PIROGUE SERVANT AUX COMMUNICATIONS ENTRE VILLAGES RIVERAINS
transport se déplacer vers la rive gauche et donner naissance aux stations de Matadi et de Lukungu qui, avant la construction du chemin de fer, eurent à faire face à un transport annuel de plus de cent mille charges.
Je me retrouvai à Bolobo vers le milieu de septembre 1884 et j’appris du lieutenant Ling Vanneras que tout était en bon ordre. Les Bayanzi, en mon absence, s’étaient tenus
tranquilles ainsi qu’ils l’avaient promis ; ils s’étaient presque complètement abstenus de visiter la station.
La fin de l’année 1884 fut signalée par de fréquentes visites des vapeurs de l’Association et des missions religieuses. Je l'ai déjà dit, la fondation des stations nouvelles et les exigences du ravitaillement imposaient à la petite flottille de vapeurs et de baleinières une activité excessive, eu égard à sa force de résistance et à sa capacité de transport. D’autre part, le service des transports entre le bas Congo et Léopoldville se développait, et l’on approchait du moment où, dans les stations du haut, nous allions pouvoir compter sur quelques douceurs. Nos exigences n’étaient pas grandes, l’enthousiasme qui nous soutenait nous empêchait de ressentir le profond dénuement dans lequel nous nous trouvions constamment; ce qui ne nous empêcha pas d’apprécier les améliorations qui commencèrent à être apportées à notre condition matérielle. Il y a une justice à rendre à la direction de Bruxelles, c’est que le sort de nos agents au Congo était au premier plan de ses préoccupations.
Les débuts des missions protestantes. — Le premier missionnaire qui posséda un vapeur sur le haut Congo fut Grenfell. La mission dont il était le représentant avait en effet acquis le Peace, élégante embarcation, bien conditionnée pour l’exploration dont les aménagements permettaient d’embarquer deux ou trois voyageurs. C’est à son bord que Grenfell devait s’illustrer en accomplissant ses grands voyages d’exploration dans le bassin du Congo. Dès qu’il put disposer de ce vapeur, c’est-à-dire vers la fin de juillet 1884, il remonta le fleuve jusqu’à l’Equateur en compagnie du Rév. Comber, chef de la mission. 11 poussa jusqu’à l’embouchure de l’Ubangi, où le capitaine Hanssens, accompagné du lieutenant Van Gele, l’avait devancé au cours de son
COUTEAUX BAYANZI,
voyage aux Stanley-Falls. Au mois d’octobre suivant, Grenfell reparut à Bolobo et remonta jusqu’aux Stanley - Falls; en passant, il visita l’Itimbiri et l’Ubangi. C’est incontestablement à nos compatriotes qu’est due la découverte de cet important tributaire du Congo, dont le cours supérieur avait été reconnu par des explorateurs illustres, notamment par Schweinfurth et Juncker.
Puis, ce fut au tour du Rév. Bellington, avec l 'Henry Reed, d’apparaître sur les eaux du haut Congo. Mais aucun de ces missionnaires, en dehors du Rév. Grenfell, ne sembla s'intéresser aux découvertes géographiques. Ils cherchaient plutôt à remonter le Congo et à reconnaître les meilleurs emplacements pour leurs établissements futurs. Cependant ce ne fut que plus tard qu’ils s’établirent au delà de Kinshasa. Grenfell, séduit par les Bayanzi, s’installera à Bolobo et Bellington, en 1888, à Tshumbiri. Les œuvres d’évangélisation protestante avaient ainsi pris pied dans le haut Congo, alors que les missionnaires catholiques belges n’avaient encore rien entrepris et que l’on ignorait même au Congo qu’ils eussent le projet de venir s’y installer. Bien que le territoire fût immense, ce fut un grand avantage que se donnèrent les protestants en choisissant les populations chez lesquelles l’action de l’évangélisation chrétienne pouvait le plus efficacement s’exercer. Mais s’il serait vain de récriminer et de chercher les causes de l’intervention tardive des missions belges, il n’est pas inutile de mettre cette circonstance en lumière, ne fût-ce que pour permettre d’apprécier certains événements ultérieurs.
L’ Association internationale, puissance souveraine. — Ces passages constants de voyageurs semblaient nous rapprocher du monde, et nous commencions à nous sentir moins isolés, tout en éprouvant davantage, le besoin de
nouvelles. On nous apprenait qu’en Europe, l’avenir de l’Association internationale africaine était à l’ordre des préoccupations politiques générales. Elle était en négociations avec plusieurs puissances, notamment avec la France, les Etats-Unis et l’Allemagne. Déjà elle avait conclu un véritable traité d’amitié avec les États-Unis, et la France avait signé avec elle un arrangement au sujet du Niadi- Kwilu. Nous devenions quelque chose dans le concert des puissances et nous prenions de la fierté à nous compter parmi les modestes artisans de cette œuvre. Notre patriotisme trouvait une satisfaction à l’idée que le Boi réalisait ainsi la pensée qu’il avait eue de tout temps : l’expansion de la patrie et la création, au delà des mers, d’une plus grande Belgique. Nous ne savions pas encore que l’Association internationale allait bientôt participer à la Conférence de Berlin à l’égale des autres puissances souveraines.
