X LIT
Chambre des pairs.
Aussitôt après le discours du roi, commencèrent les attaques au sujet du projet d'adresse à la couronne. Le 5 février, dans la chambre des pairs, des gymnastes, ayant à mépris les arguments de rheteur et les phrases sonores, se piquérent, en gens positifs, de nous faire rendre l’âme . entre deux faits.
M. de Broglie nous honora d'un discours. Il lui est
assez difficile de conclure, ‘parce qu'il reste suspendu entre les doutes de son esprit et les scrupules de sa conscience; indécision, heureuse qui vient de l'intégrité. Homme de savoir, de mœurs, de religion même, en tant que règle, l'honneur du maréchal s’est changé en honnéteté dans le citoyen son petit-fils : antidoté de vertu, M. de Broglie peut fréquenter des gens corrompus sans se souiller, comme il y a des tempéraments sains qui ne gagnent point les maladies. Nous nous efforçâmes de répondre au discours du noble duc. « Mon adversaire de » ce côté-ci de la chambre, dis-je à leurs seigneuries , s'é- » lève contre ce principe qu'aux rois seuls appartient le » droit de donner des institutions aux peuples; d'où il » conclut que les rois peuvent changer ce qu'ils avaient » donné, ou ne rien donner du tout, selon leur volonté et leur bon plaisir.
» Mais il ne voit pas qu’on peut rétorquer l'argument, » et que si le peuple est souverain, il peut à son tour » changer le lendemain ce qu'il a fait la veille, et même » livrer sa liberté et sa souveraineté à un roi, comme cela » est arrivé. Si le noble pair eût été moins préoccupé, . » il aurait vu que deux principes régissent tout l'ordre » social : la souveraineté des rois pour les monarchies , la » souveraineté des nations pour les républiques. Dites » dans une monarchie que le peuple est souverain, et, » tout est détruit; dites dans une république que ta sou- » veraineté réside dans la royauté, et tout est perdu. On » était donc. obligé , sous peine d'être absurde, d’affirmer » qu’en Espagne les institutions devaient venir de Ferdi- » nand, puisqu’il s'agissait d'une monarchie. Quant à la » manière dont il peut donner ces institutions, ou seul, » ou d'accord avec des corps politiques reconnus par lui » dans sa pleine liberté, c'est ce qu’on n’a jamais prétendu
202 GURRRE D'ESPAGNE.
n prescrire. On n'a fait qu’exprimer le prineipe vital de » la manarchie, exposer une vérité de théorie.
» Le poble due ne veut pas que nous allions prévoir » des crimes dans l'avenir; i ne veut pas que now rai- » sonnions par analogie. Ferdinand, il est vrai, n'a point » encare été jugé on ne l'a encore menacé que de dé- » chéance il est si libre qu'il voyage peut-être à présent » avee ses gedliers , au milieu des soldats législateurs qui » vont Venfermer dans une forteresse. Il n'y a rien à » craindre , attendons l'événement.
n Il réauiterait de la doctrine de mon adversaire que » l’on peut punir la crime, mais qu’on ne doit jamais le » prévenir, Selon moi, la justice est un de ces prineipes » éternels qui ont précédé le mal dans ca monde ; selon » le noble duc, au contraire, c'est la mal qui a donné » naissance à la justice. Il pose ainsi au fond de la saciété une cause permanente de subversion; ear on n'aurait » jamais le droit de venir au secours de la société que » lorsqu'elle serait détruite. »
Le disoours de M. le comte Daru confirme ce que nous avons déjà dit sur les dispositions des congrès, M. Daru, laborieux et durement équitable, ne donnait jamais une entorse à la vérité, lors même que cette vérité contrariait ses opinions.
« En élevant iei ma voix en faveur de la paix, dit-il, » je ne crains paint d'offenser ceux qui se sont illustrés » dans la guerre. L'embarras que j'éprouve vient de ce » que je ne connais ni les arguments que j'ai à réfuter, » ni les promesses d'une résolution que je crois fu- » nestes.
» Cette guerre prête à s'allumer entre la France et
» l'Espagne est', ou sponiance, ou provoquée , ou conx sejllée.
GUERRE D'ESPAGNE. 205 » Nows n'avons eu connaissance , ni de provocation , mi
» de conseil.
» Nous voyons , au contraire , dans le petit nombre des » documents qui ont été publiés sur cet objet, que « les » puissances réunies au congrès de Vérone s’ett sont re- » mises à la France pour ia suite de la conclusion des af- » faires d'Espagne, qu'elles se sont reposées de la sotu- » tion d'une question qui les intéressait toutes, sur ia » puissance qui avait dans cette question l'intérét le plus » immédiat. » Ainei, soit comme la plus intéressée, soit » comme libre apparemment dans ses résofutiqns, la » France se trouvait l'arbitre de la paix et de la guerre. » Veila donc les dispositions pacifiques de Vérone reconmues, même par un opposant à la guerre. Quand ot voulait nots rendre odieux à la nation, on soutenait que nous étions poussés par les étrangers à la guerre ; quand on cherchait à nons ôter cette triste excuse , on prouvait que les alliés ne voulaient pas la guerre, que nous seuls étions les véritables coupables. Souvent ces deux assertions contradictoires se rencontraient dans le discours du méme orateur.
= . ms
XL1it:
chambre des députés.
