TRIBUNE ANGLAISE
Discussion dans la chambre des communes, — M. peelet M. Brougham.
Les premières attaques eurent lieu en Angleterre dans la séance du 4 février 1823, à la chambre des Lords, par le comte Stanhope et par le marquis de Lansdown; à la chambre des Communes, par MM. Childe, Wildman , Yorcke et Brougham. Les trois premiers déclarérent que si le canon retentissait sur Ja Bidassoa, il scrait impossible
à l'Angleterre de demeurer neutre. M. Canning et M. Peel furent presque toujours présents aux conflits qui se succédérent durant le mois de février avec une ardeur croissante.
Sir Robert Peel, qui nous offrit à sa a table l'hospitalité diplomatique , avait été élevé à l’école de Harrow, presque avec lord Byron, quand, pauvre émigré, nous errions inconnu autour de Harrow-Hill. La personne du ministre de l’intérieur était agréable ; l'harmonie de sa voix faisait oublier l'habitude originale de l'un de ses gestes. Lady Peel, née, ce nous semble, sous le ciel de l'Inde, était d’une délicatesse que nous n'avons vue à aucune femme ; on eût dit qu'elle était transparente ; tout-à-coup cette Niobé d’albatre se teignait du pale incarnat d’une rose du Bengale; elle avait des enfants, véritables angelets. M. Peel puisait dans sa richesse et son bonheur quelque - chose de doux et de modéré ; cet esprit de tempérance le suivait à la tribune. Tout en approuvant l'opposition , il douta que l’Angleterre pat intervenir; il assura que l’intervention de l'Autriche 4 Naples était impérieusement commandée par la nécessite’, et consequemment parfaitement juste pour garantir ses propres Etats d'un danger réel; et nous, nous n’eussions pas eu le droit d'intervenir pour nous garantir d’un danger réel!
M. Brougham nous attaqua dans trois discours, et les injures du grand moqueur augmentaient d'une manière toute admirable. Il mit en train l'Angleterre, qui poussait des huzzq derrière lui : articles de journaux, brochures et discours pleuvaient; les expressions n'étaient pas ménagées comme en France; tout ce que la grossièreté la plus populaciére et la crédulité Ja plus ignare pouvaient vomir était lancé sur moi, et toujours M. de Villèle était épargné. Des huées, des trognons de choux, des restes
de pommes m'assaillaient, comme si jeusse été im éah+ didat résigné à la fange sur les hustings de Westminster. Le radicalisme a fait entrer le boxing dans l'éloquence britannique, comme la révolution a introduit la pique et le bonnet rouge dans nos discours. |
pme umo ; ALVII,
Suite, —Ce que répondent & M, Brougham le Courter et M. Canning,
M. Brougham, à la chambre des communes, affirme qu’en France « ce n’était qu'un parti, et peu estimable, » qui cherchait à pousser le gouvernement à la guerre, » pour satisfaire sa bigoterie ou ses intérêts pécuniai- » res. »
Mes intérêts pécuniaires !
Dans un autre discours, M. Brougham se surpasse lulmême : là, je suis appelé un clogey writer (lourd, empètré écrivain ); il se moque d’ Ataia, il accable de ses lazzis la Fille du désert; il brocarde toute ma vie: je suis un misérable flagorneut de Bonaparte ; je suis allé bigotement à Jérusalem chercher de l’eau du Jonrdain pour le roi de Rome (mon voyage à Jérusalem est de 1806, et Bonaparte n'a épousé Marie-Louise qu'en 1810 : quelle prévision de ma part! ); il trouve étonnant qu'on ait appelé un pauvre diable comme moi au ministère, Son étonnement n'était pas fondé : était-il donc surprenant qu'un
. homme entré dans la carrière diplomatique sous Bonaparte, nommé depuis ministre à Stockholm, ministre à Berlin, ambassadeur à Londres, devint ministre des
GUERRE D'ESPAGNE, gr affaires étrangères ? Est-ce comme écrivain qu'il trouvait étrange ma prise de possession d'un portefeuille ? Mais pourquoi n’éprouvait-il pas le même sentiment à l'égard de M. Canning et de M. Martinez de la Rosa, tous deux poètes, tous deux auteurs comme moi? Lui-méme, M. Brougham , n'était-il pas entaché du même vice? N’avait-il pas commencé par se servir de sa plume avant d'user de sa langue? Le Courier anglais lui dit justement : « Nous croyons que l'élégance de langage , et le ton d'ur- » banité et de politesse de M. Brougham, en parlant du » vicomte de Chateaubriand , ne peuvent exciter qu'un » seul sentiment.
