu leur destination. Il citait un nom pour justifier ses dires et nous permit de répéter ses propos à loisir. Nul de nous ne s’y aventura.

Enfin l’heure de l’enterrement de notre compagnon était arrivée. Notre hôte avait fait creuser une tombe, à l’extrême pointe de Kanana. Mais il refusa de nous donner des hommes pour nous aider à procéder à l’inhumation de notre pauvre ami et nous dûmes nous en charger nous-mêmes en portant le corps à tour de rôle. Ce fut un cortège impressionnant dans sa simplicité. Nous étions en proie à une profonde

émotion, et aucun de nous n’eut la force de prononcer une parole. L’impression fut plus pénible encore, quand nous dûmes descendre le cercueil dans la fosse, contenant au moins trois pieds d’eau...

Au retour de notre triste pèlerinage, nous nous embarquâmes à bord du Héron, heureux de quitter la pointe de Banana où, pour notre arrivée au Congo, nos sentiments avaient été si durement heurtés. Il était tard, le jour commençait à tomber et chacun s’occupait de s’installer au mieux pour la nuit, car Van de Velde nous annonçait que nous allions faire notre première rencontre avec les moustiques. Nous eûmes vite fait d’installer notre campement sur le pont du Héron, un ancien remorqueur de la mer du Nord acquis par M. Yerbrugghe pour le compte de l’Association internationale africaine.

Ce bon vieux Héron, devenu le patriarche de notre flottille fluviale, fait encore allègrement son service aujourd’hui dans le has Congo !

Je me souviens, à ce propos, que ce fut sur un bâtiment de l’espèce que Stanley regagna l’Afrique en 1882, au plus fort des compétitions qui s’agitaient alors autour du Congo.

Cette traversée entreprise sur un navire aussi peu approprié aux nécessités d’une pareille traversée, fit sensation. Elle s’entoura de circonstances vraiment romanesques :

Stanley s’était embarqué à Cadix ; aussitôt qu’il fut hors de vue de la côte, il fit repeindre et débaptiser son navire. Cette opération s’exécuta en pleine mer et ce ne fut qu’après qu’un maquillage complet eut rendu le bâtiment méconnaissable que Stanley reprit sa course le long de la côte d’Afrique. L’on perdit ainsi sa trace et il arriva inopinément à l’embouchure du Congo. Quelques navires signalèrent à leur arrivée en Europe la rencontre qu’ils avaient faite en mer d’un vapeur inconnu qu’ils n’avaient

pu identifier; l’on supposa bien que ce bâtiment mystérieux portait Stanley, mais à ce moment celui-ci, devançant les entreprises rivales, était déjà en marche vers le Stanley- Pool.

La première nuit que nous passâmes sur le Congo, à bord du Héron, fut excellente, chacun s’était protégé de son mieux contre les moustiques et y avait assez bien réussi. Cette plaie, que l’on nous avait dépeinte comme intolérable, nous semblait déjà de la légende, mais personnellement je fus détrompé, plus tard, à Lukoléla et à Bolobo, patrie de prédilection de ces aimables insectes.

La première factorerie belge au Congo. — De grand matin, le vapeur reprit sa course vers l’amont, et nous arrivâmes bientôt à Borna. Ce n’était pas la cité actuelle, bien qu’il y existât des entreprises commerciales de diverses nations : Portugal, Hollande, France, Angleterre, et même de la Belgique. La factorerie belge avait été fondée et continuait à être dirigée par un Belge, M. Gilis. L’hospitalité y était familiale et on s’y trouvait comme chez soi. Faut-il ajouter que cette entreprise, d’allure commerciale, était destinée à préparer l’action de l’Association internationale dans le bas Congo, soumis tout entier à l’infiuence directe des commerçants étrangers. Ceux-ci y régnaient en véritables maîtres, tranchaient les différends entre les chefs et toutes les questions politiques, réglaient à leur guise le régime commercial de la région. Les factoriens organisaient à l’occasion de véritables expéditions militaires pour châtier les indigènes quand ceux-ci manquaient à la parole donnée, ou avaient inquiété leurs « linguister » de commerce, ces intermédiaires qu’ils envoyaient au loin nouer en leur nom les relations commerciales. Dans ce milieu, l’Association internationale africaine, dont les droits politiques ne

s’étaient pas encore manifestés en Europe et dont les pouvoirs n’émanaient que d’elle-même et des traités conclus avec un nombre toujours plus grand de chefs indigènes, l’Association, dis-je, était considérée comme usurpant les droits des premiers occupants et exerçant la piraterie. Aucun moyen ne fut négligé pour contrarier l’action des Belges.

La présence de M. Gilis à Borna facilita notre tâche. Il convient aussi de signaler qu’un autre Belge, Alexandre

VUE DU CONGO ET DE LA FACTORERIE DE M. GILIS, A BOMA, EN l883.

Delcommune, attaché alors à la maison Daumas, n’écouta que son patriotisme et seconda nos projets de tout son pouvoir. Il se montra aussi homme de cœur, et toujours les Belges trouvèrent chez lui l’appui le plus large et l’hospitalité la plus généreuse. Tous les Africains de la première heure lui doivent une dette de reconnaissance et, à cette époque, je n’eus qu’un regret, c’était de n’avoir pu faire la connaissance personnelle de cet excellent compatriote. Tous les intérêts de l’Association

à Borna étaient confiés à Gilis et nul n’était mieux qualifié pour s’acquitter, à la satisfaction de tous, de cette mission à laquelle il apportait un dévouement inlassable et toutes les ressources d’un cœur bien placé.

Dès le lendemain de notre arrivée, nous fimes route vers Vivi, avec arrêt à Noki où était établie une maison portugaise. En face, sur l’autre rive, un chemin de montagne conduisait de la rive à la station de Vivi. Nous résistâmes à la tentation d’en faire sans retard l’escalade, car la journée était assez avancée et il fallait plusieurs heures d’une marche fatigante pour atteindre Vivi.

