ALIBU-BEN-SALIM, ARABE ESCLAVAGISTE
que Tippo-Tip devait exercer avec' l’assistance d’un résident européen. Les Arabes pourraient continuer le commerce licite dans le Manyema, mais leurs opérations ne devaient dépasser ni l’Aruwimi ni le Lomami. Tippo-
Tip accepta de traiter sur ces bases et s’engagea à faire respecter le pacte par les Arabes. 11 accompagna Stanley qui devait le conduire aux Falls. Tippo-Tip, qui avait déjà prêté assistance à Stanley lors de sa première traversée de l’Afrique, avait promis de lui faciliter sa nouvelle expédition. Par la suite, ils se plaignirent réciproquement de leurs rapports, mais ces dissentiments n’eurent qu’une portée secondaire et momentanée.
Pendant que Tippo-Tip était de passage à Léopoldville, j’eus l’occasion de m’entretenir assez longuement avec cet homme auquel obéissaient des milliers de bandits, parmi les plus sanguinaires qui apparurent jamais à la surface du globe. Certains voyageurs ont dit du bien de Tippo-Tip et ont exalté son intelligence. Il est possible qu’il n’en fut pas tout à fait dénué, si l’on veut qualifier d’intelligence ce qui n’était que de l’esprit de ruse et de calcul poussé à un très haut degré, mais les traits dominants de sa personnalité étaient la brutalité, la cupidité et l’ignorance.
Tippo-Tip, s’il discerna le danger que constituait pour ses entreprises notre établissement au Congo, ne comprit jamais, malgré un contact prolongé avec les Européens, le rôle qu’ils avaient assumé en Afrique et les tendances auxquelles ils obéissaient. Un seul fait montrera bien sa mentalité. Il était un jour assis à mes côtés sous ma véranda, quand vint à passer un Zanzibarite au service de l’Etat. Je le hélai en swahili, en l’appelant homme libre, ainsi que nous avions l’habitude de le faire. Les Zanzibarites au service du blanc se qualifiaient ainsi entre eux et avaient fini par être désignés sous ce nom par les blancs et les indigènes. Tippo-Tip aussitôt me fit observer que cet homme était le fils d’un de scs anciens esclaves qui n’avait jamais payé une dette contractée envers lui et que par conséquent il était, lui aussi, demeuré esclave. Comme j’ajoutais que je n’étais pas satisfait de cet homme, qui s’était tout dernière-
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mont encore rendu coupable de vol, Tippo-Tip me proposa de le lui livrer, qu’il lui ferait couper immédiatement les deux mains! Après cette conversation, qui m’avait permis de le juger, je n’eus plus que de très fugitives entrevues avec lui.
On a suffisamment parlé des crimes perpétrés par les Arabes, et il serait superflu d’y revenir ici. Mais l’origine de ces Arabes et leur organisation en dehors de leurs expéditions, sont moins connues et il ne sera peut-être pas sans intérêt d’exposer sur quelles bases reposait leur domination dans le haut Congo.
Les Arabes, c’est-à-dire ceux auxquels on donnait généralement cette appellation au Congo, étaient en grande majorité originaires de Zanzibar ou des iles voisines. La plupart étaient des métis. Quelques-uns, d’origine assez obscure, devaient leur fortune à leur esprit d’entreprise et à leur bravoure personnelle; d’autres étaient les descendants de ceux qui exploitaient déjà antérieurement le bois d’ébène et l’ivoire et avaient acquis des noms aussi tristement célèbres que ceux de Tippo-Tip, Sefu, Rasbid, Munie- Mohara.
Beaucoup de ces gens, partis de rien, avaient trouvé à Zanzibar des banquiers peu scrupuleux, qui n’avaient pas hésité à leur prêter — Dieu sait à quel taux d’intérêt — l’argent nécessaire pour organiser et équiper les bordes sanguinaires dont les exploits ont été rapportés par Livingstone, Stanley, Wissmann et, depuis, par de nombreux officiers de l’État du Congo qui ont pu les observer de plus près que ces brillants explorateurs, parce qu’ils ont vécu pendant plusieurs années dans le contact de ces bandits.