Dans id discussion de l'adresse ait sein de latommission de ia chambre des députes, M. de Villéle prononça la phrase qiti servit de prétexte à cette decusation populaire: it La France fait La guerre par ordre du congrès. » Les dépéches des trois cours à Madrid, commencant d'être
connues, mettaient en garde quelques judiciaires impartiales, mais la foule passionnée n’écoutait pas ; elle adopta tout aveuglément : nous fûmes déclarés sans miséricorde les huissiers à verge de la Sainte-Alliance. Si maintenant il se trouve que la phrase prétée à M. de Villèle n’est jamais sortie de sa bouche telle qu’on l'a donnée, l'échafaudage s'écroule. Il y a plusieurs exemples de ces impostures du hasard tenues encore même aujourd'hui pour authentiques : par exemple, la mort sans phrase n'a point été le vote de l'abbé Sieyés : il a dit Ja mort; la glose a passé dans le texte.
Nous éviterons de nous servir du Moniteur; on pourrait soutenir que les paroles du président du conseil y sont obligeamment altérées. Nous emprunterons le compterendu de ces curieuses séances au Constitutionnel, journal très-répandu de l'opposition.
Le numéro du 45 février 1825 rapporte ainsi opinion de M. Duvergier de Hauranne ;
-« Je plains sincèrement la généreuse nation espagnole » d'être régie par une constitulion vicieuse sous beau- » Coup de rapports. Mais cette circonstance, quelque dé- » plorable qu’elle soit, ne me paraît pas un motif suffi- » sant pour entreprendre une guerre dont les résultats » peuvent devenir funestes à la France; et, pour ré- » pondre tout de suite 4-ce qui vient d'être dit par M. le » président du conseil, « que nous sommes dans l’alterna- » tive, ou de combattre pour la révolution espagnole sur - » nos frontières du nord, ou de faire la guerre à cette ré- » volution en Espagne, » je dis à mon tour que, si nous | » étions réduits 4 une telle extrémité, que la triple al- » liance voulût nous dicter des lois, il serait préférable et » plus national de résister sur les frontières du nord que » de nous laisser imposer une guerre qui va peut-être
» mettre en péril nos institutions et la monarchie elle- . » même. Ce ne serait pas pour la révolution espagnole » que nous combattrions, mais bien pour notre indépen- » dance. » |
L'orateur ajoute dans une note :
« Je dois à la vérité de dire que M. le président du » conseil a prétendu que je ne l’avais pas bien compris ; ; » mais son explication ne m’a pas paru claire. »
Après l'opinion de M. Duvergier de Hauranne, vient l'opinion de M. le général Foy :
« M. le président du conseil des ministres, tout en » ayant commencé par déclarer que nous ferons la guerre » nous seuls, a insinué ensuite que cette guerre ne dé- » pendait pas uniquement de notre volonté.
. » Nous sommes placés dans l'alternative, a-t-il dit (car » j'ai eu soin de recuellir ses paroles), nous sommes placés » dans l'alternative d'attaquer la révolution espagnole. aux » Pyrénées, ou d'aller la défendre sur nos frontières du » nord.
». Voila, messieurs, une grande et | imposante révéla- » tion, une révélation féconde en incertitudes et en cala- » mités...
» Si la France touteseule, la France livrée à elle-même, » la France indépendante, était engagée dans un duel » avec l'Espagne, je pleurerais les calamités d’une guerre » absurde, d’une guerre sans justice etsans morale, d’une » guerre sans profit et sans gloire, je pleurerais ces cala- » mités. mais j'en verrais la fin possible, et dès lors il y » aurait soulagement aux maux que nous éprouvons... . » Mais il n’en est pas ainsi.
» La guerre actuelle est placée hors de nous, hors de » notre portée; — l'impulsion est venue du dehors; — » cette colère n'est pas française, — elle est l'écho de
» la colère des Prussiens et des Cosaques.—Nous ne som- » mes pas les seuls à allumer l'incendie ; qui peut nous dire » si nous serons jamais les maîtres de l'éteindre 2
» C'est-là, messieurs, où mon amendement se dirige ; » voilà l'effroyable danger sur l'existence duquel je pro- » voque les explications des ministres de Sa Majesté. : . » Les ministres se Gatteraient-ils de nous faire acereire » qu'ils agissent seuls, dans leurs propres vues et avec » leur entière liberté ?—Ici les faits parlent, ctils parlent » avec énergie. La guerre occalle et souterraine {le Con- » sttutionnel souligne ces mots) que notre gouverne- » ment faisait depuis un an à ia nation espagnole à été » convertie tout-à-coup en éclats menacants.
» Cet éclat, oes menaces , est-ce l'Espagne qui les « » provoqués? mais la situation de ce pays est ba même » qu'en 1820 et 1824 : .. sus i Due ,
» Ti faut chercher ailleurs le secret de la politique des » conseillers de la couronne.
| » C'est de Vérone que da guerre nous ext venue.
» Notre intervention actuelle dans les affaires intérieu- » res de l'Espage n'est pas un acte qui n'appartient qu'à » Nous. .
» La triple alliance est derrière nous qui neus presse »s nprès avoir été pretmée elteanême par la turbulence de » la faction qui domine netre pays.