Pour en faciliter la défense, Stanley avait placé Vivi sur un haut plateau dont les versants abrupts étaient coupés par une rampe créée par le grand explorateur. Les habitations n’étaient visibles qu’à distance et pour un œil exercé. Nous entreprîmes l’escalade de la rampe, ce que nous fîmes lentement, car elle était très raide, et notre longue traversée nous avait déshabitués de la marche. Sur le plateau nous attendaient le docteur Allard, le baron von Dackelman et l’explorateur polaire Palmarts, revenu récemment des régions glaciales. Nous fûmes bientôt installés dans nos chambres respectives qui, bien que primitives, abritaient très bien le voyageur. Leur simplicité s’accommoda parfaitement de notre matériel de campement, qui allait en constituer le seul ameublement.

La station se composait de deux rangées d’habitations, entre lesquelles il fallait passer pour atteindre le pavillon à étage, assez coquet, qui constituait l’habitation du chef de station. Pour le surplus, le plateau était aride et aucune végétation n’y reposait la vue. Le soleil dardait partout ses rayons brûlants, sans qu’il fût possible d’y échapper autrement que par la fuite sous les vérandas. Aussi régnait-il à Vivi une température de fournaise, bien que le plateau fût balayé constamment par une forte brise, qui, plus d’une

l'ois, provoqua des fièvres pernicieuses. Les tornades y faisaient rage et la pluie aussi. Pendant les orages, les coups de tonnerre se répercutant sur les collines des deux rives du fleuve, se prolongeaient en un roulement continu d’un effet réellement terrifiant.

Résidence du roi Masala. — Dans les environs immédiats, peu ou point de villages. Le plus rapproché était celui de Masala. Le « roi » Masala, si fêté naguère à Anvers, était en réalité le chef besogneux d’une bourgade misérable comptant quelques pauvres buttes. Mais il avait compris tout de suite le prix de l’amitié du blanc et l’Histoire impartiale lui rendra cette justice qu’en nous fournissant de temps à autre quelques poules et une douzaine d’œufs, le grand Masala fit tout ce qu’il était en son pouvoir pour assurer le succès de nos premières entreprises au Congo.

Arrêtons-nous un instant pour préciser quelle était au moment de notre arrivée à Vivi, en mars 1883, la situation exacte de l’Association internationale africaine.

La situation de l'Association internationale africaine en 1883. — A son arrivée au Congo, en 1879, Stanley avait cherché à gagner en grande bâte le Stanley-Pool. Il disposait d’un faible personnel blanc et de cent cinquante noirs engagés à Zanzibar. Ceux-ci durent supporter, avec le renfort incertain d’hommes venant de Cabinda, tout le fardeau de la première occupation. Le départ s’effectua de Vivi par la rive droite du fleuve pour atteindre Issanghila d’abord, puis Manyanga; le trajet fut continué par la rive gauche où fut fondé Lutete. De là Stanley poussant directement jusqu’au Stanley-Pool, fonda Léopoldville sur ses rives, puis revint en Europe, en 1881. Trois steamers avaient été transportés à bras d’hommes le long de ce chemin épouvantable, où les montagnes suc-

cédaient aux montagnes. Au prix d’efforts réellement surhumains on fit flotter, en amont d’Issanghila, Y En Avant, l’A. I. A. et le Royal, trois petits vapeurs dont les noms allaient remplir l’histoire de l’exploration du bassin du Congo. Cette dernière embarcation continua un certain temps à assurer le service sur le bief Issanghila-Manyanga, mais Y En Avant et VA. I. A. furent bientôt démontés et dirigés sur Léopoldville.

Stanley a dit lui-même ce qu’il en coûta de peine à surmonter toutes ces difficultés, mais j’ai tenu à résumer le premier effort, celui qui porta le drapeau étoilé d’or du bas Congo au Stanley-Pool.

1883 constitue une grande date dans l’œuvre congolaise, elle marque un succès dont les conséquences furent considérables.

Nous l’avons dit déjà, l’Association était menacée sur la rive gauche du Stanley-Pool. Il fallait, pour n’ètre pas coupé également du Stanley-Pool en aval, opérer au nord du fleuve et y acquérir des droits souverains. Cette impérieuse nécessité fut reconnue par le Roi qui en conféra avec Stanley. Il fut décidé qu’une série d’expéditions seraient organisées pour occuper la vallée du Niadi-Ivwilu, en même temps qu’une action parallèle serait menée par Stanley en personne pour occuper rapidement le haut Congo sur ses deux rives.

L’ occupation de Niadi-Kicilu. — Dès son retour au Congo, Stanley chargea le capitaine Hanssens de diriger les explorations vers le Niadi-Kwilu, tandis que de Bruxelles on envoyait des émissaires qui devaient pénétrer dans la région en partant de la côte. Cette action, vigoureusement menée, s’étendit aux années 1882 à 1884. Elle aboutit à la fondation de toute une chaîne de stations : Strauchville, Grantville, Stéphanieville, Kitahi, Baudouinville, Franck-

town, Alexandreville, Sengi, Philippeville, Stanley-Niadi, Mukumbi, M’Boko, Sete-Kama, Mayumba, Rudolfstadt dont les noms ne sont, plus, hélas, qu’un souvenir. Ce fut un titre de gloire pour le capitaine Hanssens d’avoir mené rapidement à bien cette vaste entreprise. Le capitaine Hanssens était d’ailleurs un officier d’élite, une des plus nobles figures de l’armée belge. Il tint dans la conquête du Congo un rôle considérable, hors de pair, et pourtant le nom de cet homme qui rendit aux débuts de notre œuvre coloniale des services si éminents est si peu connu en Belgique qu’il menace de s’ensevelir dans l’oubli.

Il n’est pas douteux que Stanley, dans son histoire de la fondation de l’Etat, ne lui a pas rendu tout l’hommage qu’il méritait. Ce fut cependant le capitaine Hanssens qui, en 1882, pendant l’absence de Stanley, exerça le commandement suprême du haut Congo. Bien qu’il n’eût que peu de moyens à sa disposition, il ' remonta le fleuve en baleinière, et c’est lui qui fonda la station de Bolobo.

