‹ CongoChapitre 32 sur 39 · S.) LÉOPOLD · texte numérisé non relu

S.) LÉOPOLD

Par le Roi-Souverain :

Pour l’Administrateur général du Département de l’intérieur :

Le Gouverneur général ,

(S.) Cam. Janssen.

Peu avant, j’avais reçu une lettre par laquelle j’étais informé que le Roi avait daigné me nommer chevalier de Son ordre.

Le colonel Strauch, à ce propos, m’écrivit en termes les plus flatteurs pour me féliciter. Il disait notamment :

Mon cher Liebrechts,

12 juin 1888.

Je vous adresse les félicitations les plus chaleureuses. Vous voilà, tout jeune encore, créé chevalier de l'ordre de Léopold, et comme vous avez gagné votre croix sur le champ de bataille, vous avez le droit d'en être doublement fier.

Encore une fois, je vous félicite de tout coeur.

Création des tribunaux territoriaux. — Décrets et arrêtés nouveaux entrèrent aussitôt en vigueur. Les tribu-

naux territoriaux venaient d’être installés. Ils avaient à trancher essentiellement les différends entre indigènes. Le Commissaire du district était, de droit, juge de ce tribunal. 11 était aussi officier de police judiciaire, donc chargé de rechercher les délits et d’en dresser procès-verbal. D’autre part, le Commissaire de district était le chef de la troupe. Tout cela faisait de lui un fonctionnaire assez complexe, qui avait à figurer successivement des personnages différents, à se dédoubler même quand, par exemple, l’officier de police judiciaire avait à requérir l’assistance de la force armée. Les indigènes ne tardèrent pas à comprendre le mécanisme de ces tribunaux institués à leur intention, et souvent, ils vinrent leur soumettre spontanément leurs différends les plus graves. Les litiges de minime importance continuaient à être tranchés administrativement : les indigènes avaient pris l’habitude de les soumettre à l’arbitrage du chef territorial.

Les oppositions locales. — Mais en même temps que je m’initiais aux nouvelles lois, j’avais à faire face aux difficultés que soulevait sans cesse à propos de leur application, M. Greshoff, directeur d’une société commerciale établie au Stanley-Pool. Ce commerçant avait adopté vis-à-vis du pouvoir une politique d’hostilité personnelle, qui fut d'ailleurs souvent désavouée formellement par la maison qu’il représentait.

Dans le bas Congo, M. Greshoff s’était posé naguère en adversaire résolu de l’Association internationale africaine, dont il contraria les efforts autant qu’il fut en son pouvoir. Il conserva la même attitude hostile aux entreprises belges, même après la proclamation de l’État indépendant du Congo. Il était venu installer un comptoir commercial sur les rives du Pool, un peu en amont de Léopoldville, dans la baie de Kalina-Point. Il disposait d’un vapeur.

M. Greslioff avait une grande expérience africaine et son installation était, incontestablement, un modèle du genre.

Dans les relations personnelles avec les agents de l’Etat, M. Greslioff se montrait correct; il affectait même une certaine cordialité, mais il avait le tort de chercher à faire comprendre que ces égards allaient à l’homme privé. A une occasion il se présenta chez moi en indiquant nettement qu’il venait me voir en ma qualité d'officier, mais qu’il désirait n’avoir aucun rapport avec le fonctionnaire. Il s’excusa d’ailleurs aussitôt de sa réflexion, d’un goût assez douteux. Il n’en est pas moins vrai qu’au milieu d’occupations par elles-mêmes absorbantes, les interventions continuelles de l’espèce finissaient par énerver et par rendre môme les relations officielles assez difficiles. Car si Greslioff affectait de se trouver en présence de l’homme privé, quand il s’adressait au fonctionnaire, celui-ci, par contre, était plutôt désireux de n’avoir que des rapports officiels. Quant à moi, c’est rapidement sur ce pied que je traitai avec ce turbulent, et il en fut considérablement gêné dans ses manigances.

Pour donner une idée des petites vexations auxquelles, nous étions en butte de la part de certains éléments étrangers, je vais esquisser ici quelques-unes des passesépistolaires que j’échangeai à Léopoldville avec celui qui s’intitulait volontiers le « rival » irréconciliable de l’Etat.

En 1887, sous la date du 30 avril, parut un décret interdisant, sans une autorisation spéciale, de hisser à terre un pavillon autre que celui de l’Etat. De même, ce pavillon devait flotter à l’arrière de tout bâtiment privé naviguant dans les eaux congolaises. M. Greslioff me demanda si je considérais comme hissé à terre un pavillon placé au haut d’un mât de pavillon. Sur ma réponse affirmative, il me demanda ce qu’il en serait si, au lieu d’enfoncer le mât en terre, l’on plaçait entre lui et la terre un morceau de

carton? Et cette correspondance était conduite avec une certaine recherche d’esprit.

A l’occasion de la désertion de deux de ses travailleurs, il me fit comprendre que je disposais d’un tel arsenal de lois que je trouverais certainement le moyen de protéger ses intérêts, d’arrêter ses déserteurs et de les obliger à réintégrer la factorerie. Heureusement les juristes sont prévoyants et je pus lui répondre, texte en main, qu’il s’agissait en l’espèce d’une rupture de contrat, et qu’il lui était loisible d’attraire ses gens en justice, en paiement de dommages et intérêts. C’était d’une efficacité douteuse, mais d’une légalité inattaquable.

