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PONT SUSPENDU INDIGÈNE SUR LA RIVIÈRE LUKUNGA

L’histoire dira si sous ces rapports, l’Etat indépendant du Congo a failli à sa tâche. En attendant, il poursuivait son programme sans s’inquiéter des clameurs indignées qui ne trouvaient pas toujours leur excuse dans un sentimentalisme mal placé.

Les débuts des entreprises commerciales belges dans le haut Congo. — Le 27 décembre 1886 fut créée à Bruxelles par MM. Thys, Urban et De Roubaix, la Compagnie du Congo pour le commerce et l’industrie. Elle décida tout d’abord d’entreprendre l’exploration commerciale du haut Congo et l’étude du chemin de fer destiné à contourner les Cataractes pour atteindre Léopoldville.

Mais quelles résistances ne fallut-il pas vaincre pour réunir le modeste capital de 1,200,000 francs! Les officiers partant pour le Congo étaient sollicités de souscrire, non seulement dans le but de stimuler la confiance du public, mais aussi, et cela paraîtra assez invraisemblable aujourd’hui, pour contribuer de leurs faibles apports à la formation du capital !

Déjà le 28 juin de la même année, s’était constitué, sous la dénomination de Sanford Exploring Expédition, un organisme destiné plus spécialement à établir à Kinshassa une base d’opérations commerciales vers le haut Congo. Un petit vapeur, le Sanford, fut mis à flot par cette société, mais sa carrière ne fut ni longue ni brillante. La société fonda des établissements commerciaux à l’Équateur et à Luebo; les stations que l’État possédait en ces endroits furent mises à sa disposition, l’État ayant renoncé momentanément à les occuper lui-même. Cette société devait être reprise par la Société anonyme belge du Haut-Congo, et ce changement fut le point de départ d’une extension rapide des opérations de cette dernière.

Alexandre Delcommune fut chargé de l’exploration

commerciale et j’eus, à cette occasion, la grande satisfaction de passer quelques mois à Léopoldville en compagnie de cet Africain distingué. La société mit à sa disposition un vapeur de 25 tonnes baptisé du nom de Roi des Belges, qui fut monté sur les chantiers de Léopoldville. Je devais bientôt recevoir d’autres visiteurs désireux de pénétrer les mystères du Congo. Le commandant ïlivs, en mission d’études, arriva à Léopoldville au mois d’octobre 1887.

Le steamer Stanley venait précisément d’être remis en état après la dure navigation nécessitée par le transport et le ravitaillement de l’expédition Stanley. Le vapeur s’était rendu deux fois de suite dans l’Aruwimi, bien qu’avant ces voyages, il fût un peu fatigué dans ses machines. Enfin, le 15 novembre 1887, il était prêt à reprendre le service. Il fut décidé qu’il conduirait le commandant Thys aux Bangala d’abord, puis sans toucher à Léopoldville, à Lusambo, point extrême de la navigation dans le Sankuru. Je pris moi-même [tassage à bord, avec mon hôte, mais je ne l’accompagnai que jusqu’à Kwamouth où j’avais une mission à accomplir auprès du Père Augouard, qui, bien qu’appartenant aux missions françaises, avait fondé un établissement à l’emboucliure du Kasaï. Je pris donc congé de mes compagnons de voyage à Kwamouth.

Le capitaine Thys revint enchanté de son long voyage fluvial. 11 descendit à Borna pour rentrer en Europe où sa présence était ardemment réclamée, non sans avoir relevé le cours du Kasaï dans toute sa partie navigable.

