‹ CongoChapitre 27 sur 39 · RAPIDES DE LÉOPOLDVILLE · texte numérisé non relu

RAPIDES DE LÉOPOLDVILLE

Stanley , d’une baleinière et de Y En Avant, ce dernier sans machine. Depuis des mois l’on attendait en vain à Léopoldville les tubes pour remettre en état la chaudière de ce vapeur, et on avait perdu toute trace de ces pièces expédiées d’Europe depuis longtemps. Cette circonstance fut reconnue heureuse par la suite, car Y En Avant servit de barge remorquée par le Stanley, et sa capacité de transport en fut considérablement accrue.

Je dus me contenter pour l’instant de promettre à Stanley

d’étudier les moyens d’assurer la poursuite de son voyage, mais rien de décisif ne fut arrêté au cours de cette première entrevue.

Quel ne fut pas mon étonnement, le lendemain matin, de voir arriver près de mon habitation le major Barthelot à la tête d’un peloton de vingt-cinq Soudanais armés; cet officier était plus spécialement le chef des Soudanais dont l’escorte de l’expédition comprenait un certain contingent. Lui ayant demandé la raison de ce déploiement de force, il me répondit, que par ordre de Stanley, il allait saisir le Henry Reed, le vapeur de la mission. Je le laissai continuer sa route sans émettre de réflexion, et je me rendis aussitôt chez Stanley. Je trouvai l’illustre explorateur sous sa tente avec Jameson. Je lui dénonçai l’illégalité de l’acte qu’il avait posé, ajoutant que je ne pouvais le tolérer, qu’à Léopoldville j’étais le seul représentant autorisé du Gouvernement et qu’en cette qualité je l’invitais à rapporter l’ordre qu’il avait donné à son officier. Il me répondit que je savais bien que le Roi lui avait donné tous les pouvoirs. Je me montrai disposé à m’incliner s’il me montrait des pouvoirs plus étendus que les miens. Enfin Stanley, jouant sur les mots, cherchait à m’impressionner. Je dus finalement lui dire que puisqu’il ne voulait pas céder, bien que n’avant que quatre-vingts hommes à opposer aux siens, j’agirais en conformité des lois de l’Etat et de mes droits. En présence de ma volonté de rester maître de la situation, Stanley me dit brusquement : « Rappelez Barthelot ». Je répliquai qu’il ne m’obéirait pasetqu’il devait me remettre un ordre écrit pour lui. Ainsi fut fait, et 10 minutes après, je vis Barthelot rentrer au camp. Mais Stanley, à son tour, me rendit responsable des événements qui pourraient se produire. Je convins avec lui que la situation était grave, mais que pour obtenir le concours des missions, il serait bon qu’il m’écrivît une lettre m’exposant son point de vue,

et qu’ainsi armé, j’irais plaider sa cause. Il me rédigea sur l’heure la lettre suivante :

Camp près Léopoklville, 22 avril 1887.

Sir,

Ayant été invité par Sa Majesté le Souverain de l’Etat indépendant du Congo, de prendre la route du Congo pour aller secourir Emin Paclia à Wadelaï. je suis arrivé à Stanley-Pool depuis hier. En observant l’état des affaires ici, je constate d'abord que la nourriture est rare. Que nous 11e pouvons avoir de moyens de subsistance au delà de demain. Et secondement que les moyens de transport sont si limités que nous ne serons à même de quitter avant quelques mois. Vous en déduirez que notre situation est réellement désespérée. Pour y remédier, il 11’y a qu’une chose à obtenir, c’est que vous réquisitionniez des missions établies au Stanley-Pool les vapeurs Henry Reed et Pence , en vue de les utiliser au transport de l'expédition vers des localités plus favorables, où des vivres puissent s’obtenir. Si vous 11e vous ralliez pas à ceci, je ne vois pas les moyens qui pourraient être employés pour sauver la vie de centaines de personnes réunies ici. Votre propre monde, ainsi que celui des missions, et également les indigènes, sont également intéressés à solutionner cette question, car tant de gens 11c pourraient subsister dans un pareil pays de famine. Pour cette raison, à moins que vous n’ayez des ravitaillements à notre disposition, j’espère que vous hâterez la réquisition formelle des steamers des missions qui ensemble, d’après mon estimation, peuvent transporter six cent quatre-vingts de mes hommes en amont de la rivière en un voyage. Je me permets d’ajouter que mes soldats sont à votre disposition pour prendre telles mesures que vous croiriez utile dans le but de la préservation des vies humaines.

Votre dévoué serviteur, (S.) Henhy-M. Stanley.

A Monsieur Liebrechts, etc.

Muni de ce document, j’allais me rendre chez M. Bellington, mais celui-ci m’attendait déjà à la station. Il s’éleva avec véhémence contre les mesures arbitraires prises par Stanley, réclamant ma protection contre cette violation de la propriété privée. Je lui fis part des démarches que je venais de faire pour protéger son vapeur, et lui proposai d’y installer une garde d’Etat. Il se con-

fondit en remerciements et j’essayai alors d’obtenir la disposition de son vapeur à des conditions à déterminer.