Un peu après, un arrêté du Gouverneur général autorisait le Commissaire de district de Léopoldville à joindre à son courrier les lettres des particuliers habitant le district, et ce, à titre gracieux, Léopoldville n’étant pas un bureau postal. Seulement, l’arrêté obligeait les particuliers h affranchir leurs lettres. M. Greshoff' me demanda si c’était le titre gracieux qui se payait de la sorte? Et au courrier suivant, il m’envoya au dernier moment un volumineux paquet de correspondances portant l’adresse : A Monsieur le Directeur du bureau de poste de Léopoldville.

Je laissai partir le courrier à la côte, et je renvoyai à M. Greshoff son paquet avec la mention : « Inconnu à Léopoldville ». Il m’écrivit évidemment une lettre à sa façon, à laquelle je me contentai de répondre que je ne m’étais pas cru autorisé à ouvrir un pli cacheté adressé à autrui. Il manqua le courrier, et dès ce moment, il devint plus circonspect dans ses correspondances.

Un événement qui le mit en très mauvaise posture calma définitivement son ardeur combative. L’on m’avait signalé de Brazzaville que Greshoff venait de recevoir par la rive française des fusils Martini avec de nombreuses munitions, destinés à faire de fructueux échanges d’ivoire avec Tippo-

Tipp aux Stanley- Falls. On me donnait des détails si précis sur les emballages destinés à tromper notre vigilance, que je n’eus aucun doute sur l’exactitude du fait. En conséquence, je me proposai de me rendre à la factorerie et deprocéder, en ma qualité d’officier de police judiciaire, à la visite des magasins et des registres de transit- Je fis mettre la Ville de Bruxelles sous pression, et j’embarquai un détachement de quinze hommes sous la direction du lieutenant Colin, qui m’avait été adjoint vers la fin de l’année 1888. Quel ne fut pas mon étonnement, au moment du départ du vapeur, de voir apparaître M. Greshoff. Il paraissait inquiet, me questionna sur les motifs de mon voyage, et je lui offris finalement de le prendre à bord pour qu’il pût regagner plus facilement ses établissements. Je poussai d’abord jusqu’à Kinshasa, où je simulai une perquisition afin de ne point paraître prendre une mesure d’exception vis-à-vis de mon hôte. Peu après, je repris place à bord, et le capitaine reçut l’ordre d’aborder à la maison hollandaise. Cette fois, Greshoff devenu très pressant, se mit à m’interroger sur la présence de la troupe à bord. N’obtenant aucune indication, il essaya de m’attirer à l’écart pour me parler personnellement; je refusai encore en prétextant que ma présence auprès du capitaine était indispensable pour la transmission de certains signaux, le porte-voix n’ayant pas encore été établi à bord. Et dès que j’arrivai à destination, je descendis à terre suivi de Greshoff. La conversation s’engagea sur un ton qu’il affecta de rendre naturel. Brusquement, je lui demandai s’il avait encore quelque chose à me dire, l’avertissant que j’allais changer de personnalité, et qu’il allait se trouver en présence de l’officier de police judiciaire. J’allai droit au but et déclarai que j’étais à la recherche de fusils rayés et de leurs munitions. Se sentant pris, il m’avoua tout. 11 laissa saisir sans la moindre difficulté toutes les armes. Si je

m’en souviens bien, il y avait soixante-douze fusils perfectionnés avec quelques centaines de cartouches. Mon renard ainsi pris au piège, avait perdu son arrogance habituelle.

Il continua cependant, comme par le passé, à envoyer à Brazzaville — portant maintes notes de sa main et encore plus de points d’interrogation et d’exclamation — tous les documents officiels qu’il recevait. Il en agissait surtout ainsi avec un périodique d’allure officieuse qui avait le don d’exciter tout spécialement sa verve. Je m’amusai à lire toutes ces réflexions, qui, je regrette de devoir le déclarer, ne firent pas monter M. Greshoff dans l’estime des autorités françaises. Plus tard, il exprima luimême ses vifs regrets de cette attitude, et déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était rallié à la politique de l’État, qui avait fait de grandes et belles choses.

Nos relations avec les autorités françaises de Brazzaville. — En 1888, M. Greshoff cherchait à se mettre bien avec les autorités françaises, mais il ignorait que sa façon de nous traiter n’avait en rien diminué l’estime en laquelle nous tenaient les fonctionnaires français, bien au contraire. Nos relations avec eux furent réellement bonnes, et nous nous rendions réciproquement des services fort appréciables. Avec MM. de Chavanes et Dolizie nos rapports furent particulièrement suivis et des plus agréables. Fréquemment, ils venaient à Léopold ville, comme souvent aussi, les membres du personnel de Léopoldville faisaient visite à Brazzaville. Nous eûmes l’occasion d’y rencontrer le lieutenant de vaisseau Félix, fils de la grande tragédienne Bachel. Il avait fait plusieurs campagnes, notamment celle de Chine, et possédait le plus pur esprit français. Quand il était bien portant, c’était un compagnon charmant, jamais à court d’anecdotes, et sa carrière mouvementée lui avait donné l’occasion d’entendre et de voir bien des ■ choses.

Malheureusement, il mourut après un assez court séjour à Brazzaville. Nous avions souvent l’occasion de le posséder parmi nous, car il venait demander au Dr Paternotte les soins que réclamait son état de santé, absolument délabré. Le personnel de Léopoldville fut largement représenté à ses obsèques qui furent célébrées à Brazzaville par le Père Augouard.

