SÉJOUR A L’ÉQUATEUR. - L’ÜGOWE LE RETOUR AU PAYS
A V Équateur. — A l’Équateur, j’eus la lionne fortune de retrouver le lieutenant Pagels qui m’initia à la politique de la région. Lui-même n’y était cependant que de date trop récente pour en connaître tous les détails. La station avait un aspect riant et ses ressources répondaient largement à toutes les nécessités du moment. Un travail considérable, suivant des vues parfaitement conçues, y avait été accompli par le lieutenant Van Gèle. J’étais joyeux de jouir sans effort d’une large hospitalité et j’aurais voulu en remercier le créateur de tout ce bien-être qui contribua à rendre particulièrement agréables mes derniers mois de séjour au Congo.
La station offrait la particularité de posséder une maison à étage, la première qui fut construite au Congo dans ce genre. La station de l’Équateur était plus calme que celle de Rolobo, on y était plus chez soi. Le terrain à Bolobo était traversé par une route très fréquentée qui reliait les villages Bayanzi à ceux des Banunu; cela donnait à la station une animation très grande et en faisait en quelque sorte un lieu public. J’étais habitué à ce mouvement et il m'intéressait. Je pouvais, par l’observation de ce va-et-vient continuel, me tenir au courant de la plupart des intrigues qui se nouaient dans la région et des incidents divers qui
occupaient dans le moment l’attention des indigènes. La situation plus retirée de la station de l’Équateur produisit sur moi une impression d’isolement, de tristesse même. Je trouvais les indigènes (et je crois que mon impression était exacte) d’un caractère moins ouvert que les Bayanzi, et d’un aspect plus farouche. Le Bayanzi était tout en dehors et n’hésitait pas en présence du blanc à dire franchement ce qu’il pensait même quand sa pensée était hostile ou désagréable, et souvent son raisonnement était juste et rempli de bon sens.
J’étais à peine depuis quinze jours à l’Equateur que cette particularité me frappa plus spécialement. Un jour, tandis que je causais avec un missionnaire protestant de nos voisins, j’eus l’attention attirée par les allures étranges d’un indigène qui m’observait à quelques pas. Cet homme me dévisageait avec une arrogance extrême, mais dès que je portais les yeux sur lui, il changeait d’attitude. J’en fis l’observation au missionnaire. Il connaissait cet individu comme un féticheur Wangata d’une hostilité féroce à l’égard des Européens et dont tous les efforts, selon lui, tendaient à nous chasser du pays. En quittant la station, l’homme passa près de moi et me lança un regard de défi, réellement provocateur, qui me surprit. Je me promis de le tenir à l’œil, et le missionnaire auquel je fis part de ma décision, m’y engagea fort, ajoutant qu’il était certain qu'un jour il tuerait un des blancs.
Nous empêchons par la force des sacrifices humains. — - Les circonstances devaient bientôt nous remettre en présence. Deux jours après cette rencontre, les missionnaires vinrent m’avertir que dans un des villages Wangata, dont le chef venait de mourir, quatre jeunes filles devaient être sacrifiées sur la tombe de leur seigneur et maître. Je me rendis au village pour me rendre compte de ce qui s’y pas-
sait; et je commis l’imprudence de ne prendre que deux hommes avec moi. A Bolobo, je m’y serais rendu seul. Je découvris immédiatement les victimes désignées pour le sacrifice. J’essayai de négocier leur mise en liberté, mais, rencontrant une opposition formelle, j’ordonnai à un de mes Zanzibarites de couper les liens qui entravaient ces pauvres créatures. Pendant ce temps, les indigènes s’étaient massés autour de moi et je jugeai prudent, pour rompre leur cercle, de m’adosser à un gros arbre tout proche. Quelle ne fut ma surprise quand j’aperçus tout à coup mon féticheur de l’autre jour, vêtu d’un appareil guerrier, brandissant sa lance dans ma direction! Il ne changea d’attitude qu’après qu’un indigène lui eut fait observer que je le dévisageais. Je l’entendis nettement dire : « Cela m’est égal. ••
Je crus un instant que j’allais avoir à soutenir une lutte pour me dégager, quand Glave, dont la connaissance des indigènes était fort profonde (il parlait notamment le bayanzi comme un autochtone), inquiet de ma longue absence, survint fort à propos accompagné 'de huit soldats. C’était le salut et aussi la délivrance assurée des quatre victimes. Devant ce renfort inattendu, les chefs accourus protestèrent de leurs bonnes intentions et un pacte d’amitié fut conclu. Il devait bientôt être violé. En effet, le lendemain matin, un Zanzibarite qui se rendait aux villages pour y faire des emplettes, trouva ceux-ci évacués par les femmes et les enfants, et occupés par les seuls hommes prêts à la guerre; il fut accueilli à coups de fusil et n’eula vie sauve qu’en se jetant dans les hautes herbes. Aveuglés par ce succès facile, les indigènes s’en vinrent tirer des’coups de feu à la lisière de la station.
