‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 18 sur 80 · XXX VII · texte numérisé non relu

XXX VII

Histoire des sociétés secrètes en France. — proclamation de Par- * mée des hommes libres. — Tous les partis ont eu des hommes sur le sol étranger.

Nous ne fûmes pas plus tôt installé au ministère que nous reprimes les idées qui nous avaient préoccupé à Londres et à Vérone : nous résolimes de pousser à la stabilité de la restauration et à la grandeur de la France, puisque nous étions dans un poste d’o nous pouvions agir avec efficacité. En homme de conscience et voulant nous assurer à fond de la justice de la cause, nous nous mimes à revoir Jes faits et les événements; nous nous convainquimes plus que jamais du péril dont la monarchie était environnée. Les preuves de la trahison surabondaient.

Les sociétés secrètes avaient commencé en France dès la dernière chute de Bonaparte, en 1815. La police découvrit successivement les sociétés de l'Epingle-Noire, des Patriotes de 1816, des Vautours de Bonaparte, des Chevaliers du Soleil, des Patriotes européens réformes, et celle de la Regeneration universelle. Chansons, discours, brochures, charte Touquet, caricatures, éditions compactes impies et philosophiques, tout entra comme éléments empoisonnés dans ces sociétés dissolvantes. On s’y enrôlait en le sachant, ou l'on s’y trouvait engagé sans

le savoir : toutes ne se pouvant guère prouver, on en rit ct elles étaient vraies. Ceux qui n’y croyaient pas passaient en public pour des esprits judicieux et gouvernementaux; ceux qui tenaient 4 ces sociétés se moquaient entre eux de ces capacités fortes et les attrapaient comme des imbéciles. De vastes conspirations en 41846 embrassèrent Paris, les départements de l'Isère, du Rhone et de la Sarthe. Ces réunions se perfectionnèrent en 1820, en s’affiliant aux Carbonari d'Italie, qui produisirent en Espagne les Communeros. Les insurrections napolitaine et piémontaise firent mieux connaître ces Carbouari, dont les principes, d'abord monarchiques pour © repousser la domination de Bonaparte, devinrent graduellement ceux des Jacobins de la France.

Les diverses sociétés sus-mentionnées se fondirent à Paris dans celle des Carbonar’. Les Carbonari étaient divisés en sections appelées Cercles ou Ventes centrales, de hautes Ventes, avec une Vente suprême ou Comité directeur. On ne pouvait étre admis au premier degré de l'association, la Vente particulière, que sar le témoignage de Carbonari éprouvés ; il fallait justifier de haine pour la légitimité, à moins qu'on ne fût militaire 4 demisolde ou en retraite : les preuves de haine étaient alors censées faites.

La Vente particulière ne dépassait pas le nombre de vingt membres surnommés Bons Cousins. Était-on découvert, on était dans la loi, Les dépntés de vingt Ventes particulières composaient une Vente centrale ; celle-ci communiquait par un député avec la haute Vente, laquelle à son tour, par un émissaire , recevait l'ordre de la Vente supréme ou du Comité directeur. Chaque Carbonaro ne connaissait que les membres de sa Vente.

Tout Carbonaro, aux termes de l'article 83 des statuts,

GUERRE D'ESPAGNE, 475 doit garder le secret de l'existence de la Charbonnerie, de ses signes, de son règlement ef de son but envers les PAYENS.

Article 60, titre V. Le parjure, toutes les fois qu'il. dura pour effet de révéler le secret de la Charbonnerie, sera puni de mort. Il est jugé secrètement ; un des Bons Cousins est désigné au sort pour le frapper.

