‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 14 sur 80 · TOM · texte numérisé non relu

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aurait à présent des intérêts communs avec l'Espagne; il serait possible qu'elle fût assez engagée pour être obligée de défendre des hommes à qui elle prête son argent et qui lui livrent en nantissement le Mexiqué et le Pérou. Ce n'est donc plus d’une simple guerre avec l'Espagne qu'il s’agit, mais d’une guerre possible avec l'Angleterre.

» Je vois trois moyens pour sortir de là. Je vais vous les exposer et je les classerai ainsi : le moyen évasif, le moyen de la guerre, le moyen de la paix.

» 49 Le moyen évasif : quand M. de Montmorency sera arrivé et qu'il vous aura montré ce qu'il vous porte, vous pouvez répondre ici que le gouvernemerit français ne refuse point de faire la démarche collective auprès du cabinet de Madrid, mais que les choses ayant absolument changé de face et que l'Angletetre se trouvant maintenant derrière l'Espagne, la France ne peut prendre le parti qu'on lui propose avant de savoir si la Russie , l'Autriche et la Prusse veulent s'engager à soutenir la Franco daus une guerre contre l'Angleterre en cas que celle-ci vinta prendre fait et cause pour l'Espagne. L’Autriche et la Prusse reculeront à l'instant, et vous serez dégagés. Mais que deviendrez-vous après cette évasion ? Pouvez-vous rester comme vous êtes, armés et immobiles? Cela n’est pas possible. L'insolence de l'Espagne deviendra insupportable, et, quand vous voudrez agir, vous auréz perdu l'appui de l'Europe.

» 2° Le moyen de la guerre : c’est un grand coup 4 jouer. Au lieu de vous amuser à envoyer des notes à Madrid, envahissez sur-le-champ l'Espagne, après avoir envoyé un ultimatum aux Cortès et leur avoir demandé réponse en vingt-quatre heures. Cinquante mille hommes, portés rapidement sur l'Ébre , font tomber tous les emprunts de l'Augleterre , arrétent les traités pour les co-

DE VERONE. 444 lonies , arrachent l'Amérique à l'Angleterre, et l'Espagne ala révolution. L’ Angleterre , surprise, n’aurait pas le temps d'agir; le but de ses négociations serait manqué avant qu'elle pit vous déclarer la guerre, et , ce but étant manqué, peut-être ne voudrait-elle pas commencer une guerre infructueuse ; vous marcheriez sans l'Europe, et ce serait un immense avantage, et pourtant vous auriez l’Europe derrière vous. Mais il faudrait agir avec promptitude et vigueur, et vous servir sans scrupule de tousles moyens. Dans ce cas, le plan d'Ouvrard vous serait très-utile, et je n’hésiterais pas à reconnaitre la régence pour avoir une partie de l'Espagne pour moi. Une fois sur I'Ebre , vous pourriez vous-même négocier et traiter avec les Cortés, qui seraient sans doute retirées à Cadix, où nos flottes iraient les inquiéter. Vous pourriez même alors traiter avec l'Angleterre pour entrer en compte avec elle sur l'affaire des colonies, et vous pourriez lui offrir une part : du marché afin qu'elle vous aidât à réduire les Cortés ; nul doute qu'elle ne vint à composition. Ce plan, réussissant, éleverait la France à un haut point de glaire et de prospérité, et peut-être est-il moins aventureux qu'il ne le semble.

» 5° Le moyen de la paix: il est bien simple; c'est la retraite des ministres, ou du moins de toutes les personnes qui ont été employées directement ou indirectement dans les négociations avec les cours étrangères ; alors on rejettera toute la fauto sur ceux qui se retireront. On dira aux alliés que rien de ce qui a été fait n'est valable, parce qu'on a outrepassé les ordres du roi. On détruirait, sinon sans faiblesse, du moins sans honte, l’arinée d’observation ; on enverrait un nouvel ambassadeur en Espagne, et, ne songeant plus aux affaires extérieures, on ne s’occuperait que de l'intérieur de Ja France, Vous n'avez qu'à dire