A la même époque, nous reçûmes à Léopoldville la visite de M. Dupont, l’éminent géologue, directeur du Musée royal d’histoire naturelle. Ce savant a fait lui-même la narration de son voyage. Je dirai seulement que M. Dupont fut au Congo, un modèle pour tous sous le rapport de l’activité et de l’endurance. Il donna aussi un bel exemple

de patriotisme et d'abnégation, alors que ses travaux lui avaient déjà acquis une renommée européenne, en consacrant sans compter son temps et les ressources de sa vaste intelligence à l’exploration scientifique du domaine africain que la prévoyance du Roi ouvrait aux entreprises belges. A Léopoldville, il montra une activité jamais lassée. Il visita les rives du Stanley-Pool, tant la rive de l’État que la rive française et poussa son exploration jusqu’à 'l'embouchure du Kasaï. Ne pouvant tout voir par lui-même, il me pria, avant son départ de Léopoldville, d’aller examiner certains dépôts rocheux près de la pointe de Gandu. Il s’agissait d’y rechercher des empreintes de fossiles, mais mes efforts pour en découvrir furent vains.

Je pris grand intérêt à entendre exposer par M. Dupont ses théories sur la formation géologique du bassin du Congo, ainsi que son opinion sur la fertilité du sol et sur ses ressources forestières. Mais nos entretiens roulaient surtout sur la mentalité spéciale du noir. Ce sujet avait le don d’intéresser M. Dupont, qui, depuis qu’il était au Congo, avait vu les Haoussas, les Zanzibarites, les Cafres, les indigènes du bas Congo, et se trouvait à présent en contact avec les intéressants Bangala. A Léopoldville, il entreprit plusieurs expéditions en pirogue manœuvrée par des Bangala; son boy était un Cafre et son porteoutils un Haoussa. Il était , arrivé en Afrique avec des idées très arrêtées sur la façon dont il convient de traiter les noirs. Il m’avoua très franchement qu’avant son départ d’Europe, il avait été fort influencé par les déclarations de certains* rhéteurs, et converti à une philanthropie théorique, qu’il était absolument décidé à pratiquer. Maintenant qu’il touchait du doigt les défauts du noir, qu’il entrevoyait l’absolue nécessité de l’initier au travail et de vaincre sa paresse native, ses idées avaient évolué. Ne fallait-il pas aussi imposer la volonté du blanc, le [respect

de l’autorité? Ces notions pour le noir étaient nouvelles, elles troublaient considérablement sa quiétude et nul esprit avisé ne pouvait prétendre qu’il n’était pas besoin de donner une sanction efficace à la volonté de celui qui ordonnait. Parler aux sentiments du noir, faire appel à sa conscience? Mais même chez nous, est-on toujours écouté quand on procède de la sorte? Pourquoi prétendre agir sur des primitifs par des moyens qui sont souvent inefficaces vis-à-vis des membres de nos sociétés civilisées? 11 faut user de patience envers le noir, mais il est parfois nécessaire de recourir à des mesures de rigueur. Avant tout, l’Européen doit obéir à un profond sentiment de justice dans toutes les questions où les natifs sont en cause et il doit en outre largement tenir compte de leur mentalité propre, de leur façon de comprendre leurs devoirs. Le noir, de très bonne foi, accomplira un acte qu’il croira méritoire, alors que, dans l’état actuel de nos mœurs, il nous apparaîtra comme condamnable. Comment alors juger ces populations sans tenir compte des contingences du milieu? C’est pourquoi aussi il est si important que les. Européens apprennent, et les mœurs, et le dialecte des peuplades au milieu desquelles ils ont à vivre. Cette connaissance, concurremment avec une attention toujours en éveil, une patience à toute épreuve dans les relations avec les indigènes, amèneront des résultats certains. Le contlit au Congo n’éclate que rarement quand les deux parties connaissent leurs tendances mutuelles. Le noir aime à parler, il ne sait pas traiter par un oui ou par un non, une question, quelque minime qu’elle soit. Eli bien, parlons puisque nous nous trouvons en présence de grands bavards. C’est encore le moyen certain de connaître sa pensée et ses intentions. Que de conversations de ce genre n’eûmes-nous pas, M. Dupont et moi, pendant les quelques heureuses semaines qu’il me donna à Léopoldville! Combien récon-