Les Arabes deviennent menaçants aux Stanley-Falls. — Mais la tâche était loin d’être accomplie au Congo. Il fallait continuer à maintenir en respect les populations et chaque jour amenait de nouveaux soucis. Les plus graves venaient de la présence des Arabes aux Stanley-Falls. Nous étions établis parmi eux, mais avec des forces si réduites qu’il nous fallait fermer les yeux sur leurs agissements. Ils affichaient, en effet, la prétention d'étendre plus avant vers l’Ouest le champ de leurs exploits sanguinaires. Toutes les nouvelles rapportées des Falls par les officiers, par les missionnaires, étaient concordantes sous ce rapport. Leur activité devenait réellement menaçante et des mesures énergiques s’imposaient.
C’est Van Gèle qui reçut la mission d’aller traiter avec Tippo-Tip. Il le fit magistralement, alliant la fermeté à une diplomatie éclairée, et il pesa sur Tippo-Tip en faisant valoir haut les appuis que l’Association s’était créés en
Europe. Il donna au lieutenant Werter un adjoint en la personne du lieutenant suédois Gleerup. Puis — c’était en janvier 1885 — Van Gèle, après un labeur excessif de trois années, rentra en Europe. Le gouvernement désirait recevoir des renseignements précis sur la situation de la région, afin que les mesures à prendre fussent concertées en pleine connaissance de cause, avec l’aide d’un officier de sa valeur et de sa clairvoyance.
En attendant, le colonel de Winton jugea nécessaire de renforcer la situation aux Falls. Il désigna le capitaine anglais Deane pour y commander. Tandis que cet officier s'acheminait vers sa destination, il fut attaqué par les indigènes à Monongeri, dans le district actuel de l’Aruwimi. Percé de dix* coups de lance, Deane fut contraint de redescendre à Léopoldville, où, en présence des nouvelles alarmantes et malgré son état de santé qui laissait encore fort à désirer, il reprit bravement le chemin des Stanley- Falls. Coquilhat et moi-même avions vainement sollicité l’honneur d’occuper ce poste périlleux lorsque Van Gèle, qui avait reçu tout d’abord la mission de maintenir en respect les Arabes, était tombé malade et avait dû aller refaire sa santé à Madère.
Ce premier effort contre les Arabes aboutit d’ailleurs rapidement à un désastre. Deane fut tout de suite aux prises avec des difficultés insurmontables, tandis qu’il était impossible de lui accorder les moyens dont il aurait dù disposer pour tenir tête à ces redoutables adversaires. Le 24 août 1886, peu après qu’il eût reçu comme adjoint le lieutenant de cavalerie belge Dubois, il fut attaqué et obligé, faute de munitions, d’abandonner la place. Les deux officiers s’étaient comportés en héros et avaient fait payer cher aux Arabes leur coup d’audace. Malheureusement dans la retraite, le lieutenant Dubois se noya dans le fleuve, tandis que Deane, parvenu à s’échapper, était
COUTEAUX BAYANZI,
recueilli par des indigènes amis. Il fut secouru par le capitaine Coquilhat qui venait de regagner le Congo après un très court congé en Europe. La belle conduite des trois acteurs de ce drame constitue un des glorieux épisodes de la lutte de la civilisation avec la barbarie. Puisse le souvenir ne point s’en perdre. Coquilhat a relaté lui-même l’événement, mais dans un langage dont la modestie ne met pas assez en évidence l’héroïsme qu’il déploya personnellement.
La chute des Stanley-Falls mit fln pour quelque temps à nos rapports directs avec les Arabes. Ils devaient se renouer bientôt, après que Stanley eut traité à Zanzibar avec Tippo-Tip. Nous y reviendrons à l’occasion de mon second séjour au Congo, car j’eus un rôle à jouer dans l’aventure.
Pendant les premiers mois de l’année 1885, la vie se poursuivit tranquillement à Bolobo. Les Bayanzi avaient pris leur parti de ma présence et écoutaient docilement mes conseils. Ils m’aidaient à entretenir des relations avec les populations de la rive droite en amont et en aval de Bolobo, tandis que niés rapports avec les indigènes de l’intérieur aussi allaient en s’élargissant. Et pendant que je multipliais les démarches pour joindre de nouveaux traités à ceux que nous avions conclus avec les chefs indigènes, j’ignorais qu’à Berlin, les puissances étaient déjà réunies, que des conventions spéciales avaient été signées par l’Association avec divers États, et que les actes que je rédigeais arriveraient un peu oui of finie.
Par malheur, l’état de santé du lieutenant Ling Vanneras, depuis longtemps chancelant, s’aggravait chaque jour, et je vis arriver le moment où je dus me séparer de ce bon compagnon. La marche lui était devenue pénible, et le salut — bien qu’il n’en voulait rien entendre — ne pouvait être obtenu que par un prompt retour en Europe.