412 .. CONGRÈS un mot, mon cher ami; quant à moi, je suis prêt, et vous savez que j'ai toujours ma démission dans l’une de mes poches. Mais souvenez-vous bien qu'il faut prendre un parti et que vous ne pourrez pas rester comme vous êtes : les fonds dégringolant, le commerce terrifié, les esprits agités, les alliés voulant avoir des réponses et faire quel- -que chose , la Russie et l'Angleterre menaçant, vous obligent à une décision, sans quoi la machine s’écroulera et tombera sur vous. Prendrez-vous le parti de suivre le plan de Vérone, et enverrez-vous votre note à Madrid avec celle des alliés ? Cela vous donnera six semaines de répit ; .au bout de ce temps, ce sera la paix ou la guerre : si c'est Ja paix, ’ Angleterre achève ses négoeiations et elle s'empare de tout le commerce d'Amérique ; si c'est la guerre, c'est la guerre avec |’ Angleterre, car elle aura eu le temps ‘de conclure ses traités, et il faudra bien qu’elle les soutienne. Vous vous retrouverez dans la même position, avec cette différence que l’argent anglais aura déjà créé des soldats aux Cortés. L'Europe n'en sera pas mieux pour vous, car l'Autriche craint toute rupture avec l’Angleterre, et l'Autriche et la Prusse craignent également le succès de nos armées et le mouvement des troupes russes. » J'écris tout ceci, mon cher ami, sans me relire. Ma lettre vous arrivera au milieu des délibérations du conseil; peut-être y trouverez-vous quelque idée utile. J'aurais voulu mieux servir le roi ici; mais en seconde ligne, on ne peut avoir que du zèle. Tout à vous sincèrement. Ecrivez-moi et surtout dites-moi de revenir.

» CHATEAUBRIAND

» P, S. C’est Ouvrard qui vous porte cette lettre : lui

et ses plans ont beaucoup plu ici; il vaut la peine d'être écouté, Le duc de Wellington part aprés-demain ; le con-

grès se meurt : s’il était mort avant de naître, il nous aurait tirés d’un grand embarras.

» Ouvrard reste, et envoie un courrier dont je profite pour vous faire passer cettelettre. Son plan plaît au prince de Metternich , qui hait les révolutions, et qui croit y voir un moyen de tuer celle d'Espagne. Le comte de Nesselrode trouve, de son côté, dans le plan d'Ouvrard, de l'argent pour mener l'affaire. Ouvrard ne demande rien, et se contente de dire : « Reconnaissez la régence, et je » me charge de tout. Mon emprunt a déjà porté un coup » terrible aux emprunts des Cortés ; et l'Angleterre sent » si bien le danger de mon plan pour elle, qu’elle est » furieuse. » En effet, le duc de Wellington jette ici feu et flamme, et Gentz a conseillé à Ouvrard de ne pas se présenter chez le duc. Ouvrard va attendre qu’il soit parti; et je ne serais pas étonné qu’il parvint à faire adopter quelque chose de ses idées au prince de Metternich et à l'empereur Alexandre. Cependant M. de Metternich sera géné à cause de l'Angleterre. Ouvrard dit qu'il se contenterait de la reconnaissance de la régence par la Russie pour accomplir son plan. Il dit aussi qu’il lui. importe peu que la régence soit battue et en fuite, qu’il ne lui faut que son nom de régence, et qu'avec son argent il saura bien la ressusciter. Quant à nous, il est bien évident que nous ne pouvons reconnaître la régence que si nous déclarons la guerre. J'ai fait à Ouvrard une objection frappante : je lui ai ditque si la Russie adoptait son plan, et qu’elle reconnût la régence, tandis que la France resterait en paix, lui, Ouvrard, se trouverait gèné en France, et génerait également le gouvernement ; car il est clair que les Cortés nous demanderaient pourquoi nous laissons un Français, agent d'une puissance en guerre avec elles, équiper,.soudoyer, armer des sujets rebelles. A cela il

répond que, s’il embarrasse le gouvernement, il agira de Bruxelles, ou de Angleterre même, où il saura bien trouver ce qu’il Int faudra.

» Tout cela peut être chimérique; mais, comme me le disait hier le prince de Metternich : « Ce n'est pas » Ouvrard qui est fabuleux, ce sont les temps où nous » VivOns. »

Paris, ce jeudi 5 décembre 1822.

« Mon cher Chateaubriand, je ne sais si vous pourrez — lire mon griffonnage , car je viens de passer la nuit blanche auprès d'un de mes enfants malade depuis quinze jours ; et j'ai les nerfs dans un tel état, que j'ai peine à tenir ma plume: atissi serai-je court, et pour vous, et pour moi.