A titre documentaire, je transcris ici la lettre de protestation de M. Bellington :

Stanley-Pool, April a3rd, 1887.

To Lieutenant Liebreclits, Chief of t lie Congo Free State,

Léopoldville.

Dear Sir,

I beg to inform you tliat 1 liave been asked several times by Mr. Stanley for the loan of our steamer Henry Reed, but owing to peeuliar circumstances h, ave been compelled very reluctantly to state tliat I could not possibly rcnder immédiate help neitlier liave I power to loan the steamer. I also promised him lielp later on, sliould lie need it.

In reply to tliis last I liave tliis morning received the following from Mr. Stanley.

« I therefore liave 110 option tlian to state to you in clear and explicit ternis tliat I demand from you instantly the surrender of the steamer Henry Reed to assist in the transport of tliis expédition, failing whicli my offieers liave orders to enforce tliis demand at ail eost to you or others concerned. »

Tliis threat was accompanied by an officier of Mr. Stanley’s, and a number of armed soldiei’s placed at the entrance of our Mission station.

As our Mission is on the territory of the « Congo Free State » and we ourselves subjects of the sanie I protest to you against sucli eon duct on the part of Mr. Stanley and ask you to take such steps as you may deem wise in the mattcr.

Believc 111e, dear Sir, Yours very truly,

{S.) A. Bei.i.ington.

Finalement, après un échange de nouvelles correspondances avec M. Bellington, le vapeur fut nolisé et Stanley s’en rendit responsable vis-à-vis de moi dans les termes suivants :

Camp ncar Leopoldville, April 26 th, 1887.

Sir,

I hold myself personally responsible for the payment of the hire of the steamer Henry Reed wliich is to be as follows : Thirty per cent.

of hcr estimated value-say /4,ooo (four tliousand pounds) — shall bc divided into twelve equal parts. Each part shall be equal to the payaient for 011e mont h use of lier by tliis Expédition, ancl for any number of days she shall be used over one montli, a part shall be divided to pay lier accordingly. On the expiration of a term of 45 days the steamer shall be returned to the State.

Yours obediently,

[S.) Henry M. Stanley.

P. S. — Wliereas Walker the Engincer is in my employ I liold myself responsible for the things placed under liis charge, and that he shall conduct himself so as not infringc the articles in the lease of the steamer.

{S.) IIenhy M. Stanley,

Commandant Emin Pasha Relief Expédition.

A Monsieur Liebreehts, etc.

Enfin le 28 avril, je reçus les quelques lignes suivantes :

Dear Mr. Liebreehts,

The letter is excellent. And ail things are going infinitely better tlian could be expected down river, for which we owe you our many best gratitude.

Yours very truly,

(S.) Henry M. Stanley.

Stanley-Pool, April :>8th, 1887.

Nous vivions à Léopoldville dans un véritable cauchemar depuis l’apparition de l’expédition Stanley, et c’est avec une joie infinie que j’entrevis enfin la possibilité de son départ. Stanley était désireux également de quitter au plus tôt nos parages, mais il crut prudent de transférer son monde à Kinshasa, afin de pouvoir éviter la partie du fleuve en aval, assez dangereuse pour des embarcations chargées comme allaient l’être celles qui emportaient l’expédition. Enfin, celle-ci partit au grand complet à bord du Stanley, du Henry Reed, du Peace et de Y En Avant transformé en allège. Stanley obtint le Peace de M. Grenfell, qui. mieux avisé, ne voulut pas lui créer les mêmes difficultés que M. Bellington.

On sait ce qu’il advint de l’expédition. Je n’en reçus des nouvelles que de loin en loin. D’abord à son arrivée à l’Aruwimi, Stanley m’écrivit la lettre que l’on va lire :

Camp at Rapids of the Aruwimi River, Jonc 17H1, 1887.

My (lear Mr. Liebreclits,

We hâve arrived in fully good order and l'air condition at tliese rapids of the Aruwimi. Ail the steamers did very well after leaving Bolobo, but between Rolobo and the Pool both the Stanley and the l'eace had misfortunes. The Peace broke lier rudder at Kinsliassa, and every day as far as Bolobo lier leakv boiler gave us great trouble, and caused delay. The Stanley struck a roeky reef at Cliumbiri, and caused us the loss of two days, but we repaired lier very well by botting plates below over laffing the punctures in lier plates. She lias been just in as good condition as wlien she left the Pool. Since, so that she is in ail ways serviceable up to tlie moment of departure from here.

I suppose the Stanley if not detained anywhere by accident will be down to you by the ist of July. If after 011e days rest and wood cutting she proceeds with the loading of the goods at Leopoldville, she ouglit to reach here on the 27U1 of July, and be baek at Leopoldville 011 the i4th August.