» Nous avons pu nous convaincre jusqu'à présent que » ce style énergique et d’une espèce toute particulière » n’est pas familier à M. de Chateaubriand. Toutefois , s’il » pouvait vouloir répondre sur le même ton , seulement » pour prouver que l'on peut faire à bon marché de ces » fleurs de rhétorique, nous croyons qu'il pourrait ré- » pliquer : Brougham, cet homme d'État et de loi à la » douzaine , qui, écrit de mauvaises Revues et prononce » des discours plus mauvais encore , etc, » Tont homme qui ne craint pas de se salir les doigts » peut jeter de la boue; mais en général , dans cette es- » pèce de guerre, un doueur doit avoir un avantage dé- » cidé sur un gentleman. Mais, bien que le houeur eût -» Couvert de boue et d’ordure son adversaire de la tête » aux pieds, ce dernier n’en resterait pas moins un gent- » Jeman, et l'autre un boueur,
» En toute occasion, M. Brougham paraît agir dans » l’idée que des mots durs sont des arguments forts, que » de citer des noms, c’est prouver des faits, et qu’entas- » ser des épithètes d'horreur et de réprobation est la » même chose que de démontrer qu'elles sont bien appli-
» quées. Il tient certainement magasin d’invectives , ce » qu'il faut peut-être attribuer aux habitudes de sa pro- » fession , etc.» Nous n’aurions pas demandé au Courier anglais une réponse d'une telle acrimonie ; mais nous ajouterons, pour la consolation de notre amour-propre, que les premiers articles de la Revue d' Édimbourg , si injurieux à lord Byron, étaient de M. Brougham : le critique nous a traité comme il traita Childe-Harold : qu'il permette à notre vanité de s'emparer de cette flatteuse analogie.
M. Peel défendit Alexandre, attaqué et représenté comme assassin de son père : nous nous roulions dans la boue avec l'empereur de Russie , sous les poings vigoureux de Vathléte anglais. M. Canning hasarda à notre égard une petite excuse honteuse , disant que le gouvernement français était coupable, mais qu'il ne fallait pas me confondre ayec ce gouvernement : cela était vrai dans un tout autre sens que ne l’entendait l’orateur. Le ministre des affaires étrangères de S. M. B., à propos du discours de M. Brougham , nous appliqua le mot comique de Molière que nous avons déjà, cité (1) : « Tu las voulu, » Georges Dandin ! » Notre illustre ami s'était pourtant maintes fois exprimé sur notre compte avec indulgence et politesse, notamment dans son discours au sujet du Litterary funds, pendant notre ambassade de Londres, dans la lettre qu’il nous écrivit à Vérone, et, dans les autres lettres qu'on va lire , il se piquait d'émulation; il joûtait de memorandum contre nous dans tout l'avantage de son talent. Lorsque nous fûmes nommé ministre , il dit à ses bureaux : « Soignons nos dépêches, messieurs ! » il les ‘corrigeait , les écrivait souvent lui-même , et quand il en était satisfait, il ajoutait : « Qu’en pensera Chateaubriand ?»
(1) Voyez le Congrès de Vérone,
GUERRE D'ESPAGNE. 299 Cette lutte de deux intelligences qui s’estiment et se craignent est un fait curieux dans l’histoire de la diplomatie, ordinairement école de dissimulation et de mensonge. :
XLVIIT.
Lady Jersey. — Diner à Londres en 1822 avec M. Brougham .— Nous répondons dans la chambre des pairs a nos adversaires anglais. " — Lord Brougham vient nous voir à Paris.
Nous avions diné à Londres avec M. Brougham chez la belle lady Jersey, qui rappelait la première duchesse de Devonshire, auteur du poème sur le St-Gothard. Lady Jersey, duchesse anglaise de Chevreuse, moins les grandes aventures et plus la régularité des mœurs, était de l'opposition par nature, comme onest oiseau ou poète — par la volonté des astres. Son père, le duc de Westmorland, membre du cabinet, Breton de la vieille roche, buvait bien, traitait comme sa pantoufle les idées nouvelles, et avait inventé pour monter à cheval des gardejambes, ainsi que le chevalier Robert-le-Cornu eut la gloire, sous Guillaume-le-Roux, d'être l’auteur des souliers à la poulaine.
M. Brougham, au grand diner d'opposants dont nous parlons, fut presque muet; il nous regardait avec une sorte d'inquiétude sarcastique en souffrance : il eût été plus insolent s'il edt eu le droit de l’être. Nous l’avious entendu aux Communes; sa mine nous parut assez plébéienne, quoiqu'il appartint à une famille noble : à son
geste et à sa parole, nous l'aurions pu prendre pour un __orateur francais; il avait de plus cette expression des rues inhérente à l'humour de John Bull.