» Je vous remercie de votre excellente lettre du 28 no: vembre, et dé la réponse parfaite que vous avez opposée en notre nom sur l’indépendance des colonies. Ce n'est qu'en traitant ainsi les questions avec force, netteté et politique, qu'on peut cesser de rester enlacé dans les filets de ces insulaires marchands. Ils jouent maintenant un nouveau rôle à Madrid; ils veulent s y faire croire plus mal vus et plus mal traités que tous les autres, à cause de leur armement contre l’île de Cuba; mais n’en croyez rien : ils tireront profit de leur expédition, et ensuite le profit de l'état désespéré de la Péninsule , pour se faire payer plus cher les secours qu'ils consentiront à leur donner. |

» Serait-il possible que les alliés fussent les dupes de cette politique, et qu’ils ne vissent pas combien ils la servent par l'envoi inopportun des notes qu'ils ont dressées pour le gouvernement de Madrid!

» Nous cnvoyons un courrier pour essayer de leur faire

sentir cOmbien Îles choses sont changées depuis que ces notes ont été rédigées. L’Angleterre s'est démasquée à Cuba, à Madrid et, en dernier lieu , au congrès, par la proposition relative aux colonies espagnoles, qu'elle n’a faite évidemment que pour s'autoriser, par la suite, de cette communication, et reconnaître à son aise toutes les colonies qui voudront bien lui accorder des avantages commerciaux.

» La position est changée encore par la dispersion complète de l'armée de la Foi et l'établissement sur nos frontières de l'aintée de Mina, ce qui fait que l'envoi des notes, le départ des atnbassadeurs de Madrid et le commencement des bostilités ne font qu'un seul et même fait accompli dans huit jours.

» Enfin, la position est changée par l’expérience faite — sur nos fonds, notre commerce maritime, notre industrie, par l'expérience de l'effet désastreux qu’auront sur eux une guerre qui, je dois vous le dire, en opposition avec tes déclamations soldées de quelques journaux, est repoussée par Popinion fa plus saine et la plus générale, tandis qu’elle est désirés, et vivement désirée, nous en sommes sûrs, par les meneurs libéraux, qui ont l'habileté cette fois de laisser crier, par leurs subalternes, qu’ils ne la veulent pas.

» Voila, mon ami, dans quelles circonstances nous sommes appelés à faire une note qui, en vérité, n’est plus de saison , qui, dans une affaire fort difficile et fort délicate à conduire, va nous engager de la manière la plus favorable à la résistance des libéraux espagnols, à l'opposition des libéraux français, au-triomphe des libéraux de tous les pays.

» D'un autre côté, il serait affreux pour nous, et nous ne squrions nous y résoudre , de nous séparer de l'empe-

reur de Russie, de l'Autriche et de la Prusse, pour imiter, qui? la senle puissance dont nous avons tant-de raisons de nous méfier , l'Angleterre.

» Voyez, mon cher, de faire tous vos efforts pour éviter un tel malheur; car, n’en doutez pas, si on donne suite immédiate à ces notes, on compromet la cause que nous servons ; et jai plus d'une donnée pour pouvoir garantir qu'on ira eontre le but qu’on se propose.

» Au contraire, si les alliés voulaient consentir à ce que la mesure de retirer leurs ambassadeurs d'Espagne fat remise, pour le moment de l'exécution, à la décision de la réunion, à Paris, de leurs ambassadeurs et de notre ministre des affaires étrangères, nous contiendrions l'Es-

pagne par la crainte de cette mesure, et nous en userions au moment opportun. Obtenez cela, dont je.n’ai pas le temps de vous développer tous les avantages, mais que vous saurez bien faire valoir, car ils sont évidents et immenses. Qu'on nous rende justice ; qu’on se pénètre bien de la conviction que nous sommes plus intéressés que personne à la destruction de la révolution d’Espagne ; qu'on se rappelle que nous n’avons reculé devant aucune des conséquences qu’améne.la volonté franche de cette destruction, et qu'on ne nous impese pas des mesures qui vont directement contre le but qu’on se propose.

» Je n'ai plus qu’un mot à ajouter, mon cher. Vous me disiez dans votre lettre que ceux dont l'opinion ne serait pas suivie dans une affaire aussi grave ne pourraient utilement la diriger ; je suis tout-à-fait de votre avis, et ai déjà prouvé que je savais me décider. Dieu veuille, pour mon pays et pour l'Europe, qu’on ne persiste pas dans une détermination que je déclare à l'avance, avee une entière conviction, compromettre le salut dé la France elle-méme.

