MONTMORENCY
M. Ouvrard arriva done avec des plans pour renverser les Cortés au nom de la Régence d'Urgel, sans avoir besoin d'aucune puissance. Ces plans, chimériques quant aux intérêts moraux, ne I'étaient pas quant aux intéréts matériels. Le banquier à imagination amusa M. de Metternich : l’idée de faire la guerre avec de l'argent et la seule Régence d’Urgel, en mettant la France hors de Cause, caressait le penchant du prince.
Maintenant l'ordre chronologique des affaires nous conduit à parler des rapports que l'empereur de Russie voulut bien avoir avec nous. Quel lieu habite-t-il aujourd'hui ? Son sépulcre. Le czar a disparu dans un coin inhabité de son empire : un nouveau coup de vent de la fortune nous a jeté dans une autre solitude ; nous sommes bien placé, au-delà du monde passé, sur le peu de terre qui nous porte encore , pour retracer la vie d'un monarque dont il était si utile aux intérêts de la France de conserver à Vérone la fructueuse amitié. Après Bonaparte, Alexandre est la plus grande figure historique de la période napoléonienne.
Alexandre. — Abrégé de sa vie.
Alexandre J*r, Paulowitsch (fils de Paul), né le 23 décembre 1777, marié le 9 octobre 4793 (date funeste) à Louise-Marie-Auguste, depuis Élisabeth Alexiowna, princesse de Baden , passa son enfance sous la tutelle de Catherine IT. Il fut élevé par La Harpe, Suisse, ou , si l'on veut, Français de Lausanne. Il parvint au trône le 24 mars 4801 : son père , Paul Jr, fut trouvé étranglé dans son
lit. Paul était fou , mais ne manquait ni d'instrnction , ni d'esprit, ni de générosité ; ces qualités, surtout la dernière, se retrouvérent dans son fils aîné. Paul était ce comte du Nord reçu avec éclat à Versailles et à Chantilly, où les fêtes de leurs anciens maîtres ont cessé. La fin violente d'un autocrate était dans les mœurs russes comme celle d’un sultan dans les mœurs turques : l'affranchissement sous le despotisme prend la forme de l'assassinat. Les vertus d'Alexandre ne permettent pas de penser qu'i fut instruit à fond de Ja conjuration. Une abdication était * devenue nécessaire ; il crut à l’abdication, non à la mort; son élévation à l'empire fut le résultat d'un meurtre, non d'un parricide.
. Les premiers actes du règne d'Alexandre annoncèrent ce. qu'il était : différents ukases diminuent les impôts, favorisent l'industrie , améliorent le système de douanes et de finances, permettent le commerce à la noblesse , font remise des amendes judiciaires, délivrent les individus détenus pour dettes, nomment des commissions pour adoucir le sort des exilés : on en trouva jusque dans la mer d'Archangel, tout cassés de misère et de vieillesse, et qui ne savaient plus pourquoi , ni à quelle époque, ils avaient été enchaînés dans les cloitres d’un couvent glacé. Alexandre abolit la confiscation, régla l'administration de la justice, prononça des peines contre les magistrats concussionnaires , exigea l'unanimité des juges dans la condamnation à mort, mit fin au tribunal secret qui connaissait exclusivement des crimes politiques, fonda et réorganisa sept universités, créa plus de deux mille écoles primaires, leva la censure pour les écrits, borna le pouvoir des gouverneurs de province, détruisit la servitude personnelle en Esthonie , en Livonie, en Courlande, et la restreignit dans le reste de l'empire,
Il maintint d'abord la paix qu'il trouva rétablie entre la Russie et la France, après les campagnes de Suwarow et de Korsakow, sous Paul Ier. En 4802, il contracta une alliance, qui devint une amitié durable, avec Frédéric- ‘Guillaume III. Quand Napoléon, vainqueur de l'Autriche , abattit la Prusse, grand dans le combat, petit après la victoire, il répandit ces bulletins troupiers qui calomniaient une noble reine.
La paix de Tilsitt laissa au czar le loisir de jeter les fondements des institutions militaires de son empire. Forcé par les circonstances et peut-être entraîné par l’ambition de partager le monde avec un grand homme, Alexandre s'occupa à Tilsitt d'un traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne était dévolue à Ja Russie, ainsi que les conquêtes que les armes moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte devenait maître de l'Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses dépendances au royaume d'Italie , passait en Afrique, s’emparait de Tunis et d'Alger, possédait Malte, envahissait l'Égypte, ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et italiennes,
Sincère comme homme, en ce qui concernait l'huma- nité, Alexandre était dissimulé, comme demi-grec, en ce qui touchait à la politique : en même temps qu'il flattait Napoléon, qu'il déclarait la guerre aux Anglais, et traitait l'attaque contre la flotte de Copenhague d’insigne brigandage , un de ses officiers allait à Londres rassurer le cabinet de Saint-James, et lui témoigner son admiration. Aussi, quand les dix vaisseaux de guerre russes chargés du blocus de Lisbonne furent pris par les Anglais, l'amirauté les conserva et les rendit bientôt au czar. Bonaparte croyait s'être joué de ce prince à Erfurth , et l'avoir enivré d’éloges. Un général écrivait : « Nous venons de faire
» avaler un verre d'opium à l’empereur Alexandre, et » pendant qu'il dormira , nous irons nous occuper ail- » leurs, v
Un hangar avait été transformé en salle de spectacle ; “deux fauteuils à bras étaient placés devant l'orchestre pour les deux potentats; à gauche et à droite, des chaises garnies pour les monarques; derrière, des banquettes pour les princes ; Talma, roi de la scène, joua devant un parterre de rois. À ce vers :
L'amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux,
Alexandre serra la main de son grand ami, s'inolina, et dit : « Je ne l'ai jamais mieux senti. »
Aux yeux de Bonaparte, Alexandre était alors un niais; il en faisait des risées avec ses chambellans et ses généraux ; il le méprisait parce qu'il le croyait sincère ; il l’admira quand il le crut fourbe. « C’est un Grec du Bas-Empire’, disait-il , il faut s'en défier, » A Erfurth, Napoléon affectait la fausseté effrontée d'un soldat vainqueur ; . Alexandre dissimulait comme un prince vaincu : la ruse luttait contre le mensonge , la politique de l'Occident et Ja politique de l'Orient gardaient leurs caractères.
Le fils de Paul profita, tantôt de son alliance, tantôt de ses guerres avec Bonaparte , pour réunir à la Russie Ja Finlande, la Géorgie , plusieurs districts de la Perse, la Bessarabie et le royaume de Pologne En 4815, son armée étonna l'Allemagne par sa magnifique tenue ; en 4814, il entra dans Paris; en 4843, il mit en marche une seconde armée de 800 mille combattants, avec 2,000 piéces de canons attelées. Telle fut la puissance d'Alexandre,
à qui Napoléon légua l'Europe.
Ce prince était aussi grand par l'âme que Napoléon l'était par le génie : ses paroles et ses actions ont un carac-
tère de magnanimité qui manque à l’homme étonnant devant lequel il s’éclipsait. Dans sa proclamation de Varsovie, 22 février 4845 , il disait : « Nous avons jugé convenable » d’instruire l'Europe de nos projets; c’est aux peuples » comme aux rois que nous rappelons leurs devoirs et » leurs intérêts...
» ..... Profitant de nos victoires, nous tendons une main » secourable aux peuples opprimés. Le moment est venu : » jamais occasion ne se montra plus belle à la malheureuse » Allemagne; notre cnnemi fuit , il étonne par son effroi » les nations accoutumées à n’étre étonnées que de son » orgueil et de sa barbarie... Ce sont nos bienfaits et non » les limites de notre empire que nous voulons étendre » jusqu'aux nations les plus reculées. Le sort de la Gua- » diana et du Vésuve a été fixé sur les bords du Borys- » thène; c'est de là que l'Espagne recouvrera la liberté » qu'elle défend avec héroisme dans un siècle de faiblesse » et de lacheté. Nous adressons aux peuples, par ce mani- » feste, ce que nous avons chargé nos envoyés de dire » AUX rois.,..