» La guerre d'Espagne n'est pas une guerre isolée ; elle » sera bientôt une guerre européerme. Vous la commen- » cez sur les Pyrénées; vous ne savez pas où elle se » transportera ; vous ne savez pas où elle finira. . . . .. D... .. »
Le générol Fey termine en demedant eax ministres de faire connaitre :
| «4e Quels arrangements ent été pris, à Vérone, avec
» les puissances étrangères relativement à l'intervention,
» et si ces arrangements sont de nature à amener loccu-
» pation permanente ou passagére d’une portion du ter- » ritoire français par les troupes de la Sainte- Alliance ;
» 96 Quelles dispositions sont prises pour empêcher » cette occupation dans le cas où les puissances étran- » gères seraient conduites, par la marche des événements, » à Ja juger utile à l'accomplissement de leurs projets, » soit sur l'Espagne, soit sur la France,
» Dans le eas où Pindépendanee nationale serait sacri- » fide, on même n'aurait pas 616 suffisamment garantie,
»ce serait un devoir rigoureux pour moi, loyal député, ‘ » de demander, en séance publique, la mise en accusa- » tion des ministres qui auraient signé ou promis l’humi- » Hiation de la couronne et la ruine du pays. » .
Nous n'ergoterons ni sur la mise en aceusation des ministres, ni sur les déclamations prononcées avec talent et Chaleur. Le général Foy, homme d'imagination, était sujet & se tromper : on se souvient encore de son fameux : « Ils n’en sortiront pas! » Mais comment le général pon- Vait-il faire cette question : « Cet éclat, ces menaces, est- » ce l'Espagne qui les a provoqués ? » On a vu plus haut si nous avions été provoqués. Une provocation pablique d'on état à un autre état, avec lequel il est censé en paix, ne s'est presque jamais vue. S'il n'y avait que ce seul cas dans lequel la défense fit justifiée et devint légitime, un gouvernement périrait avant d'avoir le droit de se sauver: quoique miné de toutes parts, il faudrait qu’il attendit la déclaration positive de guerre pour se secourir. soiméme. Les hostilités de propagande n'étaient point connues autrefois : n’en sont-elles pas moins réelles ? Qu'on puisse abuser de ce mot propagande pour aller opprimer
un peuple, c'est vrai; mais que la propagande abuse aussi de son pouvoir caché pour détruire une nation, n n'est-ce pas vrai encore?
. L'argament qu'on veut tirer de la ressemblance des années 1821 et 4822 prouve seulement la longanimité et la patience de la France. Comment le général peut-il dire : « C’est de Vérone que la guerre nous est venue ? ». Les hommes mêmes du parti de l’orateur convenaient que tout était pacifique à Vérone. Le Constitutionnel du 47 janvier s'exprime de la sorte: — |
« ,.. Nous publions aujourd'hui les trois dépêches des » cabinets d'Autriche, de Prusse et de Russie à leurs am- » bassadeurs à Madrid .
» On doit remarquer que les trois cabinets ne parlent » en aucune manière d'employer la force pour imposer » des lois à la nation espagnole. On n'y trouve aucune » menace d'agression imminente.
» Les ministres même de la Sainte-Alliance professent » un grand amour pour Ia paix. Ils ne peuvent manquer » dencourir à cet égard l’indignation de nos fanati- » ques. »
Le même journal du {er février rapporte cet article de l’'Observateur autrichien :
« Les cours d'Autriche, de Russie, de Prusse, ont tenu: » à Madrid un langage que la frénésie révolutionnaire » peut méconnattre, qu'une politique bornée peut désap- » prouver, mais qu'une politique plus profende ne peut » que respecter. Ce langage n'était point une déclaration » de guerre, et le rappel des légations n'est pas un acte » d'hostilité. La France, animée par les mêmes sentiments, » a agi d’après les mêmes principes, quoique avec des » formes différentes. Au moyen de son contact immédiat
l'Espagne, les résolutions ultérieures de Ja France
» sont fondées sur des motifs dont on doit reconnaitre
» l'importance , sans prononcer légèrement sur les résul-
» tats. La guerre n'est point encore déclarée : des événe- » ments ultérieurs peuvent l'empécher.f»
. Sur cette déclaration , qui confirme tout ce que nous
avons raconté des dispositions de M. de Metternich, le
Constitutionnel demande « comment concilier assertion. positive et claire du journaliste autrichien, rédacteur de
tous les protocoles de la Sainte-Alliance, avec le langage que les révélations du comité secret prêtent à M. le pré-
sident du conseil. Après avoir rendu compte de tous les
efforts qu'il a faits pour le maintien d'une paix qu’il re-
gardait sincèrement lui-même comme si nécessaire au re-
pos et au maintien de la tranquillité en France, il a, dit-
on , prétendu que la position hostile où l'Espagne s'était placée vis-à-vis des grandes puissances ne permettait pas à la France de demeurer en paix.
» Eh bien! aujourd'hui, !Observateur autrichien, à une époque où il connaissait tout ce qui s’est passé à Ma-, drid lors du départ des ministres des trois grandes puissances, déclare formellement que les puissances ne se. considérent point comme étant en guerre avec l'Espagne. .