Loaded as we are we came from Bangala here in \\ days Therefore the time table for the Stanley towing the large whaleboat should be tlius.

Leopoldville to Bolobo Bolobo to Lukolela . .

Lukolela to Equator .

Equatorto Bangala .

Bangala to Rapids of Aruwimi .

4 1/2 days 3 »

5tli July 8th »

nth »

iôth »

27th »

I must beg of you, dear Mr. Liebreclits, to be as much my friend now as you were when you aided me so loyally and well at Leopoldville, and therefore to urge lier departure wïth ail your miglit. Major Bartlielot is in command here of 80 Ilifies, but the assistance of the 120 nicn at Bolobo and the 3 wliites will be greatly needed.

Please fiinl inclosed letter from General Strauch to me. Will you kindly convey my regrets to the gentlemen of the Executive C0111mittee that the delay of the Portuguese mail prevented our Consulting 011 the matter mentioned.

I hâve also a letter by same niail from the King’s first Secretary confirmiug His Majestv’s previous instructions to nie.

It is with extreine regret that I liave to announee a Wholesale désertion of the Stanley Falls boys. The deserters eonsist of my boy Baruti-whom De Winton took to England with him-Mburra the Engineer’s boy of the Stanley, and Cap Schlagerstrom’s boy Feruzi and a runaway from Ban gala Station. Baruti stole i Winchester Rifle, a poueh of Ammunition, my pocket pistol and podometer. The runaway from Bangala stole another Winchester Rifle belonging to me.

Kassimo your boy was found on Steamer Henry Reed after arrivai at Kimpoko. As the Steamer Henry Reed went up to Stanley Falls. I much fear that long before slie cornes to us he will also liave gone away.

I liave to request your kind acceptance of a souvenir from me, in récognition of the admirable, and rnost loyal lielp you gave me at Stanley Pool to forward me on my journey, for which I tliank you with ail my heart.

I also enclose bill to pay for charter of Henry Reed.

I am yours very sincerly.

Lient. Liebrechts, &c. Henry M. STANLEY.

Je fus assez heureux pour pouvoir lui envoyer immédiatement le Stanley, chargé de tout ce qui était arrivé à Léopoldville pour l’expédition.

Puis, il s’enfonça dans la vaste et mystérieuse forêt, qu’il décrivit si magistralement dans son livre In darkest Africa. On le croyait perdu avec tout son monde; des bruits sinistres se répandirent à son sujet en Europe, quand tout à coup, après un silence d’un an et demi, il reparut à l’embouchure de l’Aruwimi, pour regagner aussitôt la région des Lacs.

On sait qu’il reconduisit Emin Pacha à la côte orientale, où celui-ci, à peine arrivé, faillit perdre la vie dans un accident banal.

Tout le monde a conservé le souvenir du retour en Europe de Stanley, de sa réception triomphale en Belgique. Des fêtes furent données en son honneur au château royal de Laeken, à la Bourse de Bruxelles ainsi qu’à Anvers.

Je l’avais devance en Belgique et je fus attaché à sa personne, ainsi que le commandant Reyntiens, à cette époque officier d’ordonnance du Roi.

Il n’existe pas de raison de taire que Barthelot fut assassiné par un de ses hommes au camp de l’Aruwiini, et qu’un autre des compagnons de Stanley fit acheter une fillette pour la livrer à des anthropophages afin de prendre dans son carnet les détails de ces scènes horribles d’extrême sauvagerie.

La série des incidents soulevés par le passage de cette mémorable expédition se termina à Léopoldville sur une noté comique : Stanley avait quitté le Pool depuis quatre à cinq mois, quand un beau matin je vis arriver M. Bellington, tenant à la main un journal anglais. 11 paraissait en proie à une surexcitation extrême qui contrastait avec sa placidité habituelle; hors d’état de parler, il me tendit son journal. Stanley s’était vengé à sa façon de la mauvaise volonté qu’il avait rencontrée chez les missionnaires : le journal rapportait, d’après une lettre reçue du Stanley-Pool, que le grand explorateur n’avait pu obtenir le Henry Reed parce qu’il était destiné au voyage de noces d’un missionnaire qui était sur le point d’être rejoint par sa fiancée « dont il n’avait jamais vu que le portrait ».

Le danger arabe. — Avec le retour de Stanley, la question arabe entrait dans une phase nouvelle. Nous avons vu que la position des Stanley-Falls avait dû être évacuée par nous dans les circonstances que j’ai rappelées. L’Etat n’était pas en situation encore de tenir tête aux esclavagistes et il parut sage de recourir à une politique de temporisation et de traiter avec l’ennemi en attendant que nous fussions à même de le réduire à l’impuissance.

Stanley avait donc été chargé par le Roi d’entrer en rapport avec Tippo-Tip qu’il devait rencontrer à son pas-

sage à Zanzibar et de réaliser avec son concours la réoccupation pacifique des Stanley-Falls.

Il lui ofl'rit les fonctions de gouverneur, ou vali,

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