La conquête du sud du Congo par V expédition du grand explorateur allemand von Wissmann. — En mai 1885, nous reçûmes la visite de M. Bellington, qui, à bord de Y Henry Reed, nous amena le lieutenant Kund, de l’armée allemande. Celui-ci nous apprit qu’une expédition placée sous le commandement de l’illustre explorateur Wissmann avait pénétré par Saint-Paul de Loanda, afin de prendre possession, pour compte de l'Association internationale, des territoires qui forment actuellement la partie méridionale du Congo. Cette expédition remplit brillamment sa mission et pendant que nous opérions par le Congo, elle déboucha vers la fin de 1884 sur le Kasaï, où elle fonda les stations de Luluabourg et de Luebo. Wissmann ayant descendu le cours du Kasaï avec une importante flottille de pirogues, atteignit Léopoldville en janvier 1885. 11 était accompagné de deux cent cinquante Baluba.
Ce furent le capitaine de Macar et le lieutenant Paul Lemarinel qui eurent l'honneur d’aller occuper les postes fondés par le lieutenant Wissmann. Leur action fut couronnée d’un plein succès et elle fut d’un puissant appui quand l'heure sonna de refouler l’envahissement arabe. Ce fut au Kasaï que furent portés les premiers coups glorieux aux esclavagistes, et c’est de là que partit, ayant à sa tête le baron Dlianis, le gros des troupes de l’État qui devaient à jamais anéantir la puissance de ces bandits.
Chaque jour m’apportait ainsi des renseignements nouveaux sur l’activité des agents de l’Association internationale africaine.
Quelque temps après, c’était au tour de M. Taunt, ofiicier de marine des États-Unis, de visiter le haut Congo, en mission officielle pour le compte de son Gouvernement. Je passai vingt-quatre heures avec cet bête distingué.
Et comme s’il me fallait recevoir à cette époque des nouvelles de la généralité des territoires où s’exercait l’action
de l’Association, mon camarade Van Kerkhoven arriva à Bolobo en juillet 1885. Il allait relever à Bangala le lieutenant Coquilhat qui devait rentrer en Europe. J’allais donc voir aussi ce collègue de l’armée belge, dont Stanley et le capitaine Hanssens m’avaient conté les travaux superbes.
L 'En Avant me l’amena le 15 août.
Il était accompagné du père Augouard, l’évêque actuel du Congo français, et de M. Van den Plas.
La cordialité la plus franche ne tarda pas à régner parmi nous, et entre Coquilhat et moi naquit rapidement une sympathie réciproque qui ne fit que s’affermir par la suite.
Le père Augouard revenait de l’Ubangi et avait demandé passage à l’Equale capitaine coquilhat. teur, à destination
de Brazzaville. Je
connaissais le père Augouard de réputation. Il jouissait parmi les Belges d’une grande popularité; de son côté, il semblait être attiré vers eux, car il se plaisait beaucoup en leur société. C’était une nature droite et franche, d’une activité extraordinaire. Ayant rencontré Msr Augouard à Bruxelles il n’y a pas longtemps, j’ai été heureux de
constater qu’après vingt années, toute sa personnalité avait conservé le même caractère de vaillance. Il a accompli au Congo français une œuvre d’évangélisation qui a jeté des racines profondes parmi les populations. Les établissements religieux qu’il a fondés sont remarquables. Le père Augouard en était encore, à l’époque où je le rencontrai à Bolobo, à la période de préparation de son entreprise, mais il en avait déjà arrêté très nettement les grandes lignes. Il possédait une connaissance approfondie du noir et préconisait le travail comme un des puissants moyens de régénération de la race. Je sais qu’il a conservé cette opinion.
Coquilhat était sous l’impression des résultats extraordinaires obtenus chez les Bangala. Il me conta toutes les péripéties de son installation au milieu de ces farouches peuplades et les trésors de patience dont il dut user pour se maintenir parmi elles. Il en a fait le récit dans son livre d’une lecture si attachante : Sur le haut Congo.
M. Van den Plas apparaissait comme un philosophe entre ses deux compagnons. Comme Coquilhat avait le caractère enjoué, l’esprit prime-sautier, il s’entendait admirablement avec le père Augouard pour taquiner aimablement leur compagnon. Celui-ci en était à cette époque à son deuxième voyage. Que venait-il faire dans le haut Congo? Certaines instructions le représentaient comme chargé de nous enseigner à tous une nouvelle méthode de comptabilité. Lui-même répétait à qui voulait l’entendre qu’il en était bien ainsi. Il menaçait parfois de sortir de volumineux registres et de passer au professorat, mais aussitôt, comme s’il en avait trop dit, il battait en retraite. L’énigme ne fut jamais pénétrée, bien que parmi nous, le bruit se fût répandu que depuis l’envoi de M. Van den Plas, on avait imaginé une autre comptabilité. Seulement pour ne froisser personne, on n’enseignait aucune des deux. Per-
sonne n’éclaircira jamais ce mystère. Toujours est-il que l’on ne se trouvait pas en présence de Van den Plas, garçon aimable et tout de dévouement d’ailleurs, sans s’amuser à ses dépens au sujet de ses allées et venues dans le haut Congo. Van den Plas finit par assumer la direction de l’administration à Borna et rendit dans sa sphère de précieux services à l’œuvre congolaise. Il obligea largement tous ceux qui l’approchèrent, ou qui eurent un service à lui demander. Au Congo, malgré son caractère parfois un peu chagrin, il compta beaucoup d’amitiés dévouées.