» Il faut que la Germanie rappelle son courage... Si le » Nord imite le sublime exemple qu'offrent les Castillans, » le deuil du monde est fini..., Si, après tout cela, une » nation égarée puisait dans des événements si extraordi- » naires quelques sentiments généreux; si elle jetait ses » yeux baignés de larmes sur le bonheur dont elle a joui » sous ses rois, nous lui tendrions une main secourable. » L'Europe, sur le point de devenir la proie d’un monstre, » recouvrerait à la fois son indépendance et sa tranquil- » lité. Puisse enfin, de ce colosse sanglant qui menaçait » le continent de sa criminelle éternité , ne rester qu’un » long souvenir d'horreur et de pitié ! »
Dans une autre proclamation, eu date de Kalisch , 28
152 | CONGRÈS mars 4815, Alexandre appelait aux armes les peuples de l'Allemagne et leur promettait, au nom des souverains, des constitutions propres à fixer leur indépendance. Les jeunes générations germaniques entendirent cette voix dans leurs retraites studieuses ; leurs professeurs devinrent leurs capitaines ; elles quittèrent Homére et prirent l'épée. |
Peu après la campagne de France, la plus savante et la plus amirable de toutes les campagnes de Napoléon, les maires de Paris vinrent au quartier-général des Russes pour régler une capitulation. Alexandre leur dit : « Votre » empereur, qui était mon allié, est venu jusque dans le » cœur de mes É'ats y apporter des maux dont les traces » dureront long-temps ; une juste défense m’a amené jus- » qu'ici. Je suis loin de vouloir rendre à la France les » maux que j'en ai reçus. Je suis juste et je sais que ce n’est » pas le tort des Français. Les Français sont mes amis, » et je viens leur prouver que je viens leur rendre le bien ' » pour le mal. Napoléon est mon seul ennemi. Je promets » ma protection spéciale à la ville de Paris ; je protégerai, ‘ » je conserverai tous les établissements publics ; je n’y fe- » rai séjourner que des troupes d'élite ; je conserverai vo- » tre garde nationale qui est composée de l'élite de vos ci- » toyens. C'est a vous d'assurer votre bonheur à venir ; il » faut vous donner un gouvernement qui vous procure le » reposetqui le procure à l’Europe. C’est à vous à émettre » votre vœu : vous me trouverez toujours prêt à seconder : » vos efforts. »
Paroles qui furent accomplies ponctuellement. Le 354 mars 4814, des armées innombrables occupaient la France, et les boutiques fermées se rouvrirent dans Paris ; six mois après, toutes ces troupes ennemies repassèrent nos frontiéres , sans emporter un écu, tirer un coup de fusil, ver- :
ser une goutte de sang depuis la rentrée des Bourbons.
L’ancienne France se trouve agrandie sur quelques-unes
de ses frontières ; on partage avec elle les vaisseaux et les
magasins d'Anvers ; on lui rend 300 mille prisonniers dis-
persés dans les pays où les avait laissés la défaite ou la vic-
toire. Après 25 années de combats, le bruit des armes cesse
d’un bout de l’Europe à l'autre; Alexandre s’en va, nous
laissant les chefs-d'œuvre conquis et la liberté déposée
dans la Charte ; liberté que nous dimes autant à ses lumiè-
res qu’à son influence. Chef des deux autorités suprêmes,
doublement autocrate par l’épée et par la religion, lui
seul, de tous les souverains de l’Europe , avait compris qu’à l’âge de civilisation auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu’en vertu d’une constitution libre.
Alexandre avait quelque chose de calme et de triste : on le voyait se promener dans Paris , à cheval ou 4 pied, sans suite et sans affectation. fl avait l'air étonné de son triomphe; ses regards presque attendris se promenaient sur une population qu'il semblait considérer comme supérieure à lui: on eùt dit qu’il se trouvait un barbare au milieu de nous, ainsi qu'un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale incendiée, qu’à leur tour ses . soldats étaient maîtres de ce Paris où il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui fut Moscou affranchi et consumé. Cette destinée, cette fortune changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien. .
Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence, et ne s’attribuait rien. Madame de Staël le complimentant sur le bonheur que ses sujets, privés
d'une constitution , avaient d'être gouvernés par lui, 4 lui fit cette réponse si connue : « Je ne suis qu'un accident heureux. »
Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait - gon admiration de l'affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens ; il Jui répliqua : « Est-ce que les sou- » verains ne sont pas faits pour cela?» Il ne voulut point habiter le chateau des Tuileries, se souyenant que Bonaparte s’était plu dans les palais de Vienne , de Berlin et de Moscou.
Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme, il dit : « Si j'étais élevé si haut, je craindrais que la tête ne me tournat, »
Comme il pareourait le palais des Tuileries, on lui montra le salon de la Paix: « A quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il 4 Benaparte? »
Le jour de l’entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha derrière une croisée , sans aucune marque tle distinction, pour voir passer le cortége.
Il avait quelquefois les manières élégamment affectueuses : visitant une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des folles par amour était considérable : « Jusqu'à présent il ne l’est pas, répondit-elle; mais il est » à craindre qu'il n’augmente, à dater du moment de l'en- » trée de Votre Majesté à Paris.»
Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar : «Il y » a long-temps, sire, que votre arrivée était attendue et » désirée ici. » — « Je serais venu plus tôt, répondit-il : » n’accusez de mon retard que la valeur française. » Il est certain qu’en passant le Rhin, il avait regretté de ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.
A l'hôtel des Invalides , il trouva les soldats mutilés qui l'avaient vaincu à Austerlitz : ils étaient silencieux et som-
bres ; on n’entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours désertes et leur église dénudée. Alexandre s'attendrit a ce bruit des braves : il ordonna qu'on Jeur ramenat dauze canons russes.
On lui proposait de changer le nom du pont d'Austerlitz : « Non, dit-il, il suffit que j'aie passé sur ce pont avec » mon armée, »
Ce fut Alexandre qui eut l'idée du sacrifice à la place Louis XV. Un autel fut dressé où l'avait été un échafaud. Sept prêtres moscovites célébrérent l'office , et les troupes étrangères, au retour d'une revue, défilérent devant l'autel. Le T'e Deum fut chanté sur un de ces beaux airs de l’ancienne musique grecque, Les soldats et les souverains mirent genou en terre pour recevoir la bénédiction. La pensée du spectateur français se reportait à 1795 et à 4794, quand les bœufs refusaient de passer sur ces pavés, que leur rendait odieux l'odeur du sang. Quelle main avait conduit à la fate des expiations ces Tartares dont quelquesuns habitaient les tentes de peaux de brebis, au pied de la grande muraille de la Chine ? Ce sont là des spectacles que ne verront plus les faibles générations qui suivront mon siècle.
Un reproche grave s’attachera à la mémoire de Bonaparte : sur la fin de son règne il rendit son joug si pesant, que le sentiment hostile contre l'étranger s'en affaiblit , et qu'une invasion, déplorable aujourd'hui en souvenir, prit au moment de son accomplissement quelque chose d'une délivrance. L’élite des esprits se trouve d'accord à cette époque dans le jugement terrible qu’ils ont porté de Napoléon : les Lafayette, les Lanjuinais, les Camille-Jordan, les Ducis , les Lemercier, les Chénier, les Benjamin Constant, debout au milieu de la foule rampante, osérent mépriser la victoire et protester contre Ja tyrannie, Qui
ne se souvient de leurs paroles vengeresses ou de leurs écrits brülants ? Courir sus à toute vie indépendante, se faire une joie de déshonorer les caractères, de violenter les mœurs particulières autant que les libertés publiques ; et les oppositions généreuses qui s’élevaient contre ces énormités seraient déclarées calomnicuses et blasphématrices! Si le succès était réputé l'innocence; si, débauchant jusqu’à la postérité, il la chargeait de ses chaînes ; si, esclave future engendrée d’un passé esclave, cette postérité subornée devenait la complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit? où serait le prix des saenfices ? le bien et le mal n'étant plus que relatifs, toute moralité s'effacerait des actions humaines.