fortantes étaient ces conversations, et combien plus utiles à tous égards que celles qui ont trop souvent cours au Congo ! Mais les meilleures choses ont une fin, et M. Dupont, qui fût devenu pour moi un véritable ami, me quitta le 7 novembre 1887, se déclarant heureux de tout ce qu’il lui avait été donné de voir. Il était outillé le mieux qu’on pût, eu égard aux circonstances du moment, pour se livrer aux importantes recherches qu’il se proposait de poursuivre à son voyage de retour vers la côte.

Départ du Roi des Belges pour le haut Congo. — Après un travail ardu, le Foi des Belges se trouva prêt à remonter le fleuve au début du mois de mars 1888. Le transport des pièces constitutives du vapeur donna lieu à des tribulations et à des inquiétudes de tous genres. M. Delcommune, aidé de M. De Meuse, dut même redescendre à Manyanga et diriger personnellement le transport de quelques lourdes pièces de machine : arbre de couche, cylindres et parties de chaudière. Sans leurs efforts personnels, le montage eût subi un retard considérable. M. De Meuse, qui, par la suite, rendit des services signalés dans divers domaines au Congo, accompagna M. Delcommune dans son voyage d’études. Le lancement du steamer donna lieu à un incident intéressant qui met en évidence, d’une façon caractéristique, l’esprit d’initiative des Bangala dans toutes les questions se rattachant à la navigation. Les Bangala avaient aidé au montage du vapeur. Couchés à l’intérieur de la coque du navire, ils passaient successivement les rivets par le trou, signalé du dessous, à l’aide d’un clou, par le monteur blanc. Pour attirer l’attention du Bangala distrait, le monteur européen l’interpellait en poussant le cri de « clou », et l’inverse aussi se produisait, car le Bangala cherchait sa revanche quand il lui semblait que faiblissait la fréquence avec laquelle se produisait le signal du placement d’un

PONT SUSPENDU SUR LA RIVIÈRE LUFU, CONSTRUIT PAR LE LIEUTENANT DU GÉNIE CARTON,

rivet nouveau. Donc, le jour du lancement du vapeur, on s’aperçut qu’il faisait eau. Remettre le vapeur sur le slip constituait une longue opération, peut-être hasardée, car, à l’occasion de la mise à sec du Stanley, combien laborieuse faute d’engins de force suffisante, nous avions brisé le seul cric que nous possédions, et nos câbles et mouffles avaient été mis dans un triste état.

L’afflux de l’eau était provoqué par l’oubli de la mise en place d’un rivet. Gomme les Bangala s’apercevaient de nos hésitations, des conseils que nous tenions pour aviser aux mesures à prendre, l'un d’eux attira notre attention en poussant des cris répétés de « clou ! clou ! «

Je dois dire que notre premier moment fut de lui imposer silence, mais il se livra à une mimique si expressive, que nous eûmes vite fait de comprendre ce qu’il voulait faire. Rien de plus simple : il proposait d’opérer comme sur terre. Nous fûmes un peu incrédules, mais nous l’engageâmes à tenter l’aventure. Le monteur se plaça dans la coque, indiqua sous l’eau, à l’aide du clou traditionnel, le rivet à placer, et notre Bangala de plonger, et, du premier coup, de présenter son rivet au grand ébahissement des Kuropéens présents. La récompense ne se fit pas attendre, et notre Bangala ignore encore la valeur du service rendu et la raison de notre étonnement.