L’opinion courante au Congo était que tout fut mis en œuvre pour entraver sa liberté d’action. Il est un fait certain, c’est que la veille du jour où Stanley quitta le Stanley-Pool pour rentrer en Europe, une pièee essentielle de Y En Avant, disparut, mettant le vapeur irrémédiablement hors d’usage jusqu’à l’arrivée d’Europe d’une pièce identique; or les communications étaient fort lentes. Le chef de l’expédition reparut à Léopoldville, retour d’Europe, que le rechange n’était pas encore arrivé à destination. Mais Stanley ayant fait opérer des sondages au port de Léopoldville par son fidèle Duala, celui-ci, après quelques instants de recherches, comme par miracle, retira du fond de l’eau la pièce perdue! C’était la navigation à vapeur de nouveau ouverte vers le haut Congo.

Comme nous le verrons par la suite, Hanssens ne devait

pas borner son action dans le haut Congo aux faits qui précèdent.

Disons en passant que ce n’était pas Hanssens qui était destiné à remplacer Stanley pendant l’absence de ce dernier en 1882, mais un étranger, savant botaniste, qui arriva au Congo en même temps que le capitaine belge. Heureusement que cet homme, sur le compte duquel on s’était gravement trompé, ne dépassa pas Issanghila et rentra prématurément en Europe. Ses mérites apparents ne trompèrent pas un instant Hanssens dont l’humour s’épanchait à ses dépens en bonnes plaisanteries dans le goût du terroir. Un jour que, sur la route des caravanes, notre botaniste cherchait une fois de plus à éblouir ses compagnons par l’étalage de sa science et décrivait une plante qu’il venait de cueillir, Hanssens lui dit : - Pardon, docteur, ce n’est pas la plante que vous pensez, mais bien le Spekschietrium vulgaris. » Et les Belges de rire, tandis que l’homme de science, convaincu, se ralliait à l’opinion de son éminent interlocuteur !

Hanssens possédait au plus haut degré les qualités qui font les conducteurs d’hommes. U avait le don du commandement et savait se faire obéir tout en suscitant les dévouements et en s’attachant les cœurs. Il jouissait d’un parfait équilibre mental et physique qui se reflétait dans son caractère d’une jovialité, d’une bonne humeur constantes. Ce sont des qualités qui résistent rarement aux épreuves de la vie d’Afrique !

Le capitaine Hanssens avait l’aspect imposant. Sa voix sonore, la belle barbe pleine qu’il portait au Congo, contribuaient à lui gagner le respect des indigènes.

A côté de Hanssens au Niadi-Kwilu, il faut citer le nom du major anglais Grant Elliot. Je le vis à Yivi, où il ne fit qu’une apparition d’un jour. C’est à lui que l’on dut la conception de l’organisation d’une force armée spéciale,

appelée corps de gendarmerie, qui fonctionna pendant un temps au Kwilu. Aucun des Européens n’y possédait un grade inférieur à celui de major et jamais entre eux ils ne manquaient de se désigner par leur grade respectif.

Cette conquête rapide et toute pacifique du Niadi-Kwilu fit le plus grand honneur aux Belges qui y participèrent. Elle permit à l’Association internationale africaine de faire renoncer notre puissant voisin à toute prétention sur la rive gauche du Congo en amont du Stanley-Pool, sauf à lui abandonner l’occupation du bassin du Niadi-Kwilu. Ceci fut acquis par la convention franco-congolaise de 1885.

Parmi les plus vaillants explorateurs du Niadi-Kwilu, il convient de citer les lieutenants Liévin Van de Yelde et Harou, MM. Destrain, Hodister, Weber, Husson et le sergent Légat.

Avant d’entreprendre le récit du séjour que je fis à Vivi, fixons rapidement l’état de notre occupation sur le haut fleuve.

Issanghila était commandé par le lieutenant Avaert; Manyanga par le lieutenant Haneuse qui détacha à Lutete un officier bavarois; Léopoldville était commandé par le lieutenant Yalcke qui venait de succéder au lieutenant Braconnier; M’Suata, par le lieutenant Janssen; Bolobo, le poste extrême vers l’amont, par M. Boulenger, un Français.

Stanley, revenu en Afrique en 1882, ne perdit pas de temps : il fit occuper Kinshasa et Kimpoko, sur le Stanley- Pool, et fonda même sur la rive droite, à N’Gali, un poste qui dut être évacué peu après, tant à cause de l’hostilité des indigènes que par suite de la maladie de l’officier suédois qui y avait été placé.

L’important était de prendre pied rapidement dans le haut Congo. Stanley disposait à cet effet de deux officiers belges d’élite : les lieutenants adjoints d’état-major

Van Gcle et Coquilhat. Leurs noms sont immuablement liés à l’histoire de l’œuvre congolaise, à laquelle ils ont rendu des services éclatants. Leurs travaux sont connus. Stanley tout le premier s’est plu à faire d’eux un éloge mérité et la suite de leur carrière africaine a confirmé la haute opinion que le chef de l’expédition s’était faite, dès le début, des mérites de ses deux jeunes collaborateurs.

L’expédition montée sur Y En Avant atteignit l’Equateur le 8 juin 1883; une station y fut fondée et Stanley, qui projetait d’accomplir, avec des moyens plus puissants, un voyage jusqu’aux Stanley-Falls, redescendit au Stanley- Pool. Là venaient d’être transportés les vapeurs A. I.A. et Royal.

Mais les nouvelles reçues des officiers belges étaient désastreuses. Le sous-lieutenant Van de Velde, frère de Liévin, venait de mourir non loin de Vivi sur la route des caravanes; le sous-lieutenant Parfonry mourait à Manyanga et le sous-lieutenant Grang, épuisé par le dur labeur qu’il avait dù fournir pour effectuer le transport à Léopoldville des deux petits steamers, succombait en arrivant à destination.

Stanley, qui affectionnait Grang, fut fort attristé de cette perte. L’énergie et hilœnacité dont cet officier avait donné tant de preuves en Afrique, me remit en souvenir son brillant passage à l’Ecole militaire, où il fut chef de promotion.

Séjour à Vivi. — Ayant fixé ainsi la situation exacte de l’occupation belge au moment de mon arrivée à Vivi, je vais m’efforcer de passer rapidement en revue quelques menus incidents qui se produisirent avant le départ définitif de Stanley pour les Stanley-Falls, cette fois avec une flottille de trois vapeurs.

