‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 17 sur 80 · DE · texte numérisé non relu

DE

Guerre d'Espagne de 1898. — M. de Montmorency donne sa démission. — Nous sommes nommé ministre des affaires étrangères.

M. Canning occupait à Londres la place laissée vacante par la mort de Londonderry. — Georges IV, pressé par lord Liverpool, avait pris M. Canning dans son conseil , malgré sa répugnance fort naturelle pour le défenseur et l'ami de la reine. Chemin faisant, de Vérone à Paris, notre nature était revenue. Désempestant avec plaisir notre esprit de la politique, nous songions avec plaisir à retourner à Londres, à faire le voyage des trois royaumes, enfin à rentrer dans notre vie intérieure, à nous enfoncer dans la solitude de mes souvenirs. Arrivé rue de l’Université, tout s’évanouit. Notre existence à scènes, à changements de décorations, est sans cesse menacée du coup de sifflet qui nous transporte d'un palais dans un désert, du cabinet des rois dans le grenier du poète.

Le duc de Wellington , qui nous avait devancé, s'était arrêté à Paris. Il avait obtenu de M. de Villèle qu’un courrier serait expédié aux alliés, afin de les inviter à retarder la communication des instructions qu'ils avaient envoyées à leurs chargés d'affaires à Madrid. En même temps, S. G. proposa au gouvernement de Louis XVIII la médiation de Angleterre. Cette médiation fut refusée, parce qu’elle n'offrait aucun remède au mal de la France. Cependant, dans un memorandum du cabinet de Saint-James, pour lord: Fitz-Roy-Sommerset, daté de Londres le 6 janvier 1895, on recommande à Sa Seigneurie d'insister

en Espagne sur quelques changements à faire à la constitution.

M. le duc de Montmorepoy semit au duc de Wellington, le 26 décembre 1822, une excellente note dans laquelle il lui expose les motifs du refus de la médiation : c'est le dernier acte du ministère do M. de Montmoreney. |

La raison officielle de la démission de M. le duc de Montmorency est encore un mystère. M. de Montmorency avait-ilpnis à Vérone des engagements que M. de Villéle ne jugea pas à propos de remplir ? voulait-il, en cas de guerre, la coopération immédiate et matérielle des alliés? Nous no Je croyons pas, nous croyons plutôt à l'ineompatibilité des caractères. M. de Montmorency conservait le souvenir de la manière dont M. de Villèle était entré dans la présidence , d'autant plus que le duc Matthieu, au moment de son départ pour Vienne, avait su par Sa Majesté même que cette présidence était donnée. Il n'avait pas remis sa place , il l'avait gardée par la conscience de l'utitité dont il pouvait être. M. de Montmorency n'était point sans ambition, passion légitime dans an homme de son nom et de son mérite : il avait de l'esprit et de l’instruction. Elevé dans la grande école d'où sortit Mirabeau , sen élocution était naturelle et persuasive; on croyait entendre la voix de ses bonnes actions. Noble et calme à la tribune , il appartenait à une race qui ne se trouble point , et qui, forcée seulement de changer de grandeur, était allée des rois à Dieu. S'il parlait avec autorité de la foi du connétable, ses convictions religieuses étaient tempérées par la douceur de son caractére et par sa bienveillance. 8a figure était pale et sereine; un charme de jeunesse ne s'était point effacé de son front demi-chauve ; uno imagination caressante et

GUERRE DESPAGNE. 107 vive répandait sur ses mœurs sérieuses la gracieuseté du sourire, Il conservait des amitiés illustres dont il combattait les opinious avec une austérité tolérante qui accroissait l'attachément par l'estime. On sentait qu'au moment du grand secrifice, il aurait pu, comme Henri II, due de Montmorency, écrire à ses amis : » Mon cher cœur, jc » vous dis le dernier adieu avec la même affection qui a » toujours été entre nous. »

M. de Villèleet M. de Montmorency, placés si haut ot si discordants entre eux, ne pouvaient guère aller jongtemps ensemble : il no fallait qu'un prétexte pour les séparer, On affirme qu'ils se brouÿllèrent sur la question du rappel immédiat de M. de La Garde. Ce qu'il y a d'étrange , le jour même où la démission du duc Matthieu fut connue, on connut aussi la dépéche de M. de Villèle, dans laquelle il s'exprime sur le gouvernement des Cortès comme l'auraient pu faire la Prusse, l'Autriche et ka Russie. M. de Montmorency s'éloigna, et fut regratté per tous les hommes de bien en Europe.