__ « Fiers défenseurs de la monarchie, dit Benjamin Con- » stant dans l’£sprit de Conquête , supporterez-vous que » l'oriflamme de saint Louis soit remplacé par un éten- » dard sanglant de crimes et dépouillé de succès ? Et vous » qui désiriez une république, que dites-vous d’un mattre » qui a trompé vos espérances et flétri les lauriers dont » l'ombrage voilait vos dissensions civiles et faisait admi- » rer jusqu’a vos erreurs? »
Le reste de cet ouvrage est encore plus accusateur et . plus énergique. Il est certain que-la postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit : il y a des passions , des engouements , des erreurs de distance, comme
il y a des passions, des engouements, des erreurs de proximité. Quand la postérité admire sans restrictions , elle est toute scandalisée que tes contemporains de l’homme admiré n'eussent pas de cet homme l’idée qu'elle en a. Cela s'explique pourtant : on n'entend plus les imprécations , les cris de douleur et de détresse des victimes ; on ne voit plus couler le sang et les larmes. La gloire faite avec du malheur reste , et l'on n'a pas senti ce malheur, Les cho-
DE VERONE. 437 ses qui blessaient dans le grand personnage sont passées ; ses infirmités sont mortes avec sa partie mortelle; il ne Jui survit que sa renommée impérissable.
. Alexandre passa de France en Angleterre : il ne vit pas sans quelque jalousie les arsenaux de la Grande-Bretagne; la Tour de Londres, qui peut armer un peuple entier ; Woolwich, où les canons verdatres tapissent la terre de leur pelouse. A Oxford, le prince Régent, promu à la di- . gnité doctorale, reçut docteurs, en costume exigé, Alexandre et le roi de Prusse. L'orateur prononca un discours latin ; des étudiants déclamèrent des morceaux de poésie sur l'incendie de Moscou et sur la chute de Napoléon : représentation d’un autre age au milieu des plus grands événements de l’âge moderne.
. Le ezar se rendit à Vienne pour le congrès, au commencement de l’année 1815; il avait alors plusieurs sujets de plainte contre le souverain, nouveau possesseur de la couronne de saint Louis. Louis X VIII venait de refuser, sous prétexte de religion et par quelque motif offensant, le mariage du duc de Berry avec la sœur d’Alexandre, mariage qui eût changé le cours des choses et le sort de la légitimité : cette sorte d’éloignement et d’inimitié inexplicable avait offensé un prince généreux. Bientôt il eut connaissance du projet d’une triple alliance entre la France, l’Autriche et l'Angleterre, alliance évidemment dirigée contre l'ambition présumée du cabinet de Pétersbourg. La Benardière , attaché à l'ambassade française de Vienne, s'étant revenu placer auprès de M. de Caulincourt, fit un rapport sur les griefs que la France avait contre la famille légitime. Alexandre, déjà blessé, choqué d’ailleurs de la retraite précipitée de Louis XVIII sans que celui-ci eût essayé de se défendre , fut frappé du rapport de la Benardière, et tout-à-coup il demanda aux al- 12,
liés s'il ne serait pas bon de donner le duc d'Orléans pour . roi à la France quand on aurait une dernière fois vaincu Napoléon. Cette proposition jeta le congrès dans le plus grand étonnement ; elle manqua son effet par l'opposition de lord Clancarthy, lequel déclara n'avoir aucun pouvoir pour décider une question aussi grave. Une dépêche de Vienne, sous le numéro 23 ou 27, rendit compte à Louis XVIII de cette surprenante affaire qui prouve qu'à la seconde restauration, pas plus qu’à la première, les alliés ne prétendaient rétablir la légitimité (1). Malgré cette disposition particulière d'Alexandre, il restait fidéle aux engagements généraux qu'il avait pris : il apprit à Vienne, le $ mars, à deux heures de l'après-midi , le débarquement de Napoléon ; le même jour, à cinq heures du soir, une estafette porte à Pétersbourg l'ordre de faire partir la garde. Les troupes qui se retiraient s’arrétent; leur longue ligne fait volte-face , et huit cent mille ennemis toarnent le visage vers la France : il avait suffi de la chaleur des ailes de la renommée de Marengo et d'Austerlitz pour faire éclore des armées dans cette France qui n'est qu'un grand nid de soldats.
Le duc de Wellington avait ordre d'attendre l'arrivée des Russes; Bonaparte ne lui en laissa pas le temps : Waterloo est un nom qu’on ne peut passer sous silence.
Nous étions pendant les cent jours avec le roi: le 48 juin 1848, vers midi, nous sorttmes de Gand par la porte de Bruxelles; nous allames seul nous promener sur le grand chemin : nous avions emporté les Commentaires de César, et nous cheminions lentement, plongé dans la
(1) Je touche occasionnellement ici un des points historiques les plus curieux et les plus secrets de notre temps : je m'expliquerai dans mes Mémoires,
lecture. Nousétions déjà à plus d'une lieve de la ville, lorsque nous crûmes ouir un roulement sourd. . Nous nous arrétames, nous regardames le ciel assez chargé de nuées, délibérant én nous-même si nous continuerions d'aller en avant, ousi nous nous rapprocherions de Gand, dans la crainte d'un orage. Nous prétames l'oreille; nous n’entendimes plus que le cri d’une poule d’eau dans les joncs et le son d’une horloge de village : nous poursuivt. mes notre route. Nous n'avions pas fait trente pas que le roulement recommenga, tantôt bref, tantôt long et à intervalles inégaux : quelquefois il n'était sensible que par une trépidation de l'air, laquelle se communiquait à la terre sur ces plaînes immenses, tant il était éloigné. Ces détonations moins vastes, moins onduleuses, moins liées ensemble que celles de la foudre, firent naître dans notre esprit l'idée d’un combat. Nous nous tronvions -devant un peuplier planté à l’angle d'un champ de houblon; nous traversimes le chemin, et nous nous appuyames debout contre le tronc de l'arbre, le visage tourné du côté de Bruxelles. Un vent ‘du sud s'étant levé, nous apporta plus distinctement le bruit de l'artillerie. Cette grande bataille encore sans nom, dont nous écoutions les échos au pied d'un peuplier, et dont une horloge de village venait de sonner les funéraliles inconnues, était la. bataille de Waterloo!
Auditeur silencieux et solitaire du formidable arrêt des destinées, nous aurions été moins ému si nous eussions été dans la mélée : Je péril, le feu, la cohue de la mort ne nous auraient pas laissé le temps de méditer; mais seul sous un arbre, dans la campagne de Gand , comme le berger des troupeaux qui paissaient autour de nous, le poids des réflexions nous accablait, Quel était ca combat? était-il définitif? Napoléon était-il 14 en personne? Le monde,
comme la robe du Christ, était-il jeté aa sort ? Succès ou revers de l’une et l’autre armée , quelle serait la conséquence de l’événement pour les peuples, liberté ou esclavage ? Mais quel sang coulait? Chaque bruit parvenu à notre oreille n'était-il pas le dernier soupir d'un Français ? Était-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S'ils triomphaient, notre gloire n'était-elle pas perdue ? Si Napoléon l’emportait, que devenait notre liberté? Bien qu’un succès de Napoléon nous ouvrit un exil éternel, la patrie |’emportait en ce moment dans notre cœur; nos vœux étaient pour l'oppresseur de la France, s'il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère. |
. Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière cesuniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français? La royauté aurait donc pour carrosses de son sacre les chariots d’ambulance remplis de nos grenadiers mutilés? Que sera-ce qu'une restauration accomplie sous de tels auspices? Ce n'est Ja qu’une bien petite partie des idées qui nous tourmentaient. Chaque coup de canon nous donnait une secousse et doublait le battement de notre cœur. À quelques lieues d'une catastrophe immense , nous ne la voyions pas; nous ne pouvions toucher le vaste monument funèbre croissant de minute en minute à Waterluo, comme du rivage de Boulacq au bord du Nil, nous tendions inutilement les maius vers les Pyramides.
