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CHAPITRE V

Second départ pour le Congo. — Après quelques mois de repos, je repris le chemin du Congo le 2 février 1887 et, cette fois, j’eus la satisfaction de m’embarquer à Anvers, à bord d’un vapeur battant pavillon belge. Ce fut la première tentative faite par des Belges de créer une ligne de navigation directe d’Anvers au Congo. Malheureusement l’entreprise échoua, pour la raison surtout que le trafic de la côte d’Afrique exige de ceux qui le pratiquent une connaissance approfondie de diverses circonstances locales, dont les armateurs anversois n’avaient pas tenu ^suffisamment compte.

J’avais reçu pour mission de diriger la région du Stanley-Pool ; la division du territoire en districts n’était pas encore faite à l’époque. Parmi mes compagnons de voyage, je citerai M. Baerts, actuellement directeur général au Ministère des colonies, qui devint directeur de la justice au Congo; le lieutenant Warlomont, dont on devait publier plus tard des mémoires retentissants; le lieutenant Lippens, dont on connaît la fin tragique à Nyangwe, et M. De Ivuyper, un ancien côtier ayant appartenu à différentes maisons commerciales établies au Congo avant la constitu-

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tion de l’Etat. Ce dernier fut agréé par le Gouvernement en reconnaissance des sérieux services qu’il avait rendus à l’époque mouvementée traversée dans le bas Congo lors de la signature des traités passés avec les chefs indigènes. En semblable compagnie, le voyage ne pouvait être qu’agréable et intéressant. De Kuyper nous initia aux détails de la situation qui existait au Congo avant l’établissement d’un pouvoir régulier, alors que le contrôle se bornait à la surveillance aléatoire et très intermittente des canonnières qui représentaient les puissances civilisées dans cette partie sauvage et inhospitalière du globe.

La vie à bord. ■ — Au moment de rêveries sur le pont de la Lys , Warlomont survenait et donnait la note gaie par le récit de ses exploits de garnison. J’aimais à m’entretenir avec M. Baerts qui s’intéressait beaucoup à l’Afrique et écoutait avec une attention jamais lassée les aperçus que je lui donnais sur mon premier séjour au Congo. Cette fois, j’étais l’ancien, celui qui avait vu et qu’on consultait. Tous mes compagnons partaient pleins de confiance et d’entrain, désireux non seulement de voir du pays, mais d’y faire œuvre utile. Une note décevante tombait parfois des lèvres de Warlomont. Une phrase lui était usuelle et je finis par la relever chaque fois qp’elle était prononcée : « Je ne me laisserai pas faire, moi. « Il était fort embarrassé d’en expliquer le sens, mais néanmoins, il y revenait constamment. Il avait été, évidemment, influencé par certains propos dont les échos m’étaient parvenus aussi, et qui représentaient les officiers comme devant accomplir au Congo certain métier indigne d’eux. Comme si nous avions été des gens sans volonté, ni honneur, incapables de repousser toute atteinte portée à notre dignité. L’idée se fixa de plus en plus dans son cerveau et elle devait finir par fausser son jugement. Le pauvre garçon fut enlevé

avant que son expérience personnelle l’eût dégagé de ces préjugés.

Le vapeur s'échoue dans l’estuaire du Congo. — Le voyage fut de longue durée, et après avoir fait de nombreuses escales, dont celle de Funchal (iles Madère), nous touchâmes à l’embouchure du Congo, après cinquante-trois jours de navigation. Mais, c’est, le cas de le dire, nous échouâmes au port. Le capitaine, obéissant à la pensée — louable sans doute — d’économiser les frais de pilotage pour entrer dans l’estuaire de Banana, voulut y amener son navire, en s’en remettant à l’avis d’un passager, le capitaine Olsen, un Scandinave qui déjà avait séjourné au Congo et qui, tout en connaissant bien son métier, s’aventurait à donner des conseils sur des parages qu’il ne connaissait qu’imparfaitement. Il émit l’avis qu’il fallait prendre le milieu de l'embouchure du Congo, remonter le fleuve jusqu’au moment oii on apercevrait l’axe de l’estuaire de Banana et, à ce moment, virer franchement de bord et pénétrer en suivant cet axe. Tout semblait aller bien, quand, tout à coup, le vapeur se trouva arrêté. Il s’était envasé lentement et sans heurt, si bien que nous ne nous rendîmes pas compte immédiatement de l’incident. Le navire était sérieusement enlisé. Les efforts faits pour le dégager par ses propres moyens furent absolument vains et, ironie du sort, il fallut recourir à la maison hollandaise établie sur la pointe de Banana, pour obtenir les secours nécessaires. Cette maison précisément avait entrepris le service du pilotage qui n’était pas encore organisé officiellement, et, naturellement, elle fit payer cher cette méconnaissance d’une intervention qu’elle se croyait en quelque sorte en droit d’exiger de tout navire désireux de remonter le Congo. Ellejavait également à défendre ses intérêts qui étaient mis en péril. Bref, il fallut treize jours pour dégager le navire,

et pendant ce temps, les passagers restèrent à bord aux frais des armateurs, ce qui fit que le voyage atteignit finalement une durée de soixante-six jours! A ces frais accidentels s’ajoutèrent ceux qu’occasionna à l’armement un autre retard imprévu au voyage de retour. Au Gabon, le capitaine prit à frêt réduit un chargement de bois rouges, sans égard aux moyens d’embarquement dont disposait la rade et il fallut plusieurs jours pour amener au vapeur 300 tonnes de cette marchandise. Ces incidents successifs transformèrent en un échec une entreprise intéressante qui s’annonçait comme devant être fructueuse.