Certains points de la vaste région (qui s’étend de la côte orientale aux rives des grands lacs étaient occupés à demeure par les Arabes avec de nombreuxesclaves provenant des razzias effectuées dans le passé. Ces postes, qui faisaient
parfois sentir leur influence à une assez grande distance, étaient échelonnés le long des routes qui conduisaient aux lacs et avaient pour but principal d’en assurer la sécurité.
L’itinéraire habituel des bandes du Congo passait par Tabora, Udjiji et M’Tova ; de ce dernier point, il continuait vers Kasongo et Nyangwe où il bifurquait, un tronçon allant vers les Stanley-Falls, en suivant le bas Lualaba, et l’autre vers le Lomami et les régions au delà ainsi que vers le sud, du côté du Katanga; celui-ci suivait le haut Lualaba.
Pour se porter à de si grandes distances, il fallait que les Arabes possédassent un esprit d’entreprise très développé et que le mobile qui les animait leur tint bien à cœur. Sur ce qu’était leur mobile dominant, les opinions ont différé.
D’après les uns, ils n’auraient eu d’autre objet que la conquête, pour le compte de l’Islam, de régions nouvelles peuplées d’infidèles. Mais cette opinion ne résiste pas à l’examen et elle a été contredite par tous ceux qui furent le mieux en situation de juger les Arabes.
Nous avons vu qu’ils étaient débiteurs de certains banquiers de Zanzibar. Ceux-ci, pour se couvrir de leurs avances, passaient des contrats qui leur assuraient en remboursement l’ivoire et les esclaves que les bandes dirigeaient de l’intérieur vers la côte. En fait d’approvisionnements les caravanes emportaient surtout de la poudre et des fusils, peu ou point d’autres articles, si ce n’est l’indispensable pour pourvoir à leur entretien pendant la traversée de la région côtière. 11 en résulte que ces trafiquants partaient avec l’idée préconçue de vivre exclusivement sur le pays dans les régions éloignées, et l’on sait ce (pie cela veut dire. Quant à la nature du travail projeté par des gens qui n’emportaient que des munitions de guerre, elle apparaît à suffisance.
S’il s’était agi d’une conquête de l’Islam, ils se seraient entendus entre eux pour exercer une action concordante au nom du Prophète, et l’on a vu à la même époque dans tout le Soudan, du Nil au Sénégal, de quel élan les musulmans d’Afrique sont capables quand ils sont unis par la foi religieuse. Or à aucun moment, l’on ne constata parmi les Arabes du Congo cette entente et cette communauté d’intérêts qui distinguent les vrais disciples du Prophète et qui font d’eux des ennemis si redoutables de notre civilisation.
Les prescriptions du Coran étaient absolument étrangères à leurs agissements. Nulle part, ils ne s’occupaient de prosélytisme. Ce qu’ils retenaient du Coran, c’étaient les excuses qu’il fournissait à leur conduite et ils ne considéraient les indigènes du centre de l’Afrique que comme des infidèles pouvant servir tout au plus de bétail humain. Faut-il rappeler les horreurs constatées par les fonctionnaires qui ont visité les camps arabes et y ont découvert qu’on s’y livrait au cannibalisme le plus effréné? Ce n’est pas Allah qui enseignait pareil traitement du prochain, encore qu’il recommandât l’extermination, par tous les moyens, des infidèles!
Il ne peut rester aucun doute, — toute préoccupation de croyances écartée, — sur le mobile que poursuivaient les Arabes dans l’Afrique centrale : réduire les populations en esclavage; enlever tout ce que leurs malheureuses victimes possédaient de richesses. C’était là l’unique ligne de conduite, l’unique préoccupation des bandes dévastatrices qui, sous les ordres de gens entreprenants d’origines diverses, mettaient des régions entières à feu et à sang.
Ceci dit, examinons sur quoi se fondait l’ascendant qu’ils exerçaient sur les aborigènes du bassin du Congo, de quelles forces ils disposaient et quelles étaient les limites des territoires soumis à leur autorité.