. Aucun voyageur ne paraissait : quelques femmes dans les champs, sarclant paisiblement des sillons de légumes, n'avaient pas l'air d'entendre le bruit que nous écoutions. Mais voici venir un courrier : nous quittons le pied
de l'arbre et nous nous placons au milieu de la chaussée ; ‘Je courrier s'arrête; nous l’interrogeons : il appartenait au duc de Berry et venait d’Alost. Il nous dit : « Bona- » parte est entré hier (17 juin) dans Bruxelles, après un » combat sanglant. La bataille a dd recommencer aujour- » d’hui (48 juin); on croit à la défaite définitive des al- » liés, et l'ordre de la retraite est donné. » Le courrier continua sa route.
Nous le suivimes en nous hâtant. Nous fûmes dépassés
par la voiture d'un négociant qui fuyait en poste avec sa famille : il confirma le récit du courrier.
-* Le 49 juin, la vérité fut connue. Les Français avaient obtenu d'abord des succès à l'aile gauche; bientôt la chance tourna : Blücher, survenu avec des troupes fratches, isola du reste de nos troupes, déjà rompues, les carrés de la garde impériale. Autour de cette phalange immobile, le débordement des fuyards entraine tout, parmi des flots de poussière, de fumée ardente et de mitraille, dans des ténèbres sillonnées de fusées à la Congrève, au milieu des rugissements de trois cents pièces d'artillerie et du galop précipité de vingt-cinq mille chevaux : c'était comme le sommaire final de toutes les batailles de l’empire. Deux fois les Français ont crié : Victoire ! deux fois leurs cris sont étouffés sous la pression des colonnes ennemies. Le feu de nos lignes s'éteint; les cartouches sont épuisées ; quelques grenadiers blessés, au milieu de quarante mille morts, de cent mille bouletssanglants, refroidis et conglobés à leurs pieds, restent debout appuyés sur leur mousquet, baïonnette brisée, canon sans © charge. Non loin d'eux, l’homme des batailles , assis à l'écart, écoutait, l'œil fixe, le dernier coup de canon qu’il devait entendre de sa vie.
Cette catastrophe, qui fit mourir l'empire, ramena le
czar à Paris : il ne trouva plus la même faveur. On avait cru voir dans la première invasion des alliés une délivrance, on ne vit plus dans la seconde qu'une conquête: comme cette seconde invasion n’apporta pas une liberté et imposa des charges énormes, le joug de l'étranger fut senti dans toute sa pesanteur. Ce n'étaient plus les Rasses qui dominaient à Paris, c'étaient les Prussiens ; ceuxciavaient des humiliations à venger et des défaites à cacher dans l’insolence de la victoire. Un camp anglais était établi au bois de Boulogne, et les Francais avaient sous les yeux, comme oppresseurs, les deux nations qui leur sont le plus antipathiques. La France, en 41844, s'était trouvée délivrée du soldat ennemi en moins de six mois; elle se voyait maintenant occupée pour cinq années ; elle perdait Landau en Alsace, Sarrelouis en Lorraine, Philippeville, Marienbourg dans le Hainault, Versoix dans le pays de Gex; elle consentait à la démolition de Huningue et à rendre à la Savoie et aux Pays-Bas le territoire que nous avait assuré le traité de Paris de 1844. Elle livrait pour cinq ans seize forteresses sur la frontière, s'obligeant à y entretenirune armée d'occupation de 480,000 hommes.Une indemnité de cinq cents millions fut stipulée, et douze millions quarante mille franes de rentes furent créés pour l'extinction des dettes particulières contractées hors de notre territoire actuel. En ajoutant à ces sacrifices la perte causée par le passage et le séjour des troupes étrangères, on estime que chacan des cent jours à coûté à la France trente millions ; total des cent jours: trois milliards, frais d'une marche de Bonaparte.
Les objets d'art nous furent ravis. Il fallait voir la double consternation de Paris, quand, d'une part, le duc de Richelieu vint présenter aux chambres les funestes traités avec une voix à demi-étoufféc, et quand les chambres vo-
DE VERONE, 443 tèrant en silence ces traités. Le même sentiment patriotique éclata lorsque les étrangers enlevérent les manuscrits des archives publiques, et dépouillérent la galerie du Louvre : Canova lui-même indiquait les chefs-d'œuvre appartenant à l'Italie : la victoire reprenait ce qu'avait pris la victoire.
Tout cela n’était point la faute d'Alexandre, mais I’ opinion ne fait point de distinction d'individus quand elle est aigric. Lui-méme, blessé de la légèreté d'un peuple pour la liberté duquel ‘il avait tant fait, ne regardait plus les Français que comme une nation brave, mais mobile, sans raison et sans reconnaissance : en 1814, elle avait paru ravie d’être délivrée de Bonaparte; en 1815, elle l'avait repris et seconde: le sénat, les géneranx qui avaient décrété etapplaudi la déchéance de Napoléon, l’avaient rétabli et lui avaient donné une armée. Alexandre n'était pas plus content de la famille restaurée : un roi s'enfuyant sans essayer de se défendre ne lui semblait pas propre à régner et le faisait trembler pour l'avenir. Ainsi, froidement accueilli, ne conservant plus ses premières sympathies et l’enchantement d’une première victoire, Alexandre vécut à part, dans les idées mystiques qui commençaient à le dominer.
Hi fut d'abord sans croyances et commença par être athée, puis il devint déiste; du déisme il passa à la religion grecque avec un penchant pour la religion catholique, dont les jésuites, et surtout le père Grivel, l'avaient entretenu, Il resta flottant : comme il cherchait de bonne foi et que son imagination était exaltée dans les choses pures, il dériva vers l’illuminisme des sectes allemandes : madame de Krudner exerça pendant quelque temps un véritable ascendant sur lui.
- Toutelois les nouvelles circonstances des affaires et les
nouvelles dispositions d'Alexandre ne lui ôtèrent rien de sa générosité. Dès son arrivée à Paris, le 44 juillet, trois jours après le retour de Louis -X VIL, il fit cesser des actes de vandalisme commencés et arréta la destruction des ponts d’Austerlitz et d'Iéua. « Ledroit de représailles, dit- » il, m'a toujours été odieux. » Il ne voulut pas que la division de ses troupes, arrivée sousles ordres du général Barclay de Tolly, consommat les dernières ressources des habitants, “et il la nourrit des approvisionnements de ses magasins. Il passa dans la plaine de Vertus la fameuse revue du 40 septembre 1813 , à laquelle assistérent le roi de Prusse et l’empereur d'Autriche : l'alliance y prit le nom de sainte.
Au congrès d'Aix-la-Chapelle, il consentit à abréger l'occupation de la France, s'opposa de nouveau aux vielences de ses alliés et remit au duc de Richelieu cette carte où était tracée la ligne qui séparait de notre sol les provinces à démembrer de la France.
