LE STEAMER « STANLEY )) SUR LE SLIP
sèche projetée, et la construction d’un slip en fut activée d’autant. Ces pièces de bois d’une venue, avaient été coupées à la rive française avec l’autorisation des autorités, et ramenées à Léopoldville au prix d’efforts considérables.
Mon projet de slip n’était pas populaire parmi les marins. Le capitaine Martini surtout déclina sa responsabilité, que je ne lui demandais pas à engager, et émit l’avis que la traction que je ferais opérer sur le cadre portant le vapeur, en ébranlerait tellement là masse qu’il se disloquerait! Je lui demandai pourquoi cet accident ne se produisait pas quand il le conduisait sur un banc de sable, alors que le choc qui en résultait causait un ébranlement bien plus considérable que celui que je provoquerais en exerçant une traction régulière sur le support du steamer. L’expérience seule pouvait mettre lin aux discussions. J’ajouterai tout de suite quelle fut concluante, non pas qu’il fut aisé de hisser le bâtiment sur le plan incliné, car nous ne disposions que d’un seul cabestan, celui du vapeur lui-même et il était destiné à lever une ancre de 75 kilos. A force de multiplier les brins des moufiles, nous développâmes une force suffisante, mais à chaque rupture des cordages, il fallait une heure pour rétablir l’installation. Je m’aperçus, au cours de ces laborieuses opérations, que les craintes qu’avaient exprimées les marins étaient sincères, car pas un ne me prêta son concours. Je lis semblant de ne point m’en apercevoir. Je dois cependant une mention spéciale au brave Shagerstrôm, car s’il ne m’aida pas, c’est qu’il était souffrant de la fièvre et, tout en s’excusant de ne pouvoir travailler, il manifesta l’intention de m’assister quand même de ses avis.
Après ce premier succès, chacun des marins aurait voulu conduire une de ces opérations de mise à sec d’un vapeur, et pour un peu, on m’aurait interdit d’intervenir. C’est
l’éternelle histoire de toute initiative en lutte avec la routine et l’apathie.
J’avais d’ailleurs été fort soutenu dans mon projet par mes deux charpentiers de navire. Ces artisans, qui avaient été envoyés au Congo en prévision du montage de la Ville de Bruxelles, arrivèrent à point pour donner aux installations du port un plus grand développement. 11 fallut construire à la rive quelques magasins nouveaux, un atelier rudimentaire, enfin, se préparer à exécuter prochainement d’autres travaux de montage plus importants que tout ce qui s’était fait jusqu’alors à Léopoldville. La difficulté était grande surtout à cause du manque d’outillage.
En même temps que ces constructions, les travaux de la terre étaient vigoureusement poussés : des champs de manioc étaient établis autour de la station, un vaste potager, qui donna grande satisfaction, fournit bientôt d’abondants légumes tant indigènes que provenant de graines importées d’Europe.
Les indigènes sont initiés aux travaux divers. — Les Bangala commençaient à connaître le chemin de Léopoldville où ils venaient servir en qualité de travailleurs du port, de marins ou de pilotes. Ils avaient une grande prédilection pour ces métiers. Bientôt, au passage chez les Bangala, nos capitaines eurent la plus grande peine à protéger le pont de leur navire contre l’envahissement de tous ceux qui voulaient aller travailler à Léopoldville. Le recrutement de la main-d’œuvre était donc aisé, et il faut reconnaître que ces Bangala formèrent des travailleurs d’élite, ayant l’intelligence de leur métier.