. » Adicu , mon cher Chateaubriand ; j'aurais voulu pou-

voir entrer avec vous dans quelques détails : vous y suppléerez ; qui mieux que vous le pourrait? Compliments à vos collègues. De cœur, tout a vous.

» J. DE VILLELE. »

Vérone, ce 3 décembre 1822.

« Voici vraisemblablement , mon cher ami, la derniére lettre que je vous écris de Vérone, à moins d’événements. Nous attendons votre courrier du 40 au 44, et je partirai immédiatement après son arrivée. Les affaires d'Italie sont finies, et aussi bien que possible pour la France, vu les circonstances. L’évacuation du Piémont commencera le .4er janvier, et sera complétée le 1° septembre; on reti- -rera quelques troupes de Naples, et on diminuera la con- ‘tribution en argent. Il n’y aura point de tribunal commun en Italie, et le prince de Carignan ne sera point exclu de

Ja couronne : ainsi les intentions du roi sont remplies.

» Je vous ai écrit de longues lettres sur nos affaires

d’Espagne; mais, au moment où je vous écris, votre parti -Qoit être pris. Ainsi, en vous parlantencore de l'Espagne, .je ne ferais que rabacher.

» A présent, mon cher ami, encore un dernier mot stir vos intérêts particuliers : mon dévouement m'a acquis le -droit de vous en parler. Je vais sans doute étre obligé d'aller à Londres ; je ne serai pas à Paris pour précher la concorde et vous réunir des voix dans la chambre. Vous y aurez sans doute une grande majorité ; mais songez bien qu'une opposition royaliste contre un ministère royaliste, si faible qu'elle puisse étre, est ce qu’il y a de plus déplorable, et qu’à la longue elle réussira. Vous pouvez tout finir, tout aplanir, en plaçant quelques hommes, et vous êtes ministre pour la vie. Quand j'insiste tant, mon cher

a saisi cette idée , que j'ai suggérée , et vous voyez quel parti vous en pouvez tirer. On peut faire partir une note en même temps que celle des alliés, note à la fois comminatoire et conciliatrice. Notre ambassadeur peut rester un moment après la retraite de ceux des alliés, aunonçant son départ et la ferme résolution de la France de ne se séparer jamais de l'alliance continentale ; mais, en même. temps, montrant toute la sollicitude de la France pour le salut de l'Espagne, et la suppliant d’écouter la voix de Ja raison, avant de se précipiter dans un abime de malheurs. Il me semble, mon cher ami, que, si l’on saisit bien cette idée , une nouvelle route peut s'ouvrir devant nous ; nous * pouvons arracher à l'Angleterre un rôle qu’elle se propose de jouer, celui de médiateur ; et, si nous sommes repoussés , la guerre est justifiée aux yeux de tout homme raisonnable. Je vous développerai tout ceci; et j'espère qu'aucune détermination n’aura été prise avant mon arrivée à Paris. Demain, le prince de Metternich doit me lire la dépéche qu’il va adresser à M. Vincent. Je serais trop heureux, mon cher ami, si mes dernières paroles à Vérone n'étaient pas perdues pour le bonheur de notre pays.

» Tout à vous pour la vie.

» CHATEAUBRIAND

Ces lettres sont assez curieuses, historiquement par- Int ; elles font connaitre le caractère d'esprit des deux ministres dont l'union et la division ont le plus contribué à la prospérité et à la perte de la Restauration. M. de Villéle ne voyait guère que le présent; nous n’étions guère occupé que de l'avenir. On trouve ici la première ébauche de notre plan pour l’entreprise d'Espagne, tel que nous l’avions à peu prés tracé à Londres et envoyé a-

DE VERONE. aol

M. de Montmorency. Il est singulier que ce plan soit précisément celui que proposait au gouvernement actuel, M. Thiers , un des hommes les plus remarquables que la révolution de 4830 ait produits : l’envie a devancé ses succès , elle n’a fait que suivre les miens.

