PORT ET STATION DE LÉOPOLD VILLE EN
nait à tout moment des inquiétudes, bien qu’elle n’entreprit jamais une offensive nette, ni sérieuse. Il importait néanmoins de se tenir sur ses gardes et surtout de ne pas compromettre la situation en s’exposant inutilement dans les villages indigènes. Ce fut d’ailleurs une précaution qu’il fallut observer partout au début de l’occupation. C’est progressivement que nous dûmes nous concilier les populations, toute hostilité enlevant pour longtemps leur confiance et arrêtant d’autant nos progrès. De leur côté,
les indigènes — les chefs surtout — s’entouraient de mille précautions quand ils venaient dans la station. En somme, il fallait du tact et de la prudence pour ne pas en venir aux mains.
Une préoccupation permanente et obsédante venait de la difficulté d’assurer la subsistance du personnel blanc et noir de Léopoldville. L’on ne pouvait évidemment pas compter pour l’entretien des noirs sur les ravitaillements d’Europe. La route des caravanes, telle qu’elle s’organisait, ne pouvait pas suffire aux transports des choses indispensables. Quatre-vingts Zanzibarites constituaient l’appoint le plus sérieux au service des transports. Et quel métier que le leur! Mais il fallait se résigner à exiger d’eux cet effort surhumain ou renoncer à l’œuvre. Chacun, blanc et noir, prenait sa part de souffrances dans l’âpre combat qui devait nous ouvrir l’accès de l’Afrique centrale.
Nous l’avons déjà dit, Manyanga envoyait de temps à autre quelques chèvres et aussi des poules. Mais elles arrivaient à Léopoldville dans un état de maigreur extrême. Que de repas où figuraient sur la table commune, une épaule de chèvre, quelques patates douces et une seule tranche de chickwangue par convive! Combien nous eussions été heureux d’en recevoir une seconde! Ni thé, ni café; les huit derniers morceaux de sucre furent tirés au sort entre douze convives! Ces détails feront sourire les esprits forts, mais où étaient-ils à l’heure du péril et de la lièvre (
Après quelque temps de ce régime, nous étions anémiés au point d’avoir le corps couvert d’ulcères. Tous nous souffrions à cette époque de ce mal terrible et affreux.
Stanley organisait son voyage vers le haut Congo : ses trois vapeurs étaient prêts. 11 n’attendait plus pour fixer le jour de son départ que quelques marchandises et outils indispensables au ravitaillement des stations existantes et
de celles qu’il comptait fonder. Malheureusement, je ne devais pas être du voyage. J’étais tombé malade et bien que je revendiquasse l’honneur d’affronter les fatigues du voyage, Stanley me conseilla de rester provisoirement à Léopoldville aux soins du médecin.