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CHAPITRE VI

LÉOFOLDVILLE

Organisation de Léopoldville. — Stanley parti de Léopoldville, .j’eus à m’occuper immédiatement de l’exécution du programme qui m’avait été tracé. Le Gouvernement désirait ménager une forte hase aux vastes entreprises qu’il préparait dans l’Est. Les Arabes constituaient un grave danger, mais la nécessité d’occuper les frontières n’était pas moins urgente. Il fallait pour semblable action disposer d’une base solide à Léopoldville, de moyens de transport fluviaux importants et, une fois cette préparation obtenue, aller de l’avant avec décision et rapidité. Ce fut une œuvre considérable qui se réalisa de 1889 à 1894. L’bistoire de la colonisation africaine n’en a pas enregistré de plus vaste ni de plus liardie, menée à bien dans une période aussi courte : campagne arabe, conquête de l’Ubangi, des sultanats de l’Uele, de la région du Nil jusqu’au cœur du Wadaï, concurremment avec la conquête du Katanga et du Lunda.

A Léopoldville, je trouvai comme adjoints MM. le baron de Stein d’Altenstein, actuellement commandant le 4° régiment de lanciers, le baron de Reichlen-Weldegg, de l’armée allemande, Cloetens, agent d’administration, les capitaines de bateau Sbagerstrom, Shonberg et Martin, trois vétérans de la flottille du haut Congo.

A ce personnel, il faut ajouter quelques artisans, mécaniciens et sous-officiers.

Bien que tous fussent très dévoués à leurs devoirs, j’avais été frappé, dès mon arrivée, de l’esprit d’indépendance de chacun vis-à-vis de l’autorité. Demandait-on à un capitaine de réunir le bois nécessaire en vue du départ prochain du vapeur qu'il commandait, il répondait du ton le plus naturel du monde : « Le bois, je ne m’en suis jamais occupé et je ne sais où m’en procurer. »

Un mécanicien auquel je fis observer que la machine du vapeur dont il avait la charge, n’était pas bien réglée, me répliqua que je n’y connaissais rien. Une autre fois, et ceci était plus grave, un sous-officier ayant reçu une observation bien méritée, me répliqua que je me posais en personnage bien important, mais qu’il disposait d’influences en Europe, et que, si je l’y renvoyais, il me « ferait arranger mon affaire ». Il prit la première caravane qui se présenta pour le bas Congo. Je dois à la vérité de déclarer qu’il m’écrivit de Borna une lettre d’excuses sincères pour l’attitude qu’il s’était permise envers moi. Cette décision, qui me fut imposée par la nécessité de réprimer l’esprit d’insubordination qui prévalait à Léopoldville, motiva la rédaction de la circulaire défendant le renvoi des agents à Borna, sans l’autorisation préalable de l’autorité supérieure. En présence de mon attitude décidée, toute opposition disparut définitivement. Une autre circonstance était cause de bien des déboires : l’heure du début du travail n’était pas la même pour tous; elle dépendait des dispositions personnelles de chacun.

Bientôt, l’ordre fut établi en toutes choses, le fonctionnement des services fut arrêté d’après des bases uniformes et tout le monde ne tarda pas à en reconnaître les avantages.

Je dus également porter mon attention sur les popula-

lions indigènes qui demandaient à être rassurées, car elles n’étaient pas encore revenues de la frayeur que leur avait causée le passage de l’expédition Stanley. Je dépêchai le baron de Reichlen pour visiter les villages de l’inkissi, se rendre compte de l’étendue du mal qui leur avait été fait, et annoncer partout que l’on ne devait avoir aucune crainte de voir reparaître les hommes de Boula-Matari. Certains des hommes de l’expédition avaient, certes, commis des excès, mais mon adjoint ne releva à leur charge que des actes de rapine de tous genres. C’était déjà fort regrettable. L’épouvante avait été telle que les populations avaient fui au loin et cette circonstance explique peut-être que des abus plus graves ne furent pas à déplorer. Après une quinzaine de jours de voyage, le baron de Reichlen me revint satisfait des résultats de sa tournée; il rapportait l’assurance que les indigènes réintégraient leurs villages et que le calme et la confiance reprenaient le dessus. Malheureusement cet officier, ainsi que le baron de Stein, durent bientôt regagner la côte pour cause de maladie. Je perdis en eux des collaborateurs dévoués, soucieux des intérêts qui leur étaient confiés. Je les ai vus, alors qu’ils étaient fort souffrants déjà, vouloir à tout prix me seconder et accomplir des missions qui étaient au-dessus de leurs forces. Le baron von Reichlen mourut en mer, en rade de Ténériffe.