Ce fut à Bolobo un vide sérieux quand mes hôtes, après une journée d’arrêt, prirent le chemin de Léopoldville.
Proclamation à Y ici de la fondation de l’État indépendant du Congo. — Les événements s’étaient précipités en Europe et le colonel Francis de Winton avait, le 1er juillet 1885, proclamé à Vivi la fondation de l’État indépendant du Congo. Cette proclamation était la conséquence directe de l’adhésion de l’État indépendant du Congo à l’Acte général de la Conférence de Berlin, de la notification faite aux puissances de sa constitution et enfin de sa déclaration de neutralité. Toutes les formalités étaient ainsi solennellement accomplies, et personne ne pouvait plus ignorer qu’il se trouvait en présence d’un pouvoir souverain. Sauf les conflits d’interprétation auxquels devaient donner lieu les textes des traités relatifs à certaines sections de la frontière, le territoire du nouvel État était à T abri de toute compétition.
Nécessité de restreindre l’occupation. — A cette époque, on s’en souviendra, le Boi des Belges continuait seul à supporter tous les frais de cette vaste entreprise congolaise (la création du fonds spécial du Comité d’études du haut Congo n’infirme pas cette déclaration). L’éta-
blissement de son autorité dans cet immense territoire l’avait entraîné à des dépenses considérables. Il fallait songer à réduire certaines d’entre elles, car nos premières difficultés avec les Arabes, la nécessité de mettre les frontières à l’abri des empiétements de nos voisins, allaient créer bientôt de nouvelles charges. Il fut décidé de réduire l’occupation. Les postes de M’Suata, de Kimpoko, de Kwamouth et de Lukolela furent d’abord évacués. Le lieutenant suédois Pagels fut désigné pour reprendre le commandement de l’Équateur où M. Casman venait de mourir. M. Glave, venant de Lukolela, me fut adjoint.
Récits de chasse. — Glave était grand chasseur. Il m’entraina à pratiquer ce sport dans lequel j’étais un novice. J’avais bien chassé quelque peu avant son arrivée, mais seulement dans le seul but de varier le menu de mes repas. A part quelques citasses à l’hippopotame, je m’étais contenté de la poursuite du gibier à plumes. Dans ce genre, mon premier exploit me fit croire à une adresse que je possédais d’instinct. Ayant fait lever à l’improviste deux pigeons, je fus tellement surpris que je ne tirai même pas et je les regardai stoïquement s’élever dans les airs et tournoyer à une grande hauteur au-dessus de ma tète. Soudain, pris de regrets, je pressai au hasard deux fois la détente, et à ma stupéfaction, les pigeons s’abattirent et tombèrent à mes pieds. C’était de la magie! Ma première stupéfaction passée, je me dis que j’avais peut-être été réellement adroit tireur, car j’avais parfois entendu dire qu’il était superflu de viser et qu’il valait mieux jeter son coup de fusil. Il ne me fallut pas longtemps pour déchanter, car j’eus beau par la suite essayer de renouveler ma prouesse initiale, je fus lamentablement déçu. Je me résignai dorénavant à tuer les pigeons quand je les apercevais au repos, perchés sur quelque branche! Les perdreaux et les pintades également
étaient abondants. Ces gallinacés étaient extrêmement faciles à tirer : la pintade venait non seulement se placer à portée du chasseur, mais elle avertissait celui-ci de son arrivée. Elles viennent en effet de l’intérieur des terres, et regagnent les arbres qui bordent le fleuve pour y passer la nuit. C’est par vols successifs quelles s’approchent et chaque effort est signalé par le cri spécial que jette la pintade quand elle s’enlève d’un vol lourd. Dès que les cris se rapprochent, il suffit de se placer à l’affût sur le parcours des volatiles qui viennent s’offrir en holocauste. Un moyen tout aussi simple, est d’aller les attendre sous les arbres où ils élisent domicile pour la nuit. Intriguées par la silhouette du chasseur, les pintades balancent la tête sous les branches pour chercher à se rendre compte de ce qui se passe sous elles. On a tout le temps de viser et il faudrait être bien maladroit pour manquer son but. C’est ce genre de chasse que je pratiquais quand des passagers avaient à prendre place à ma table. Généralement j’invitais l’un ou l’autre de mes hôtes à participer à mes exploits. Je commandais le feu, chacun choisissait sa victime et au commandement de trois, les détentes étaient pressées et le résultat certain. C’est le meilleur moyen aussi de n’employer que le nombre de cartouches strictement nécessaire aux besoins de la subsistance, car le renouvellement des munitions n’était pas chose aisée en 1883 et 1885.