Les dangers du port de Lèopoldmlle. — Mais le Roi des Belges devait bientôt nous procurer une émotion plus forte. Le jour des essais, qui eurent lieu dans le Stanley-Pool, il fut convenu qu’au retour, nous irions saluer M. de Chavanes qui exerçait à cette époque les fonctions de résident français à Brazzaville. Au retour de cette visite, toute cordiale comme d’habitude, et alors que nous nous trouvions au milieu du fleuve dans le grand courant qui descend directement aux rapides de Léopoldville, le couvercle

du récbauffeur sauta et nous nous trouvâmes immédiatement sans pression. Le capitaine Martini, qui conduisait, jeta l’ancre, et, chose extraordinaire, elle mordit : jamais nous n’avions espéré trouver le fond dans ces parages. Nous étions suspendus à 100 mètres des Cataractes, prêtes à nous engloutir. Si nous y avions été entraînés, jamais l’on n’aurait retrouvé trace de nous-mêmes ni du vapeur. Etaient à bord : Alexandre Delcommune, le capitaine Van Gèle, le lieutenant Bodson et moi. De Brazzaville et de Léopoldville, on avait vu le vapeur dériver et descendre le fleuve, puis brusquement s’arrêter. On nous avait cru perdus.

A Léopoldville, les Bangala, n’écoutant que leur instinct d’hommes du fleuve, voyant leurs blancs en danger, s’étaient précipités à la rive, porteurs de pagaies, et à vingt au moins, voulaient aller à notre secours dans une grande pirogue de l’Aruwimi. Mais ils en furent empêchés sous le prétexte que nous ne faisions aucun signal de détresse. Des signaux, mais nous n'avions ni vapeur pour sifller, ni fusils pour faire entendre une déflagration! Le frère d’Alexandre Delcommune, qui était le chef d’une factorerie française à la rive droite, nous atteignit une demi-heure après dans une pirogue. Enfin, après deux heures de travaux et d’angoisses, au milieu de la nuit qui était tombée sur ces entrefaites, nous avions de la pression dans la chaudière, et le vapeur reprit le chemin de Léopoldville. Mais l’alerte avait été chaude.

Le rôle d' Alexandre Delcommune. — Le 27 mars, le Roi des Belges nous quitta, et Delcommune, en compagnie de son adjoint, entreprit sa belle exploration commerciale qui compte, en même temps, dans les annales des découvertes géographiques. Le Kasaï, le lac Léopold II, la Lukenie, la Lulua, le Kwango, le Djuma, furent successivement reconnus. Puis, après un repos à Léopoldville, ce fut le

haut Congo qui fut exploré dans ses différents affluents : Aruwimi, Lulonga, Rubi, lac Matumba.

J’étais campé à l’Inkisi quand un après-dîner de la fin de 1888, Alexandre Delcommnne et ses adjoints (à ce moment MM. l)e Meuse et Romberg) vinrent m’y rejoindre, en route pour l’Europe. Alexandre Delcommune était enchanté. Il aurait pu se montrer fier des résultats merveilleux obtenus, en si peu de temps, grâce à une énergie et à une volonté jamais en défaut. Je le félicitai de ses succès et le lendemain, il prit congé de moi, tandis que je retournais à Léopoldville.

Je me rendais ainsi de temps à autre à l’Inkisi, rivière qui formait la limite entre le district du Stanley-Pool et celui des Cataractes, afin d’y conférer avec mon collègue. J’avais, cette fois, rencontré M. de Saint-Marcq, avec qui je passai deux jours, car ni l’un ni l’autre, nous n’avions les loisirs de prolonger davantage ces entrevues cependant si utiles.

La Ville de Bruxelles. — Il était grand temps, au moment où notre action dans l’intérieur se développait rapidement, que les moyens de transport sur le haut Congo suivissent une voie parallèle aux résultats obtenus sur la route des caravanes.

