PRELIMINAIRES
Ambassadeur à Londres en 1822, nous étiohs prêt à nous rendre au congrès de Vérone en qualité d’un des représentants de la France, Mais avant d’entrer dans le détail de ce congrès , des affaires qui s’y traitèrent et des événements qui le suivirent, nous sommes obligé de jeter un coup-d’ceil en arrière. M. de Martignac , s’occupant de la guerre d’Espagne dont nous allons parler, avait compris la nécessité d'établir les antécédents. Impartial et modéré, il admirait l'entreprise de 1823, si mal
jugée; et cependant il ‘n’en apercevait pas lui-même TOM. I. | 1
il CONGRÈS DE VERONE.
toute la portée. Le seul volume qu’il ait publié mérite d’être lu : ouvrage plein d’intérêt et de sagesse, le style en est correct, élégant, doux et un peu triste; l’auteur va mourir : son récit vous touche et vous attache, comme les derniers accents d’une voix qu’on n’entendra plus.
L'ESPAGNEà
Traité entre Bonaparte et Charles IV. Godol, = Leg princes à Bayonne. — Murat à Madrid. — San partrait. + Inaurrection, = Murat et Joseph changent de couronne,
Depuis la dernière moltié du xve siècle jusqu'au com. mencement du xvire, l'Espagne fut la première nation de FEurape; elle dota l'univers d'un Nouveau-Monde; ses
aventuriers furent de grands hommes ; ses capitaines de- . vinrent les premiers généraux de la terre; elle imposa ses manières et jusqu'à ses vétements aux diverses cours; elle régnait dans les Pays-Bas par mariage, en Italie et en Portugal par conquête, en Allemagne par élection, en France par nos guerres civiles ; elle menaca l'existence de l'Angleterre après avoir épousé la fille de Henri VIIT, Elle vit nos rois dans ses prisons et ses soldats à Paris; sa langue et son génie nous donnèrent Corneille. Enfin elle tomba; sa fameuse infanterie mourut 4 Racrai, de la main du grand Condé; mais l'Espagne n'expira paint avant qu'Anne d'Autriche n'eût mis au jour Louis XIV, qui fut FEspagne même transportée sur le trône de Franso, alors que le soleil ne se couchait pas sur les terres da Charles. Quint.
Il est tristo de rappeler ce que furent ooa deux manarchics en présence de leurs débris. Cea parales du grand Bossuet reviennent doulonreusement à la mémoire : « Ile
» pacifique où se doivent terminer les différends de deux » grands empires à qui tu sers de limites; île éternelle- » ment mémorable ; auguste journée, où deux fières na- » tions, long-temps ennemigs et alors réconciliées, s’a- » vancent sur leurs confins, leurs rois à leur tête, non » plus pour se combattre ; fêtes sacrées, mariage fortuné, » voile nuptial , bénédiction, sacrifice , puis-je mêler au- » jourd’hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pom- » pes funèbres, et le comble. des grandeurs avec leurs ~ » ruines! » | .
. L'Espagne , sous la famille de Louis-le-Grand, s’ensevelit dans la Péninsule jusqu’au commencement de la révolution. Son ambassadeur voulut sauver Louis XVI et ne le put; Dieu attirait à lui le Martyr : on ne change point: les desseins de la Providence à l'heure de la transformation des peuples.
Charles IV fut appelé à la couronne en 1778 : alors se rencontra Godoi , inconnu que nous avons vu cultiver des: melons après avoir jeté un royaume par la fenêtre. Favori de la reine Marie-Louise, Godoi passa au roi Charles : celui-ci ne sentait pas ce qu’il était, celui-là, ce qu'il avait fait ; ils étaient donc naturellement unis. Il y a deux manières de mépriser les empires : par grandeur ou misère : le soleil éclairait également Dioclétien à Salonte, Charles IV à Compiègne.
L'Espagne déclara d'abord la guerre à la république, puis fit la paix à Bâle. Dès lors Godoi entra dans les intéréts de la France; les Espagnols le détestérent : ils s'attachèrent au prince des Asturies, qui ne valait pas mieux.
En 4807, nous nous promenions au bord du Tage, dans les jardins d'Aranjuez ; Ferdinand parut à cheval, accompagué de don Carlos. Il ne se doutait guère que ce péle-
rin de Terre-Sainte qui le regardait passer contribuerait un jour a lui rendre la couronne. ;
Bonaparte, après des succès au nord, se tourna vers le midi : pour envahir le Portugal , que protégeait l'Angleterre, il s'entendit avec Godoi. Un traité signé à Fontainebleau , le 29 octobre 1806, régla la marche des troupes françaises à travers l'Espagne ; ce traité déclara la déchéance de la maison de Bragance , jeta une partie de la Lusitanie septentrionale au roi d'Étrurie, une autre partie à Charles IV, et le royaume des Algarves à Godoi. Junot entra en Portugal le 49 novembre 1807 ; la famille de Rragance s'embarqua le 27; l'aigle de Napoléon cria au bord des flots , du haut de ces tours qui virent couronner le cadavre d'Inès, appareiller la flotte de Gama, et qui entendirent la voix de Camoëns :
« Ja no largo Oceano navegavam. »
L'oceupation du Portugal masquait l'invasion de l'Es- " pagne. Dès le 24 décembre de la même année, le second corps de l'armée française entra dans Irun. La haine publique s'accrut contre le prince de la Paix; on voulait placer le prince des Asturies sur le trône de son père. Le prince, arrêté, fit de laches aveux. Murat, général en chef, s’avanca vers Madrid.