Il m’arrivait aussi de tuer des canards, très nombreux le long des rives du Congo. Ce palmipède se retire le soir vers l’intérieur des terres et il n’est pas rare de les voir se percher. C’est une déclaration que je me permets de réitérer, et qui fut accueillie bien souvent avec une incrédulité marquée : au Congo les canards perchent. Je me souviens que le père Augouard, dégustant à ma table un canard succulent, me questionna sur la façon dont je me l’étais procuré. Et tous mes convives de s’exclamer en m’en-
LANCES BAYANZI,
tendant dire que je l’avais abattu, alors qu’il était posé sur un arbre. Le père Augouard surtout n’en voulut rien croire, et il s’étonna de trouver parmi des Belges des chasseurs aussi « blagueurs » que ses compatriotes. Je le conviai à m’accompagner le lendemain matin pour constater la véracité de mes dires. A peine avions-nous fait quelques centaines de mètres derrière la station, que de loin je montrai à mon incrédule compagnon, de gros oiseaux branchés. Il me répliqua un peu haut que c’étaient des corbeaux. Je lui fis une réplique un peu irrévérencieuse, mais que la circonstance tolérait.' Je dus lui demander le silence pour que les canards ne s’envolassent pas, car ils ne se laissaient que fort difficilement approcher. Mais le père Augouard était tellement convaincu de ma méprise, qu’il. continuait à parler et à plaisanter; il fit si bien que les canards prirent leur vol en jetant de retentissants couac-couac ! ! ! qui ne pouvaient laisser de doute sur leur identité. Le père Augouard n’en revenait pas, et il pressa le pas pour aller conter à mes hôtes cette chose extraordinaire. Si j’ajoute maintenant que ces palpimèdes ne se perchent évidemment que sur les grosses branches d’arbres morts, le fait paraîtra moins étonnant.
Je n’avais pas de grands efforts à faire pour en fournir mon garde-manger. Chaque matin, vers 8 heures, ils s’abattaient sur un banc de sable qui prolongeait une des îles situées en face de la station et s’y installaient pour la journée. Quand le goût m’en prenait, j’allais me placer sous le couvert des buissons de l’ile, et le premier canard qui venait se livrer à ses ébats habituels tombait sous mes coups meurtriers. J’emportais ma victime, et ses compagnons, ignorants du drame qui venait de se dérouler, continuaient à arriver et à se livrer à leurs ébats favoris la journée entière. Cet exploit facile pouvait se renouveler au gré de mes désirs.
Pour la chasse à l’hippopotame, je trouvais toujours les Bayanzi empressés à me conduire en pirogue sur les lieux fréquentés par ces pachydermes. Ces déplacements me procuraient l’agrément d’entendre chanter mes louanges par le troubadour de la bande tout le long du trajet. Au retour, quand la pirogue était chargée, c’était du pur lyrisme, bien que le thème ne s’inspirât point des légendes olympiennes. Je fus poussé à la chasse de l’hippopotame moins par goût du sport en lui-même, que par nécessité. L’incendie de Bolobo en 1883 avait anéanti mes approvisionnements et naturellement les indigènes me refusaient les vivres puisque nous n’avions rien à livrer en échange. Cette situation m’amena à m’établir marchand de viande d’hippopotame. Ce commerce était très lucratif et le serait devenu bien davantage encore, si j’avais écouté les Bayanzi, qui auraient voulu que je fusse continuellement en chasse. Je me montrai moins empressé quand, lors de la première visite du Rév. Grenfell en mars 1884, je reçus quelques ballots d’articles d’échange. J’eus à subir maints quolibets des indigènes, qui préféraient de beaucoup ma pauvreté antérieure et prétendaient n’avoir que faire de mes étoffes. 11 n’est pas douteux qu’il leur importait peu de recevoir un supplément d’étoffes, tandis qu’ils étaient très friands de viande d’hippopotame et avaient beaucoup de peine à s’en procurer.
Ils chassaient également cet amphibie, mais ils trouvaient l’animal difficile à entamer avec leurs armes et plutôt dangereux à inquiéter. Il est surtout curieux de constater avec quelle insolence l’hippopotame s’approche des pirogues montées par les seuls indigènes, et aussi avec quel empressement il s’éloigne et plonge quand il aperçoit le casque de l’Européen dans l’embarcation qui s’avance. Cette chasse exige beaucoup de prudence, car l’animal s’attaque volontiers aux pirogues quand il se sent menacé. 11 devient extrêmement dangereux quand la femelle est sur
le point de mettre bas et a choisi l’endroit où elle compte élever sa progéniture. Je fus témoin un jour de l’attaque furieuse que livra un de ces monstres à la pirogue que je montais. Déjà le matin nous avions aperçu une première fois l’animal, dont l’attitude menaçante m’avait frappé. Les indigènes s’étaient prudemment tenus à distance, et m’en avaient expliqué les raisons. Le soir, la bête s’était-elle un peu déplacée, avions-nous involontairement approché de sa retraite, toujours est-il qu’elle se rua furieusement vers nous, et que dans une course sauvage qui ne dura pas moins d’une heure, elle essaya de nous rejoindre. Nous ne dûmes de lui échapper que grâce à la vigueur des pagayeurs. Ceux-ci, bien que le soleil fût couché, ruisselaient de sueur. Tous étaient haletants et aucune parole ne fut échangée pendant cette poursuite émotionnante. Comme ressource ultime, je me tenais à l’arrière de l’embarcation, prêt à faire feu de mon fusil Martini, pour le cas où nous aurions été serrés de trop près par notre brutal adversaire. La bête ne renonça à la lutte qu’à bout de forces, et ce fut pour nous un véritable soulagement quand nous sentîmes que nous commencions à la gagner de vitesse. Les pagayeurs étaient dans un triste état, car ils avaient donné un effort continuel réellement admirable.