La Ville de Bruxelles, navire en bois d’un modèle un peu plus grand que le Stanley, avait été expédié d’Europe en janvier 1887. Toutes les pièces constitutives de ce vapeur étaient pondéreuses et les chariots qui les transportaient étaient extrêmement lents à se mouvoir par monts et par vaux, traînés par des indigènes, parfois attelés à deux cents au même véhicule. Les charges à porter à dos d’hommes également étaient lourdes, exigeant plusieurs porteurs. Ce qu’on avait recherché en envoyant ce vapeur, c’était de fournir un modèle qui, par la suite, aurait pu être repro-

duit au Congo à l’aide de matériaux tirés de la forêt. Ce modèle avait paru constituer un type parfait qui devait être exactement reproduit dans tous ses détails. L’on nous expédiait jusqu’aux longerons destinés à porter les arbres des roues, bien qu’ils ne formassent que des pièces de bois parfaitement équarries, mais sans forme spéciale. Il en résulta des difficultés énormes de portage, qui ne furent vaincues que par des efforts exceptionnels qu’il eût été possible de ménager. Néanmoins, les premières pièces atteignirent Léopoldville aussitôt après que les chantiers eussent été libérés du Roi des Belges.

Parmi le personnel des monteurs, une place spéciale revient au charpentier de navire Schou, officier de réserve du génie de l’armée suédoise. C’était un artisan d’élite, de bonne éducation et qui rendit pendant de longues années d’excellents services. Il élabora, cinq ou six années après, étant à Lukolela, — où, dans la magnifique forêt de la région, il avait installé une scierie pour pourvoir aux besoins en bois de Léopoldville, — les plans d’un petit vapeur en bois qu’il aurait exécuté si la mort impitoyable n’était venu le surprendre. Schou avait comme adjoint un charpentier de la Société Cockerill. Ces artisans d’élite eurent un très grand mérite à mener à bien le montage de la Ville de Bruxelles, car les pièces de bois s’étaient notablement déformées en cours de transport et il fallut leur rendre, au feu, leur courbure primitive. Puis des retards se produisirent. Certaines pièces essentielles n’arrivaient pas. On ignorait même la direction qu’elles avaient prise et l’on commençait à douter qu’il fût jamais possible d’achever le travail. Je pris la résolution d’envoyer le lieutenant Lippens sur la route des caravanes pour visiter les villages, et, dans ceux-ci, les maisons, afin de découvrir les pièces du vapeur, puis, une pièce étant retrouvée, faire les investigations nécessaires pour déterminer la caravane à

laquelle elle avait été confiée, et atteindre ainsi les porteurs eux-mêmes. Le résultat de ces perquisitions ne se fit pas attendre et nous reprîmes l’espoir de réunir le tout. En réalité, les pièces égarées et qui durent être construites sur place, à l’aide de matériaux du pays, ne furent pas très nombreuses. Le travail put reprendre avec une certaine activité, mais bientôt nous fûmes pris de nouvelles inquiétudes. Les lourdes pièces, chargées sur les chariots, étaient en souffrance depuis des mois à Lutete et à Lukungu; j’étais informé que les indigènes refusaient obstinément de les traîner plus loin. Je fis venir le chef Zwengi qui habitait à une étape en deçà de l’Inkisi et je parvins à le décider à entreprendre le transport. Il fallut évidemment lui payer le prix fort. Il consentit à condition d’être secondé par un Européen. Je disposais du capitaine Olsen qui fut envoyé à cette fin à Lutete. Je ne tardai pas à recevoir d’excellentes nouvelles de la marche des chariots : ils s’approchaient rapidement de l’Inkisi où j’envoyai le capitaine Schonberg pour préparer les moyens de passage. Naturellement, les chariots devaient être démontés et leurs charges transportées successivement d’une rive à l’autre en pirogue. La traversée se fit sans accident. Et comme si les indigènes avaient été encouragés, électrisés par ce splendide effort, les chariots arrivèrent à Léopoldville quinze jours après la traversée de l’Inkisi, et vingt-six jours après leur départ de Lutete. C’était toutes nos espérances les plus optimistes dépassées. Malheureusement, Olsen s’était surmené et il nous revenait mourant. Nous eûmes le grand chagrin de perdre ce marin d’élite le 6 septembre 1888.

