‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 3 sur 80 · IT · texte numérisé non relu

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Caractère des Espagnols.

- Quand on raisonne sur l'Espagne aujourd’hui, on tombe dans une grande erreur, on s’obstine à juger ses peuples d'après les idées que l'on a des autres peuples civilisés. Napoléon partagea cette déception commune : il crut qu'il vaincrait l’Ibérie, comme la Germanie, par violence et séduction; il se trompa.

. Les Espagnols sont des Arabes chrétiens: ils ont quelque chose de sauvage et d'imprévu. Le sang mélangé du Cantabre , du Carthaginois, du Romain , du Vandale et du Maure, qui coule dans leurs veines, ne coule point

comme un autre sang. Ils sont à la fois actifs , paresseux et graves. « Toute nation paresseuse, dit l’auteur de l’'Es- » prit des lois en parlant d’eux, est grave, car ceux qui » ne travaillent pas se regardent comme souverains de ceux » qui travaillent.»

Les Espagnols, ayant la plus haute idée d'eux-mêmes, ne se forment point du juste et de l’injuste les mêmes notions que nous. Un pâtre transpyrénéen , à la tête de ses troupeaux, jouit de l’individualité la plus absolue.

Dans ce pays, l'indépendance nuit à la liberté. Que font les droits politiques à un homme qui ne s'en soucie point ; qui renferme sa vie dans son proverbe : Oueja de casta, pasto de gracia, hijo de casa (Brebis de race, repas gratis, enfant de la maison); à un homme qui, comme le Bédouin , armé de son escopette et suivi de ses moutons, n’a besoin pour vivre que d’un gland , d’une figue, d'une olive? Il ne lui faut qu’un voyageur ennemi pour l'envoyer à Dieu, qu’une chevriére pauvre et fille d'un vieux père pour l'aimer. « Père vieil et manche déchirée » n'est pas déshonneur.» Padre viejo, y manga rota, no.es deshonrra. Le Majo (berger) en soie du Guadalquivir, lance en houlette, chevelure retenue par une résille, ne distingue jamais la chose de la personne et réduit toute dissidence d'opinion à ce dilemme : Tue ou meurs.

Ce caractère est si profondément gravé dans le moule ibérien , que la partie modernisée de la population, en adoptant les idées nouvelles, garde à travers ces idées son” génie primitif. Aurait-on pu croire que des Espagnols égorgeassent des moines? C’est ce que font sans remords et sans pitié les Ziberalès. Cependant l'autorité des reli-: gieux datait de loin dans la Péninsule ; cette autorité n’était pas uniquement fondée sur la foi des peuples, elle

avait encore une source politique. Dès l'an 889 les mar. tyrs de Cordoue, Aurélius, Jean, Félix, Georges, Martial, Roger, frappés du glaive ou jetés dans le Bétis, se sacrifiérent autant à la liberté nationale qu’au triomphe de la religion chrétienne. |

Les moines combattirent avec le Cid et entrèrent avec . Ferdinand dans Grenade. On les massacre nonobstant.

Pourquoi? Parce que dans un certain parti une haine , empruntée d'ailleurs, ipgrate et non motivée, s'est élevée contre eux. Or, en Espagne, que l'on aime ou que l'on haisse , tuer est naturel; par la mort on se flatte d’atteindre à tout. Les aventuriers qui, l'épée à la main, s’avancaient dans les flots jusqu'à la eeinture pour prendre pessession de l'océan Pacifique avaient entrepris de rendra l'Amérique à ses déserts ; l'Espagnol convoitait la domination de l'univers, mais de l'univers dépeuplé; il aspirait à régner sur le monde vide , comme son Dieu assis en paix dans la solitude de l'éternité.

À cet indomptable despotisme de caractère, se trouve réunie , par un contraste étonnant, une nature apathique et comique, molle et vantarde. Dans la guerre civile, quand une bande a obtenu un succès , vous croyez qu'elle le va poursuivre ? point; elle s'arrête , reste sur les lieux à publier des rodomontaües, à chanter sa victoire , à jouer de la guitare, à se chauffer au soleil. Le battu se retire paisiblement,. et agit comme l'autre quand il triomphe. Ainsi vont une suite de rencontres sans résultats. Si les combattants ne prennent pas une ville aujourd'hui, ils la prendront demain, après-demain, dans dix ans, ou ne la prendront pas du tout; qu'importe? les hidalgos disent qu'ils ont mis six cents ans à chasser les Maures.

Ils admirent trop leur longanimité; la patience , transmise de génération en génération, finit par n'être plus

DE VERONE. i4 qu'un bouclier de famille qui ne protége rien , et qui sert seulement d'antique parure à des malheurs héréditaires, L'Espagne décrépite se croit toujours invulnérable, comme l'ancien solitaire du couvent de Saint-Martin, entre Sagonte et Carthagène : au dire de Grégoire de Tours, les soldats du roi Leuvielde trouvèrent Le monastère abandonné, excepté de l'abbé tout coxrbe' de vieillesse et néanmoins fort droit en vertu et en sainteté. Un soldat voulut lui couper la tête; mais ce soldat tomba à la renverse et expira sur la place.

Les hommes politiques de cette nation : partagent les défauts du guerrier : dans les circonstances les plus urgentes, ils s'occupent d'insignifiantes mesures, prononcent des ordisons puériles, mettent tout en pièces dans leurs harangues et ne les font suivre d'aucune action. Estce donc qu'ils sont stupides ou lâches? non ; ils sont Espagnols : ils ne sont point frappés des choses comme vous l'êtes ; ils ne les voient pas sous le mème jour ; ils laissent le temps dénouer l'événement qu'ils ne sont point pressés de voir finir ; ils transmettent leur vie à leurs fils sans pusillanimité et sans regrets. Le fils, à son tour, se conduit de même que le pèré : dans quelques centaines d’années se terminera, à la satisfaction des vivants, l'événement que les morts leur ont légué, et qui, chez un autre peuple, aurait été décidé dans huit jours.

Que si, dans les troubles qui continuent awjourd'hui, les masses semblent agir d’après des principes moins individuels, cela prouve seulement que l'esprit général du siècle commence à ronger le caractère particulier ; il est loin de l’avoir dommageablement entamé. L’indifférence de la foule est derrière ces événements qui , de loin , font tant de bruit. Quand l’émeute ou la faction arrive, on ferme sa porte et on la laisse passer comme une nuée de

sauterelles. On n’est guère pour personne : Don Carlos ne peut prendre une ville, Christine ne peut réunir les campagnes. Les Espagnols d’ailleurs se sont guerroyés de tout temps pour des rois compétiteurs. La guerre finie, chacun, sans être changé, retourne à l’obéissance, ou plutôt à sa vie habituelle : celle-ci se conserve entière plus que dans d’autres pays, à cause de l'isolement des populations champêtres et d’un commerce vagabond fait par des espèces de caravanes, à travers les plaines nues et les montagnes inhabitées.

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