J’en installai comme scieurs de long, dans une forêt des environs et ils faisaient merveille. Ils • travaillaient à la tâche. Je les formai d’abord à Léopoldville même, puis, quand ils eurent acquis une certaine habileté,
je les encourageai et leur proposai de me montrer leur savoir-faire pendant une semaine, en leur promettant un certain nombre de mikatos par planche qu’ils scieraient. Il y avait quatre équipes qui mirent un entrain admirable à se surpasser. A la fin de la semaine, ils reçurent la récompense promise et vaillamment conquise. Puis je leur exposai que dorénavant, il serait plus commode d’installer des ateliers dans la forêt même, au lieu de transporter les lourds troncs d’arbres au loin, et que je considérerais comme leur tâche hebdomadaire le nombre de planches qu’ils venaient de me scier à Léopoldville. Ils comprirent tout de suite mon stratagème, mais je les consolai en n’exigeant que les deux tiers de la tâche exceptionnelle accomplie par eux en une semaine. Et c’est ainsi que l’on vit bientôt une longue file d’hommes se diriger chaque samedi vers Léopoldville, y apportant les planches qu’ils étaient allés prendre aux ateliers établis dans la forêt. Certains critiquèrent le peu de surveillance exercée sur les scieurs. Peu m’importait qu’ils s’accordassent quelques loisirs, pourvu qu’ils me fissent le nombre de planches prescrites ! Il leur était fait de fréquentes visites et jamais je ne reçus la moindre plainte de la part des indigènes à proximité desquels cos travailleurs étaient installés. Ils se montraient, au contraire, très absorbés par leur métier et vivaient en très bonne intelligence avec leurs voisins. Je soupçonnai que, parfois, ils payaient en planches quelquesunes des faveurs dont ils étaient l’objet de la part de leurs amis. Ne valait-il pas mieux fermer les yeux sur une petite irrégularité de l’espèce qui ne produisait que des effets bienfaisants? Ces artisans prenaient leur métier à cœur, et c’était réellement touchant de voir ces sauvages Bangala, battre la ligne et tracer les traits sur les tranches du tronc d’arbre à débiter, en s’aidant du fil à plomb. Au poste, c’étaient encore eux qui cou-
paient les planches à la grandeur voulue et qui en rabotaient les faces.
D’autres exemples encore peuvent être cités en faveur de ces noirs. Ne fournissaient-ils pas, à bord des steamers, le dur labeur nécessité par la coupe journalière du bois de chauffage, corvée d’autant plus pénible qu’elle s’accomplissait de nuit? Le vapeur quitte généralement son mouillage le matin, à 6 heures, navigue jusqu’à 4 ou 5 heures de relevée et s’arrête à l’endroit où l’on espère renouveler avec le moins de difficultés la provision de bois pour le lendemain. L’installation des postes de bois, aujourd’hui généralisée, n’existait aux débuts qu’exceptionnellement.
Ces Bangala excellaient dans le métier de pilote, de chauffeur et d’aide-mécanicien. A Léopold vil le, ils s’adonnaient à tous les travaux sur les chantiers de montage et de réparation des vapeurs, mais dès qu’on leur proposait d’autres métiers, hormis celui de soldat, ils s’y refusaient obstinément. Ils avaient fait choix d’une spécialité et rien n’aurait pu les décider à en exercer une autre. Le travail de la terre leur répugnait particulièrement.
Dès qu’il s’agissait de travailleurs ordinaires, l’offre tombait immédiatement bien en dessous de la demande. Cette situation n’a pas changé et l’augmentation des salaires n’a pas eu pour effet jusqu’ici de tirer les indigènes de leur indolence.
Quand on veut acquérir les produits possédés par les indigènes, un phénomène semblable se produit : les exigences deviennent très rapidement extravagantes, au point d’arrêter toute transaction. Il y a là un problème économique sérieux et qui s’est présenté ailleurs. Ne voit-on pas à la côte orientale d’Afrique, la main-d’œuvre étrangère se généraliser, quoique en apparence elle soit bien plus chère? Là aussi, l’autochtone se montre exigeant et son
rendement en travail est minime. Gomment résoudre ce grave problème? Il faudrait réglementer, mais alors, on crierait à l’oppression. Et cependant une sage réglementation servirait les indigènes tout d’abord, et elle éviterait les crises, en attendant que le temps ait modifié l’état primitif actuel du marché de ces régions, et que des notions économiques plus justes aient pénétré dans l’esprit des populations.
Quant à l’habileté des indigènes au travail et à leur endurance, elles sont remarquables dès qu’ils sont attelés à une besogne acceptée par eux, ou qu’ils ont oublié les résistances qu’ils apportent au début d’un travail entrepris contre leur gré. Mais tous ne méritent pas ces éloges, et peu les méritent quand il s’agit de travaux de culture.