» Ce n'est donc pas à raison des dispositions hostiles. de ces trois puissances que le ministère français s’est décidé à la guerre; et s’il y est forcé, c'est à un autre pouvoir qu'il cède, ou plutôt par d’autres passions qu'il est entrainé. »
Mais revenons et arrétons-nous à la phrase de M. le comte de Villèle : d'abord il n’a point dit : « Si nous ne » combattons pas sur les Pyrénées , nous serons obligés, » d'aller combattre sur le Rhin.» Les adversaires de M. de Villèle reproduisent tout autrement les paroles de l'arateur, Selon M, Duyergier de Hauranne, ces paroles
MO GUERRE D'ÉSPAGNE.
sont céllég-éi : « Nous sommes dans Palternative, oti de » éorbattre pour là révolution espagnole sur nos fron- » tières da nord, ou de faire la guerre & cette révolution » en Espagne. »
D'âprés M. le général Foy, qui dit avoir tecueïlli immédiatement Ia phrase de M. le président du conseil, cette phrase était ainsi conçue : « Nous sommes placés » dans Valternative d'attaquer la révolution espagnole » aux Pyrénées, où d'aller la défendre sur nos frontières + du nord. »
Ces deux versions, quoiqu'un peu différentes l'une de l'äutre, qu'impliquent-elles en réalité? Que nous étions placés de sorte que, si nous n'allions pas étouffer Ia révolution en Espagne, cette révoltition atriverait ett France ; qu'alors les ptissences effrayées prendrxient les atmes, et que hous, France, nous sérions obligés d'aller combattre sur nos frontières dti nord.
Qitol dé plus évident, dé plus élairement, de mieux exprimé ? Hemarqtiez bien ce pronom da, daris la lecon du général Foy; il sé rapporte au mot revolution, non au mot guerre, non du mot Europé ; t'est la revolution espagtiole qitt tious dura Botfleveisés et qué nous serotis appelés à defendre sur le Rhit; Cest-a-dite qte nous serütis fotéés à retointiiencer nos guerres révolutiontiaires, à retoufher à 1793. Jamais M. de Villéle n'aurait parlé, méthée d'après cette version, d'uhé manière aussi juste. Ce qu’on aurait peine à comprendre, c'est qu'il n'éût pas ré: pété sed patioles ent efi prenant sut lui la responsabilité ; it se setait contenté dé hiér les fatisses interprétations ot dé sotitenit qu’on altérait ét son texte et sa pensde.
Mais voici toute la vérité.
M. de Labourdoñtais avait attaqtié la décision prise pat lé foi d'enttepiénidre la güeire d'Espagne avec cent
GUERRE D'ESPAGNE. 211 mille Français, Il avait exprimé le regret que cette guerre n'eût pas été commencée plus tôt et que ja France n’eût pas agi comme avxilisire de la régence d'Urgel et des royalistes espagnols; et , prenant ensuite les choses dans leur état présent, il avait dit que la France devait agir maintenant de concert avec les puissances continentales et d’après la direction de la Sainte-Alliance. |
. M. de Villéle combattit ces attaques en déclarant que, la France étant particulièrement intéressée à rétablir l'ordre dans la monarehie espagnole, notre alliée naturelle, nous devions dans cette circonstance refuser la coopération des autres puissances, afin de conserver toute notre liberté d’action, et de n’engager dans aucune complication l'intérêt qui nous déterminait à intervenir.
D'un autre côté, les orateurs libéraux avaient attaqué l'intervention comme contraire à la liberté, et le général Foy, après avoir fait un tableau éloquent des maux de la guerre , avait fini par précher une croisade de tous les gouvernements constitutionnels contre les gouvernements absolus,
C'est pour faire ressortir l'inconséquence de ce discours que M. de Villèle, répondant à cet orateur, s’écria :
« Et comment l'honorable général, qui nous a fait un » tableau si rembruni des maux de la guerre , n'a-t-il pas » vu que son système ne l'exclut pas, puisqu'en suivant » ses conseils, au lieu d’avoir à la faire sur les Pyrénées, » nous aurions à la soutenir sur.le Rhin P » :.,
Nonobstant cette version authentique , la fausse inter. prétation a prévalu. De là. tout le maj : la France fut saisie de vertiges, dupe d’une méprise qu'un examen ‘de quel. ques minutes eût fait incontinent disparaître. Tel a été le pivot vermoulu sur lequel ont tourné les opinions en dehors ct en dedans de Ja chambre. Le peu de bonne foi de
celui-ci, la crédulité de celui-là, la légèreté des antres, :
firent croire 4 une coércition dont les piéces que nous
avons produites (Congrès de Vérone), et qui furent déposées sur le bureau de la chambre des communes, démon-. traient la fausseté. Comment d'ailleurs supposer que le.
continent nous ferait la guerre au Nord si nous ne la faisions au Midi ? Bon gré mal gré nous devions nous mettre en campagne, afin d'amuser l'Europe ennuyée de paix!
Comme au médecin de Molière , il lui fallait un malade
et elle le prendrait où elle pourrait! Elle savait pourtant assez bien comment nous tirions le canon.
Cette absurdité était plus manifeste encore quand on savait que , sur les quatre puissances de l'alliance , trois,
l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche, auraient tout donné.
pour nous empêcher de prendre les armes. :
Nous espérons, ce point important éclairci, avoir détruit une erreur que le laps du temps ¢ aurait introduite dans l'histoire.