En retournant en Russie, il voyageait comme à son ordinaire, presque sans suite : il s’arrêta pour entendre la messe dans une église de campagne. Après la messe, il s'approcha du prêtre et lui baisa la main, selon l'usage des Grecs ; le pauvre prêtre, selon un autre usage, le baisa au front sans le connaître, seulement le parfum des cheveux de l'étranger l’étonna : voilà tout ce qu'il sut jamais de l'empereur.
Alexandre avait défendu les réjouissances : le synode et le conseil-d’état voulurent lui conférer le surnom de beni ; il le refusa : « Je ne puis, dit-il, me permettre d'ac- » cepter et de porter ce surnom ; je démentirais mes pro- » pres principes en donnant à mes fidèles sujets un » exemple si contraire aux sentiments de modération que » je m'efforce de leur inspirer. Que mon peuple me bé-
DE VÉRONE. 145 » hisse ainsi que je le bénis ! Que la Russie soit heureuse; » et qu'avec elle et moi soit toujours la bénédiction de » Dieu! »
Le czar ne fut point frappé de la beauté-de la France ; il la trouva laide, et il avait raison, car il ne la vit ni assise au bord de la Méditerranée , ni couchée parmi ses pamprées entre les Pyrénées et la Loire. Il rentra dans le palais d'Hiver de Pétersbourg, qu’il orna de tableaux achetés à la Malmaison à la mort de Josephine. Un jour, en Italie, se promenant avec nous le long de l’Adige , il nous fit la description de la ville de Pierre-le-Grand : « Le soir, en été, nous dit-il, elle est éclairée d’un cré- » puscule qui ne ressemble ni à la lumière du jour, ni à » celle de la lune. Vous verriez à Pétersbourg les plantes » de la Syrie et les costumes de l'Orient à la clarté du » pôle. La Newa bleue, comme le Rhône à Genève , passe » entre des quais de granit rose , et elle est couverte de » vaisseaux de toutes les nations. » |
Vers la fin de notre derniére conversation avec Alexandre, à Vérone, la mélancolie, à laquelle il était sujet, le gagna : il se tut; nous gardames le silence. Lorsqu’il nous prit la main, et nous la serra en nous quittant, nous nous sentimes ému, comme si quelque chose nous eût dit que nous ne le reverrions plus; que, dans trois ans, nous le chercherions en vain, lui, encore si jeune, si fort, si beau; nous, si peu fait pour lui survivre. Son dégoût des affaires et des hommes publics s'augmenta quand nous fûmes jeté hors du ministère , et il mourut dix-huit mois après notre chute. Nous lui avions annoncé notrè destitution ; il nous répondit par cette lettre :
«L'estime que vous m'avez inspirée, M. le vicomte, était indépendante de la place dont vous exerciez les fonctions. Cette estime, vos principes et vos talents vous :
la concilitront Gams quelque sitdation que vous Yous uvuvies. Je me plais donc à vous en réitérer les ténroignages, et je vous remercie des sentiments que vous tit'exprimes dans votre lettre, Un glorieux souvenit se rattache à l'époque de votre ministére, La bonne cause vous doit une juste reconnaissance. Peut-être même devra-telie de nouveaux services à cet esprit de loyauté et de sogessé qui vous distingue et qui, planaht au-dessus des considérations personnelles, ne eonnaft que l'intérêt dt bien et du repos public. Ce rôle est digne de vous. Vous satirez 1e remplir, et-c’est dans cette confiance que je vous offre, M. le vicomte, la nouvelle expression des sentiments distingués autant que sincères, sur lesquels : ie vous invité à toujours compter de ma part.
| » ALEXANDRE. ” Peterboff, le 24 juillet 1824.
La résidence favorite de l'auéocrate solitaire était Czarskoé-Selo + il y vivait séparé du monde , faisant de langues excursions dans un parc de deux ou trois lieues détendue ; on ne voyait dans ee parc que des sentinelles. À, la retraite, la musique des gardes jowsit sous Jes fenêtres du czar des airs mélancoliques. . .
L'impératrice Elisabeth , de son côté, passait ses jours dans. un profond isolement; elle n’ayait auprès d'elle qu'une dame d’ ur, et me recevait personme a Czarskoé-Selo. Elle était mince, avait de teint et les traits délicats; une langmeur était répandue sur sen langage et ges manières; -son sourire était triste, sa voix domce; en la regardent, on voyait qu'elle allait mourir. Elle ersait le soir, à cheval, au pas, dans les plus sombres allées du parc, accompagnée de sa. ae d'honneur et d'un écuyer ;
elle évifait de se pramoner le matin, de peur dé géner l'empereur.
Alexandre avait eu des falblesses ; de ces faiblesses variablea sortit un attachement qui dura près de enze années. Un aide-de-camp de l'empereur, de confident intime, devint rival préféré. Ces misères, dont sont semées les vies obscures oomme les vies glorieuses , firent du prince choisi un collègue de notre ambassade à Rome, et de la princesse volage une ermitaine de notre Valléeaux-Loups : la prineesse, encore belle, porta le deuil d'Alexandre sous des arbres qui n'étaient plus à nous et que nous avions plantés au jour de nos illusions évanouies comme les siennes. Une fille avait été le fruit d'une Haison tenue long-temps seoréte. Alexandre chériasait d'autant plus cette enfant naturelle: qu'il n'avait point d'enfants légitimes. Élevée à Paris, revenue à Pétersbourg, elle touchait à ga seizième année; prête à se marier sous les yeux de son père, elle manqua tout-à-coup à l'autel » quand tes parures de noces, commandées en France, arrivèrent, la jeune fiancée n'existait plus. Alexandre prit cette mort à la parade; it palit, et dit: «Je recois ma » punition. p
Comme l'empereur était bon, il lui avait fallu une excuse pour se justifier à lui-même l'abandon dans lequel il avait laissé l'impératrice : il s'était figuré qu'elle ne l’aimait pas; que, froide et insensible, elle était incapable d'affection ; que les erreurs de son mari ne la rendaient point malheureuse : la supposant sans amour, {l ta supposait sans souffrande et sans falousie.
Il n'en était point ainsi : Élisabeth aimait passionnément Alexandre; timide et réservée, elle n'avait point osé faire entendre de plainte; elle ressemblait à l'Hermangarde de Manzoni; elle disait comme elle : « Heu-
reuses les femmes qui ont pu couvrir leur front du bandeau sacré avant d’avoir arrêté leurs yeux sur le front d'on homme! Tu étais à moi; je me taisais dans la séeurité de mon bonheur; mes chastes lèvres n'auraient jamais osé s'ouvrir pour te révéler toute l'ivresse de mon cœur. »
Averti par son heure, jam moriente die, par l'infidélité de la femme dont il avait désiré mieux, par le coup qui l'avait atteint en frappant l'enfant d'une tendresse illégitime, Alexandre se rapprocha de l'impératrice. Lorsqu'il s’apercut qu'il était chéri d'elle, ses remords s’accrurent : il l'avait revue en 1814 à Carlsruhe ; elle le rejoignit à Vienne la même année.
. La religion vint achever en lui l'ouvrage des jours qui
sans cesse détrompent; mais la vie d’Elisabeth commença rapidement à décliner au moment qu'elle commença d’être heureuse. Elle aimait alors l'empereur de tout le bonheur qu’il lui rapportait et de toute la gloire qu’il avait acquise : elle, qui n'avait pas été mère, le suivait à la tomhe d’une fille regrettée et elle priait avec lui. Alexandre était préoccupé de sa fin; on le surprenait la nuit agenouillé dans les cimetières. Quand il partait pour quelque voyage, il avait coutume de dire : « Tous les ans » on se hâte de terminer ses affaires avec moi, comme si » l’on ne devait plus me revoir.» Il répétait souvent : « Je mourrai au coin d’un bois , dans un fossé, au bord » d'un chemin, et l'on n’y pensera plus. »
Lorsqu'il sortit de sa capitale pour n’y plus rentrer vivant, les eaux de la Newa, refoulées par la mer, furent au moment d’engloutir Pétersbourg ; retiré dans les combles de son palais, Alexandre contemplait avec consternation ces désastres. La croix d'un cimetière, déracinée par les vagues, se vint placer en face du chateau , sous les yeux
de la famille impériale : on prit ce Calvaire mouvant pour un présage funeste. Au moment de quitter Pétersbourg, le czar s’attendrit outre mesure en embrassant ses parents; parvenu a quelque distance, il fit arréter sa voiture, et regarda la ville où il était né.