Les Carbonari n'écrivaient point, ils ne communiquaient entre eux que par la parole; ils se révélaient les uns aux autres, au inoyen de demi-cartes découpées qui s’adaptaient à d'autres demi-cartes. Ils avaient des mots: de passe et d'ordre, des signes de la main et des bras; tantôt par la jonction des doigts ils formaient les lettres Cet N double; tantôt ils prononçaient les mots Speransa et Fede; ils se séparaient les syllables Ca-ri-ta. Les lettres C et N double signifiaient Jésus-Christ et son Père ; la Foi, l'Espérance et la Charité étaient lear in-: terprétation mystérieuse. Ces athées marehaient sous Fétendard des chrétiens ; toutes les révolutions du glube: vienrient se ranger sous ce labarum, qui a donné le signal da changement de la terre. Le Carbonarisme ve-: nait de l'Italie, et la madone saluée des Piferari dans les bois avait présidé à Ja liberté.

Les Carbonari s’engageaient d'obéir avenglément à la Vente supréme; ils devaient être munis d'un fusil, d'une baïonnette et de vingt-cinq cartouches; ils avaient des poignards ; ils versaient à la caisse commune cing francs lors de leur admission , et un frane par mois. Leur nombre s'élevait en France à plus de soixante mille. Les membres invisibles de la Vente suprême se tenaient au fond d'un sanctuaire impénétrable. De ce Saint des Saints, iis envoyaient à la mort les Carbonari vulgaires, leur promettant des larmes brayantes et un tombeau fré~ quenté.

Dans le cours de 4821 , trente-cinq préfets dénoncèrent des sociétés de Carbonari. Paris avait des centaines de Ventes : la Victorieuse , la Sincère, la Réussite, la Washington, la Belisaire, la Westermann, les Amis de la Verité. Elles se tenaient dans des caves sombres, dans des chambres mystérieuses , dans des greniers inconnus, comme des Sabbats. Des espéces de conscrits pour les émeutes étaient payés à ciel ouvert, et les détenus recevaient des secours dans les prisons. Les troubles du mois de juin 4849 et la conspiration du 49août 1820 commencèrent l'action des affiliés. Au mois de décembre 4820, l'évasion du colonel Duvergier eut lieu; des Carbonari français se mirent en route afin d'aller secourir les frères de la Fontaine-d'Or. De Madrid ils devaient revenir avec les Espagnols sur les frontières de France, sous le drapeau tricolore. Ils infestèrent en passant notre cordon sahitaire. | . |

Ces Ventes, dont les simagrées étaient puériles afin d'enflammer l'imagination romanesque des jeunes candidats, avaient, par leur nature latente et volcanique , assez de puissance pour briser le monde : appliquées au faible trône des Bourbons, elles pouvaient le faire sauter en l'air ; heureusement le caractère français n’est pas propre aux forces secrètes; nous ne savons pas, comme les Allemands, nous réunir au clair de la lune, dans les murs ébréchés d'un vieux château; nous ne nous assemblons pas dans les forêts des Apennins, dans les cavernes baignées des flots déserts de l’Adriatique, comme les Italiens, pour réver avenir; nous ne nous retirons pas, comme les Espagnols, dans le creux de nos complots et le silence de notre espoir, sous les palmiers de Murcie la trois fois couronnée. Le poignard sur lequel nous prétons serment n’est que Je brin de paille de cette féodalité

haurgeoise qui nous ensaisine ou nous met en possession d'un parjure envers nos rois : pour nous dégager, il suffit de le rompre et de le jeter par-dessus notre tête : exfestucatio.

Du mois de décembre 1820 au 46 mars 4821, versement de fonds , comité d'action militaire , maniement d'armes, avortement des reconnaissances du général Berton ; les départements de l'Ouest et du Midi sont minés; affaire de Belfort ; les soldats sont surpris descendant en armes; tout est dissipé : le général Lafayette s’enfuit après avoir paru un moment.