Le matériel d’artillerie était déposé à la rive. Il fut con-

venu que je le classerais dans un magasin mis à ma disposition dans ce but et que le lieutenant Van Kerckhoven, aidé du sous-officier d’artillerie Lommel, se chargerait du transport. Nos cinquante krooboys, cependant puissamment musclés, avaient examiné avec une certaine crainte les gros colis qu’ils auraient à manier. Les plus volumineux n’étaient d’ailleurs pas les plus lourds. Le matériel comprenait deux batteries, de six pièces chacune, de canons rayés Krupp de 7C.5 de montagne, avec munitions et accessoires. Et quels accessoires ! L’on avait voulu des batteries modèles et l’on entendait par là que le matériel devait comprendre des bâts, des harnachements complets pour mules. A vrai dire, ce matériel était superbe, mais à part les canons et les munitions, rien de tout cela ne quitta et ne pouvait quitter Vivi, le pays manquant absolument de bêtes de somme.

J’évacuai d’abord le magasin. Tout y était pêle-mêle et sujet à surprise. J’y trouvai un grand baril (contenance : 760 litres) de clous de girofle, un autre de noix muscade et, surprise incroyable, dont ne revinrent pas les habitants de Vivi, six caisses de fine champagne excellente! Personne ne soupçonnait l’existence de pareil trésor!

Le transport et le classement du matériel se poursuivirent monotones, pendant trois semaines. Certains de mes compagnons de voyage allaient partir pour l’intérieur et j’aspirais au moment de me mettre en route à mon tour, car il était décidé que je partirais aussi vite que possible, avec un canon et les munitions pour une pièce.

La plus parfaite harmonie régnait parmi les Européens de Vivi. Le lieutenant Van de Velde avait dû nous quitter pour régler à la côte certaines affaires du Niadi-Kwilu et avait remis le commandement au baron von Danckelman, un savant aussi érudit qu’aimable. Le médecin de la station, le sympathique D1' Allard, qui fut par la suite consul géné-

ral de Belgique à la côte occidentale d’Afrique, se multipliait pour donner ses soins aux malades. Il avait cependant la manie de mettre ses patients, en pleine fièvre, sous une douche d’eau froide, dans un local ouvert à tous les vents. Il m’a dit plus tard, faisant allusion à cette circonstance, combien il était dangereux d’envoyer sous les tropiques des médecins non préparés à leur mission. Il ajouta aussi que j’avais une rude constitution pour avoir résisté à ce traitement que j’avais subi à diverses reprises.

A cette époque, le transport était fait presque exclusivement par nos Zanzibarites. De temps à autre, mais bien rarement, des indigènes se présentaient à la station pour offrir leurs services comme porteurs. Je me souviens qu’une femme s’offrit un jour pour transporter une charge.

Stanley, non par dureté de cœur, mais par nécessité, avait prescrit que chaque Européen ne pourrait recevoir qu’une charge trimestriellement pour son usage personnel. Cet ordre donna lieu à un incident fort vif. Un jour que Stanley demanda qu’on lui fit parvenir à Léopoldville vingt-quatre charges arrivées à son adresse, le chef de station de Vivi lui répondit qu’aussi longtemps qu’il exercerait ses fonctions, il lui appliquerait les ordres généraux et qu’en conséquence il ne pouvait lui transmettre qu’une charge. Il aggrava son cas en ajoutant qu’un chef devait, en toutes circonstances, montrer l’exemple! On devine ce que l’énergique Stanley répondit à ce chef de station trop logique!

Les nouvelles parvenaient très rares à Vivi sur les entreprises du haut Congo et du Niadi-Kwilu. Il fallut pour en obtenir de précises attendre le passage du capitaine Braconnier qui rentrait en Europe son terme de service expiré. Il était des plus intéressant à écouter, car il fut le premier chef de Léopoldville, qu’il atteignit avec Stanley.

Le valeureux sous-lieutenant d’artillerie Orban descendit également à la côte, pour essayer de se remettre de trop grandes fatigues. Hélas, il ne devait plus se rétablir et mourut peu de temps après. Orban était un homme de cœur autant que de devoir, et j’eus avec lui de charmants entretiens. Il ne cessait de me répéter : « Va dans le haut Congo, tu y seras bien, et j’y retournerai dès que je le pourrai. »

Comme j’avais été souffrant, le Dr Allard m’engagea fort à l’accompagner à Borna, pour changer d’air pendant un jour ou deux. Il était secrètement désireux aussi de me faire apprécier les agréments du plateau de Borna, qu’il destinait à recevoir un sanatorium. Il y aurait conduit tous les passagers car ce projet était la marotte du bon docteur. Le pèlerinage au plateau était devenu classique. Aussitôt qu’on débarquait à Borna, le docteur se répandait en une longue conférence sur l’insalubrité des bords immédiats de la rivière, ainsi que sur la chaleur intolérable qui y régnait. A peine avait-il obtenu le signe d’approbation escompté, qu’il fallait prendre la route du plateau dont on ne descendait plus avant que, de gré ou de force, on eût vanté la fraîcheur de la brise bienfaisante qui y régnait.

Il attachait d’autant plus d’importance à obtenir l’approbation générale, que le bâtiment en bois devant servir de sanatorium était déjà arrivé en Afrique et se trouvait déposé à Yivi. Malheureusement, quand on voulut en reconstituer les parties, on s’aperçut que la moitié des planches avaient servi à alimenter les feux du personnel noir de Yivi. Quelle désolation ce fut pour le Dr Allard quand il s’aperçut de ce cataclysme! Il répara, il est vrai, le méfait en achetant, au poids de l’or, les planches nécessaires.

Le séjour à Borna me fit grand bien et nous remontâmes bientôt à Yivi. En rivière, nous rencontrâmes M. N... Il

avait simplement remis son commandement de Manyanga au lieutenant Haneuse et se rendait à la côte pour se distraire! Aux grands yeux que j’ouvris en écoutant ses récits, il m’engagea vivement à quitter cette terre inhospitalière, où, d’après lui, ne devait pas venir se risquer un jeune officier. Je dois à la vérité de dire que ce discours n’eut absolument pas sur moi l’effet attendu et que je n’en persistai pas moins dans le désir qu’avait définitivement enraciné en moi mon camarade Orban, de pénétrer le plus loin possible dans l’intérieur du Congo.