Crédits extraordinaires,
Le 21 février, M. de Martignac, rapporteur de la com-
mission chargée de l’examen du projet de loi tendant à
ouvrir des crédits extraordinaires pour l'exercice de 4835,
monta à la tribune. Parmi les crédits demandés se trouvait celui de -cent millions pour la guerre d'Espagne : on avait eu tort de le cacher ainsi, on paraissait timide , chose détestable.
Ul
M. de Martignac lit le rapport de la commission: La lecture du rapport est interrompue par les bravos de la droite et les rires de la gauche. « Votre guerre est un vrai complot! s'écrie l opposition , — Tout cela n’est que du jésuitisme! » Le président cherche en vain à ramener l'ordre. M. de Martignac descend de la tribune au milieu du bruit.
Grande rumeur dela part du général Foy, de M. Demargay, de M. de Girardin, de M. Kératry, de M. de Chauvelin, deM.!Dupont de l'Eure : Quelle infamie ! c'est un complot odieux! Il est impossible de se contenir! M. de Lafayette, M. Royer-Collard , M. A. de Lameth, M. Humann, les généraux Foy et Sébastiani s'inscrivent contre le projet de loi.
M. Casimir Périer demande la parole. Il discute la demande du crédit : « Elle porte, dit-il, en partie sur » un excédant de recettes que l’on n’a pas légalement » constaté devant la chambre. D'ailleurs le cas n'est pas » urgent; la guerre n’est pas encore déclarée, et l’on peut » espérer qu'elle n'éclatera pas, car l'Europe semble re- » pousser toute pensée de provocation contre la Pénin- » sule. »
La discussion du projet, commencée le 21 février, est reprise le 25, au milieu d'un concours extraordinaire.
M. Royer-Collard aborda le premier la tribane. Ce jour-là, dans la hauteur de ses desseins, il crut devoir. flatter la gauche. Ses principes nous parurent, dans notre humble opinion, moins victorieux que ne fut conquérante sa personne infaillible : il dogmatisa contre un système qui, faible et décrié au dedans, était allé chercher au dehors l'appui du gouvernement. M. Royer-Collard tom bait dans l'erreur commune sur le congrès de. Vérone;. mais il ne faut pas exiger qu’un homme si rempli de ses grandes pensées , daigne quitter Jes sommets de son
ate GUERRE D'ESPAGNE. | génie pour revucillir quelques renseignements vulgaires.
Lorsque nous fimes imprimer les ReAexians politiques, now allions, notre manuserit em poche, en classe chez M. Royer. El raturait les phrases ineongraes, nous renvoyait avec quelques férules , nous invitant à étre plus sage à l'avenir. Nous nous retirions régenté et sommis. Nous avons été, sinon le disciple, du moins l’éeotier de M. Royet-Collard. L'indépendanes des opinions est ene des choses que les Français entendent le mieux : les royalistes au pouvoir vous bâiflennent , les Hbéraux sappriment vos ouvrages, les jacobins votre tête, le tout pour ka phos grande liberté de parier et d'écrire.
M. Royer-Collavd termina son discours par cette éfo-
quente péroraison : « Bt mot awssi je suis Français, sans .
» doate, et e’est à ce titre que je viens m'opposer à une » guerre qui menace la France autant que FEspagne , et » que je n''élève contre le système que je viens de signa- » ler. De tous les devoirs que j’ai pa remplir envers la » monarcine légitime, aneun ne m'a jamais paru plas » sucré, plus pressant. Puis-je me taire quand d'avengies » conseils la précipitent vers sa ruine ? Comme elle a été 4 la pensée, le vœu, l'espérance, je pourrais presque dire » l'action de toute ma vie, elle est aujourd’hui le pre- » mier de mes intérêts, si je dois donner ce nom d'intérêt » aux affections les plas désintéressées, les plus natio- » Dales. Et quel autre sentiment pourrait m’arracher an » silence, puisque j'ai vu la Restauration #accomplir ? » Que me restait-il à désirer pour la monarchie légitime, x si ce Hest qu'elle s’enracine chaque jour davantage dans » bes intéréts publics , si ce n’est qu'elle aime la France » pour en être aimée ? »
Touchant et noble Nune dimittis! Hélas! M. Royer- Collard a eu le malheur de voir passer ce qu'il avait ea
GUERRE D'ESPAGNE, 218 le bonheur de voir revenir : nots avions eu autant de jore du rétablissement de la légitimité que le député it-: lustre et fidèle, et cependant nous n'avons pas suivi la” même route.
M, de Labourdsnnais parut ; plein.d'idées qu'il produits avec un talent approprié à:8e8 idées , il'a contre tout succès une aversion insurmontable. Dune vaste capacité ,« mais un peu faible de caractère comme les esprits entiers qui me soat pas dominateurs. il ne fit que passer dane le couseil de Charles X ; seus Je prétente assez vrai qu'il était environné d'imbéoilss, inoapables de prendre wy parti, il se retira habilement des affaires au bout de trois mois. Ll est resté de Jui ane bonne osdonnanee, l'ordan nance relative à l’École des Chartes. Né pour ooouper dans l'epposition la première place, M. de Labowrdonpais est, dans un autre genre, ce qu'était M. de Villéle, un de ces hommes de la Restauration supérieurs aux trois quarts des hommes d'aujourd'hui.