Passagers de Léopoldville. — A cette époque, Léopoldville compta parmi ses hôtes quelques personnalités qui tinrent un rôle important dans la prise de possession du haut Congo.

Nous y vîmes passer successivement le capitaine Van Gèle, les lieutenants Van Kerckhoven, Dhanis, Bodson, Bia, le Dr Dupont, et d’autres encore. Nous aurons à parler de leurs travaux.

Pendant une quinzaine de jours qu’il y passa en attendant son départ pour le haut fleuve, Bodson remplit Léopoldville de son activité. 11 avait des idées spéciales sur la chasse, sur la marche et les chaussures de marche. Tireur d’une adresse surprenante, il aimait à se livrer à quelque prouesse, et, que le soleil fût au zénith ou que la terre revêtit l’ombre du soir, Bodson, dans son éternel costume en velours brasseur, arpentait le terrain de la station à la recherche de quelque exploit à accomplir. C’était d’ailleurs un compagnon charmant et extrêmement serviable.

La chasse était au premier plan de ses distractions favorites.

Une nuit, un léopard s’était introduit dans la bergerie, avait étranglé presque tous les moutons. Quelques-uns cependant pouvaient encore se tenir debout, mais marchaient en titubant : ils portaient de larges blessures au cou. Aussitôt Bodson arrangea toutes choses pour attendre le fauve la nuit suivante, mais ce fut en vain. Cela ne

l’empêcha pas de renouveler la tentative — avec le même insuccès — en une autre occasion.

Puis, bravant les moustiques, il s’acharna contre les hippopotames qui, la nuit, venaient dévaster les rizières. Il alla jusqu’à s’établir sur une plate-forme montée dans les branches des arbres de la rive !

Bodson était d’une adresse et d’une force musculaire peu ordinaires. Il se livra à des exploits de tir réellement extraordinaires, et quand je recevais la visite d’un chef indigène pendant le séjour à Léopoldville de mon excellent camarade, il aimait à se livrer en sa présence au tir au revolver. Il n’était jamais à court d’historiettes sportives et d’expédients de toute nature. Réellement, on peut dire qu’il remplissait la station de Léopoldville de sa personne et qu’avec lui, on éprouvait le plaisir de distractions reposantes.

Tout aussi bon compagnon était le lieutenant Bia. Qui n’a conservé le souvenir de cet officier de cœur. Il était devenu rapidement populaire parmi les Bangala et quand il passait par leur camp, c’étaient des éclats joyeux qui résonnaient parmi la station. Il dut rapidement changer sa manière, car les Bangala se mirent vis-à-vis de lui sur un pied de familiarité qui devenait gênant.

Il aimait à conter ses premières armes à Borna. On l’y avait incorporé dans la brigade topographique, sous la direction du commandant Jungers, qui lui, était un spécialiste formé à l’école des Delporte et des Gillis. Il avait une telle façon d’exposer comment l’on avait été jusqu’à lui apprendre le maniement des instruments de grande triangulation, que les plus moroses n’y résistaient pas.

Cela me rappelle aussi la présence à la brigade topographique, à ses débuts en Afrique, de Ponthier, qui à l’Ecole militaire éprouvait une véritable répulsion pour ce genre de travaux.

Bia était resté en Afrique d’une gaieté exubérante, et il

n’était jamais aussi heureux que lorsqu’il pouvait rendre service.

Il avait une idée fixe : pouvoir à lui seul, blanc, mettre un vapeur à sec. L 'En Avant devant subir des réparations, je le chargeai du travail, un peu malgré le personnel de la marine qui considérait cette intervention comme portant atteinte à ses prérogatives. Aussi son vœu d’être seul chargé du travail se réalisa-t-il au delà de ses désirs, car personne n’intervint ni lui prêta la moindre aide, on fit le vide autour de lui. Ilia dut se débrouiller seul à arranger ses moufiles, ses cordages, et il s’aperçut bientôt qu’un premier essai de ce genre, malgré la facilité apparente de l’opération, n’allait pas sans difficultés. Il avait été décidé que je descendrais à la rive quand la manœuvre aurait été exécutée. Vers il heures du matin, n’ayant encore reçu aucun avis, je m’inquiétai du sort de l’entreprise, et je m’informai. J’appris que le vapeur était toujours à fiot. Il devait évidemment s’être produit quelque chose d’anormal. J’allai me rendre compte et observai de loin le pauvre Bia, aux prises avec ses cordages et ses moufiles, dont les brins sans doute ne se plaçaient pas au gré de ses désirs. Il était visiblement énervé; la température semblait lui paraître absolument anormale. Et pardessus tout, il avait le sentiment que les marins riaient sous cape de son embarras.

Je m’approchai et lui donnai quelques indications. Quand tout fut en ordre et que le vapeur sembla se décider à monter sur la berge, je m’éloignai. Une demi-heure après, Bia était chez moi et me remercia chaleureusement de mon intervention opportune, sans laquelle, m’assura-t-il, il se serait couvert de ridicule.

Mais il était prêt à prendre une revanche, et elle aurait été éclatante... si entre temps le moment n’était arrivé pour lui de se rendre aux Bangala.

Le lieutenant Lia, ainsi que le brave Bodson, devait trouver la mort au cours des expéditions qui eurent le Katanga pour objectif.