Leur pénétration dans la région qui s’étend de la rive
occidentale du lac Tanganika au Lualaba remonte à une époque qu’il est difficile de déterminer exactement, mais qui est relativement récente. En 1877, Stanley constata leur présence à Nyangw e. Ils prétendaient qu’au delà vivaient des tribus guerrières, très puissantes, et prédisaient au voyageur qu’il succomberait sous leurs coups, s’il osait s’aventurer parmi elles. Leurs dires reposaient évidemment sur la crainte que leur inspiraient ces indigènes chez lesquels ils s’étaient heurtés à une résistance très énergique.
Six ans plus tard, en 1883, les Arabes étaient aux Stanley-Falls où Stanley les trouva lorsqu’il y fonda notre station ; dès cette époque, il constata même leur présence en aval de ce point. Dans son livre : Cinq Années au Congo, Stanley note qu’un peu en amont de l’Aruwimi, les villages riverains avaient été détruits, les indigènes vivaient dans les bois et fuyaient à l’approche de l’étranger. Dès lors, pour lui qui avait eu tant d’occasions de les voir à l’œuvre, le fait n’était pas douteux, les bandes arabes avaient passé par là. Le pays que Stanley avait traversé plusieurs années auparavant, peuplé et florissant, était désert et semé de ruines; les indigènes qui n’avaient pu fuir, avaient été massacrés ou réduits en captivité.
C’est le spectacle de la condition des indigènes soumis, vivant heureux sous leur domination patriarcale dans les grands centres de Kasongo, Nyangwe, Udjiji, etc., qui valut aux Arabes une fausse réputation d’humanité. Les musulmans d’Afrique s’établissaient dans de grands camps fortifiés qui servaient de base à leurs opérations, ils avaient compris la nécessité de posséder certains points d’appui où ils pourraient trouver un refuge en cas de revers. Les populations voisines de ces camps ne connaissaient les Arabes que sous leur aspect séduisant. Par de bons procédés, ils gagnaient leur sympathie et réussissaient ainsi à
les associer à la résistance qu’ils pouvaient se trouver amenés à opposer aux tentatives de représailles de leurs victimes et, par la suite, aux Européens. Ils se montraient également bienveillants envers les indigènes établis le long des rivières barrées de rapides, où ils n’auraient pu s’aventurer en toute sécurité sans l’appui des populations riveraines.
Enfin, ils créaient de vastes cultures destinées à ravitailler leurs caravanes et y employaient une partie de ceux qu’ils avaient réduits en esclavage; ici encore, ils essayaient de s’attacher leurs victimes par de bons procédés et y réussissaient souvent.
Des voyageurs peu clairvoyants ont pu se méprendre sur le caractère des Arabes lorsqu’ils ne l’ont vu se manifester que dans ces quelques territoires privilégiés, dont la prospérité contrastait avantageusement avec l’aspect désolé des immenses régions parcourues par les bandes esclavagistes, mais le dévouement inspiré par les Arabes à la masse des indigènes est une pure légende dénuée de fondement.
L’Arabe, le vrai, celui qu’on appelait « le chef », si doux dans l’intimité du barzali, si séduisant, enveloppé dans sa belle chemise brodée et d’une immaculée blancheur, sans cesse prosterné sur sa natte de prière le visage tourné vers La Mecque, ami de l’Européen et son allié, quel que fût son nom, Tippo-Tip, Sefu, Racliid ou Sélim, était un chef de brigands, le plus cruel des bandits. Celui qui nous vantait son hospitalité oubliait trop volontiers les horreurs qu'il avait dû voir autour de la maison de son hôte, l’allée de piquets surmontés de crânes humains qui y menait, l’enceinte de tètes fraîchement coupées qui entourait le village, les cadavres que le fleuve charriait encore à plusieurs jours en aval, et, par delà le rideau de verdure des rives, les immenses régions que ces barbares jouisseurs
avaient mises à feu et à sang pour acquérir une richesse qui leur permettait d’offrir à leur hôte le café parfumé dans des tasses de vermeil. La vérité est que l’Arabe détruisait et ne créait pas. Le pillage, la dévastation étaient la loi fatale de son existence dans l’Afrique centrale. Pour nourrir ses bandes, pour subvenir aux lourdes charges de sa maison, il devait sans cesse organiser des expéditions, faire des rafles et des razzias, aller toujours plus avant, détruire des pays nouveaux.
l’appel du matin a léopoldville,