M. de Villèle, dans sa dernière lettre, est agité par la perturbation des fonds publics, par les négociations anglaises relatives à l'exploitation des colonies américaines par les idées de finances et de commerce qui ne le quittent pas et qui ’empéchent , malgré la perspicacité de son. esprit, de s'élever, dans ce moment, à de plus hautes considérations. Il est content de nos notes sur la traite des nègres et sur les colonies espagnoles , parce que nous y défendons des intérêts matériels ; mais il ne veut pas la guerre ; il craint que si les dépêches des cours arrivent à Madrid, elles n'amènent immédiatement les hostilités ; il nous prie de remédier à ce mal : les dépéches étaient parties. Attaché à notre système, nous étions bien aise, à part nous, de l'expédition des documents, lesquels, après tout, he nous engageaient à quoi que ce soit, et étaient même calculés exprès pour ne rien produire.

Il résulte aussi de cette correspondance que nous et M. de Villèle, avions chacun une idée fixe : nous voulions la guerre, il voulait la paix; nous attribuions à tous les alliés les sentiments particuliers d'Alexandre , afin d’accoutumer M. de Villèle à l’idée des hostilités. M. de Villèle magnifie , de son côté, les revers des royalistes espagnols , afin de calmer l'ardeur supposée du congrès à Vérone. Nous disons au président du conseil que le vœu très-prononcé des puissances est pour la guerre ; qu’il ne s'agit pas de l'occupation de la Péuinsule ; qu’il n’est question que (d'un mouveinent rapide ; nous moutrons un suc-

cès facile : et pourtant mous savions que le congrès de

Vérone ne voulait point la guerre; nous craignions que notre mouvement ne se prolongeât bien au-delà de l’Ebre; nous pensions qu'il nous faudrait occuper Jong-temps l’Espagne pour faire une bonne besogne ; mais nous ne révélions pas tout , afin d'arriver à notre but , et nous nous disions secrètement : « Une fois la Bidassoa passée , il ‘» faudra bien que le président du conseit actif, capable » et décidé, aille de l'avant. »

M. de Villéle nous raconte ses succès dans l'intérieur; il calcule les millions que nous aurons de reste : « Pour- » quoi faut-il, s‘écrie le grand financier, que ces malhca- » reuses affaires viennent troubler une telle prospérité ? »

Dans une autre-lettre , nous mandons à notre habile correspondant : « La France a la main forcée ; la Russie » trouve qu'on ne va pas assez loin ; l'Autriche n'a mar- » ché que pour ne pas rompre avec la Russie; la Prusse » craint le moindre mouvement, et l'Angleterre s'oppose » à tout. » |

M. de Villéle n'est apparemment frappé que de cette phrase : La France a la main forcée, sans faire attention à la phrase qui suit, et qui contredit formellement notre assertion. Toujours obsédé de son idée de paix, il nous écrit : « Serait-il possible que les alliés fussent les » dupes de cette politique (anglaise), et qu'ils ne vissent » pas combien ils la servent par l'envoi inopportun des » notes qu'ils ont dressées pour le gouverriement de Ma: » drid!»

M. de Montmorency était aussi pour la guerre; mais il avait un but tout autre quele nôtre ; son opinion était même trés-ardente ; nous, nous laissions du doute sur notre dé-. termination ; nous ne voulions pas nous rendre impossible ; nous redoutions qu’en nous découvrant trop, le président du conseil ne voulüt plus nous écouter. Ayant

pris à Vérone l'initiative sur la question des hostilités, ne fréquentant guère que l'empereur de Russie, le duc Matthieu devait de son côté représenter tous les princes transportés d’une fureur belliqueuse. Nous supposons qu'une de nos lettres et qu'une lettre de M. de Villèle, séparées des pièces officielles, fussent tombées dans des mains étrangères, ne sé serait-on pas écrié : « Voyez ! » M. de Villéle et M. de Cheteäubriand disent, l’un qu'on » ne lui laisse pas les deux boules, l'autre que nous avons » la main forcée. » Or, cela était d'une fausseté palpable : témoin les documents de Vérone, témoin notre dernière conversation avec M. de Metternich (on en parlera toutä-l'heure), témoin enfin les machinations de l'alliance contre notre entreprise durant la périlleuse intervention dans la Péninsule. La résolution secrète de nous laisser là était bien décidée dans la majorité du congrès, ce qui n'empéchait pas les propos d’être tout farcis de par la Pâque-Dieu! et de par la mort! On craignait Alexandre, on l’endormait avec des discours : à entendre parler 4 voix haute ceux qui nous suppliaient à voix basse de prévenir la rupture , ils allaient mettre l'Espagne A sec. Et, cependant, pour le répéter , toute la prétendue coërcition se réduisit aux dépêches vagues des cabinets de Berlin , de Vienne et même de Pétersbourg, dans lesquelles ce qui domine est un désir immodéré de la paix.