On reconnaît Je penchant de sen-esprit aux paroles qu'il lança contre nous autres, misérables ministres : « Puis-je — » accorder, dit-il, denouveaux subsides pour commencer » la guerre à des hommes qui s'y sont eonstamment op- » posés (M. de Villéle), ‘et dont l'intérêt évident -est.d¢ » BY opposer encere, parce qu'il'est impossible qu'ils ne » voient pas ce qui n’échappe à personne, qu'ils me peu- » vent, honorablement pour eux et sans danger pour le » pays, diriger une entreprise qu'ilstravaillèventtrop leng- » temps à rendre impopulaire, pour qu'ils puissent aujour- » d'hui domer à d'esprit public cet élan sans:lequel une » guerre ne peut devenir nationale, at par conséquent » obtenir de succès dans un gouvernement représentatif?»
M. de Labourdonnais, s'étant mis -en règle :avec. son système d'opposition, vota pour le projat:de-Loi.
M. de Laborde, après des considérations sur la nature du territoire espagnol, les mœurs de ses habitan'is, etc., ete , déclare la guerre impossible et ‘folle. « Les hommes qui s'y décideraient mériteraient, dit-il, » bien moins d’être mis en’ accusation qu'en interdiction,
» Au surplus, ajoute-t-il, personne ne veut prendre sur » soi une telle responsabilité, et je me demande quelle » peut être la puissance magique qui l'emporte sur les » vœux et sur l'opinion de tous. Chose étrange, messieurs : » quand on veut pénétrer ce singulier mystère, on écarte » tous les rangs , on se fait jour à travers toutes les exis- » tences, pour arriver jusqu'à ce repaire belliqueux; et » qu'y trouve-t-on? rien que quelques jésuites intri- » gants. »
Si M. le comte de Laborde avait pénétré davantage au fond de ce repaire belliqueux , au lieu d'un jésuite il aurait trouvé un ami, pourvu que quelque distraction ne lett pas empéché de nous reconnattre , et qu’il n’eût pas mis en interdiction notre ancienne amitié.
M. de Castelbajac parla très-bien pour le projet de loi.
M. le général Foy reparut à la tribune ; il posa cette question : « La nation veut-elle la guerre? Non. Le gouvernement veut-il la guerre ? » Ici l’orateur représente le ministère comme divisé et dans un grand état d’angoisses.
Selon lui, ce n’est pas M. de Villèle, esprit trés-positéf et parfaitement libre des prestiges de l'imagination, qui veut la guerre. — Il ne la veut pas, il autorise seulement de son nom une parade belliqueuse , il se résigne à une guerre qu'il sait injuste. — Il ferait mieux de dire hautement son opinion, sans se laisser dominer par la crainte de perdre son portefeuille.
- » Quelle est donc cette puissance qui domine les ministres et leur fait mener de front, depuis six mois, une
diplomatie conciliatrice et des hostilités souterraines ?
» Il n'importe peu de savoir quelle est la faction mysdique.
» Ce qui me suffit, c'est qu'une volonté et des passions qui n'ont rien de français nous entraînent où nous ne voulons pas aller. »
M. de Villèle répond que, quant à lui, il aimerait mieux la paix, mais qu'il veut la guerre, parce qu’il la croit urgente, et non pas parce qu’il tient à son portefeuille.
Tont le monde convenait ainsi que M. de Villèle ne voulait pas la guerre. On mettait toujours de côté, en France, le personnage mystique, ou plutôt le personnage mystérieux : le ciel nous avait alors chargé du rôle du sort. Mais l'Angleterre, moins bienveillante et plus avisée , ne s’y trompait pas , et c'était à nous qu’elle adressait ses coups.
M. le général Foy, dont la parole était parlementaire, soutint qu'au fond le gouvernement ne voulait pas les hostilités ; il appela M. de Montmorency le duc de Vérone , plaisanterie entre le bon et le mauvais goût. IL prouva que nous serions battus : « La campagne sera man- » quée; un moment viendra où, après des pertes doulou- » reuses , une retraite couronnera dignement une folle et » coupable entreprise. »
Le général Foy était au-dessus de l'opinion qu'il représentait : il a laissé un travail d’un grand prix sur les guerres de Napoléon dans la Péninsule ; il avait quelque chose de Cazalès.
Le génie militaire, génie particulier de notre patrie, est si fort , qu'il renferme pour nous le génie de tous les autres talents : l'art d'écrire et de parler appartient naturellement à nos hommes d'armes. François Rabutin, qui s'appelle lui-même ur petit soldat, quand il s'agit de pein-
dre le lieu d'un combat, trouve daris le vieux langage français les. expressions d'Hérodote :
« Le ciel et la terre rious vouloient favoriser, étant ce » jour autant beau-et clair, et la terre ni trop molle ni » trop sèche, couverte de toute verdure et de diverses » fleurs. »
Le maréchal de Montluc avait servi dans la compagnie de Bayard,
« Retiré chez moi, dit-il, en l’âge de 75 ans, ayant passé » par degrés et par tous les ordres du soldat, me voyant » stropiat presque de tous mes membres, d'arquebusades, » coups de pique et d'épée , sans espérance de recouvrer » guérison de cette grande arquebusade que j'ai au vi- » sage , j'ai voulu employer le temps qui me reste à dé- » crire les combats auxquels je me suis trouvé pendant 53 » ans, »
Et ce plus vieux capitaine de France écrit d’une main mutilée, avec la verdeur de Mars, page encore sur son premier champ de bataille. On relira les Commentaires du général Foy. |
M. de Villèlé résuma ces discours; il attesta (ce qui ‘était vrai, à notre grand regret) que le gouvernement avait fait tout ce qu'il avait pu pour maintenir la paix. Il ‘prononça ces paroles judicieuses : « Et quelle justification » plus éclatante pouvions-nous attendre que de voir tous » les orateurs de l'opposition éviter avec tant de soin d’a- » border la question principale, la seule question qui soit » digne d'occupkr vos esprits, et qui puisse être pour vous » l’objet d'une séfieuse délibération ? Gertes, ce n’est ni le » temps, ni le ‘alént, ni l'instruction qui leur a manqué. » Quel autre sentiment que celui de l'impuissance à lutter » contre la vérité les a fait reculer devant la question, » telle que Je gouvernement l'a posée aux yeux de la
GUERRE D'ESPACNE: TE
» France, pour se jeter dans de véritables divagations, » dans des lieux communs cent fois reproduits et tou- » jours victorieusement réfutés ?