La population de Madrid se souléve en criant : « Vive le prince des Asturies! meure Godoi! » Gharles IV abdique ; le prince de la Paix est pris; Ferdinand VII, le nouveau roi, le sauve. Napoléon feignit d’être indigné de la violence exercée envers le vieux roi, et finit par offrir sa médiation entre le père et le fils. Charles fut appelé à Bayonne ; et Gddoi sortit d'Espagne sous la protection de
Murat. Ferdinand à son tour vint à la réunion, malgré sa défiance et l'opposition de son peuple.
Cette scène de l'Italie du moyen âge semblait inspirée par Machiavel ; rare génie qui, comme tous les hommes élevés d'esprit et bas de cœur, disait de grandes choses et en faisait de petites.
La pièce eût été prodigieuse si elle en eût valu la peine; mais de quoi et de qui s’agissait-il? D'un royaume à moitie envahi, de Charles et de Ferdinand. Que Chartes reprit la courorine à son fils , afin de l'abdiquer de nouveau en faveur du souverain qu'il plairait au conquérant de nommer, c’est du drame pour le plaisir de jouer le drame. Il n’est pas besoin de monter sur des tréteaux et de se déguiser en histrion lorsqu'on est tout-puissant et qu'on n’a pas de parterre à troniper : rien ne sied moins à la force que l'intrigue. Napoléon n'était point en péril ; il pouvait être franchement injuste ; il ne lai en aurait pas plus coûté de prendre l'Espagne que de la voler.
Charles IV, la reine et le Favom cheminèrent vers Marseille avec une pension promise et quelques musiciens déguenillés; les infants s’en alièrent à Valencay.
Ferdinand, s’étant encore rapetissé pour tenir moins de place dans sa prison, avait en vain demandé la main d'une parente de Napoléon. Les Espagnols , privés de mo: narques, restèrent libres : Bonapafte , ayant fait la faute d'enlever un roi, rencontre un peuple.
Deux. partis deminèrent alors dans la Péninsale : ke premier emportait presque tout le peuple des campagnes, entr’excité des prêtres et fondu en bronze par la foi religieuse et politique; le second comprenait les Liberaiés , gent dite plus éclairée , mais , à cause de cela , moins pétrifiée par les préjugés qu consolidée par la vertu : le con-
DE VERONE. 7 tact des étrangers , dans les villes maritimes, l'avait ren- . due accessible à nos vices et aux principes de notre révolution. | co |
Entre ces deux partis $e distinguait ane opinion isolée : Pégoïsme avait enehaîné des admirateurs esclaves au char de Napoléon ; nous les avons vus exilés sous le nom d’.4francesados : jadis les Espagnols appelaient Angevines les Napolitains attachés à la France.
Les massacres accomplis dans Madrid, le 2 mai, commencèrent l'insurrection générale. Murat eut le malheur de voir ces troubles. Ce chef des braves avait de l'allure du roi Agraman et volait à la charge avec un délire de joie et de courage comme s’il eût été porté sur l’Hippogriffe.
- Toute sx vaillance devint inutile : les forêts s’'armérent , les buissons devinrent ennemis. Les représailles n’arrétérent rien, parce que dans ce pays les représailles sont naturelles. Les batailles de Baylen, la défense de. Girone - et de Ciudad-Rodrigo annoncent la résurrection d'un peuple là où l'on n'avait vu qu'un tas de mendiants. La Romana, du fond de la Baltique , ramène ses régiments en Espagne, comme autrefois les Franca , échappés de la mer Noire , débarquèrent triompliants aux bouches du Rhin. Vainqueurs des meilleurs soldats de l'Europe, nous versions le sang des. moines arec cette rage impie que la : France tenait des bouffonneries de Voltaire et de la démence athée de la Terreur. Ce furent pourtant ees milices du cloître qui mirent un terme aux succès de nos vieux soldats : ils ne s’attendaient guère à rencontrer ces enfroqués, à cheval comme des dragons de feu sur les poutres embrasées des édifices de Saragosse, chargeant leurs escopettes parmi les flammes, au son des mandolines, au
8 CONGRES chant des Boleros et au Requiem de la messe des Morts. Les ruines de Sagonte applaudirent.
Napoléon rappela le grand-duc de Berg : entre Joseph, son frère, et Joachim, son beau-frère, il lui plut d'opérer une légère transmutation : il prit la couronne de Naples sr la tête du premier et la posa sur la tête du second ; celui-ci céda à celui-là la couronne d'Espagne. Bonaparte enfonça d’un coup de main ces coiffures sur le front des deux nouveaux rois, et ils s’en allérent, chacun de son côté, comme deux conscrits qui ont changé de shako par ordre du caporal d'équipement.