A Joigny , même manœuvre. Cugnet de Montarlot et un officier de l’ancienne garde recrutent sur la frontière des Pyrénées. A Marseille et à. Toulon, on se prépare à marcher sur Paris. Vallée est saisi et exécuté : il portait sur lui un écrit. déchiré en soixante-trois morceaux. A Saumur, Delon et Sirejean sont condamnés à la peine de mort. L'Est duit se soulever ; un ex-général est garant du succès; il parcourt des provinces et des communes. À Strasbourg, des sergents et des caporaux s’agitent. Il se fonde une Vente dans le 45e régiment de ligne. Ce régiment part de Paris pour La Rochelle le 24 janvier: la conspiration se continue en route et 4 La Rochelle. Au bas d’une liste des noms des jurés on lisait : Le sang veut du sang ; au-dessous. des noms des jurés, se trouvait écrit le mot poignard et le mot mort : Buries fut conduit à la place des sacrifices. Élevés dans les Ventes de Paris, ses compagnons , muets et consternés, se rangent en haie sur son passage : sang généreux inutilement versé, inutilement déploré, et à qui la gloire promettait son éclat sur nos frontières !

C'est grand'pitié ! tous les partis ont aujourd'hui des tombeaux, et presque aucun de ces tombeaux n'attire la

478 GUERRE D'ÉSPAGNE. | vérrératifon cofnplète des hommes. La société quefconqné que Fon veut tuer, tue; représaille naturelle : mais quand le moment de Ia conspiration est passé, Îl ne reste qu'un peu de cendres ; et comme rien ne s'est amélioré dans fa société vengée , elle en est aux regrets.

L'Espagne, depuis plusieurs années, s’était hiée à nos factions ; elle avait , of ne satt pourquol , pris parti contre la légitimité; efle s'était hâtée d’imiter nos constitutions, qui pourtant ne lui avaient apporté que des matheurs. Chérirait-on dés adversités, par le seut motif qu'elles semblent nous rendre célèbr es ? Le bruit subjugue ta raison humaine: l'illusion de la renommée nous dépouille du bon sens.

Vous avez déjà vu Yes dépatations de nos Ventes aux associés de là Fontaine-d'Or, et leurs sourds travaux dans tiotte cordon sanitaire. L'Observateur espagnol, dans sa feuille du {er octobre 1829, avant méme l'ouverture du congrès de Vérone, a ces paroles :

« L'épée de Damoclés, qui est suspendue sur la téte » des Bourbons, va bientôt les atteindre. Nos moyens de » Yetgeance sont de toute évidence. Outre la vaillante ar- » mée espagnole , n'avons-nous pas dans cette armée sa- ¥ hitaire dix mille chevaliers de la liberté, prêts à se join- » tte à leurs anciens officiers , et à tourner leurs armes » contre les oppresseurs dé la France? N'avons-nous pas » plus de cent mille de ces chevaliers dans l'intérieur de » ce royaume, dont vingt-cinq mille au moins dans l'ar- » mée, et plus de mille dans la garde royale? N'avons- » nous pas pour nous cette haine irascible que les neuf » ditièmes de ta France ont vouée à d’exécrables tyrans? »

Dans la même feuille du 9 février 4825, le gouvernement de Louis XVIIT est traité d'infame ; elle nous apprend qu'un général frangals, en non-activité, écrit que

GUERRE D'ESPAGNE, 479 le premier coup de canon tiré contre les Espagnols sera de signal de la chute des Bourbons, Louis XIV fit la guerre à la Hollande pour des injures moins menaçantes. Des lettres interceptées dévoilent le plan : il s'agit de former des corps sous le pavillon tricolore et de proclamer Napoléon IL Les ministres espagnols sont représentés comme se prétant à ces mesures, rocemmandant sealement aux conjurés de ne pas aller trop vite. L'Observadeur espagnol, journal avoué du gouvernement de Madrid, annonce positivement que l'impératrice Maric- Louise sera invitée à présider la regeace. Si l'invasion a deu, assure cette feuille, nous verrons des choses ion” nantes. |

Un homme fut arrêté à Perpignan; on trouva sur lui plusieurs exemplaires d'une proclamation et d'un manifeste où le parti achève de mettre au jour sa pensée. Woici ces deux pièces, elles léveraient seules tous les doutes s'il en pouvait exister. Nous les transcrivons textuellement du Moniteur, avec quelques réflexions de ce journal :

du quartier-général de l'armée des hommes libres, sur les monts Pyrénées , le 1825.