La variole éclate au siège de la Sanford, à Kinshassa. — J’avais encore pour compagnons les quelques agents de la Sanford Exploring Expédition Company, avec qui les relations furent des plus cordiales. En septembre 1888, après la mort du représentant de la société, celle-ci ne comptait plus qu’un Européen, et la garde de la factorerie était confiée à un clerc originaire de Sierra-Leone. L’ordre sembla néanmoins régner dans l’établissement qui comportait un personnel noir assez nombreux.

J'en recevais régulièrement des nouvelles, mais je crus m’apercevoir un beau jour que les renseignements devenaient plus rares et présentaient un caractère imprécis.

Intrigué, je questionnai les uns et les autres, et j’eus l’impression qu’il se passait quelque chose d’anormal.

Un des clercs de la factorerie en visite de congé à Léopold ville vint précisément me fournir la clef du mystère. J’appris qu’il y avait beaucoup de malades à Kinshassa, mais pour l’une ou l’autre raison, croyant sans doute sa responsabilité engagée, mon homme ne voulut pas préciser le mal dont on y souffrait.

Il était 1 heure de l’après-midi. Je fis chercher ma monture, superbe âne de Mascate laissé à Léopoldville par Wissmann, et je partis aussitôt pour Kinshassa. Arrivé en vue de la station, je rencontrai un noir, véritable squelette ambulant, dont on pouvait compter toutes les côtes et dont le corps était couvert de taches de nature non équivoque. Je me trouvais en présence d’un varioleux en voie de convalescence. II m’apprit que beaucoup d’hommes étaient frappés et que plusieurs étaient déjà morts. Et, en effet, je trouvai des cadavres affreux à contempler, gisant dans

la brousse, et dans des cases improvisées, construites à la mode indigène dans des herbes derrière la factorerie. A l’établissement même demeuraient quelques hommes qui semblaient indemnes et d’autres en voie de guérison. Avec leur aide, je fis mettre le feu aux cases ayant contenu des malades, et je fis immédiatement ensevelir les morts. Je divisai le personnel en trois parties : les malades, les convalescents et les indemnes. Je mis les deux premières catégories sur les deux iles situées à quelque distance des rives et la troisième resta à l’établissement.

Par la suite, il se produisit encore un ou deux nouveaux cas. Les indigènes n’avaient pas encore été contaminés, et je coupai les communications avec la factorerie. Tous les trois ou quatre jours, je me rendais par le fleuve à Kinsbassa, surveiller ce qui s’v passait et je portais aux malades et aux convalescents la nourriture et les médicaments dont ils avaient besoin. Mes hommes ne touchaient pas terre, tandis que j’entrais personnellement en relations avec les malades. Par une coïncidence malheureuse, le docteur de Léopoldville était absent en ce moment, ayant obtenu de pouvoir profiter du voyage d’un vapeur au Ivasaï, pour visiter cette région, avant de rentrer en Europe. Vers la même époque, en octobre 1888, le lieutenant Bischop, le seul officier qui eût été désigné pour Léopoldville depuis mon arrivée, dut rentrer en Europe, la fièvre l’ayant mis à deux doigts de la mort, et le médecin estimant que son rapatriement immédiat était indispensable.

La reconnaissance du réseau du haut fleuve. — La reconnaissance du réseau navigable du haut Congo se poursuivait avec une rapidité extraordinaire. Le missionnaire Grenfell venait d’explorer de nombreux affluents, y compris l’Ubangi, sans toutefois résoudre définitivement l'intéressant problème des origines de cet important cours

d’eau. Le lieutenant Baert avait parcouru la N’Giri, la Maringa, le Lopori et Lltimbiri.

Mais l’officier qui recueillit les plus grands résultats dans ce genre d’exploration, fut incontestablement le capitaine Van Gèle. C’est lui qui, avec le capitaine Ilanssens, avait, dès 1884, reconnut le premier l’embouchure de l’Ubangi. En 1886 il le remonte jusqu’à Zongo, d’où, arrêté par l’obstacle que présentent les rapides en cet endroit, il cherche à pénétrer le mystère du fleuve en gagnant son cours supérieur par l’Itimbiri. Mais il est derechef arrêté par des obstacles naturels et surtout par l’impossibilité de s’aventurer à l’intérieur sans moyens suffisants au milieu d’une population hostile. Dès l’année suivante, en 1887, assisté du lieutenant Liénart, il aborde de nouveau l’Ubangi, et cette fois, remontant les rapides au milieu de mille périls et grâce à des prodiges d’énergie et d’ingéniosité, il résout définitivement le problème du système hydrographique du fleuve. Cette dernière exploration fit sensation dans les milieux coloniaux; elle mit en relief l’énergie que savait, à l’occasion, déployer l’officier belge. Le capitaine Van Gèle devait d’ailleurs, en 1889, retourner dans ce fleuve magnifique, et cette fois, secondé par ses adjoints, les lieutenants Georges Lemarinel, Hanolet et de Rechter et les sous-officiers Busine et Schaack, asseoir, par l’établissement de quelques stations, l’autorité de l’État. Ces explorations fluviales, combinées avec celles entreprises dans d’autres régions également par Van Gèle et par Alexandre Delcommune sur le steamer Roi des Belges, jetèrent un jour définitif sur l’ensemble du réseau fluvial du Congo.