Si l’hippopotame peut devenir dangereux dans certains cas, le buffle, lui, l’est toujours. M. Glave en était aussi convaincu que moi, et il en avait fait la triste expérience. En effet, son adjoint, M. Keys, avait été tué par un buffle à Lukolela en 1884. C’était un tireur émérite, doué d’un calme extraordinaire, jamais il n’avait voulu écouter son chef, quand celui-ci, eff'raj'é par le dédain dans lequel il tenait le buffle, lui conseillait la prudence. M. Keys fut tué après avoir épuisé jusqu’à sa dernière cartouche. Les buffles s’étaient à ce point acharnés sur le corps du chasseur.
LANCES BAYANZI.
qu’il portait plus de quarante blessures, et qu’on retrouva son revolver, son ceinturon et des pièces de vêtement sur les branches des arbres voisins, à plusieurs mètres de hauteur.
Cxlave me proposa une première partie de chasse et il fut convenu que nous nous tiendrions à 6 mètres l’un de l’autre, de telle sorte que le buffle, chargeant l’un de nous deux, devait fatalement présenter le flanc à l’autre. En outre, nous devions tirer alternativement, de manière à disposer à tout moment d’une arme chargée. Pour que l’extraction des douilles se fit bien, les cartouches étaient fortement huilées avant d’être placées dans la cartouchière. Bien présomptueux celui qui affronterait le buffle sans s’entourer de toutes les précautions nécessaires. Les plus hardis, les plus adroits, ceux qui possèdent le plus de sang-froid, courent quand même de grands dangers en abordant de face ce roi de la plaine. Le buffle semble être l’animal le plus répandu de la faune africaine. Sous ce nom, on désigne le buffle proprement dit : Bos Bubalus, dont le signe caractéristique est constitué par une protection frontale formant la base de cornes; et le « bœuf sauvage », Bubalus Brachycérus, appelé Bush Cow par les Anglais et dont les troupeaux sont innombrables au Congo. La première espèce a été signalée par des voyageurs dans le Mayumbe, le moyen Congo et l’Ubangi.
Le Bush Cow est plus petit que son congénère, mais non moins vigoureux ; . il ressemble, à s’y méprendre, au bétail domestique. Les mœurs de ces deux variétés de buffles sont semblables; ils vivent dans les régions boisées entourées de plaines herbeuses, spécialement dans celles partiellement inondées. Doués d’une vigueur extraordinaire, prompts à l’attaque, ils se précipitent sur leurs ennemis avec une brutalité et une impétuosité que rien n’égale et qui en font peut-être le plus redoutable adversaire du chasseur.
Les buffles vivent généralement en troupeaux nombreux et, quand ils se croient en sûreté dans leurs pâturages, ils ont l’aspect calme et placide de notre bétail. Leur présence est signalée par des nuées d’échassiers blancs tournoyant autour d’eux, se posant sur le dos même des bêtes qu’ils délivrent de la vermine dont elles sont couvertes. Cette vermine est q ce point abondante, que, sur certaines parties du corps, la queue notamment, il n’est plus possible d’apercevoir ni peau, ni poils : c’est un amas grouillant d'insectes. A côté de ces ennemis minuscules, s’en trouvent d’autres, puissants, mais qui préfèrent attaquer par ruse plutôt que d’aborder de front cette proie enviée si capable de triompher dans la lutte. Nous ne parlerons pas du lion, rare au Congo, ni du léopard, trop faible pour oser s’attaquer au buffle adulte.
Le nègre lui dresse des traquenards consistant en une fosse recouverte de branchages et de feuilles; quand l’animal s’est laissé prendre, le chasseur indigène s’en approche avec grandes précautions et le réduit à coups de lance.
Un autre piège est formé de pieux pesants armés de pointes, suspendus au-dessus des sentiers battus par les troupeaux : un buffle vient-il à marcher sur la liane commandant le déclic, le pieu s’abat lourdement sur son dos et y enfonce sa pointe acérée.
Plus martiale, mais aussi plus dangereuse est l’attaque directe : les chasseurs s’embusquent sur le parcours habituel du gibier, et l’accueillent au passage d’une bordée de coups de fusil, de lances et de flèches, visant spécialement le jarret. Fuyant alors à toutes jambes, ils vont attendre au loin le moment d’achever leur victime.