Hostilités avec tes indigènes. — Je fis aussitôt sonner l’assemblée, je laissai le lieutenant Pagels à la garde de la
station, et avec Glave, vingt hommes et un canon Krupp de 7e, 5, j’occupai le village sans combat, bien que nous eussions eu à essuyer de nombreux coups de feu tirés à distance par des ennemis invisibles. Nous restâmes dans le village pendant quatre heures, l’arme au pied, le canon en batterie au centre de l’espace ménagé devant la demeure du chef, essayant en vain d’amener les indigènes à des vues conciliantes. Cette situation menaçait de s’éterniser quand à 150 mètres de nous, bien à découvert, apparut mon féticheur, — toujours lui — dansant une danse de guerre et nous provoquant au combat. Glave visa, mais je lui enjoignis de ne pas tirer. Prenant notre attitude pour de la faiblesse, le féticheur s’approcha progressivement au point que nous n’eûmes plus à crier pour nous faire comprendre de lui. Et comme il devenait de plus en plus menaçant et que je craignais que sa folle témérité n’entraînât les indigènes à des actes irréparables, nous passâmes à l’action et Glave coucha par terre cet insensé. Il faut croire que les indigènes, dissimulés dans les fourrés voisins, observaient leur féticheur, prêts sans doute à intervenir dès qu’il aurait accompli ses prouesses homicides, car soudain s’éleva une clameur d’épouvante, suivie d’un silence profond. Nous rentrâmes à la station. La nuit se passa paisiblement et ne fut troublée que par les appels du gong de guerre et aussi, vers 1 heure du matin, par quelques coups de feu tirés du fleuve, probablement à grande distance, car personne ne put découvrir le long des rives d’embarcation d’aucune sorte.
Le matin de bonne heure, je fis connaître que j’étais disposé à entamer les pourparlers de paix, mais sous la condition formelle qu’aucun sacrifice humain ne s’accomplirait plus. Les chefs vinrent peu de temps après à la station, et promirent que mes hommes ne seraient plus inquiétés.
Le lendemain, Glave et moi, nous nous rendîmes à la
chasse, traversant sans escorte les villages qui venaient d’être troublés, et nous constatâmes la rentrée des femmes et des enfants, signe non douteux des sentiments pacifiques des indigènes. A notre retour à la station, nous permîmes aux hommes de se rendre parmi les indigènes comme si rien ne s’était passé. Certains d’entre eux trouvaient trop douce ma façon d’agir, alors que l’un des leurs avait été traîtreusement attaqué, et il m’était revenu qu’ils chercheraient à provoquer des troubles pour pouvoir ensuite se venger. Mais devant ma résolution nettement exprimée de faire payer cher un acte aussi coupable, mes gens ne se livrèrent à aucune provocation et la paix ne fut plus troublée.
Fin de séjour. Retour par i’Ogowe. — Nous étions sans nouvelles du Bas depuis quelque temps. Notre séjour en Afrique approchait de son terme et nous songions au moment imminent de notre rentrée en Europe. Pour ma part, il ne m’était déjà plus possible d’arriver en Belgique dans le délai de trois années prévu par mon engagement. Nous attendions les événements avec philosophie et patience, car l’entente entre nous était parfaite, bien que les circonstances spéciales qui nous avaient réunis semblassent plutôt de nature à provoquer des susceptibilités, puis nous étions un Suédois, un Anglais et un Belge. J’étais, sinon le plus âgé — et quel bel âge! celui des illusions et de toutes les générosités — du moins le plus ancien Africain, d’un ou de deux mois.