M. de Villèle fut entraîné au combat , non par le continent, mais par la force même des choses. Lorsque le président du conseil , malgré sa sagesse , se vit engagé dans la guerre, il en dirigea merveilleusement les opérations financières comme nous en conduistmes avec quelque bonheur les opérations politiques. Les fonds montérent au lieu de descendre ; M. de Villèle s’en étonna; il ignorait la puissance d'un peuple, quand on agit dans le sens de l'in-

stinct de ce peuple. Environné de gens de bourse , dont l'agiotage était dérangé par le bruit du canon, il s’effarouchait des cris du spéculateur en défaut ; il avait la bonté de regarder comme des hommes d’expérience et de fait une troupe domestique de la Convention et de l’Empire , laquelle, changée en coulissiers, se troublait par Ia crainte de nos succès, et se ranimait à l’espérance de nos revers. Que pouvait-on craindre des deux mondes du despotisme et de l'anarchie? le premier était paralysé depuis que la victoire ne lui agitait plus les bras; le second avait senti son énergie arrêtée sous habit de chambellan , camisole de force que lui avait mise le premier.

Cependant M. de Villéle, si modéré, était lui-même déterminé quand on l'attaquait dans sa partie sensible. Tandis qu’il hésitait sur’ l'expédition d’outre-Pyrénées , il faisait partir pour Londres cette note. Il mit le marché à la main à l'Angleterre : l'Angleterre recula devant lui à propos d'un traité de commerce, comme elle recula devant nous au sujet. de la guerre d'Espagne,

Copie de la note adressée au gouvernement anglais.

« Le soussigné, chargé d'affaires de France, a reçu ‘ » de son gouvernement l’ordre exprès de présenter à son » excellence le ministre des affaires étrangères de Sa Ma- » jeste britannique les communications suivantes.

» Le gouvernement de Sa Majesté très-chrétienne vient » d’être informé que, le 15 de ce mois, le ministère espa- » gnol a, dans une séance sécrète des Cortès, demandé et » obtenu l'autorisation de conclure un traité de commerce » avec d'Angleterre. On ajoute que, pendant la discus- » sion, un orateur ministériel a présenté cette mesure

» comme un sacrifice au prix duquel on pourrait espérer des secours devenus indispensables.

» Le cabinet de Saint-James connaît parfaitement et il apprécie les motifs qui ont forcé la France 4 maintenir » un corps d'observation sur les limites des provinces » d’Espagne, qui sont en proie a l'anarchie et à la guerre » Civile. Ce cabinet n’ignore pas non plus les dangers auxquels la personne du roi d'Espagne et sa famille ont été récemment exposés. | » Sa Majesté britannique a envoyé M. le due de Wellington au congrès de Vérone, où les souverains alliés sont en ce moment occupés à concerter les moyens les » plus propres à mettre un terme aux calamités de l'Es- » pagne. |

» Dans de pareilles circonstances, une négociation sépa- » rée avec l'Angleterre aurait pour résultat infaillible de » donner aux principes qui dirigent aujourd'hui le gou- » vernement espagnol un appui moral dont les consé- » quences sont faciles à apprécier.

» Le gouvernement français se refuse à croire que tel- » les puissent étre les intentions de Sa Majesté britannique. » Il se flatte que les explications loyales que le ministère » anglais lui donnera ne laisseront aucun doute sur l’état » actuel des relations du cabinet de Saint-James avec le » cabinet espagnol. Le gouvernement francais attend ces » explications avec confiance. Les ministres de Sa Majesté » britannique reconnaitront facilement que, dans la situa- » tion où se trouve la France vis-à-vis de l'Espagne, une » décision immediate de la France doit résulter de ces » explications.

» De son côté, le gouvernement français sera toujours » disposé à donner à ses alliés, par sa conduite et par les » éclaircissements qu'ils pourraient désirer, la preuve de

ww

» intention qu'il a constamment montrée de concourir » au rétablissement de l’ordre dans la Péninsule, sans re- » noncer, s'il est possible , aux avantages de la paix dont » jouit l'Europe. »

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