Il ne restait plus désormais qu’à en fixer les détails et à organiser les territoires ainsi reconnus. C’était là l’œuvre réservée à la génération suivante, dont le double objet : l’occupation du pays et la soumission définitive des popula-

tions, eut comme aboutissement la division du territoire en districts, de ceux-ci en zones, pour arriver aux subdivisions inférieures, le secteur et le poste, comprenant à leur tour une série de chefferies. Ce travail n’a été poussé dans aucune colonie africaine similaire aussi loin, et encore moins aussi rapidement. Il continue encore à l’heure actuelle en ce qui concerne l’organisation de la chefferie.

Les luttes avec les Arabes. — Toutes les informations qui de la partie orientale de l’Etat convergeaient vers Léopoldville s’accordaient pour faire prévoir que l’événement sans . cesse retardé était désormais imminent, et que l’heure allait sonner d’en finir avec les Arabes. Les deux puissances établies à Stanleyville ne pouvaient coexister. Les renseignements rapportés par Van Gèle et, en 1887, par Van Kerckhoven ne laissaient déjà aucun doute sur le parti pris des Arabes d’endormir nos méfiances et de continuer d’élargir le cercle de leurs néfastes exploits.

L’Etat du Congo recrutait à l’étranger dans toutes les directions le plus d’hommes possible pour remplir les cadres de ses troupes. Ces recrutements devaient rester insuffisants pour affronter la lutte et, dès ce moment, on reprit plus sérieusement le projet de création d’une armée nationale. Mais les débuts furent décourageants et les premiers résultats ne furent acquis qu’en 1890. La barrière opposée à l’envahissement arabe fut donc organisée à l’aide de soldats étrangers.

Tippo-Tip avait rejoint les Stanley-Falls où il devait faire observer par les Arabes les engagements contractés envers l’État indépendant du Congo. 11 était prévu qu’il serait placé à ses côtés un résident européen. Le choix se porta d’abord sur le capitaine Van de Velde, qui, antérieurement, avait rendu d’excellents services dans le bas Congo.

Attaché en qualité de secrétaire à la personne du colonel Strauch, il avait accompagné en 1884 le chef de l’Association internationale africaine à Paris, pour traiter avec le gouvernement français, puis à Berlin, à l’occasion de la Conférence internationale de 1885. 11 était rompu aux affaires africaines, d’une diplomatie avisée, et surtout homme de ressources. Hélas, après qu’il eut passé huit jours avec moi à Léopoldville, il dut s’aliter et mourut peu de jours après, en octobre 1887. La ville de Gand éleva un monument aux frères Van de Velde.

A la mort de Van de Velde, les résidents furent successivement le capitaine Haneuse, l’ancien chef de Manyanga, auquel le Gouvernement confia, à diverses reprises, d’importantes missions à l’étranger; et le capitaine Becker, qui eut comme adjoint le lieutenant Tobback, lequel se distingua plus tard par sa belle défense de la station des Falls lorsqu’en 1893 Racliid poussa une attaque désespérée contre la place. La surveillance exercée par les résidents démontra .de plus en plus que les Arabes ne tenant aucun compte de leurs engagements, débordaient les postes de l’État et passaient dans leurs raids les limites fixées de LAnnvimi et du Lomami. Le danger devint pressant et des mesures s’imposèrent dès le milieu de 1888. Pour seconder le lieutenant d’artillerie Baert d’abord, le lieutenant Van Kerckhoven ensuite, le Gouvernement dirigea successivement sur Bangala les lieutenants Dhanis, Pontifier, Jacques, Bia et Milz. 11 s’agissait, pour débuter, de créer un camp à Basoko, sur l’Aruwimi, et de détacher des postes avancés plus en amont de cette rivière. Dhanis, prenant les devants, installe des postes à Yambinga, Upoto et Basoko, s’établissant solidement sur ce dernier point. Les Arabes manœuvrent autour de nos positions, s’inquiètent, cherchent à intimider, mais les nôtres tiennent ferme et se montrent prêts à résister, bien qu’ils aient l’ordre formel de tempo-

riser. Pendant plusieurs années l’on se maintint ainsi à Basoko, l’arme au bras, dans l’attente d’une attaque imminente. Souvent les Arabes se présentaient en force devant la place et cherchaient une occasion de s’en emparer par surprise. Mais on veillait, et à chaque tentative, ils trouvèrent la garnison à ses postes de combat et les fusils prêts à partir. Basoko fut ensuite commandé par le capitaine d’étatmajor Roget; en juillet 1892, c’est le lieutenant Chaltin qui s’y trouve au moment de l’ouverture de la campagne.

Mais les Arabes continuaient néanmoins leur mouvement enveloppant en faisant un long détour au nord de Yambuya ; ils s’avançaient par l’Uele et se présentèrent même sur l’Itimbiri. Le capitaine Roget descend le fleuve avec le lieutenant Milz, et, en janvier 1890, par une initiative hardie, il fonde le poste de Djabbir sur l’Uele, tandis que le lieutenant Fiévez inflige une défaite sanglante aux bandes campées sur les bords de l’Itimbiri. En 1891, Ponthier écrase dans un combat resté/ mémorable un fort contingent d’esclavagistes fortifiés sur les iles en face de Bomokandi. A l’est, du côté de Luluabourg, où, après quelques mois de repos en Europe, est revenu le lieutenant Paul Lemarinel, l’on créa le camp fortifié de Lusambo où commandera le lieutenant Descamp qui recevra le choc arabe en 1891, tandis que Ponthier les attaquait à la même époque sur l’Uele. C’était la guerre arabe virtuellement entamée, et ici se borne le rôle que je me suis tracé, cette page glorieuse des annales congolaises ayant au surplus été narrée par ceux qui en ont été les héros.