La vomique du membre de la chambre basse n'ayant fait que souiller nos vêtements sans nous toucher au visage, nous en fûmes quitte pour faire donner notre habit au premier camarade de M. Brougham qui passa devant la porte du ministére des affaires étrangéres. Nous nous rendimes, le 30 avril, à la chambre des pairs : nous primes la parole pour répondre a nos adversaires anglais. L'opinion que nous prononçâmes est une de celles dont te succès fut le moins contesté ; la voici :
« On m'a sommé, messieurs, de répondre à des ques- » tions qu'on a bien voulu m'adresser ; on a accusé mon » silence : je vais vous en exposer les raisons, et peut-être » vous paraitront-elles avoir quelque valeur.
» Gi le gouvernement britannique n'est pas , sous quel- » que rapport, aussi circonspeot que le nôtre doit l'être, » il est évident que cela tient à la différence des positions v politiqnes. |
» En Angleterre , la prérogative royale ne craint point » de faire les concessions les plus larges, parce qu'elle est » défendue par des institutions que le temps a consacrées. » Avez-vous un clergé riche et propriétaire? Avez-vous » uhe chambre des pairs qui possède la majeure partie “ des terres du royaume, et dont la chambre élective » n'est qu'une sorte de branche ou d'écoulement? Le » droit de primogéniture, les ‘substitutions, les lois féo- » Gales nermandes, perpétuent-elles dans vos familles » des fortunes pour ainsi dire immortelles? En Angle- » terre, l'esprit aristocratique a tout pénétré ; tout est » priviléges , associations, corporations. Les anciens usar n ges, comme les antiques lois et jes vieux monuments,
GUERRE D'ESPAGNE; $54 » sont conservés avec une espèce de culte. Le principe » démocratique n'est rien : quelques assemblées tumul- » tneuses qui se réunissent de temps en temps, en vertu » de certains droits de comtés, voilà tout ce qui est ac- » cordé à la démocratie. Le peuple, comme dans l’an- » cienne Rome, client de la haute aristocratie, est le sou- » tien et non le rival de la noblesse. » On conçoit, messieurs, que, dans un tel état de cho- » ses, la couronne en Angleterre n'a rien à craindre du » principe démocratique ; on conçoit aussi comment des » pairs des trois royaumes, comment des hommes, qui » auraient tout à perdre à une révolution, professent pu- » bliquement des doctrines qui sembleraient devoir dé- » truire leur existence sociale : c'est qu'au fond ils ne » courent aucun danger. Les membres de l'opposition » anglaise préchent en sûreté la démocratie dans l’aris- » tocratie : rien n'est si agréable que de se denner les » honneurs populaires, en conservant des titres , des pri- 5 viléges, et quélques millions de revenu.
» En sommes-nous là, messieurs, et présentons-nous à » la couronne de pareilles garanties ? Où est l'aristocratie » dans un pays où vous ne trouvez pas douze mille pro- » priétaires qui paient mille francs d'imposition ? Où est » l'aristocratie dans un État où le partage égal anéantit la » grande propriété, où l'esprit d'égalité n'avait laissé sub- » sister aucune distinction sociale , et souffre à peine au- » jourd'hui les supériorités naturelles?
» Ne nous y trompens pas; il n'ya ert France de monar- » chie que dans la couronne ; c’est elle qui, par son anti- » quité et la force des mœurs, nous sert de barrière con- » tre les flots de la démocratie. Quelle différence de » position ! En France, c'est la couronne qui met à l'abri » l'aristocratie ; en Angleterre, c'est l'aristocratie qui sert
» de rempart à la couronne. Ce seul fait interdit toute » comparaison entre les deux pays.
» Au reste, messieurs, les gouvernements représentatifs » deviendraient impossibles si les tribunes se répondaient. » Les récriminations imprudentes auraient bientôt changé » l'Europe en un champ de bataille. C’est à nous à don- » ner l’exemple de la modération parlementaire. On a » fait des vœux contre nous : souhaitons la prospérité à » toute puissance avec laquelle nous conservons des re- » Jations amicales. On a osé élever la voix contre le plus » sage des rois et son auguste famille! Qu’avons-nous à » dire du roi d'Angleterre, sinon qu'il n'y a point de » prince dont la politique soit plus droite et le caractère » plus généreux; point de prince qui, par ses sentiments, » ses manières et son langage, donne une plus juste idée » du monarque et du gentilhomme? On a traité avec ri- » gueur les ministres francais! Je connais les ministres » qui gouvernent aujourd’hui l'Angleterre : ces person- » nages éminents sont dignes de l'estime et de la consi- » dération dont ils jouissent. J'ai été l’objet particulier » des insultes! qu'importe, si vous trouvez, messieurs, » que je ne les ai mérités que pour avoir bien servi mon » pays? Ne craignez pas que ma vanité blessée puisse me » faire oublier ce que je dois à ma patrie; et, quand il » s'agira de maintenir la bonne harmonie entre deux na- » tions puissantes, je ne me souviendrai jamais d’avoir » été offengé.» .