Toujours prudents, les noirs, quand ils ont à traverser les parages fréquentés par les buffles, observent les environs en se hissant sur un arbre, une termitière, et au
besoin, mettent les bulbes en fuite soit en poussant des cris, soit en agitant des objets sonores. Les indigènes prétendent que le buffle a beaucoup d’esprit et qu’il faut s’en méfier : c’est une façon de parler à laquelle ils ont souvent recours quand ils visent un ennemi qu’ils craignent ou contre lequel ils ne se sentent ni la force ni le courage de lutter.
A la cbasse l’Européen doit s’avancer vers le troupeau hors du vent, sinon sa présence est révélée immédiatement au gibier. Glave et moi avions l'habitude de nous approcher du buffle en rampant dans les herbes jusqu’à la distance d’où il était possible de tirer avec la quasi-certitude de placer sa balle à l’endroit choisi : le mieux est de viser obliquement au défaut de l’épaule, devant ou derrière, dans la direction des poumons. Les choses se passent généralement comme suit : au coup de feu les buffles dressent la tête en mugissant; aussitôt, avec ensemble, le troupeau fait un temps de galop du côté opposé au chasseur, s’arrête un instant, fait face à l’ennemi dans la même attitude fière et provocante, pour reprendre, et cette fois définitivement, le galop de retraite. Autre chose est de l’animal blessé, entre lui et le chasseur c’est un duel à mort. La vitalité du buffle est extraordinaire et il est rare qu’il tombe sous la première balle. Les yeux injectés, le muffle frémissant, la tète baissée, il s’apprête à livrer son dernier combat. A chaque blessure nouvelle l’animal bat furieusement le sol de ses sabots, mugit sourdement et enfin, fou de rage et de douleur, il s’élance courant droit à l’ennemi : c’est un spectacle inoubliable que ce combat face à face où lutte la force brutale contre l’adresse et le sang-froid.
C’est celui qui me fut donné à ma première chasse, et c’est moi qui tout d’abord fus choisi par l’animal en fureur. Nous avions tiré sur un troupeau nombreux et l’un des buffles, manifestement gêné dans sa fuite, avait peine à se maintenir au niveau de ses compagnons. Il sem-
Liait toutefois avoir disparu définitivement. Nous nous avancions dans la direction prise .par le gibier, quand Glave me cria soudain de m’arrêter : nous marchions complètement à découvert dans une partie de plaine dont les herbes venaient d’être incendiées. J’aperçus à la limite des grandes herbes un buffle, la tète baissée, qui au même moment se précipita vers moi, dans une course folle. Il avait plus de 150 mètres à parcourir. Je visai l’épine dorsale, la bête me faisant face, et m’apprêtais à presser la détente, quand brusquement elle se détourna de moi, et se dirigea sur mon compagnon. Mon coup partit, atteignant dans le fianc l’animal qui fit un panache complet, non sans essayer de se relever encore. Mais un second coup de mon martini l’abattit définitivement. A ce moment, Glave, je ne sais dans quel mouvement, ayant voulu saisir son revolver, fit partir accidentellement le coup, et eut la première phalange de l’annulaire enlevée ! Nous n’étions pas au bout de nos émotions. Glave, pour laver la plaie, s’était rendu à un ruisseau entrevu un peu auparavant. Chemin faisant et malgré sa blessure, il s’était hissé sur un arbre rabougri pour examiner la plaine. Ayant aperçu les buffles, il tira dans leur direction. Quel ne fut par mon émoi en voyant tout à coup tout le troupeau se diriger vers moi, qui me trouvais complètement à découvert! La lutte était trop inégale, et je pris le parti de décharger mon arme et ensuite de me coucher pour laisser les bêtes en furie passer par-dessus moi. Mais à ma grande surprise, je vis au coup de feu, le troupeau se détourner et passer en fianc en superbe allure, à 50 mètres de moi. C’était à la fois beau et impressionnant. Je n’aurai rien laissé ignorer de cet incident, quand j’aurai ajouté que lorsque le buffle m’avait chargé, un Haoussa du nom de Omari s’était placé à mes côtés, tenant son fusil par le canon. La lutte terminée, je questionnai Omari sur la raison de son attitude, lui faisant
remarquer que sa balle aurait eu plus d’effet que ses bras. Le brave garçon me répondit : •• Maître, tu sais mieux tirer que moi, mais s'il avait été nécessaire, j’aurais assommé l’animal au moyen de la crosse de mon fusil, et je l’aurais au besoin saisi par les cornes. » Bien qu’il fût doué d’une force herculéenne, je doute qu’il eut réussi à me protéger, mais ce dont je suis certain, c’est qu’il était résolu à le tenter.