Cependant, je dois ajouter encore un mot. Stanle}'', à son passage à Bruxelles, au retour de son expédition à la délivrance d’Emin Pacha, fut mis au courant par le Roi de la situation tendue qui existait au Congo — c’était en 1890 — entre les Arabes et les troupes de l’État. Pour éviter une conflagration générale qui, à son avis, devait nous être

funeste, et gagner du temps, le célèbre explorateur conseilla d’évacuer Basoko et de s’organiser ensuite plus en aval, aux Bangala, où il faudrait définitivement arrêter les envahisseurs. .Te combattis énergiquement ces vues, en représentant que ce serait attirer l’adversaire à notre suite et démontrer aux indigènes, qui n’étaient déjà que trop portés à le croire, que nous craignions les Arabes. Sans avoir le temps de développer notre organisation au delà de ce qui aurait pu être fait à Basoko, nous nous serions retrouvés aussitôt à Nouvelle-Anvers dans la même situation qu’avant •cette retraite qui aurait constitué une faute tactique très grande et une faute politique plus lourde encore.

L’ occupation des frontières. — Dans le moment même où un grave danger intérieur le menaçait, le jeune État du Congo, comme s’il était provoqué à montrer sa vitalité, dut songer à garantir ses frontières au nord, à l’est et au sud.

Le Boi, avec une clairvoyance, une ampleur de vues et un esprit de décision dont l’histoire montre peu d’exemples, n’hésita pas à élargir la tâche et à faire face à toutes les nécessités à la fois. Ce n’est un mystère pour personne que c’est Sa Majesté qui fut l’âme de ce vaste effort. Le Roi rédige de Sa main les avant-projets d’instructions, compulse tous les rapports du Congo, les annote, revoit les instructions et arrête le texte des télégrammes dont chaque terme est pesé et discuté en audience. En Europe, il fallut lutter de diplomatie pour revendiquer des droits reconnus par les traités dont sans cesse l’on remettait en discussion, et la portée, et même la lettre. Dans cette lutte, Sa Majesté mit au service de Son œuvre toutes les ressources de Sa vaste intelligence et Sa connaissance approfondie de la politique et des enseignements de l’histoire.

C’est alors que l’on voit des rives de l’Uele, continuant l’œuvre dont Van Gèle a jeté les bases solides, les expédi-

LIEUTENANT M1LZ.

lions pousser hardiment vers le nord et atteindre le Wadaï et le Darfour sous l’impulsion irrésistible des lieutenants G. Lemarinelet Hanolet. VanKerckhoven en 1890, avec uneforte expédition parfaitement organisée, remonte l’Itimbiri, rejoint Milz à Djabbir et parvient, aidé du sultan Semio, à atteindre Nyangara en 1892. Malheureusement, ce chef si expérimenté tombe, le 17 août 1892, frappé d’une ballepartie accidentellement du fusil de rechange que portait un de ses serviteurs. Le lieutenant Milz prend aussitôt la direction de l’expédition et se porte jusqu’en vue du Nil. Plus tard, Chaltin atteint les rives mêmes du grand fleuve et, par sa glorieuse victoire de Redjaf, porte le premier coup à la puissance des derviches.

Vers le sud, Dhanis, en 1891, longe le Kwango et atteint avec une rapidité extraordinaire Capenda, Camulemba, puis passe au Lualaba-Kasaï où il arrive juste à point pour livrer les premiers assauts aux positions arabes. Ce sont enfin les expéditions du Ka tanga dont le succès décourage les tentatives qui menaçaient notre frontière dans l’extrême Sud. Telle fut l’œuvre à la préparation de laquelle, dès 1888, tendaient tous nos efforts.

Fin de séjour. — Mon séjour en Afrique approchait de son terme. J’avais été informé que l’ingénieur Van den Bogaerde, des chemins de fer de l’Etat belge, était appelé à me succéder, et il fut convenu que je resterais avec lui le temps nécessaire pour l’initier complètement à ses nouvelles fonctions. Je fus heureux de souhaiter la bienvenue, à la fin de janvier 1889, à cet ingénieur de mérite, dont la valeur n’avait d’égale que la grande modestie. Dès le lendemain de son arrivée, nous eûmes de longues conférences.