Comment le transport des pièces constituant la Ville de Bruxelles aurait pu amener un incident diplomatique. — Un incident diplomatique aurait pu même éclater à l’occa-

sion de la recherche d’une des caravanes chargée de certains organes essentiels de la machine. J’étais parvenu à savoir que cette caravane était en territoire français et qu’elle n’osait plus se présenter à Léopoldville, par crainte du châtiment qu’un retard aussi prolongé paraissait motiver. En saisir les autorités françaises qui, à cette époque, étaient au plus mal avec les indigènes de ces régions, c’était risquer de tout perdre. Je chargeai le chef des Zanzibarites de Léopoldville, homme très dévoué, très aimé et connu des indigènes, de chercher à entrer en relations avec le capita en faute, en lui recommandant, toutefois, de ne pas pénétrer en territoire français.

Mais mon subordonné n’avait pas compris mes scrupules et n’avait probablement sur les frontières et les incidents qu’elles peuvent entraîner, que des idées fort vagues. Dès qu’il eut acquis la certitude que la caravane était réellement en territoire français, il s’y rendit avec quatre hommes non armés qui l’escortaient, et fit si bien qu’il m’amena dix jours après le capita et les porteurs chargés des pièces manquantes. J’étais à la rive quand j’appris l’heureux événement, et à ma grande stupéfaction, on ne parlait de rien moins que de punir le capita. Celui-ci ne comprit pas pourquoi je le récompensai, au contraire, d’une façon spéciale. Il ne fallait pas, en effet, qu’il fût tenté d’aller faire des confidences aux autorités françaises. Néanmoins, celles-ci eurent vent de l’incident, mais elles ne purent jamais l’élucider. M. de Chavanes me signala que les indigènes assuraient que des troupes de l’État avaient pénétré sur le territoire français sous la conduites d’un blanc. Et il citait comme particularité physiquede ce blanc, qu’il portait une barbiche au menton. C’est ce qui lui fit révoquer en doute et traiter de racontars les faits rapportés par les indigènes, car il ne connaissait aucun de nous qui eût le bas du visage ainsi orné. Je ne manquai pas d’ailleurs

d’abonder dans son sens d’un air dégagé. Ce qu’il n’avait pas compris, c’est que les indigènes ne disaient pas que c’était un Européen qui s’était présenté chez eux, mais un « Mondele-Ndombe » — un blanc-noir — c’est-à-dire mon capita des Zanzibarites désigné ainsi par eux, du nom que l’on donne encore au Congo aux clercs noirs.

Enfin, la Ville de Bruxelles flotta sur les eaux du fleuve le 19 octobre 1888, à peu près deux ans après son expédition d’Europe. Il revient une part bien grande dans le transport et le montage de ce vapeur au lieutenant Lippens, qui avait été initié, en Europe, à cet important travail. C’est aussi lui qui, au début, dirigea le transport des pièces de ce vapeur entre Matadi et Lukungu.

Au début de novembre, le vapeur était prêt pour les essais.

Aboutissement au Stanley -Pool de la mission d’études du chemin de fer des Cataractes. — Un autre événement d’une importance capitale venait de se produire à cette époque : les ingénieurs chargés de l’étude du chemin de fer de Matadi au Stanley-Pool, sous la conduite du major adjoint d’état-major Cambier, venaient d’atteindre le Stanley-Pool le 4 novembre 1888. J’allai saluer ces messieurs et les féliciter du grand travail qu’ils venaient d’accomplir. Je me mis en route avec le lieutenant Jacques, qui était précisément de passage à Léopoldville, le Dr Paternotte et l’agent d’administration Cloetens. Après trois heures de marche, nous rejoignîmes la mission d’études à son campement, dans la plaine qui longe le Stanley-Pool. La rencontre fut cordiale et enthousiaste. Tous les ingénieurs n’étaient pas arrivés, certains étaient demeurés en arrière, à relever quelques points spéciaux. Etaient réunis dans la plaine : Charmanne, Gilmont, Gustave Vauthier, Berger, d’origine française, et de José; le chef de la mission, le major Cambier, venait de rentrer en Europe.