De Vivi à Léopoldville. — Bien que souffrant encore, je quittai Vivi en juin, avec quelques nouveaux voyageurs arrivés d’Europe, notamment le lieutenant Pagèls et un autre Suédois, un civil, qui laissa au Congo un mauvais souvenir. Plus tard, pour récompenser les Belges de toutes les attentions qu’ils avaient eues pour lui, cet individu au cerveau mal équilibré, se répandit en calomnies sur leur compte en Europe. Ce peu intéressant personnage avait quitté Vivi la veille, et alors qu’on le croyait définitivement en route à destination d’Issanghila, on le vit vers 3 heures de l’après-midi réapparaître dans un piteux état. Ses vêtements étaient en lambeaux, complètement mouillés comme s’il s’était plongé dans l’eau et son ombrelle rappelait assez bien ces indicibles riflards qui s’étalent par les rues de Bruxelles en temps de carnaval. Son retour fut salué d’un éclat de rire général et c’est avec peine que nous parvinmes à nous ressaisir pour le questionner. Son attitude était d’ailleurs aussi étrange que son costume et le lendemain nous n’avions pas encore pu obtenir de lui un mot d’explication sur ce qui lui était survenu. C’est par un indigène envoyé à la station par Masala que nous connûmes le détail de l’aventure; le chef craignait probablement de s’y présenter lui-même. 11 parait que notre Suédois

avait fait un détour en apercevant le village de Masala et qu’il avait cru devoir le visiter. Il y exigea à boire et, toujours d’après les indigènes, à un certain moment il gesticula, cria et n’obtenant pas ce qu’il désirait, les indigènes ne comprenant ni son langage ni ses gestes, il les menaça de sa fameuse ombrelle. Aussitôt les habitants du village se précipitèrent sur lui et le mirent dans l’état où il s’était présenté à nous, lui faisant au surplus prendre un bain forcé dans un ruisseau du voisinage. Masala fit ajouter que s’il n’avait pas eu connaissance de ce qui se passait et n’avait pu intervenir à temps, notre bravache aurait passé un plus mauvais quart d’heure encore. Je sais qu’il devint par la suite d’une prudence extrême. Coquilhat, dans son livre, croque de façon originale, mais méritée, ce grotesque personnage.

En route vers le haut Congo. — Notre première étape se passa sans incident et se termina au centre même d’un superbe village. Les habitants en étaient très accueillants et nous fournirent tout ce dont nous avions besoin. La nuit fut superbe : c’était la pleine lune et sa clarté était imposante. Le campement était plongé dans le calme le plus absolu, quand tout à coup tout le monde fut éveillé en sursaut. C’était le lieutenant Pagels, un Scandinave au tempérament de méridional, qui, trompé par le clair de lune, s’efforcait de mettre tout le monde sur pied pour lever le camp. Je ressentais une telle lourdeur que je fus plutôt désagréablement surpris, mais, en réalité, cette fatigue apparente résultait de ce que je venais d’être dérangé dans mon premier sommeil. Pagels avait mal regardé l’heure et avait cru s’apercevoir qu’il était 5 1/2 heures du matin, heure que nous avions fixée pour le réveil, alors qu’il n’était que minuit et demi ! Cette constatation fut accueillie avec grande satisfaction. Il faut croire que Pagels ne dormit

guère, car c’est encore lui qui, à l’heure convenue cette fois, fit entendre le chant du réveil. Jamais je n’ai vu un homme plus réjoui à l’idée de pénétrer au centre de l’Afrique, et même en escaladant les côtes les plus abruptes, il faisait résonner les échos d’alentour de chants lui rappelant le pays natal.

La route menant de Vivi à Issanghila est beaucoup moins accidentée que celle partant de Matadi que l’on adopta par la suite. Bien que gravissant quelques pentes longues et difficiles, elle se déroulait sur de longs plateaux où la marche était fort aisée. Seules quelques vallées, notamment celle de la Bundi, où l’on avait de l’eau jusqu’à la ceinture, offraient une traversée pénible. Quatre petites étapes séparaient Vivi d’Issanghila. En cours de route il ne se produisit d’autre incident digne d’être relaté, sinon que, pris de violentes fièvres la veille de l’arrivée à Issanghila, il me fut impossible d’achever l’étape le lendemain et je dus m’arrêter en vue de la station. Le lieutenant Avaert, qui y commandait ; me fit prendre en hamac. Ce fut la première fois, et aussi la dernière, que, durant mes six années d’Afrique, j’eus recours à ce mode de transport, cependant bien commode, et que certains ont affectionné au point de ne jamais se déplacer sans y recourir. La plupart des Belges préféraient du reste marcher que de se faire porter en hamac. Ils s’en faisaient un certain point d’honneur, bien ou mal placé, comme on le voudra, mais (pii témoignait à coup sùr d’une belle énergie sous ce climat de feu.

J’appris bientôt que mon départ d’Issanghila se ferait dès le surlendemain, car Stanley avait hâte de me voir et de m’entretenir de l’emploi de l’artillerie que j’amenais. La réception du lieutenant Avaert fut charmante et son hospitalité des plus généreuse. Il mit tout en œuvre pour me seconder, et s’employa à assurer mon voyage vers Manyanga dans les meilleures conditions.