Cultures vivrières. — Les temps de famine étaient loin de

nous. Les indigènes fournissaient Léopoldville de vivres en abondance, mais, instruit par les expériences passées et stimulé par les besoins grandissants, j’avais fait établir de vastes cultures. Depuis plus de six mois déjà le champ de manioc produisait largement la subsistance du personnel. Les femmes Bangala employaient toutes les matinées à préparer et à cuire les pains de chicwangue. Toute une installation de fourneaux avait été préparée. Le manioc était transporté par les travailleurs des champs aux puits à fermentation. Pendant plusieurs mois, mon successeur continua à tirer de ces mêmes cultures la subsistance de la station, mais il n’eut pas le temps de les continuer et, après lui, personne ne le ht davantage. Pourquoi, je l’ignore. Pour ma part, j’ai toujours été convaincu de la nécessité et de la possibilité d’établir de vastes cultures vivrières autour des stations. Si quelqu’un voulait tenter l'expérience, l’on serait surpris de ce que peuvent produire, ne fussent (pie cinquante hommes, mais travaillant constamment le sol, sans jamais être distraits de cette occupation. Mais c’est la méthode et la persévérance qui ont fait défaut. On reviendra un jour plus généralement qu’aujourd’hui à cette pratique, quand le prix des vivres indigènes aura encore quelque peu haussé. Ce que la famine a pu produire, l’état du marché indigène le produira de nouveau. La généralisation des cultures vivrières introduira dans le marché des denrées de première nécessité l’élément régulateur qui fait défaut à présent. C’est par ce moyen que l’on arrivera à inculquer au noir une compréhension plus exacte de la valeur relative des choses. L’indigène a, sous ce rapport, des notions bien vagues et il arrive rapidement à exiger pour tout ce qui est désiré par l’Européen, un prix relativement considérable, hors de proportion avec la valeur réelle de ce qu’il consent à céder. Une des raisons, évidemment, de cet état de choses, c’est que l’indigène possède peu et ne

se décide pas facilement, de sa propre initiative, à fournir la somme de travail, bien minime cependant, qui lui permettrait de tirer de ses cultures plus qu’il n’est strictement nécessaire à ses propres besoins. Il semble dire : « Je n’en ai que pour moi, je vais me priver, et j’exige une large compensation pour ce renoncement. »

L’équilibre dans les transactions avec l’indigène n’a pu encore être réalisé au Congo, ni dans aucune des autres colonies de l’Afrique équatoriale. Ce fait constitue une grande entrave à leur développement économique. Tel le problème s’est posé, dès notre arrivée au Congo, et tel il est resté. Il est de ceux auxquels on doit songer toujours, car le sort de la colonie dépend de sa bonne solution.

La flottille du haut Congo s' augmente en 1899 de deux unités nouvelles. — L’attention de mon successeur se porta naturellement en premier lieu sur les travaux qui se poursuivaient au port de Léopoldville. Les premières pièces de deux nouveaux vapeurs, malheureusement de faible tonnage, la Ville de Gand et la Ville de Liège, venaient d’atteindre le Pool. Le montage commença aussitôt. Mais ces bâtiments étaient très instables, et ils durent être profondément modifiés avant de pouvoir être mis en service. On joua également de malheur dans l’envoi des diverses pièces qui devaient entrer dans la construction d’un slip et qui ne parvinrent jamais à Léopoldville. L’intention était bonne, car on a pu voir avec quelles difficultés j’avais été aux prises pour mettre à sec, avec des moyens tout à fait insuffisants, des vapeurs du tonnage du Stanley et de la Ville de Bruxelles, mais cette intention fut réalisée sans tenir compte de l’état de la route des caravanes.

Le montage des vapeurs n’offrait aucune difficulté en lui-même. On disposait à Léopoldville, d’ouvriers dévoués, intelligents, et ayant la pratique de leur métier. Ils sor-

taient à peu près tous, des usines Cockerill, de Seraing, et des chantiers d’Hoboken. Les marins, capitaines et mécaniciens, la plupart Scandinaves, connaissaient bien le fleuve; ils avaient été formés à l’école de Shagerstrom, qui, pendant longtemps, put être cité en exemple au personnel de la marine. 11 mourut à la tâche, et ce fut pour le service des vapeurs du haut Congo une perte irréparable.

Particularités de la navigation. — Le régime fluvial du Congo et de ses affluents présente des particularités dont il convient de tenir compte dans la construction des embarcations destinées à les desservir. La caractéristique du Congo est de s’étendre généralement en larges nappes, séparées par des étranglements plus ou moins accentués. Là, les eaux sont calmes, à faible courant, d’une profondeur peu considérable, le fond est généralement sablonneux; tandis qu’ici, le courant est parfois impétueux, les eaux profondes et le lit parsemé de roches dangereuses. Dans les expansions du fleuve, les îles sont nombreuses, les hauts fonds également et, parfois, surtout aux eaux basses, le thalweg est mal défini, difficile — si pas impossible — à trouver. Le vapeur, évidemment, doit répondre aux conditions multiples d’une semblable navigation : caler peu pour traverser les parties larges, et avoir de la vitesse pour rencontrer les chenaux étroits et éviter les pointes rocheuses contre lesquelles l’eau se précipite et d’où elle est renvoyée en tourbillons immenses. Calant peu, les embarcations susceptibles de transporter de lourds chargements devront conséquemment recevoir de grandes dimensions en largeur et en longueur. Elles s’affaiblissent en raison de ces proportions; comme il convient pourtant de les munir de fortes machines qui risquent d’en ébranler la masse, il faut recourir à des artifices de construction, de manière à donner de la rigidité à l’ensemble. La Société Cockerill est passée

maîtresse en cet art spécial, et elle a réalisé un type de vapeur portant en lourd 500 tonnes, que les meilleurs constructeurs anglais nous avaient déconseillé d’entreprendre, et en fait, avaient renoncé à construire. La navigation du Congo se présente dans des conditions relativement faciles. Une embarcation y évoluera facilement en tout temps, pourvu qu’elle ne dépasse pas une calaison de 4 pieds, et qu’elle puisse atteindre une vitesse de 7 nœuds. Encore faut-il, à l’époque des basses eaux, un capitaine expérimenté pour découvrir partout cette profondeur de 4 pieds; quelle que soit son expérience, il lui arrivera, à l’étiage, tout en marchant prudemment, d’échouer son vapeur sur les bancs de sable. Ceux-ci se déplacent sans cesse, et il est plus difficile de les éviter que les bancs rocheux dont la position immuable est à présent assez exactement fixée. Heureusement qu’il en est ainsi, car l’échouement sur un banc de sable n’est pas dangereux en lui-même; il ne peut apporter à sa suite que des retards, tandis que la rencontre des bancs rocheux peut entraîner de véritables sinistres.