Nous déjeunâmes au campement des ingénieurs et nous reprîmes, vers 3 heures de l’après-midi, le chemin de Léopoldville. M. Charmanne avait appris avec satisfaction que la Ville de Bruxelles était achevé, et que j’étais disposé à attendre son arrivée à Léopoldville pour faire les essais du vapeur, et permettre ainsi à la mission d’études d’effectuer la circumnavigation du Stanlev-Pool. On s’était précisément inquiété des moyens pour opérer cette reconnaissance fluviale, qui présentait évidemment une certaine importance pour le choix du point d’aboutissement de la voie ferrée à la rive du grand fleuve. J’invitai également à ces essais M. le résident français de Chavanes, qui s’était montré très désireux de faire la connaissance des ingénieurs, en même temps que d’assister aux expériences de la Ville de Bruxelles.

Comment faillit périr la Ville de Bruxelles. — Les essais furent un succès complet, bien que deux incidents eussent pu les faire mal tourner. Le premier fut plutôt drolatique : le vapeur ayant ressenti un choc assez violent, nous vîmes aussitôt surnager les deux gouvernails. Le capitaine, croyant avoir touché un banc de sable, fit stopper, et les Bangala se jetèrent à l’eau pour renflouer l’embarcation. A leur grand étonnement, ils étaient en eau profonde, et nous constatâmes que le vapeur continuait à flotter. On jeta l’ancre. Il n’y eut qu’une explication à l’incident : c’est qu’un corps mort, suivant le fil de l’eau, avait raclé le fond plat du vapeur, puis, arrivé à l’arrière, s’était subitement dégagé, repoussant verticalement les gouvernails dont les gonds étaient sortis de leurs logements. Bien que cet accident insolite ne se fût probablement plus jamais reproduit, on modifia par la suite le mode de suspension des gouvernails, de manière à en rendre le retour impossible.

Mais un autre incident plus grave se produisit, dont

nous ne nous aperçûmes que le lendemain matin. J’étais à la rive et j’examinais la Ville de Bruxelles. Les hommes de l’équipage nettoyaient le pont et l’un d’eux ouvrit une des écoutilles. A ma grande stupéfaction, il en sortit un gros nuage de fumée comme si les cales étaient en feu. Après examen, on ne tarda pas à constater qu’un incendie avait eu lieu, mais qu’il s’était éteint, probablement à cause du manque d’oxygène, les cales étant hermétiquement fermées. Un examen approfondi fit constater que l’isolement de la chaudière d’avec le pont n’était pas suffisant, et que la chaleur élevée du foyer avait mis le feu aux barrots supports de chaudière, immédiatement en dessous de celle-ci. Toute une partie en était carbonisée. On prit des précautions pour isoler davantage le foyer; mais si les poutres s’étaient plus profondément consumées, les chaudières seraient tombées au travers du pont, défonçant peut-être la coque, allumant, en tous cas, un incendie qu’on n’eût pu maîtriser.

Disons en passant que cette première expérience d’utilisation du bois pour la construction des vapeurs du haut Congo ne fut pas heureuse : les fourmis blanches et la putréfaction firent de si rapides ravages que bientôt la coque fit eau de toutes parts ; dès 1892, elle dut être remplacée par une coque en tôles de fer homogène.

Borna se développe et remplit son rôle de capitale. — Pendant que les travaux qui viennent d’être relatés s’effectuaient dans la région des Cataractes, sur tous les points, tant à Borna que du côté des Bangala où était concentrée toute l’action vers l’amont, l’on se préparait courageusement aux événements.