Un beau jour, vers midi, retentit le « Sail Oh! Sail Oh! « Ce fut une désillusion relative lorsque nous constatâmes ({lie ce n’était pas un de nos vapeurs qui s’approchait, mais le Henry Reed, conduit par M. Bellington, de la Mission baptiste américaine. Et ce qui nous intriguait le plus, c’était la présence d’un second vapeur, celui-là
battant pavillon français, dans lequel je reconnus, le Ballay. Nous eûmes vite la clef de l’énigme.
Les deux bâtiments portaient la mission franco-congolaise chargée de la délimitation des frontières du côté de LUbangi. Les commissaires avaient déjà exploré le terrain, emportant la conviction que la Likima-Kundja s’identifiait avec l’Ubangi.
A ma grande surprise, l’on me remit une lettre du colonel Sir Francis de Winton, m’ordonnant de me mettre à la disposition du commissaire congolais qui, ajoutait l’ordre, avait reçu toutes les instructions. Il ne s’agissait plus que de signer les procès-verbaux des constatations faites déjà par la commission mixte, et le surlendemain, nous nous rendîmes pour remplir cette formalité au poste de Kundja, fondé par les Français sur la rive gauche de l’Ubangi.
Ma séparation d’avec mes compagnons de l’Équateur ne se fit pas sans émotion. Pagels, toujours sentimental et enthousiaste, avait organisé au moment de mon embarquement, toute une cérémonie des adieux à laquelle participa le personnel entier de la station.
Le lieutenant de vaisseau Rouvier et le D1' Ballay, du côté français, semblèrent s’intéresser vivement à cette cérémonie.
Je dus participer plus tard à Bruxelles à ces négociations qui se prolongèrent encore quelque temps pour aboutir à la conclusion de l’arrangement du 29 avril 1887, entre la France et l’Etat indépendant.
Au moment de la séparation des deux missions, le D1' Ballay, sachant que j’étais autorisé à rentrer en Europe, me fit la proposition de regagner la côte par l’Ogowe. L’occasion de voir la colonie voisine, de descendre ce fleuve merveilleux où la navigation en pirogue était si majestueuse et si émouvante, m’engagèrent à accepter. Je le fis non sans insister sur l’état misérable de mon équipement et sur l’indigence absolue en matériel de campement
à laquelle m’avait réduit l’incendie de Bolobo. .J’étais habitué à la brousse, je savais les moyens de rendre confortable un voyage en pirogue, aussi ces côtés matériels du voyage ne me préoccupaient-ils pas, mais je ne voulais pas que ma présence et mon dénuement devinssent une cause de gêne pour mes hôtes. Une fois cette crainte dissipée, je n’aspirai plus qu’à voir du pays.
J’avais l’honneur et la bonne fortune de voyager avec le D1' Ballay, qui fut l’un des plus glorieux explorateurs de cette partie de l’Afrique, le compagnon et l’émule de Brazza. J’eus l’occasion d’entendre le récit des incidents émouvants de ses voyages de Libreville à l’Alima et au Congo, et dans les moments d’épanchement le docteur me mit au courant de bien des circonstances probablement inédites de la découverte du Congo français. Confiées à l’amitié, elles n’appartiennent pas au public et je continuerai à garder -sous ce rapport un mutisme dont je ne me suis jamais départi, même à l’époque où l’ardeur des polémiques m’aurait permis d’établir certains faits sous leur vrai caractère.
J’eus l’occasion de naviguer au milieu de tourbillons immenses, de descendre des rapides, une petite chute même, j’eus encore l’émotion d’un naufrage, la pirogue que j’occupais s’étant brisée sur des roches. En réalité, j'ai connu l’Ogowe par ses ennuis et ses émerveillements. Parmi les populations de la région, la plus intéressante et la plus nombreuse est celle des Babouins. Depuis ce voyage, j’ai appris sans surprise les difficultés que l’administration française rencontra parmi ces populations d’allure indépendante et conquérante.
Je débarquai en juin 1886 à Bruxelles après une absence de plus de trois ans, ravi de la destinée qui m’avait conduit au Congo.
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