Th'te navigation émouvante. — Mon départ en baleinière d’Issanghila me charma d’autant plus, que j’aimais la navigation et que ce que j’avais pu apercevoir de la rivière m’avait vite convaincu que le voyage par eau ne manquerait ni d’émotion, ni d’imprévu. C’étaient huit jours de navigation, à passer avec les douze Zanzibarites qui composaient l’équipage. Quand la brise soufflait, l’on mettait à la voile, mais le plus fréquemment il fallait marcher à la nage. Souvent aucun de ces moyens ne pouvait être employé, au milieu des rapides blancs d’écume et des tourbillons qui semblaient devoir engloutir ceux assez téméraires pour s’y aventurer. C’était à l’aide de cordages accrochés aux roches émergeantes qu’on avançait dans ces passages difficiles qui se présentaient fréquemment. Des heures entières étaient parfois employées à accrocher ainsi successivement les rochers. Les Zanzibarites se jetaient à l’eau pour accomplir ce travail et c’était un spectacle admirable que celui des prodiges qu’ils accomplissaient sans aucun souci des dangers continuels auxquels ils étaient exposés. Ils en étaient arrivés à un degré de hardiesse et d’adresse réellement surprenant. Parfois le câble s’accrochait au fond, et ils n’hésitaient pas à plonger pour aller le dégager. Je fus littéralement émerveillé! Mais j’eusse voulu descendre le courant; à la descente qui ne durait qu’un jour, l’embarcation prenait le milieu du fleuve et avançait à une vitesse souvent vertigineuse. Parfois aussi elle était prise par un tourbillon, qui la faisait tournoyer plusieurs fois sur elle-même. Ce qui me surprenait le plus, c’est que le Royal avait pu opérer cette navigation pendant plusieurs mois, sans avoir jamais été brisé comme un fétu de paille : mais aussi, à la montée comme à la descente, le vapeur prenait le large et n’était guère exposé à heurter des roches insuffisamment immergées.

Au cours de ce voyage, je fis quelques expériences nouvelles. C’est alors que j’appris ce qu’étaient les chiques. Vivi en était indemne, mais il faut croire qu’Issanghila ne jouissait plus du même et précieux privilège. Les Zanzibarites ayant remarqué qu’à tout instant j’enlevais mes bottines pour me gratter les pieds, m’engagèrent à les livrer à leur examen. Ils s’écrièrent aussitôt « Dudu » ! Quel fructueux travail ils opérèrent! J’avais littéralement les pieds remplis de chiques et celles-ci depuis Issanghila avaient eu le temps de prendre un développement que le voyageur avisé ne leur permet généralement pas d’atteindre.

Un autre jour l’aventure qui me survint était plus étrange. Nous étions arrivés au campement vers 2 heures de l’après-midi et peu après mon dîner était servi. Que m’arriva-t-il? Je ne le saurai jamais exactement, mais je m’endormis profondément, étendu sur mon lit de camp. Quand je me réveillai, j’avisai mon diner et, poussé par la faim, je me mis à manger, et vraiment d’un appétit qui, depuis quelque temps, ne m’était plus habituel. Je m’étonnai que le diner fût si froid, car, dans mon esprit, je ne m’étais pas assoupi bien longtemps. Mon repas terminé, heureux de me trouver si bien, je me recouchai. A voir le soleil, il me semblait qu’il était 5 heures de l’après-midi, mais à peine couché, ma tente fut secouée par mes hommes qui voulurent absolument que je me levasse, et qui m’indiquaient que la baleinière était prête à partir.

J’essayai de leur faire comprendre que c’était folie de repartir encore le soir, que nous aurions à nous arrêter tout de suite. Il était évident que nous ne nous comprenions pas. Et à force de me montrer la position du soleil, ils fixèrent mon attention, et je m’aperçus que nous n’étions pas au crépuscule, mais à l’aurore! Les hommes finirent par me faire comprendre que, frappé sans doute d’un coup de soleil

au cours du voyage, j’étais tombé la veille à côté de mon lit et qu’ils m’y avaient étendu, croyant bien faire en ne m’éveillant pas. Ils ajoutèrent qu’habitués à voyager avec des blancs, — ces gens avaient tous entrepris de longs voyages avec les premiers explorateurs à la côte orientale d’Afrique et certains d’entre eux étaient d’anciens compagnons de Stanley et de Livingstone, — ils n’avaient éprouvé aucune crainte à mon sujet.

Les haltes étaient toujours ménagées au pied des falaises élevées qui bordent le fleuve, la vallée étant généralement très étroite dans ces parages. Aucun village ne s’y trouve, mais les sentiers qui mènent chez les indigènes y aboutissent et ceux-ci venaient parfois, par petits groupes, visiter les campements.

De la station de Manyanga même, située sur un plateau assez élevé, on n’apercevait pas le fleuve dans ses parties les plus rapprochées. Aussi dûmes-nous tirer un coup de feu pour avertir de notre présence. Une chose nous intrigua fort : de loin, nous avions aperçu le drapeau de la station, et à un moment donné, on l’avait mis en berne. C’était le capitaine de marine, de nationalité anglaise, notre ancien compagnon à bord du Biafra, qui venait de succomber. Bien que corpulent, il s’était- montré fort alerte. C’était surtout un bon compagnon que nous perdions pour le haut Congo, car il avait l’esprit pratique très développé et était toujours prêt à rendre service; il avait un don spécial, précieux au Congo, de savoir tirer parti de tout, surtout à l’étape.

Je fus reçu chaleureusement à Manyanga par le chef de station, le lieutenant Haneuse. Il était aux prises avec les difficultés quasi insurmontables du portage. Bien que les indigènes se présentassent de jour en jour plus nombreux, leur nombre était loin de suffire aux besoins du transport du haut Congo.

Une des préoccupations de l’endroit consistait à fournir Léopoldville de petit bétail pour aider à la subsistance des Européens. Léopoldville, déjà à cette époque, ne parvenait pas à se ravitailler dans ses environs directs.

Le lieutenant Haneuse était un compagnon charmant, très actif, désireux de se faire entendre et écouter par les indigènes et son influence sur eux était devenue réelle. Ils venaient volontiers à la station entretenir leur chef blanc des intérêts communs. Des rapports de mutuelle confiance s’étaient établis.

Cette situation me permit de voir de près de nombreux indigènes, et je commençai à approfondir la mentalité spéciale du noir. Les diverses races noires présentent des traits de mœurs et de caractères qui les différencient fortement; les uns sont craintifs, les autres belliqueux et l’Européen, pour faire œuvre utile, doit savoir traiter avec les uns comme avec les autres. LTne règle générale, c’est qu’il faut allier beaucoup de patience à une bienveillante fermeté. Celui qui saura faire dire par le noir qu’il est bon, mais énergique et juste, est assuré d’acquérir un ascendant considérable sur les populations.

Je quittai bientôt mon camarade Haneuse pour me diriger vers Léopoldville.