Borna, d’après ce qu’on m’apprenait, se développait rapidement. M. Janssen, un ancien magistrat de haute culture intellectuelle, occupait les fonctions d’administrateur géné-

rai. 11 avait continué à centraliser et à mieux séparer les différents services, et, pour mettre de l’unité dans l’ensemble, il avait créé un Secrétariat. Le premier Secrétaire-général effectif fut le commandant d’artillerie Van de Velde; puis fut désigné pour lui succéder en cas d’absence, le capitaine adjoint d’état-major Nenquin, actuellement colonel commandant un régiment d’infanterie.

Bruxelles secondait les efforts de Borna pour mettre de l’ordre en toutes choses, et c’est alors que l’on vit apparaître les premiers arrêtés et décrets jetant les bases de la législation actuelle sur le régime foncier, l’organisation judiciaire, le service des finances, etc., etc.

Le capitaine Roget commanda la force publique jusqu’en octobre 1888, il fut remplacé par le capitaine Avaert, puis par le lieutenant Fiévez. C’étaient encore toujours des contingents exclusivement recrutés à l’étranger qui formaient la troupe : Zanzibarites, Haoussas, Cafres, Zulus, Libériens, Sénégalais, mélange extraordinaire de gens des diverses colonies d’Afrique. Sous l’impulsion de chefs énergiques, cette force fut cependant à la hauteur de son rôle, en des circonstances parfois fort difficiles et dangereuses. L’on sut lui donner une organisation solide qui mit de la cohésion dans une troupe composée d’éléments si hétérogènes.

M. Ledeganck devait succéder à M. Janssen à Borna, en avril 1888, et continuer son œuvre. A son retour en Europe, M. Janssen avait pris à Bruxelles la direction du Département de l’intérieur, tout eu conservant son titre d’administrateur général.

Une de ses premières mesures fut de former les cadres de l’administration territoriale que l'on venait d’organiser. Par une lettre en date du 20 mars 1889, qu’accompagnait une ampliation du décret du Roi-Souverain du 27 octobre 1888,

le gouverneur général m’avisa de ma nomination en qualité de Commissaire de district de lre classe.

Le décret du 27 octobre 1888 reproduit ci-après donne les noms des premiers titulaires des commandements territoriaux régulièrement organisés.

LÉOPOLI) II, Roi des Belges, Souverain de l’État indépendant du Congo,

A tous présents et à venir, Salut.

Voulant pourvoir aux emplois prévus par Notre décret du 5 août 1888 relatif à l’administration des districts,

Sur la proposition de Notre Administrateur général du Département de l’intérieur.

Nous avons décrété et décrétons :

Article premier.

Sont nommés :

Commissaires de district de irc classe :

MM. Vankercklioven, Guillaume-François; Liebrechts, Charles- Adolphe-Marie ; Becker, Jérôme Joseph;

Rezette, Joseph.

Commissaires de district de 2e classe :

MM. Dannfelt, Julilin;

Roger, Oscar-Jourdin-Josepli ; Braconnier, Léon-Henri-Micliel ; Haneuse, Louis-Albert;

Van den Bogaerde, Jules Pierre-Henri ; Vandenplas, Camille ;

Cranslioff, Hubert;

Steleman, George.

Commissaires <le district de 3e classe :

MM. Dhanis, François-Ernest-Joseph-Marie ;

Daenen, Adémar-Marcel- Guillaume ;

Nenquin, Alfred-Joseph;

De Kuyper, Jules-Marie-Jean;

Le Clément de Saint-Marcq, Philippe-Maurice-Gustave; Baert, Alfred ;

Lippens, Joseph-François ;

Ulff, Fredcrich.

Article 2.

L'ordre dans lequel sont énumérés les fonctionnaires nommés ci-dessus établit leur rang de préséance dans le même grade.

Article 3.

Notre Administrateur général du Département de l'intérieur est chargé de l’exécution du présent décret.

Donné à Bruxelles, le 27 octobre 1888.

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