Le Haoussa Omari. — C’est ce même Omari qui, plus tard, pendant les huit jours qui suivirent la chute des Bail s, porta le capitaine Deane sur les épaules et le sauva malgré la chasse acharnée que lui donnèrent les Arabes. 11 ne permit pas à Deane de poser le pied à terre, prétendant, non sans raison, que l’empreinte d’un pied européen amènerait l’ennemi sur leurs traces. Le dévouement et l’intelligence que montra Omari en ces circonstances ne m’étonnent aucunement, car déjà à Bolobo, il m’en donna des preuves multiples, il connaissait aussi la flore africaine d’une façon surprenante ; quand il m’apportait des fruits et des champignons, je pouvais être certain qu’ils étaient comestibles et je les mangeais sans crainte malgré l’apparence peu rassurante qu’ils présentaient parfois. Je l’eus encore sous mes ordres plus tard à Léopoldville. Le courageux garçon, enfant du pays des Ashanti, devait périr dans les rapides de l’Ubangi, ayant gardé jusqu’à son dernier souffle sa fidélité aux blancs de Boula-Matari.
A propos des buffles, disons encore qu’il n’est pas rare de voir une bête blessée, soutenue dans sa course par d’autres membres du troupeau. Quand elle est trop affaiblie et entrave la fuite de ses compagnons, elle est au contraire écartée à coups de cornes.
Dans une autre occasion, je ne dus le salut qu’à la proximité d’une termitière sur laquelle je parvins à me hisser à point nommé.
Evacuation de Bolobo. — Les indigènes étaient enthousiastes de nos prouesses de chasse, mais ils n’allaient plus en profiter longtemps, car nous venions d’être informés d’avoir à préparer l’évacuation de Bolobo. J’étais désigné pour aller reprendre la direction de la station de l’Équateur avec, comme adjoints, M. Glave et le lieutenant Pagels qui y commandait en attendant mon arrivée. Je préparai peu à peu les indigènes à cette éventualité. Je leur reprochai d’être des brouillons, de n’aimer que plaies et bosses et leur dis que nous allions chercher à nous installer parmi des populations plus paisibles, surtout que beaucoup de nos Zanzibarites ayant dû être rapatriés et le tour des Haoussas devant bientôt venir, nous n’aurions plus de soldats pour nous protéger. Ils n’acceptèrent pas sans sourire ce raisonnement et me firent observer fort malicieusement que ces noirs étaient des hommes comme eux, et que, sans notre présence, ils n’en feraient qu'une bouchée. C’était nous, disaient-ils, qu’ils craignaient; avec ou sans soldats, notre sécurité parmi eux serait la même. D’ailleurs, le temps des hostilités, des palabres mauvaises était passé, ils regrettaient les incidents — qu’ils reconnaissaient avoir provoqués — mais l’avenir s’annonçait souriant et jamais plus nous n’aurions de difficultés. Tels étaient les discours que me tenaient les Bayanzi et ils attestaient le changement complet survenu dans leurs sentiments à notre égard.
Malgré tout, nous quittâmes Bolobo le 25 octobre 1885. Nous avions embarqué sur Y En Avant et sur une grande baleinière tout ce que nous possédions, mais nous nous aperçûmes bientôt que les embarcations étaient surchargées. Après deux heures d’efforts, nous dûmes rebrousser chemin, regagner Bolobo et y laisser M. Glave avec quelques hommes, à la garde de ce que nous devions décidément renoncer à emporter à ce
premier voyage. L 'En Avant redescendit après avoir touché à l’Équateur et Glave put ainsi nous rejoindre une quinzaine de jours plus tard.
Ibaka et un grand nombre d’indigènes étaient venus à la rive pour assister au départ. Tous ces gens avaient l’air consterné. Ibaka s’était placé dans une attitude pensive, le menton appuyé dans le creux de la main droite; il semblait sincèrement affecté, tandis qu’un silence religieux régnait parmi les spectateurs, dont pas un ne fit un geste ni ne prononça une parole. Nos gens non plus ne se livrèrent à aucune de ces manifestations qui accompagnent toujours les départs et les arrivées, même quand le voyageur n’a fait que toucher à la rive pendant quelques heures. Mes hommes évidemment auraient préféré rester parmi des amis déjà anciens, dans une région où ils étaient partout les bienvenus. Mais ils étaient tiraillés par la hantise des pays nouveaux, la perspective d’exercer ailleurs leurs moyens de séduction et de marcher à de nouvelles conquêtes, de genres divers. Quant à nous, arrivés au terme de nos trois années d’Afrique, nous ne voyions pas sans mélancolie la suppression du poste que nous avions eu tant de peine à protéger contre les embûches de tout genre. Nous nous en consolions un peu en songeant que notre effort n’avait pas été vain. Non seulement il avait contribué à faire reconnaître les droits de l’Association internationale sur cette contrée d’avenir, mais il avait abouti à créer des relations empreintes d’une mutuelle confiance avec de nombreuses populations, rebelles jusque-là à l’action des Européens. Un peu plus tard, une mission put s’installer dans cette région, auparavant si peu hospitalière, un camp d’instruction s’y fonda et se développa fort paisiblement ; c’était bien là sans conteste le résultat direct des efforts passés.
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