Plus heureux que mes compagnons, j’eus la bonne fortune de pouvoir monter à bord du Prince Baudouin, envoyé par la direction de Borna au-devant du navire pour prendre le courrier, et je gagnai ainsi sans retard le siège du Gouvernement. Je m’en estimai fort heureux, car, outre la mission territoriale que j’avais à remplir, j’avais reçu des instructions spéciales en ce qui concernait le ravitaillement et le transport de l’expédition Stanley envoyée à la délivrance d’Emin Pacha, dont l’arrivée au Congo était imminente. Stanley, ses adjoints, et les huit cents Zanzibarites qui les accompagnaient avaient quitté Zanzibar par un vapeur affrété spécialement et ils étaient attendus d’un jour à l’autre.

Transfert du Gouvernement local de Vivi à Borna. — Depuis quelques mois, l’administration locale avait été transférée de Vivi à Borna, par le colonel de Winton. Celui-ci était rentré en Europe, et jamais je ne rencontrai le chef sous la haute direction duquel j’avais servi après le départ de Stanley, de même que je nedevais jamais rencontrer en Afrique le Gouverneur général Janssen, le successeur du colonel de Winton, bien qu’il représentât l’autorité supérieure pendant une partie de mon séjour à Léopold-

ville. Borna prenait un certain air de capitale. Le sanatorium du l)1' Allard avait conquis son emplacement sur la colline, à la brise bienfaisante. Naturellement — pourrait-il en être autrement au Congo — le bâtiment avait été détourné de sa destination, et il servait, non pas d’hôpital, mais de logement à une grande partie du personnel de Borna.

Les deux agglomérations, Boma-Rive et Boma-Plateau, avaient déjà la physionomie distincte quelles ont conservée. A la rive, le quartier commerçant, s’élevaient quelques magasins et l’ancienne maison Gilis, de l’entreprise Lambert, autour desquels se groupaient les factoreries étrangères. A mi-côte, à l’entrée du plateau, se trouvait l’hôtel du Gouverneur. Puis, plus loin, en amont, la mission catholique française. C’était un ensemble qui promettait.

Le lieutenant du génie Valcke remplissait les fonctions d’administrateur général. Il était accompagné de Mme Valcke. Le capitaine d’état-major Roget commandait la force publique, et certains services étaient réunis en des directions distinctes, notamment ceux des finances, sous la direction de M. Destrain, ayant pour principal adjoint M. De Keyzer. La justice également s’organisait sérieusement : tout en cette matière était à créer, et l’Etat ne faillit pas à la tâche qui lui incombait. L’instauration rapide de l’appareil judiciaire devait être la base de toute organisation susceptible de se développer. Elle donnait aussi aux fonctionnaires, commerçants et indigènes les garanties nécessaires à la sauvegarde de leurs droits respectifs. Elle devait servir de barrière à ceux qui seraient tentés d’abuser de la force ou de se livrer à la loi du bon plaisir.

Borna n’était pour moi qu’une étape. Je devais cependant, d’ordre de Bruxelles, passer l’inspection du matériel d’artillerie, et ma qualité d’artilleur semblait plus ou

moins me désigner à cet effet. Le chef du gouvernement local me confia cependant que ces instructions étaient de nature à provoquer certaines susceptibilités, et qu’il valait mieux s’abstenir. Je fis remarquer que je n’avais qu’à me conformer aux ordres de mes supérieurs, et que de même que je m’étais montré disposé à passer l’inspection, j’étais tout aussi prêt à ne pas la passer si tel était le sentiment de l’autorité. Je fus déchargé de cette mission, et je déclinai à mon tour la faculté qui m’était laissée de procéder néanmoins, lors de mon passage à Lukungu, à l’inspection de l’artillerie de cette station. Il ne me restait en conséquence plus un devoir à remplir avant mon arrivée à Léopoldville. Ce petit incident ne fit qu’aviver mon désir d’arriver à destination sans retard et de. me consacrer à ma tâche principale. Je me plais à déclarer que je ne trouvai à Borna que des amis prêts à m’obliger, et d’ailleurs, depuis que je n’y étais plus qu’un simple passager, j’étais devenu l’hôte de la communauté et j’y passai fort agréablement quelques jours.

Le départ pour Léopoldville. — Le Prince Baudouin m’emporta un beau matin vers Vivi en compagnie du Dr Paternotte, avec qui je devais faire la route, et qui fut un bon compagnon le long du dur calvaire qu’était la route des caravanes. Il semblait, de son côté, n’être pas trop mécontent du hasard qui nous faisait voyager de conserve, car il allait profiter de mon expérience pour échapper aux désagréments d’un apprentissage africain parmi les porteurs toujours prompts à abuser des hésitations d’un débutant.

Je pris entièrement la charge de l’organisation de la caravane et de l’installation des campements. Nous allions en changer à vingt-deux reprises avant d’atteindre notre objectif. En quittant Borna, à bord du Prince Baudouin,

nous contournâmes la Lys, toujours au déchargement, et nous échangeâmes les adieux avec le personnel du bord. A Matadi, bientôt atteint, nous fûmes reçus par le souslieutenant Baert qui dirigeait ce point de transit. Vivi avait perdu toute importance et n’était plus occupé. Le sous-lieutenant Baert nous apprit que Stanley, avec tout

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