Ayant quitté Vérone le 45 décembre 4822 , nous aitivèmes à Paris le 47, Nous nous empressimes de rendre compte a M. de Villéle de notre derniére conversation avec M. le prince de Metternioh, du peu d'envie que celui-ci avait de la guerre, de son désir de voir be cabinet des Tuileries suivre des voies pacifiques, tant par la crainte qu'il apurrissait de nos succès que par celle qu'il ressentait d'un mouvement de la Russie. Nous trouvames M. de Villèle extrémement bien pour nous et trés-satésfait de notre correspondance , mais inquiet sur sa position,

M, de Polignac nous vint chercher. Hi mous avertit qu'une division existait entre Le ministre des affaires

‘étrangères et le président du conseil. Nous lui déclarames

468s GUERRE D'ESPAGNE,

que notre sort était lié à celui de M. de Villéle depuis que nous avions arrangé l'affaire de son premier ministère, comme lui M. de Polignac le savait, et comme les remerciements de M. de Richelieu , consignés dans un billet que nous possédons encore , l’attestaient ; qu'à partir de ce moment nous avions toujours trouvé M. de Villèle loyal. M. Polignac nous parlant de nos travaux à Vérone, des prétentions que nous pouvions avoir, des bruits répandus d’un dissentiment entre nous et M. de Montmorency, nous lui répondimes que nous étions si loin d’ambitionner la place du noble duc et de vouloir rester en France pour échauffer les partis , que nous allions sur-le-champ retourner à Londres.

Nous hâtâmes les préparatifs de notre départ ; il ne nous restait presque plus qu'à monter en voiture, lorsque deux mots de M. de Villèle nous apprirent la démission de M. de Montmorency. M. de Villéle nous proposait le portefeuille par ordre du roi. Nous passâmes la nuit dans un trouble incroyable : le 26 au matin, nous écrivtines à M. de Villèle la lettre suivante : |

« Mon cher ami, la nuit porte conseil : il ne serait bon ni pour vous ni pour moi que j’acceptasse dans ce moment le portefeuille des affaires étrangères. Vous avez été excellent pour moi, et je n'ai pas toujours eu à me louer de M. de Montmorency, mais enfin il passe pour . être mon ami; il y aurait quelque chose de déloyal à moi à prendre sa place, surtout après les bruits qui ont couru : on n’a cessé de dire que je voulais le renverser, que je cabalais contre lui, etc., etc. S'il était resté dans un coin du ministère, ou que le roi lui donnât une immense retraite, comme la place de grand-veneur , les choses changeraient de face; mais alors il resterait encore des difficultés. ;

GUERRE D’ESPAGNE. 169 » Vous savez, mon cher ami, combien je vous suis dévoué. J'ai le bonheur de vous servir assez puissamment auprés de cette partie des royalistes qui sont opposés a votre système. Je les tempére, je les arrête et je les retiens, par la confiance qu'ils ont en moi, dans les bornes d'une juste modération; mais je perdrais à l'instant toute mon influence si j'entrais au ministère sans amener avec moi deux où trois hommes , de ces hommes qu'il est si facile de désarmer , mais qui seront extrêmement dangereux à la session prochaine, si vous ne pouvez pas vous arranger avec eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est critique. Vous pouvez rester vingt ans où vous êtes et porter la France au plus haut point de prospérité, ou vous pouvez tomber avant deux mois et nous replonger tous dans le chaos. Cela dépend absolument de vous et du parti que vous allez prendre. Je vous en conjure au nom de l'amitié et de ma fidélité politique, profitez de l'occasion qui se présente pour consolider votre ouvrage. Au reste, j'approuve fort que vous preniez le portefeuille des affaires étrangères, comme vous l'aviez par intérèm. Cela vous donnera le temps de voir venir et d’arranger les affaires. Je dois vous dire aussi avec franchise qu'il y a tel ministre des affaires étrangères que vous pourriez choisir sous lequel je ne pourrais servir, et ma démission serait un grand mal dans ce moment. Voilà, mon cher ami, une partie des mille choses que j'ai à vous dire. Nous nous verrons, nous causerons. Soyez persuadé, au reste, de cette vérité, c'est que mon sort politique est lié au vôtre, et queje reste ou tombe avec vous. »

En échange de cette lettre, M. de Villèle nous fit tenir ce billet :

« Je reçois votre lettre , mon cher Chateaubriand , et ne puis me décider à la porter au roi avant de vous avoir

Va : pouvez-vous Me recevoir un moment avant ane heure ?

» De cœur, tout à Yous, » J. VILLELE. »

Nous vimes M. de Villèle ; nous lui fimes toutes les objections qui aous parwrent prepres à le convaincre de nous laisser partir. I alla chez le rei : te roi nous envoya chercher. Il nous retint wae heure, lui ayant la bonté de nous précher, nous lai résistant avec respect. Il fiait par nous dire; « Acoeptez , je vous l'ordomue. Nous obélmes, mais avec wa véritable regret, car nous sentimes à l'instant que neus périzions dans le ministère. Le mardi, de" janvier 4892, mous passdmes Îles ponts ot nous allames coucher dans ce lit de ministre qui n'était pas fait pour nous; lit où l'on ne dert guère, ‘où l'on reste peu.