Un étrange chef de poste. — A mon passage à Lutete, je devais revoir un autre de nos passagers du Biafra qui venait de prendre la direction de ce poste. Il m’apparut bien tel que je l’avais vu à bord.

A l’approche de la station, j’entendis le bruit causé par une grande réunion d’indigènes, mêlé de cris et d’explosions de gaîté. L’attention des indigènes était tellement absorbée que je dus les inviter à me livrer passage pour pouvoir pénétrer au milieu du cercle où j’aperçus l’hôte distingué du lieu. A ce moment il brandissait un bâton,

se ruant sur les rangs serrés des indigènes, qui, à son approche, fuyaient en tous sens, en proie à une folle hilarité. Notre homme semblait furieux et avant même de songer à me tendre la main, il m’exposa que ces nègres étaient tous des c... et des lâches, que pas un n’osait lui résister. Je lui fis la réflexion que c’était fort heureux pour lui, car il aurait pu, sinon, passer un bien mauvais quart d’heure. Je fus très heureux, le lendemain, de reprendre le chemin de Léopoldville, ayant hâte d’y arriver et de me trouver enfin en présence du grand Stanley.

Première rencontre avec Stanley. — Comme souvent en pareille occurrence, je m’étais fait d’avance une opinion sur mon chef et je m’étais imaginé que Stanley devait être, au physique comme il était au moral, une espèce de géant. Mon erreur venait aussi de l’impression que donnaient les portraits que j’avais vus de lui, ornant les émouvants récits de ses voyages.

Bien que très différent du type que mon imagination avait forgé, je n’hésitai pas quand je l’aperçus au moment où je pénétrai dans la station de Léopoldville et j’allai droit à lui.

Stanley produisit sur moi une impression incomparable de grandeur et d’énergie; c’était bien là l’homme qui avait étonné le monde par ses exploits extraordinaires et son indomptable énergie. On ne pouvait s’y tromper, l’effet était irrésistible.

Il me reçut d’une façon aimable et quand je lui eus décliné mon nom, il le répéta en ajoutant : « Oui, je le sais, » avec la signification : « Je vous attendais. «

Il me demanda de suite des nouvelles de mes canons. Il sembla satisfait d’apprendre qu’une pièce avec ses munitions me suivait de près.

A Léopoldville, je retrouvai certains de mes anciens compagnons de voyage et quelques compatriotes, notamment

le docteur Van den Heuvel. Valcke avait été envoyé par Stanley en mission dans le bas Congo. Je l’avais rencontré près de Manyanga. J’appris coup sur coup la perte de mon excellent ami le sous-lieutenant Orban et la mort du sous-lieutenant Janssen, chef de poste à M’Suata, noyé dans le tleuve. Il avait reçu la visite d’un Père français rencontré à Vivi. A deux, pour voyager plus agréablement, ils avaient établi, sur deux pirogues accouplées, une plateforme montée d’une voile. En cet appareil, ces navigateurs novices s’étaient risqués au milieu du tleuve pour essayer leur création et ils ne tardèrent pas à être engloutis par les flots : le vent était assez fort, soufflant du sud-ouest, c’est-àdire dans la direction opposée au courant, dans cette partie du fleuve. Les vagues soulevées en étaient d’autant plus fortes et les pirogues jumelées se contrariant mutuellement au point de ne pas se plier au mouvement des vagues, l’eau les envahit et elles ne tardèrent pas à sombrer. Jamais on ne retrouva les cadavres des deux infortunés. Janssen, avec son caractère enjoué, bon enfant — bien que ferme — était adoré des indigènes, à tel point que Gobila, le chef de M’Suata, surnommé Papa Gobila, conserva toujours le souvenir des rapports amicaux qu’il eut avec Janssen et voua, par la suite, à tous les Européens une affection qui ne se démentit jamais. Ce chef était sincèrement attristé quand les vapeurs passaient au large sans que les Européens vinssent lui serrer la main.

Pour que le lecteur puisse se rendre compte de toutes les circonstances, bonnes ou mauvaises, qui se rattachent à la fondation de l’Etat du Congo, nous croyons devoir mettre encore en évidence ici quelques incidents dont la nouvelle nous parvenait du bas Congo.

Couj) d’œil en arrière. — A Vivi, la discorde s’était glissée parmi les Européens; il y avait là des Belges, des

Suédois, des Anglais, et Stanley avait fait choix comme chef, après le baron von Danckelman, d’un ancien agent consulaire américain. Cet homme n’était qu’un aventurier. Il leva le pied emportant les fonds de l’Association internationale, confiés à sa garde dans le but de faire face, sur les lieux, à certaines dépenses urgentes. Mais comme les autres agents de Vivi avaient voulu mettre le holà à des irrégularités pàr trop flagrantes, on en était arrivé à de véritables hostilités. Heureusement que les soldats restés fidèles à l’ancien consul ne furent pas nombreux et il dut prendre la fuite.

Stanley ne fut pas ému outre mesure en apprenant cette nouvelle et fit la simple réflexion qu’il savait que son protégé était un homme sans foi ni loi, mais que sa grande intelligence avait pu faire espérer qu’il aurait servi loyalement un protecteur indulgent aux fautes passées.

Ge ne fut pas la seule occasion où l’on put noter le mauvais esprit de certains des collaborateurs de Stanley.

A l’assaut d’une station. — L’incident de Vivi était à peine apaisé qu’il en éclata un autre, qui aurait pu également avoir les plus graves conséquences. On venait de décider l’engagement de soldats haoussas. Le premier détachement fut amené au Congo sous la conduite d’un capitaine anglais du nom de Sauley. En arrivant à Manyanga, cet officier avait établi son campement au pied de la colline sur laquelle s’élevait la station, sans s’ètre cru obligé, ne fût-ce que par convenance, de faire la visite au chef de station, le lieutenant belge Haneuse. Celui-ci apprit par hasard l’arrivée du détachement.