Cependant Élisabeth ne voulait point se séparer de son mari, ni s’exiler sous son ciel naturel, le doux ciel de : l'Italie : avec le souverain de son cœur, elle alla, réconciliée à l’existence , implorer la vie dans le climat de la fausse Grèce. Elle voyageait pleine de sa joie présente, et elle avait au sein la mort que ses infélicités passées y avaient mise. Elle traversa les déserts menteurs, jadis embellis pour Catherine de villages simulés et de hameaux sans bergers; mais tout était habité pour Élisabeth: elle voyait partout Alexandre.
Des bruits des complots militaires qui le menaçaient : étaient parvenus jusqu’à l’empereur : de jeunes officiers avaient puisé dans ses propres sentiments l'amour de la liberté : auteur du mal ou du bien que l’on tournait contre sa puissance, il s'éloignait pour se donner à ses compassions accoutumées et pour n'être pas obligé d'agir avec trop de sévérité. En même temps ses idées le tourmentaient; il ne savait s'il ne devait pas se mettre à la: tête des réformes : il entendait le siècle marcher dans les steppes de la Russie et la Grèce l'appeler d'une voix : plaintive. Mais, cherchant la volonté de Dieu sans la déméler, il craignait de s'engager dans une fausse route, de favoriser ces innovations, qui déjà avaient fait tant de victimes et si peu d'heureux.
| Il laissa sa femme à Taganrog, visita le Don, projeta le voyage d’Astracan, parcourut la côte méridionale de la Crimée, ayant l’air d’errer à l'aventure. Une fièvre causée par un froid humide le contraignit de s'arrêter dans
une habitation du comte Woronzoff : se trouvant plus mal, il ordonna de la transporter à Taganrog. On eroit qu'il y acquit la preuve de la conspiration ourdie contre sa vie, et qui bientôt mit en danger celle de son frère. Il se contenta de dire : « Quel mal leur ai-je fait?» Il se mourait; on a parlé de poison, de médecin suspect : rien n'est certain. L'impératrice expirante était à quelques pas de son mari visité des afflictions, sans pouvoir le voir. La maladie ne dura que onze jours. Alexandre rendit l'esprit le 45 décembre 1825. Prés de retourner à Dieu, il . commanda de lever les stores de ses fenêtres et dit : « Quelle belle journée!» et ne parla plus. L'impératrice écrivit à Pétersbourg : « Notre ange est au ciel, j'ai l'es- » poir de me réunir bientôt à lui. » Espérance qui ne fut réalisée que parce que toutes les autres avaient été déçues.
: Trois jours après, quand les peuples se présentèrent à Taganrog pour baiser la main du cadavre , ils ne virent point le front de leur souverain : le visage du prince était couvert d'an voile.
Quelques personnes ont cru qu’Alexandre , vers la fin de sa vie, s'était fait catholique. Son avénement au trône Ini enleva son père ; sa descente du trône pensa renverser son empire. Après tant de bruit et de gloire, il ne resta de lui que son cercueil et la bière de sa femme ; coffres scellés et silencieux passant dans les bois éclairés de torches de pin, et accompagnés d'une horde de ces Baskirs qui campérent dans la cour du Louvre.
La se termina l'affaire entre Alexandre et Napoléon, disparus l'un et l'autre dans un désert. Napoléon avait déjà pris son vol : aigle, on lui avait donné un rocher , à la pointe duquel il demeura au soleil jusqu'à son départ : ; on l'aperceyait de toute Ja terre.
DE VERONE. 484 L'impératrice-mère , rassurée par une première lettre de Taganrog, faisait chanter un Te Deum dans les églises de Pétersbourg; le peuple y priait, car Alexandre était adoré. Le Te Deum n'était pas fini qu'un second courrier apporta au grand-duc Nicolas la nouvelle de sa mort. Nicolas, sorti pour recevoir le courrier, rentra dans l’église, où tout le monde fut frappé de Valtération de son visage. Il n’osa parler ; il ne dit qu’un mot au métropolitain : l'évéque s'avanca vers l’impératrice-mère, portant dans ses mains une eroix couverte d'un voile noir. La mère comprit son malheur et tomba sans eonnalesance au versot du Te Deum interrompu: Iq te, Domine, spe~ rayé...
Quelles qu'aient fté tes hantez qualités du czar, en dernier résultat , il a dté funeste à son empire: jl le mit trop en contact avec l'Europe de l'Occident ; il y soma des germes de civilisation qu'il voulut ensuite dtouffer. Tiraillées en sens cpntrairas , les populations ne suvent ge qu'on leur demandait, ca qu'on voulait d'elles, pensée on abrutissement, ohbéissanse passive qu ohéissance légale, mouvement, ou immobilité. Alexandre , frane ‘Tartare, retenait ses peuples dans la barherie ; Alexandre, prince éclairé , les menant par dagrés aux lumières, eût mieux servi son pays. Il était trop fort poue employer le.despo-tisme , trop faible pour établir la liberté : son hésitation ne eréa point l’affranchissement national, mais elle enfanta l'indépendance individuelle, loquelle à son tear, au lien de libérateurs, ne produisit que des assaseins.
ee
Changement de dispositions. — Reprise de la narration. — Alexandre : conversation aveo lui.
Nous trouvons maintenant à peine le courage de représenter causant avec nous celui que nous venons de descendre muet dans le Saint-Denis des czars. Que lai font les congrès et Jes royaumes d’ici-bas ? La grandeur de la tombe rappetisse tout : la mort et la vie sont deux choses d’un ordre si différent qu'après avoir parlé de la première, on croit, en retournant à la seconde ; retourner aux puérilités de l'enfance. ~
. M. de Montmorency étant parti, notre rôle, fort court, augmenta d'importance : nous estimons pourtant ces heures, car elles nous ont donné la bienveillance la plus illustre de notre carrière politique , bienveillance qui ne s’est jamais démentie. ;
Qn avait mis l’empereur de Russie en garde contre nous ; on lui avait dit que, s’il nous voyait , nous exercerions sur lui une séduction à laquelle il lui serait difficile de résister. Nous lui avions été présenté à Paris ; il nous prenait alors pour un wlira, et comme il était Liberal, nous ne lui convenions que sous le rapport religieux. Nous le retrouvions à Vérone : il était devenu ultra ; nous, étant demeuré libéral, la même difficulté de rapports se rencontrait en sens contraire. Au congrès, il nous avait traité poliment , mais d’ane manière reservée. Nous Yapercevions souvent dans ses promenades : nous savions trop bien vivre pour le reconnaitre; nous attendions qu'il
nous eût fait un signe ou jeté en passant une parole. Une fois il nous accosta, et remontant tous les deux le cours de l’Adige, il parla de Pétersbourg , afin d’éviter de parler de politique. Quoique M. de Montmorency nous fut peu favorable , il agit envers nous (nous l'avons dit) selon l'impulsion de son sang et de sa vertu : en prenant congé de l’empereur , il l’invita à moins s’effrayer de notre personne. La comtesse Tolstoy , qu'Alexandre voyait assez souvent, nous avait menagé, sans succès, quelques rendezvous avec lui: il était un peu sourd ; nous n’aimons pas à parler haut, et notre indifférence pour les princes est si grande, que nous ne nous étions pas même douté de la froideur de l'homme dont tout le monde mendiait un regard. ;
M. de Montmorency ayant quitté Vérone , Alexandre nous envoya chercher : nous ne nous fûmes pas plus tôt vus face à face un quart d'heure , que nous nous plûmes, Nous nous associons trop familiérement , nous le savons, à ce puissant de la terre, mais c'est une sorte de familiarité d'âmes : les Ames sont égales entre elles; cela n'ôte rien au respect. L'empereur éprouva la surprise que nous avons remarquée souvent sur le visage des personnes qui nous avaient seulement connu sur un portrait de fantaisie. Préoccupé de Ja guerre d’Espagne, n'y voyant d’obstacle dangereux que la jalousie britannique, nous nous efforçimes de gagner un peu Alexandre afin de l’opposer aux malignités du cabinet de Londres.