L’on peut affirmer que si les indigènes étaient aussi faciles à mettre au travail que certains le prétendent, le développement économique du Congo ne tarderait pas à prendre un essor surprenant. Le soleil, l’eau et la terre y sont plus généreux que partout ailleurs. C’est la paresse de l’homme qui est à vaincre. Et quand je dis paresse, est-ce bien l’expression exacte? Les indigènes, à notre arrivée dans le haut Congo, étaient actifs, vigoureux et vaillants. Cette affirmation peut surprendre, mais encore une fois, il faut s’expliquer, examiner en quoi consistait toute cette ardeur. Ils allaient et venaient bruyamment par terre et par eau, mais pour entreprendre quelque mauvais exploit. Leur activité était surtout mauvaise, car ils l’employaient à porter la guerre, à imposer la loi du plus fort, à se livrer aux sacrifices humains, aux rapts de tous genres, à l'anthropophagie, et toutes ces circonstances étaient prétextes à de vaines palabres, à des beuveries sans fin, accompagnées de danses et de manifestations variées où s’étalaient sans retenue les passions les plus brutales.
On ne peut s’imaginer le mouvement que produisait cet état de choses dans les fortes agglomérations. Tout le temps des indigènes en était absorbé. Les cultures, la pêche et l’élevage se bornaient à ce qui était strictement nécessaire. En cas de besoin, ils couraient les chances de la lutte pour enlever au voisin ce qui leur manquait pour vivre et le plus fort n’hésitait pas à chasser devant soi le voisin plus faible, quand la terre qu’il occupait s’épuisait.
Notre occupation en s’étendant, en embrassant successivement toutes les parties du territoire, mit fin à ces pratiques ; toute cette activité malsaine dut forcément disparaître, et, malheureusement, le travail régulier ne put la remplacer. L’indigène, en beaucoup de régions, tomba dans un état d’apathie profonde. Et cependant, aucun progrès ne peut être réalisé si l’indigène demeure oisif. Parmi les mesures législatives à édicter, celles qui sont de nature à inciter l’indigène au travail, à l’élever au-dessus de sa condition antérieure, qui n’était autre que celle de la brute, doivent rester au premier plan des préoccupations des dirigeants de l’œuvre congolaise. Il faut lui apprendre la loi du travail, un peu malgré lui, comme nous l’apprenons à nos enfants. On doit évidemment traiter les nègres avec patience, mais user de fermeté bienveillante à leur égard. On parle toujours des droits de l’homme, mais il faut cependant en exclure le droit à la paresse et à l’oisiveté, qui mène aux pires cataclysmes.
Bref, à Léopoldville, après la période des hésitations du début, le personnel des travaux donnait satisfaction, bien qu’il fût exclusivement indigène. Sur la route des caravanes encore, les indigènes réalisaient des prodiges, mais je n’oserais dire que ce travail fût absolument volontaire. Je crois fort que si l’on s’était borné au seul jeu de l’ofire et de la demande, on aurait dû attendre l’achèvement complet du chemin de fer avant d’entamer les grandes
explorations et les expéditions qui étaient terminées quand le rail atteignit le Stantey-Pool et qui eurent, à l’heure où elles furent entreprises, de si décisives conséquences pour le progrès de la civilisation et le développement de l’État.
Pour en revenir aux Bangala, disons encore qu’ils ne frayaient guère avec les autres serviteurs de la station. Leurs femmes étaient moins farouches et elles devaient être surveillées de près.
Les Bangala tentent d’instaurer leurs mœurs à Léopoldville. — Les travailleurs attachés à la station se groupaient par origine. Chaque groupe de cases portait le nom des occupants. Le village Bangala se distinguait des autres par ses apparences plus primitives. Ses habitants eurent même la prétention, un jour, de s’y comporter comme chez eux. J’appris, en effet, qu’un porteur indigène y avait été amarré. Je me refusai d’ahord à le croire, mais ayant fait appeler le capita bangala, il me le confirma sans le moindre embarras. Il m’expliqua que cet indigène ayant conclu un certain accord avec une des femmes, avait voulu ensuite se soustraire à une partie de ses engagements. L’homme que je me fis amener sur l’heure, et qui effectivement portait des entraves, assura au contraire qu’il s’était complètement conformé aux termes du marché conclu, mais qu’on voulait s’emparer de ce qui lui restait. De l’entôlement, quoi ! Cet incident fut l’occasion d’une palabre générale avec ces dames Bangala, à qui j’exposai mes vues sur la question qui venait de donner lieu à ce petit incident ; celui-ci n’eut pas autrement de suites fâcheuses.