La navigation des affluents est plus complexe que celle du grand fleuve. Les principaux, l’Ubangi et le Lualaba- Kasaï, présentent aux eaux hautes les mêmes caractères que le Congo, et toutes les embarcations peuvent s’y risquer alors. Il en est tout autrement aux eaux moyennes et spécialement aux eaux basses, où seules les embarcations relativement petites, du type de 30 tonnes actuellement en usage, peuvent y avoir accès et non sans réel danger. Quant aux autres affluents, ils sont, aux eaux hautes, accessibles vers l’embouchure à toute embarcation, mais dans les parties plus ou moins éloignées de cette embouchure, ils ne permettent l’emploi que d’embarcations de très faibles dimensions, tantôt à cause du peu de profondeur des eaux, tantôt à cause de leur cours très sinueux. Les snags, c’est-à-dire

les arbres morts, dont le tronc repose à terre, et dont la tète flotte entre deux eaux, y sont plus nombreux que dans le Congo même; ils constituent un obstacle dangereux à la navigation, d’autant plus que rien ne les signale à l’attention du navigateur.

De tout ceci, il appert que le problème de la navigation du bassin du Congo est complexe, et qu’il n’a pu être résolu pratiquement qu’après une étude minutieuse et à la suite de nombreuses observations. Il ne pouvait être abordé qu’après l’achèvement du chemin de fer, car primitivement, il fallait, avant tout, tenir compte de la difficulté des transports sur la route des caravanes; ce fut déjà extraordinaire d’être parvenu à lancer sur le haut Congo, avant l’aboutissement du rail à Léopoldville, deux vapeurs tels que le Stanley et la Ville de Bruxelles. Ces vapeurs ont d’ailleurs rendu des services considérables, et leur type trouve encore sa place indiquée logiquement dans la flottille du haut Congo.

Comment composer la flottille du haut Congo de manière à lui faire atteindre son maximum de rendement avec un minimum de frais? Le problème, on s’en aperçoit tout de suite aux détails qui précèdent, se dédouble : navigation sur le Congo même, navigation sur les affluents. Sur le Congo, il faut évidemment recourir aux plus grandes embarcations possible, de manière à réduire les frais généraux et le personnel. Dans cet ordre d’idées, on s’arrêta d’abord aux unités de 150 tonnes du type Brabant. L’annonce de l’arrivée d’un tel vapeur à Léopoldville y fit événement et, contrairement à toute attente, avant même qu’on en eût examiné les plans, le personnel maritime protesta et tenta de démontrer l’impossibilité absolue de le faire naviguer. L’hostilité alla grandissante pendant les travaux d’assemblage, et elle ne se calma pas, bien au contraire, aux premiers essais, qui, d’ailleurs, furent

désastreux. Le rapport adressé en la circonstance au Gouvernement, dit entre autres choses : « Tout le monde était

pâle, on sentait le danger imminent . « C’était tragique.

Et cependant l’administration centrale avait pris soin de prévenir que le steamer avait été mis à flot à Hoboken et qu’il s’était admirablement comporté sur l’Escaut. Le sangfroid s’était perdu à tel point que des parties essentielles des machines avaient été mal assemblées. On cherchait aussi à expliquer comment le vapeur avait touché un roc à son premier voyage en arguant qu’ensuite de certaines circonstances, il plongeait soudainement de deux pieds et touchait des rochers dont la présence était insoupçonnée jusqu’alors ! Enfin, tout cet émoi se calma, et brusquement, tout le monde chanta les louanges de ce type de vapeur. Deux autres steamers, des mêmes dimensions, furent expédiés au Congo et mis à l’eau sans qu’une note discordante se fit entendre.

Le souvenir de tout cet effroi était cependant resté dans les esprits, car à deux reprises, à l’occasion de la perte de Y En Avant et d’une autre chaloupe d’aussi minime importance, on fit ressortir qu’on devait s’attendre à des sinistres, maintenant qu’on mettait en service des vapeurs d’un tonnage excessif ! Chose étrange, ce sont les plus petits bâtiments qui ont continué à se perdre, sans qu’il fût jamais, jusqu’ici, arrivé rien de fatal aux grandes unités. Et c’est ainsi que toute idée nouvelle est souvent accueillie en Afrique. Les dirigeants auront toujours à tenir compte de cet esprit pour apprécier les événements qui leur sont rapportés comme pour diriger une évolution. Encouragé par ce succès, le Gouvernement envoya des allèges de 350 tonnes avec remorqueurs et finalement des vapeurs de 500 tonnes.

Pour le service des affluents principaux, on emploie des steamers de 35 et de 20 tonnes, types Ville de Bruges et Délivrance. Et enfin, pour les petites rivières sinueuses,

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