Dans nos diverses conversations, nous lui parlâmes de tout, et il écouta tout sans se souvenir de ce qu'il était. Nous lui témoignames notre opposition aux traités de Vienne ; il ne pensa pas devoir s'expliquer, il se contenta de nous répondre : « Vous vous trouviez mieux du traité » de Paris, »
A propos de la Pologne , nous osâmes Ini en teprésenter le démembrement comme la conséquence d'une des plus grandes lâchetés de l'ancienne France. Nous lui dimes que l'iniquité de ce démembrement péserait à jamais sur la Russie, la Prusse et l'Autriche, et qu'Alexandre achèverait de se rendre immortel en le réparant. Le czar eut la patience de nous entendre lorsque nous ajoutâmes qu'un petit pays très-mal gouverné, et pour lequel Rousseau avait en vain fabriqué un projet de constitution, n'avait pu être un danger pour les états voisins ; que les Polonais seraient toujours tentés de se révolter , non par un esprit révolutionnaire , mais parce qu'il est dans la nature humaine qu'une nation veuille conserver son nom et refuse de perdre son indépendance.
Nous n'oubliâmes pas notre chère Athènes; nous avons plaidé long-temps sa cause en public et à la chambre des pairs ; et quand le czar mourut , nous ne craignimes pas de nous adresser à Nicolas et à Constantin.
il se passait dans Alexandre des conflits de nature et de position: né pour être à la tête du progrès de la s01 cidté, il souffrait d'être obligé de repousser les Grecs, ses co-religionnaires , et de désavouer des peuples dont il était le protecteur. Mais, en aimant les libertés , if avait cru que l'Europe demandait sa protection contre des prineïpes destructeurs; il était d'autant plus frappé de la puissance de ces principes qu'ils venaient de soulever Naples, le Piémont, l'Espagne, et que dans son armée se manifestaient des symptômes de la fièvre de France.
Ainsi, ce prince, après avoir donné une constitution aux Polonais , en suspendit le mouvement; après nous avoir fait octroyer la Charte, il en vit avec anxiété les développements ; après avoir désiré l'indépendance de la Grèce, il désapprouva l'insurrection de 1820 : il n'aper-
DE VÉRONE. 43 gut dans la révolution des Hellénes qu'un ordre émané : du comité directeur de Paris. Aux congrès de Troppau, de Laybach, de Vérone, il s'imagina défendre la civilisation contre l'anarchie, comme il l'avait sauvée du despotisme de Napoléon.
Nous touchames la réunion de l'église grecque et latine : Alexandre y inclinait, mais il ne se croyait pas assez fort pour la tenter; il désirait faire le voyage de Rome, et il restait à la frontière de l'Italie ; plus timide que César, il ne franchit pas le torrent sacré, à cause des interprétations qu'on n'eût pas manqué de donner à son voyage. Ces combats intérieurs ne se passaient pas sans syndérèse : dans les idées religieuses dont était dominé l'autocrate, il ne savait s’il n’obéissait point à la volonté cachée de Dieu, ou s’il ne cédait point à quelque suggestion inférieure qui faisait de lui un renégat et un sacrilège.
M. de Metternich s'ouvre 4 nous sur ta crainte que lui inspirail la gecrre d'Espagne. ~ Dernière conversation avec l'empercur de Russie,
Lorsque l’on sut à Vérone notre croissante faveur auprés du tzar, les manières changérent : on nous rechercha avec autant d'empressement que l'on nous avait évité. M. de Metternich surtout se montra fort gracieux; et, dans une conversation, il s’ouvrit à mous sur la crainte que lui inspirait Ja guerre d'Espagne, sur l’ardeur qu’Alexandre montrait pour cette guerre, et principalement
sur le projet qu'avait le prince de mettre ses soldats en mouvement , si jamais ils nous devenaient nécessaires. Il nous pria de précher la paix au puissant voisin de l’Autriche : nous lui répondimes que nous ne lui avions jamais préché la guerre, ce qui était vrai, parce que nous croyions que la France n'avait besoin de personne ; que nous n'étions pas ministre , que nous ne pourrions avoir que notre opinion particulière, laquelle on ne consulterait pas. « Au surplus, ajoutâmes-nous, M. de Villéle est loin » d'être déterminé à une prise d'armes; ses dernières let- » tres montrent la peine qu'il ressent de l’envoi des lettres » ostensibles à Madrid. Il pense que ces dépêches peuvent » lui forcer la main, et l’obliger à retirer l'ambassadeur » de France plus tôt qu'il ne l’eût voulu. »
Nous assurames M. de Metternich que nous ferions part de cela à Sa Majesté impériale dans la dernière audience qu’elle voulait bien nous accorder. M. de Metternich nous remercia, et parut désirer connaître le résultat de cette conversation.
Nous nous rendtmes au palais Canossa. Nous dimes à l'empereur ce que nous avions promis de lui dire. Il nous répondit :
« La France fera ce qu’elle voudra. M. de Montmo- » rency m'a demandé quel parti je prendrais au cas que la » guerre vint à éclater entre la France et l'Espagne, et à » se compliquer d'accidents malheureux pour la première. » Je lui ai dit que mon épée était au service de la France ; » si la France n’en veut plus ou peut s'en passer , cela la » regarde : je ne pretends influer en rien sur ses démar- » ches; mais vous, monsieur le vicomte de Chateaubriand, » que pensez-vous sur cette question? »
Nous répliquames : « Sire , je pense que la France doit » le plus vite possible remonter par elle-même au rang
DE VERONE. is?
» d’où l'ont fait descendre les traités de Vienne. Quand » elle aura repris sa dignité, elle deviendra une alliée » plus utile et plus honorable pour Votre Majesté. »
Nous ne savons si l’empereur nous comprit; mais il sourit noblement à la réponse par laquelle nous refusions ses secours et demandions la guerre. Il fit une pause ; puis, répondant à sa pensée , il nous dit: « Je suis bien aise » que vous soyez venu à Vérone, afin de rendre témoi- » gnage à la vérité. Auriez-vous cru, comme le disent nos » ennemis , que l'alliance est un mot qui ne sert qu'à » couvrir des ambitions ? Cela peut-être eût été vrai dans » l’ancien état des choses; mais il s’agit bien aujourd'hui » de quelques intérêts particuliers, quand le monde ci- » vilisé est en péril!
» Il ne peut plus y avoir de politique anglaise, fran- » çaise, russe, prussienne, autrichienne; il n’y a plus » qu'une politique générale , qui doit, pour le salut de » tous, étre admise en commun par les peuples et par les » rois. C'est à moi à me montrer le premier convaincu » des principes sur lesquels j'ai fondé l'alliance. Une oc- » Casion s’est.présentée : le soulèvement de la Grèce. Rien » sans doute ne paraissait être plus dans mes intérêts, » dans ceux de mes peuples, dans l'opinion de mon pays, » qu’une guerre religieuse contre la Turquie ; mais j'ai » cru remarquer dans les troubles du Péloponnèse le signe » révolutionnaire.