Ces gens étaient contents de leur sort. Cependant, ils étaient assez indignés de ce que, lorsque j’allais en reconnaissance, je me passais de leurs services, et ils me demandaient si je ne les croyais pas aussi courageux que les Haoussa, les Zanzibarites ou les Cafres. Constamment, ils
me demandaient de mettre leur courage à l’épreuve. Je les calmais en répondant que je n’avais nulle intention de faire la guerre aux indigènes, et que, dans ces conditions, ils n’avaient aucun espoir de pouvoir se livrer aux exploits auxquels ils songeaient sans les formuler et que, en tout état de cause, je ne permettrais pas le vol ni la rapine ! Ils éclataient de rire et remettaient à plus tard de nouvelles tentatives du même genre. Jamais je ne risquai de les prendre avec moi, bien que je les eusse certes tenus en respect, et qu’ils n’eussent pu échapper à ma surveillance. Nos Bangala n’avaient aucune instruction militaire et ils n’avaient pas à se substituer aux soldats réguliers.
L’activité sur la route clés caravanes. — Les événements qui se préparaient et spécialement le succès des expéditions destinées à assurer la prise de possession du haut Congo, étaient intimement liés au développement des transports sur la route des caravanes. Léopoldville, sous ce rapport, n’avait pas à fournir l’effort le plus considérable. C’était spécialement Lukungu, dont dépendait également la rive nord du Congo, qui devait fournir le gros contingent de porteurs. Lukungu envoyait non seulement des porteurs pour prendre des charges à Matadi, mais encore fournissait une partie de ceux qui étaient nécessaires à les transporter vers Léopoldville. Après des tentatives diverses, quelques centres du district du Stanley-Pool fournirent un bon appoint de porteurs. Ils intervinrent surtout quand il fallut faire prendre à Lutete les lourds chariots portant les pièces de la Ville de Bruxelles. Progressivement, depuis l’année 1886 jusqu’à l’ouverture de la voie ferrée Matadi-Léopoldville, le nombre de porteurs monta jusqu’à assurer, vers la fin de la période, un mouvement annuel de cent mille charges. On ne saura jamais l’énergie qu’il a fallu aux otliciers qui se sont spécialement occupés
de ce labeur ingrat, pour accomplir cette tâche. Sans eux, les progrès dans le haut Congo eussent été irrémédiablement enrayés, surtout que le succès vint essentiellement de la façon foudroyante dont furent abordés tous les obstacles qui s’opposaient à l’établissement de notre influence. La barbarie fut surprise, s’étalant sans retenue et sans organisation sérieuse, avant d’avoir pu se rendre compte de l’adversaire qui se présentait en nous. Parmi les agents qui organisèrent le portage le long des Cataractes, il faut noter au premier rang les lieutenants Dannfelt, Georges Lemarinel, chevalier le Clément de Saint- Marcq, Franqui, Van Dorpe et Vereycken. Ces deux derniers officiers développèrent l’œuvre de leurs prédécesseurs jusqu’à des limites qu’on n’avait osé escompter. Ils le firent en ménageant le plus qu’ils le purent les forces des indigènes. Ceux-ci supportèrent héroïquement le dur labeur qui pesa sur eux, car, il n’y a pas à se le dissimuler, parmi toutes les corvées, celle du portage est la plus pénible pour les populations de l’Afrique centrale.
D’aucuns qualifient de barbares ceux qui y ont recours et leur jettent l’anathème. Mais, hélas, dans la plupart des régions de l’Afrique centrale, c’est le seul moyen de transport, et faute d’y recourir, on devrait renoncer à y développer la civilisation. Cette renonciation engendrerait des maux autrement grands que celui du portage. Il ne pourrait y avoir de pire cataclysme pour les Africains que de les soustraire actuellement à l’influence européenne, car il se développerait aussitôt parmi eux un état d’anarchie qui mènerait à l’extermination de la race.
Mais il est du devoir des puissances coloniales de développer les moyens de transport : chemins de fer, transports fluviaux, route pour automobiles et, là où c’est possible — mais on sait combien peu nombreuses sont les régions où on peut y recourir — les transports par animaux de bâts.