Le lendemain, le capitaine anglais envoya un petit billet au chef de station demandant du savon pour ses hommes. On dut lui exprimer le regret de ne pouvoir en donner, le précieux produit faisant totalement défaut même à l’usage

des Européens. Quel ne fut pas l’étonnement du lieutenant Haneuse, de voir, quelques instants après, sa station envahie par les Haoussas, qui se ruèrent littéralement à l’assaut du magasin! Ce ne fut que devant l’énergie déployée par notre camarade que les nouveaux venus renoncèrent à leurs projets. Chose presque incroyable, c’était l’officier anglais lui-même qui, devant ce qu’il appelait le refus d’obtempérer à sa demande, avait envoyé ses hommes à l’assaut. Cette nouvelle ne troubla pas la confiance de Stanley en cet étrange collaborateur. Je ne sais s’il n’augurait même pas du bien de l’intervention à Léopoldville de cet officier dont il fit le chef de cette importante station. L’avenir, en tous cas, devait le détromper.

Une nouvelle qui, cette fois, fit bondir Stanley, car les faits étaient en opposition formelle avec les ordres qu’il avait donnés à tout le personnel d’éviter avant tout les procédés violents. L’incident eut pour héros le chef de station de Lutete. Stanley reçut de lui une lettre absolument laconique, ainsi conçue : « Les habitants de Balabumba sont des c... J’ai brûlé leur village; rayez-le de la carte. »

Et le rideau fut baissé sur les exploits par trop fantasques de cet extraordinaire serviteur d’une œuvre de civilisation.

Choix de l’emplacement de Léopoldville. — Stanley avait installé Léopoldville au fond d’une large baie, protégée contre les tornades et située immédiatement en amont des chutes de Kintamo. Pour un port, la situation était plutôt dangereuse, car à lq sortie comme à la rentrée, au moindre accident, les embarcations risquaient de se perdre dans le véritable gouffre constitué par la succession des rapides formidables d’aval. Le grondement de ces rapides ressemble à s’y méprendre au bruit de L'Océan.

Les bâtiments furent placés sur une terrassé coupée à

liane du coteau, baptisé du nom de mont Léopold, et qui se déroulait à environ trente mètres au-dessus du niveau du fleuve. De cette terrasse, la vue sur le fleuve était grandiose : on apercevait, dans le lointain, les premières îles du Stanley-Pool; à la rive gauche le point extrême, Kalina Point, s’avançait hardiment dans le fleuve, produisant un rapide violent; la vue s’étendait aussi à la rive française. Les vapeurs quittant ou se dirigeant vers le port restaient en vue à des distances de 8 à 12 kilomètres. C’était, sous ce rapport, une situation idéale. Cette terrasse était également à l’abri d’un coup de main des indigènes, et, avec les faibles garnisons dont on disposait alors, ce point de vue n’était pas à négliger.

Stanley avait choisi avec un remarquable discernement l’emplacement des stations de Vivi, Issangliila, Manyanga. Cela lui avait permis de réserver pour le haut Congo la majeure partie des faibles effectifs dont il disposait. Les garnisons du bas étaient dérisoires : elles comportaient de dix à quinze hommes en moyenne par station. Et quels soldats d’occasion ! Cette ligne de communication, combien mal protégée, était cependant tout ce qui reliait le haut fleuve à la mer. N’est-ce pas la preuve manifeste que la conquête du Congo fut pacifique, plus encore que l’ont dit ceux qui ont défendu l’entreprise contre de méchantes calomnies. Car il ne faut pas oublier que notre œuvre africaine a eu toujours des détracteurs irréductibles. Le thème de nos ennemis a varié suivant les époques, exploitant au profit de leurs obscurs desseins tour à tour les faiblesses et les sentiments les plus respectables de la foule, sa pusillanimité, voire même son scepticisme, et sa pitié. Pendant vingt-cinq ans, les serviteurs de l’œuvre africaine ont lutté contre une opposition passionnée qui n’a rien épargné. Que de légendes l’on vit propager! Ne sont-ce pas les mêmes hommes qui ont voulu entourer le nom de Stanley

d’une réputation de cruauté, qui ont traité de chimériques les grandes espérances que faisaient concevoir ceux qui avaient vu le Congo, pour finalement dépeindre sous les couleurs les plus sombres les malheurs de la race noire au relèvement de laquelle tant des nôtres ont sacrifié leur vie ? Le peuple belge fera justice de cette parodie au jour prochain où il verra à son tour dénaturer systématiquement ses intentions les plus droites.

J’afiirme ici, et j’aurai l’occasion de le répéter et de le prouver, que Stanley, agissant au nom du Roi des Belges et en vertu de ses ordres, fut un conquérant d’empire pacifique. Que d’incrédulité provoquera cette affirmation, conforme cependant à la plus stricte vérité! Qu’on me confonde en disant où Stanley combattit au cours de sa prise de possession du Congo? J’ai souvent été indigné quand on représentait Stanley comme brutal et cruel. On en cite comme preuve, qu’au cours de ses grandes explorations, il passa outre à tous les obstacles. Qu’on nomme l’explorateur qui, devant atteindre un but déterminé et voulant le réaliser, a su en agir autrement ?

Livingstone, l’illustre Livingstone, fut pacifique, mais c’était un apôtre : il avait en vue un but humanitaire et géographique et se laissait dévier de sa route au gré des caprices des indigènes. A l’est comme à l’ouest, la mission qu’il s’était tracée se poursuivait également bien.

Quand Stanley fut chargé de retrouver le grand missionnaire, mort ou vif, quand il força son chemin à travers l’Aruvimi pour secourir Enfin Pacha, il agit en vertu de mandats impératifs, peu assimilables, à coup sûr, au rôle du missionnaire.

Séjour à Léopoldcille. — La vie à Léopoldville se déroulait assez monotone. Toute l’activité était absorbée par les travaux matériels. 11 fallait songer fort peu aux visites chez

les indigènes. Ceux des rives, les Bateke, venus de l’autre côté du Stanley-Pool, étaient des marchands d’ivoire en relation avec les Bayanzi. Ils avaient conservé des rapports avec les indigènes de leur race demeurés sur la rive droite du fleuve et soumis à l’influence de Brazza. Certains de ceux-ci venaient chez nous chercher à soulever les indigènes contre Boula-Matari, leur promettant dans ce but l’appui de Brazza, du « commandant », comme ils l’appelaient. Cette population bateke était très remuante et don-

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