» Cette question, messieurs, la voici :
» L'état actuel de l'Espagne est-il compatible avec l'hon- » neur de la couronne de France, avec Vhonheur et la » sûreté de notre pays? » :
XLY.
M. Bignon. — Discours du ministre des affaires étrangères. — Exclusion de M. Manuel.
La séance du 96 vit paraître M. Bignon : il appuya son opinion de preuves historiques ; il vota contre « une » guerre qui, sous tin prétexte de politique, tendait à al- » lumer les mêmes passions auxquelles , sous un prétexte » religieux, la guerre de la Ligue dut sa naissance; contre » une guerre qui pouvait renouveler tous les maux dont » Ja France eut alors à gémir, et qui anéantirent la maison » de Valois.»
Nous succédames à l’orateur. C'était la première fois que nous prenions la parole devant la chambre élective, Nous excitèmes naturellement un mouvement de curiosité; les députés sortis rentrèrent ; le silence régna dans la Chambre et dans les galeries encombrées de spectateurs. Nous montames à la tribune; tous les yeux se fixèrent sur nous. Nous commencâmes ainsi:
« Messieurs, j'écarterai d'abord les objections person-
» nelles : les intérêts de mon amour~ propre ne doivent » trouver aucune place ici. Je n'ai rien à répondre à des » pièces mutilées, imprimées par je ne sais quel moyen, » dans des gazettes étrangères. J’aicommencé ma carrière » ministérielle avec l'honorable préopinant , pendant les » cent jours. Nous avions tous deux un portefeuille par » intérim, moi à Gand, lui à Paris. Je faisais alors un ro- » man, lui s’occupait de l'histoire : je m’en tiens encore » au roman.
» Je vais parcourir la série des objections présentées à » cette tribune. Ces objections sont nombreuses et diver- » ses : pour ne pas m’égarer dans un si vaste sujet , je les » rangerai sous différents'titres.
» Les orateurs qui ont obtenu la parole lors du vote de » l'adresse ont fait imprimer leurs discours. Hier, en ‘ » séance publique, quelques-uns des honorables députés » ont référé leurs opinions à ces discours mêmes. Aujour- » d'hui , on a rappelé une partie des arguments produits » dans le comité secret. J’essaierai donc de répondre à ce » qui a été dit, imprimé et redit, afin d'embrasser l’ensem- » ble du sujet.
» Suivant, dans leurs objections, les orateurs qui sié- » gent sur les bancs de l'opposition, j'examinerai : 4° le » droit d'intervention, puisque c'est là la base de tous les » raisonnements ; 2° le droit de parler des institutions qui » peuvent être utiles à l'Espagne ; 5° le droit des alliances » et les transactions de Vérone ; et, enfin, quelques autres ‘ » objections.
» Examinons donc d’abord la question de l’interven- » tion, | * » Un gouvernement a-t-il droit d'intervenir dans les af- »- faires intérieures d'un autre gouvernement ? Cette grande » question du droitdes gens a été résolue en sens opposés.
» Ceux qui l'ont rattachée au droit naturel, tels que Ba- » con, Puffendorff et Grotius, et tous les anciens, ont » pensé qu'il est permis de prendre les armes, au nom de » la société humaine, contre un peuple qui viole les prin- » cipes sur lesquels repose l'ordre général; de même que, » dans un état particulier, on punit le perturbateur du re- » pos public,
» Ceux qui voient la question dans le droit oivil sou- » tiennent, au contraire, qu'un gouvernement n'a pas le » droit d'intervenir dans les affaires d'un autre gouverne- » ment.
» Ainsi les premiers placent le droit d'intervention » dans les devoirs, et les derniers dans les intérêts, etc. »
Nous renvoyons le lecteur pour le reste aux documents imprimés : on les trouve partout. Ce discours fixa l’époque de notre transformation d'écrivain et d'homme à théaries en homme d'affaires et de pratique.
En relisant les journaux du temps, on voit que l'effet de notre opinion fut considérable. Plusieurs la louérent sans réserve; ceux qui la critiquèrent crurent devoir dire ce qu'ils y trouvaient de bien. Nous rappellerons tout à l'heure, avec la même fidélité, les injures dont on nous a accablé : on cherchera la vérité dans ce concert discordant d'outrages et de flatteries.