«Français, ‘ |

» L'époque est près de nous à laquelle vous fates appe- » lés, par les destinées des grandes nations , à apprendre » à votre tour au monde entier ce-que peut sur les grandes » âmes l'amour de la patrie et de l'indépendance natio- » nale; vous combattites sans cesse avec succès l’'hydre dy » despotisme armée contre vous, en un seul jour, sur » tous les points de l'Europe; en vain les hordes du Nord, » en vain les manœuvres machiavéliques de la superbe

LD

» Albion tentèrent de lasser votre constance et votre cou- » rage: vous étonnates par des prodiges multipliés de » valeur les pervers qui s'étaient flattés , dans leur or- » gueil, de n'avoir qu'à se présenter pour vous imposer le » joug et vous faire entrer de nouveau saus la puissance » féodale ; vous ne répondites à leurs cris sacriléges de » devoir et de soumission que par les cris sacrés de li- » berté et de patrie; vivres libres ou mourir fut votre de- » vise, elle vous conduisit toujours dans les sentiers de » la gloire; vous vécûtes, vos ennemis palirent ; le fana- » tisme et la féodalité brisèrent leurs flambeaux et leurs ‘» chaînes dans le désespoir sanglant de la rage et de la » mort.

» Ce serait un spectacle bien étonnant pour les généra-

» tions présentes et futures que de vous voir en ce jour » l'instrument aveugle de la tyrannie contre une nation » non moins grande que généreuse , qui, long-temps ad- » miratrice de vos vertus, a osé marcher sur vos traces! » Français, nous courons à vous, non comme ennemis, » mais comme frères ; nous sommes en présence et en ar- » mes. Quel est celui d’entre vous, s'il s'honore du nom » de Français, qui ne frémira point avant de lancer le » feu meurtrier qui, en quelque endroit qu'il soit dirigé, » ne peut qu atteindre un homme libre?

» Les puissances étrangères, après s'être efforcées » d’effacer votre gloire, qu’elles n'ont pu seulement ternir, » osent vous commander la honte et le déshonneur : vain- » queurs de Fleurus, d’Iéna, d’Austerlitz et de Wagram, » vous laisserez-vous aller 4 leurs insinuations perfides? » Scellerez-vous de votre sang l’infanie dont on veut » vous couvrir , et la servitude de l’Europe entière ? Obéi- » rez-vous à la voix des tyrans pour combattte contre vos » droits, au lieu de Jes défendre, et ne viendrez-vous

» Gans nos,rangs que pour y porter la destruction et la » mort, lorsqu'ils vous sont ouverts pour la liberté sainte, » qui vous appelle du haut de l’enseigne tricolore qui » flotte sur les monts Pyrénées, et dont elle brûle d’om- » brager encore une fois vos nobles fronts couverts de » tant d’honorables cicatrices ?.…… | |

» Braves de toutes armes de l’armée francaise , qui con- »"servez encore dans votre sein l'étincelle du feu sacré! » c'est à vous que nous faisons un généreux appel ; em- » brassez avec nous la cause majestueuse des peuples con- » tre celle d’une poignée d’oppresseurs; la patrie , ’hon- » neur, votre propre intérêt le commandent : venez, vous » trouverez dans nos rangs tout ce qui constitue la force, » et des compatriotes, des compagnons d'armes, qui ju- » rent de défendre jusqu’à la dernière goutte de leur sang » leurs droits, la liberté, l'indépendance nationale.

» Vive la liberté! Vive Napoleon IT! Vivent les bra- » pes! »

Au grand quartier-general de l'armée des hommes dibres, sur les monts Pyrénées, le 4823.

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