Ainsi il est faux que noes ayons voula la chute de M, de Moatmorency. Aux affaires étrangères. en allant prendre mes passeports pour Londres, je rencentrai M. Bowryjot ; je lui dis que, hien qu'on parlat de moi pour ministre, j étais loin encore d'avoir consenti à remplacer un homme du mérite de M. de Montmorency. Tout changement dans le personnel des affaires amène des contentions : celuiqui sert a des partisans qui blament celui qui entre. Cela est tout simple et a'intéresse que les deux smistres ; le public ae s'occupe pas ou rit de nes misérables contestes. Nous ne couservons paske moindre souvenir désagréable de tent ce qui a pu 86 dire alors. Nous tenions seulement à prouver que notre vémératian pour M. de Montmorency avait été aussi grande et aussi complète qu’elle pouvait l'être. Le duc Matthieu était comme oi au-dessus de ces animations politiques, et il

l'a proûvé. Dons un billet de 15241, en m'annonçant qu'il

GUERRE D'ESPAGNE. avt éfatt nommé ministre des affaires étrangères, ilme disait + « Yous pouvez croire au sincère dévouement de celui qui » vous est attaché depuis long-temps , et qui ne peut » qu'étre reconnaissant de la manière dont vous l'avez » souvent mis en avant.» Il m'écrivait le 27 février 1899, deux mois après mon entrée an ministère : « Je ne veux » pas attendre, noble vicomte, le premier jour où je serai’ » sûr de vous trouver, pour vous remercier de la manière »” trop flatteuse dont vous avez parlé de moi dans votre » grand discours. Je suis malheureusement arrivé trop » tard pour l'entendre ; je viens de le lire avec un ex- » tréme intérêt. Vous avez été spécialement heureux sur- » tout en ce qui regarde l'Angleterre , et c'est un point » essentiel.

» Au reste, pour ménager les intérêts de ce côté comme » de tous les autres, permettez-moi de vous dire ce que » j'espère être aussi dans votre pensée : Hdtons-nous » d'agir vis-à-vis de l'Espagne. »

Louis XVIII. — Son peu de penchant pour nous.

M. de Villéle, en nous offrant le ministère de la part du monarque, s'était exprimé avee une amitié modeste, car, loin de trouver Sa Majesté disposée en notre faveur, H avait eu toutes les peines du monde à déterminer sa volonté : les rois n’ont pas plus d'attrait pour nous que nous n'en avons pour eux; nous les avons servis de notre mieux, mais sans intérêt et sans illusion. Louis XVIII: nous détestait, il avait à notre endroit de la jalonsie Zitte-.

raire. Sil n'eût été roi, il aurait été membre de l'Académie, et il était féru à l'esprit de l’antipathie des classiques contre les romantiques. Sa Majesté nous connaissait peu : nous lui cédions très-volontiers la palme ; nous ne disputons rien à personne, pas même à un poète portesceptre ; nous ne sachions pas un homme de lettres der-. rière lequel nous ne soyons trés-sincérement et très. humblement disposé à nous éclipser.

Cependant nous parvinmes à plaire au roi plus qu'o on n'aurait pu le penser, et de manière à faire peur de notre crédit à. nos collègues. S. M. s’endormait souvent au conseil, et elle avait bien raison; si elle ne dormait pas, elle racontait des histoires. Elle avait un talent de mime admirable : cela n’amusait pas M. de Villèle, qui voulait faire des affaires. M. de Corbière mettait sur la table ses coudes, sa boîte à tabac et son mouchoir bleu ; les autres ministres écoutaient silencieusement. Nous, nous ne pouvions nous empêcher de nous divertir des récits de Sa Majesté; le roi était visiblement charmé. Quand il s'aperçut de son succès, avant de commencer une histoire, il y cherchait une excuse, et disait avec sa petite voix claire : « Je vais faire rire M. de Chateaubriand ; » et en effet, nous étions dans cette occasion courtisan si naturel, que nous riions comme si nous en avions reçu l'ordre.

Au reste, M. de Villèle n‘amena Sa Majesté à nous choisir que parce qu'elle n'avait guère plus de penchant pour M. de Montmorency que pour nous. Une tradition parmi nos rois est la défiance des noms, défiance qu'ils se transmettent de règne en règne : leur mémoire tenace se souvient des guerres des grands vassaux ; ils gagent des nobles pour domestiques : ils les veulent dans leur garde-robe, ils les craignent dans leurs conseils.

M. de Montmorency déplaisait à Louis X VIII pat sa vie

ancienne et par sa vie nouvelle, par ses opinions passées et par ses vertus présentes. ,

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