Au surplus, Ja question de l'intervention, tant débattue à cette époque, est une question oiseuse; elle peut servir de texte à des phrases d'opposition, mais elle n’arrétera jamais un homme d'État. Non-seulement l'Angleterre intervint à la grande époque que nous citions , mais elle est intervenue de tout temps et partout, et pour toutes les causes de liberté ou de pouvoir, quand elle a cru devoir le faire. Autrefois elle prit part à nos guerres civiles; elle envoya de l'argent et des soldats à Henri IV; de nos
ong GUERRE D'ESPAGNE.
jours, elle ne cesse d'intervenir en Portugal. Tandis ‘qu'elle voulait nous empécher d'intervenir dans les affatres d'Espagne, n'y intervenait-elle pas elle-même en reconnaissant l'indépendance des colonies espagnoles? Bien plus, on voit par notre dépéciie , que le cabinet de Saint- James a rendue publique, que ce cabinet, dans un mémoire en réponse à une note de la Russie, avait énoncé l'opinion qu'on avait le droit de se mêler des affaires d'Espagne, xi fexallation de ceux qui dirigeaient les affaires de ce pays les portait à une agression contre une auire puissance. Le libéralisme ferait-il une querelle à l'ancien gouvernement français d'être intervenu dans la querelle de l'Angleterre et de ses colonies de l'Amérique septentrionale ? Pourtant pouvions-nous dire alors que notre sûreté nationale était compromise, nos intérêts essentiels blesses, parce que le cabinet de Saint-James voulait prélever quelques taxes nouvelles sur les habitants de Massachuset?
L'intervention ou la non-intervention, défendue tour à tour 4 la tribune, est donc une puérilité absolutiste ou libérale dont aucune tête puissante ne s’embarrassera : en politique, iln'ya point de principe exclusif; onintervient ou l'on n'intervient pas, selon les exigences de son pays. Dire que l'on n'ira pas éteindre le feu chez les voisins quand il va se communiquer à notre maison; dire que l’on doit toujours prendre pour le feu ce qui n'est pas le feu ; employer la force au gré de son caprice , c’est abuser des mots. Le premier devoir d'un ministre est de sauver sa patrie quand un danger la menace , en dépit des considérations générales et des intérèts particuliers. Quiconque ne sent pas, ne voit pas cela, n'agit pas dans cet esprit, ne sera jamais un homme d'État.
La guerre d'Espagne pouvait sauver la légitimité ; elle lui mit à la main le pain de la victoire : la légitimité a abusé
de la vie que noas lui avions rendue. fl nous avait semblé utile à son salut, d'une part, de la fixer dans la liberté ; de l’autre, de la pousser vers la gloire : elle en a jugé autrement.
Le 26 février, la discussion fut continuée. M. Manuel nous crut prendre en faute dans notre citation à propos du cas d'intervention que l'Angleterre jugea légal en 4793 ; il se trompa : c'était nous qui avions raison. Malheureusement il arriva à des comparaisons et à des souvenirs mal interprétés, qui soulevérent la majorité de la chambre. |
Le 28 février, M, de Labourdonnais développa la proposition qu’il avait déjà communiquée dans les bureaux ; il demanda l'expulsion d’un député, lequel, selon lui, avait fait publiquement l'apologie du régicide. M. Manuel , désirant se justifier, rappela cette phrase de nous : « Comme OEdipe, Louis XVI a disparu au milieu d'une » tempête. » Dans la séance du 3 mars, la chambre déclara qu'elle excluait de son sein M. Manuel pendant la durée de la session entière. Le parlement anglais avait donné quelques exemples de ces exclusions, assez fréquentes dans nos corps de magistrature : c'était trop de violence pour trop peu de chose. M. Manuel de plus à la tribune ne m'aurait pas géhé davantage que la liberté de la presse. Il fut heureux dans son malheur ; son silence mit à l'abri son talent : il en est résulté pour la mémoire de l’orateur une de ces immortalités qui s'élèvent à quelques pas des tombeaux.
Au surplus, nous n'avons jamais tant ouf de malédictions et de prophéties sinistfes, tant vu de bonnes cervelles à l'envers; c'était un feu roulant des mêmes objections, une battologie et une tautologie perpétuelles : guerre injuste, guerre impolitique , faite dans l'intérêt du pouvoir
absolu; nous n'avions pas le droit d'intervenir ; nous consoliderions ce que nous prétendions renverser, etc., etc. En entendant ces discours , nous éprouvions une sorte d’impatience et d’étonnement; nous ne pouvions comprendre comment, parmi tous ces hommes distingués , il ne s’en trouvait pas un qui devinat notre pensée , qui découvrit le but vers lequel nous tendions. Nous étions prêt quelquefois à nous écrier : « Eh! imbéciles gens d'esprit! » il s’agit bien d'intervention, de constitution espagnole, » de toutes ces choses que vous nous forcez à vous dire » ici ; choses vraies sans doute, mais qui sont à côté de la » question véritable! Mauvais Français, vous nous combat- » tez par prévention, jalousie , ambition, sans voir où » nous allons , sans savoir ce que vous faites! Nous ne » pouvons dire notre secret à la tribune. Nation légère » et taquine, à quoi vous sert donc votre intelligence si » vantée ? »