» Dès-lors , je me suis abstenu. Que n’a-t-on point fait $ pour rompre l'alliance ? On à cherché tour-à-tour à me » donner des préventions et à blesser mon amour-propre; » on m'a outragé ouvertement. On me connaissait bien
» mal si on à cru que mes principes ne tenaient qu’à des -
» vanités, ou pouvaient céder à des ressentiments. Non, » je ne me séparcrai jamais des monarques auxquels je
» suis uni. Il doit être permis aux rois d'avoir des allian » ces publiques pour se défendre contre les sociétés se- » crêtes. Qu'est-ce qui pourrait me tenter ? Qu’ai-je besoin » d'accroître mou empire? La Providence n’a pas mis à » mes ordres huit cent mille soldats pour satisfaire mon . x ambition, mais pour protéger la religion , la morale et » la justice, et pour faire régner ces principes d'ordre » sur lesquels repose la société humaine. »
On ne peut presque plus ajouter foi à ce qu'un auteur raconte;-chacun invente ou brode des faits. Nous avons du moins le faible mérite de la probité de l'écrivain, L'Itinéraire de Paris à Jérusalem sert aujourd'hui de guide aux voyageurs ; après trente ans, quelques-uns des personnages les plus obscurs dont nous avons cité les noms se retrouvent. L’Arabe Abougosh, dos montagnes de Judée, vient de nous faire passer une lettre par un pèlerin. |
Ce que nous révélons de nos conversations avec l’empereur de Russie est de la même exactitude. Dans notre discours à la chambre des députés , en 4825, nous citames une partie des paroles d'Alexandre. Les avions-nous imaginées ? Non : il nous a toujours été impossible de méler le roman à la vérité; en voici une preuve nouvelle. L'empereur de Russie nous écrivit au sujet des conversations de Vérone; il nous remercia de notre discours ; il soutient seulement dans sa lettre que ses paroles, retenues fdèlement par nous, exprimaient l'opinion de toute l'alliance. Nous en demandons pardon à la mémoire de ce grand souverain : c'est nous dont le souvenir avait été le plus fidèle,
Nous osons dire qu'Alexandre est devenu notre ami, si des princes ont des affections et s’il peut y avoir amitié entre des hommes que d'aussi grandes distances séparent,
DE VERONE. 199 Cé fut par Alexandre que nous cornbattimes le mauvais vouloir de FAutriche, lorsqu'en suscitant Naples elle pensa produire une catastrophe à Madrid; ce fut lui qui retint l'Angleterre. Il nous fit adresser les lettres les plug flattenses et déclara qu'il signerait les yeux fermés tout cé que nous voudrions lui envoyer. Une estafette nous apporta le cordon de Saint-André aussitôt que la délivrance de Ferdinand fut connue.
Lors de la destitution qui nous frappa, nous aurions pu nous retirer en Russie, où nous attendaient les honneurs et la fortune; mais nous ne cherchons paint os dont nous n'avons aucun souci. Alexandre est le seul prince pour qui nous ayons jamais éprouvé un sinoëre attachement. Et les,autres sonverains P C'est une nécessité de l'éducation des peuples non encore achevée ; nécessité à laquelle nous nous soumettons, respectueux et fidèle , - Coûte que covta + n'est-çe pas assez ?
Entretien avec le prince de Metternich. — Billet de Varchi-chance-
Jier d'Autriche, — Lettre à M, de Montmorency, — Nous quittons Vérone. |
Du palais Canossa nous nous acheminâmes vers Casa- Castellani. Nous instruistmes M. de Metternich de nos bons propos et des paroles d'Alexandre, en en retranchant toutefois la partie relative à la politique générale du monde. Cela ne faisait rien à l'archi-chanceller d'Autriche, et il nous aurait pris pour deux songe-creux. 11 parut, ou fit semblant d'être content de ce que nous
avions dit au ezar touchant Ja répugnance de M. de Villèle pour l'expédition militaire. Soit que le prince n'eût pas aperçu le fond de notre pensée, soit qu'il fût conduit malgré lui à mettre au jour le fond de la sienne, il nous montra de nouveau son opposition à la guerre ; il nous conjura de partir afin d'appuyer M. de Villéle et de combattre l'ardeur de M. de Montmorency. Nous répliquâmes qu’arrivé à Paris nous nous rendrions à Londres; . mais que nous instruirions M. de Villèle de ses idées dans lesquelles nous l’avians laissé, lui, M. de Metternich ; de sorte que, si les alliés le voulaient, ils avaient encore le temps d'envoyer des courriers à Madrid pour suspendre Ja présentation des lettres ostensibles. Nous nous retirames, ajoutant que nous eussions désiré mettre nos derniers respects aux pieds de S. M. l’empereur d'Autriche. Nous reçûmes bientôt ce billet :
Vérone, ce 12 décembre 1822.
« Je viens , monsieur le vicomte, de porter à l’empereur l'expression de vos regrets de quitter Vérone sans avoir pu prendre congé de lui. Sa Majesté impériale m'a chargé de vous dire qu’elle attache trop de valeur à votre retour a Paris pour a avoir pu songer a vous arréter
» Je serai charmé de voir Votre Excellence avant son départ, et je le désirerais surtout pour lui donner connaissance de mon expédition à M. de Vincent. Je ne dispose cependant d'aucun moment dans ma matinée de demain, Jaquelle se passera en audience près des souverains et. en travail avec l'empereur mon maître. Si Votre Excellence voulait me faire l'honneur de venir diner chez moi, nous passerions ainsi le temps nécessaire pqur nous parler. Si elle était décidée à ne pas rester à Vérone
jusqu'à la soirée, je tacherai de disposer du petit intervalle entre une heure et demie et deux heures.
. » Je.la prie de me donner des ordres, et de recevoir l'assurance de ma considération très-distinguée.
» METTERNICH
Nous nous conformames au désir du prince; nous allames le trouver le 42 au matin, il nous donna connaissance d’une dépéche qu'il écrivait au baron Vincent; elle ne contenait que ces phrases diplomatiques propres à ne rien dire : ily avait sans doute derrière une note confidentielle plus explicite. M. de Metternich me répéta ce qu'il m'avait déjà exprimé touchant les. inconvénients de la guerre ; mais il lui échappa quelques mots sur les aberrations d'Alexandre , et il nous vit nous éloigner avec joie comme un messager de paix ; notre visage et notre langage sont bien trompeurs, ou la perspicacité de l’archi-chancelier n’est pas telle qu'on la suppose. Nous écrivimes en rentrant à M. de Montmorency, à Paris , cette dernière lettre :
Vérone, 12 décembre 1822.
« Monsieur le duc,
» J'ai eu ce matin une conversation très-longue avec M. le prince de Metternich, et une autre avec Sa Majesté l'empereur de Russie. Le premier pense qu’il est utile que j'aille vous en rendre compte immédiatement. En conséquence , je partirai demain 13, et j'espère arriver vers le 20 à Paris. Par le courrier qui vous porte cette dépêche, je réponds à deux lettres de M. de Villèle. Ma réponse indique en général la suite des idées dont j'aurai à vous entretenir.
» M. de Caraman yous aura sans doute mandé, mon-
sieur Je duc, que les affaires d'Italie se sont terminées d'une manière assez honorable pour la France. Demain, jour de mon départ, il y aura séance de clôture du congrès, et lundi prochain 46, les souverains et les ministresauront quitté Vérone,
» J'ai l'honneur de recommander à votre bonté messieurs de Rauzan et d'Aspremont, et vous prie d'agréer, avec mes félicitations sur votre nouveau titre, l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, ete. |
» CHATEAUBRIAND
Nous quittâmes Vérone le 45, jetant un œil de regret sur l'Italie, mais nous consolant dans la pensée d'aller cominuer nos Memoires à la pale lumiére du soleil qui avait éclairé les misères de notre jeunesse.