Wabundu et Bateka. — Les indigènes des environs immédiats de la station me donnèrent pas mal de souci au début. Mon arrivée à Léopoldville n’avait évidemment pas réglé la question de la subsistance du personnel et encore bien moins l’apparition de Stanley avec tout son monde. J’avais réuni les chefs Wabundu, les seuls qui cultivassent la terre, et je leur avais représenté que je ne pouvais laisser mourir mon personnel d’inanition. Ils me firent mille pro-

messes, dont ils tinrent une partie pendant huit jours, pour retomber ensuite dans leur indifférence. Je les convoquai à nouveau et dus leur dire que s’ils persistaient à méconnaître leurs promesses, je me verrais obligé de faire occuper un de leurs champs pour nourrir mon monde. Encore

BATEKE.

une fois, l’effet fut très temporaire. Aussi, sans autre avertissement, je passai aux actes et je me procurai la nourriture nécessaire à mes hommes sans passer par leur intermédiaire. Les indigènes ne cherchèrent pas à s’opposer à cette mesure, mais leurs chefs demandèrent à être entendus.

L’entrevue fut décisive et, de ce moment, nous ne connûmes plus les angoisses de la faim. Quand je fus convaincu des bonnes dispositions des indigènes et que je les vis décidés à tenir leurs promesses, je les convoquai à mon tour, et je leur demandai à combien ils estimaient les prélèvements que nous avions effectués sur leurs champs. A leur grande stupéfaction, car ils n’escomptaient aucune indemnité, je leur remis le double de leurs évaluations.

J’ajouterai que dès lors je n’eus plus avec mes voisins immédiats, aucune difficulté, quelque minime qu’elle fût. Ces Wabundu occupaient l’intérieur des terres à la hauteur du Stanley-Pool et la partie du district vers l’Inltissi, tandis que les rives du Stanley-Pool étaient habitées par les Bateke originaires de la rive droite. Ceux-ci avaient refoulé devant eux les Wabundu, ils ne possédaient aucune culture et vivaient des relations commerciales qu’ils entretenaient avec leurs congénères de la rive française, et aussi avec les Bayanzi de Tshumbiri, de Bolobo et d’au delà. Il m’arriva fréquemment de recevoir à Léopoldville la visite de l’un ou de l’autre de mes anciens amis de Bolobo.

La présence des Bateke avait été représentée comme la cause de la famine qui menaçait avec tant de persistance la station de Léopoldville. Déjà à Borna, j’avais été invité à examiner la possibilité d’obliger ces soi-disant affameurs à repasser le tleuve et à réintégrer leurs anciennes pénates.

J’y avais souvent songé depuis mon arrivée à destination, mais je considérais la chose comme inopportune, peu nécessaire, et surtout profondément impolitique. Je ne m’en occupai donc plus. Je fus bientôt mis en demeure de me prononcer formellement sur le plan qui m’avait été soumis et de passera son exécution si j’estimais devoir le faire. Je formulai un avis défavorable et je reçus, quelques mois après, un satisfecit du Gouvernement central pour ma manière

d’envisager cette question. Je n’eus, par la suite, aucune difficulté avec les Bateke. Ils vivaient en bonne intelligence avec nos gens, et pourvu qu’ils ne fussent tenus d’aucune obligation onéreuse vis-à-vis de nous, ils ne demandaient qu’à se livrer paisiblement à leur commerce. Ils n’étaient cependant pas gens faciles, ni commodes, et sur la rive française on en savait quelque chose, mais isolés chez nous, naturellement peu soutenus par les premiers occupants, il eût été dangereux pour eux de s’exposer à un conflit. C’était donc le calme absolu du coté des indigènes, et cela me changeait singulièrement des Bayanzi. Cette circonstance me permit de me consacrer davantage à mes autres devoirs, principalement au développement des installations de la station et au service du' portage.

Le Port. Installation du plan incliné ou slip. — Pour l’instant, la station possédait les bâtiments strictement nécessaires. Nous disposions de peu de bras, et il fallait se borner à la restauration et à l’entretien de ce qui existait, sauf à le développer progressivement. Le port demandait une attention particulière et immédiate. S’il était possible de mettre à sec de petites embarcations, telles que Y En Avant et VA. I. A. (le Royal n’était plus qu’une épave à la rive), il fallait des moyens un peu plus perfectionnés pour un vapeur du tonnage du Stanley, dont la masse représentait un poids relativement considérable. On avait d’abord songé à se servir d’une cale sèche pour y introduire le vapeur quand les eaux auraient atteint le niveau convenable. Mais comment vider cette cale sèche et épuiser l’eau qui traversait la digue de fermeture? Et puis, j’avais par-dessus tout la crainte d’emprisonner pour longtemps le vapeur.

Bref, je penchai pour l’installation d’un plan incliné. Je retirai les [décès de bois superbes installées dans la cale

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