- On trouva, même en Angleterre, que l'avantage nous était resté.
M. Brougham, devenu lord Brougham, oubliant ce qu’il avait dit de nous, nous a fait l'honneur de venir deux fois nous voir à Paris. Quand on l’annonça, nous fûmes étonné un peu ; nous nous levâmes, nous nous ayancames
vers lui, et nous lui dimes: « Milord, je snis bien aise » que vous ne m'en vouliez pas de vos anciens discours. » Sa Seigneurie s’est assise : l’éclat de son rang avait déjà rejailli sur ses façons, et ses trivialités démocratiques avaient une certaine grâce de franchise, à travers le ton moins familier de l'aristocratie. Nous avons causé cordialement ensemble, comme si lurd Brougham eût toujours été notre admirateur et notre ami. Il ne songeait plus au Jourdain, à notre bigoterie, à nos intérêts pecuniers ; il nous honorait comme un gentleman pauvre, sincère dans ses opinions et resté fidèle au malheur : nous, nous étions charmé de nous entretenir avec un Scholar d'autant d’esprit et de savoir.
Lettre de Cobbett.
Mais nous eùmes en dehors du parlement un étrange défenseur et un singulier ennemi : le fameux pamphlétaire Cobbett écrivait dans ce moment des lettres contre les ministres de S. M. B.: parmi ces lettres, il nous en adressa une. Ce politique populaire se montra plus clairvoyant que les hommes d'état de la France et de l'Europe; il ne s'en fallut guére qu’il ne mit au jour notre secret; il ne se méprit pas, lui, sur le résultat de l’expédition d'Espagne : seulement , il ne prévit point que nous ne serions plus là pour tirer de nos succès l’avantage dont nous bercions nos espérances.
Cette lettre, inconnue en Franco, est un monument historique.
A, M, de Chateaubriand (A).
Kensington, 1°* mars 1628.
« Monsieur,
» Votre discours du 95 du mois dernier a été traduit en anglais et publié en Angleterre. Quand on est sur le point de commencer une guerre dont les suites peuvent intéresser matériellement une grande partie da monde civilisé, il est très-important d'en savoir les véritables motifs. Dans votre discours, vous avez spécifié les motifs qui font agir la France. L'objet de ce discours est, non-seulement de justifier la conduite de la France aux yeux du monde, mais de justifier le gouvernement français aux yeux du peuple francais. Ce discours se divise donc naturellement en deux parties : 4° de droit de la France d'intervenir dans les affaires des Espagnes conformément aux lois et usages des nations; 2° l'utilité pour la France de l’exercice de ce droit dans le moment actuel.
» Quant à la première partie, vous vous reposez trèssagement sur les principes mis en avant par le gouvernement anglais au commencement de la guerre de 1793. Le passage que vous avez cité de la déclaration du roi d’Angleterre, du 49 octobre 4795, est une justification complète du gouvernement français dans le moment actuel. Tl est vrai que les Francais avaient alors fait mourir
(1) Je dois la traduction élégante et fidèle de cette lettre à mon ami M. Frisel, auteur de l’exeellent écrit sur la Constitution de l'Angleterre,
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Louis XVI; mais, si la mort de Louis XVI donna à l'Angleterre le droit d'intervention, ce droit n'était fondé que sur son propre jugement. La mise à mort du roi de France était tout autant wre affaire intérieure que tout autre acte de l'assemblée nationale ou de la Convention. Elle ne pouvait étre regardée comme un péché impardonaable aux yeux des nations étrangères, puisque le gouvernement anglais offrit, quelque temps après, de traiter et de vivre en amitié avec le Directoire, dont tous les membres étaient des régicides.
» D'ailleurs, dans l'année 4800, le gouvernement anglais, en répondant à une proposition de paix faite par Bonaparte, base son refus, non sur la personne du consul, mais sur l'état de choses existant en France. Il re- — fuse d'entrer en négociation, non paree que Bonaparte, alors premier consul, propose quelque chose d'humiliant ou d’injurieux pour l'Angleterre, mais parce que, disaiton, il n'y avait pas de garantie pour le maintien d'une paix quelconqne tant que le système politique de Vinterieur de la France continuerait d'exister. 1 déclare ne pas vouloir dicter un gouvernement & la France; mais, en même temps, lord Granville mande à M. de Talleyrand que la restauration de la famille de Bourbon serait le meilleur gage de l'abandonnement d'une conduite qui mettrait en danger l'existence même de toute societé ci vile, qu'une felle restauration Oôterait tous les obstacles qui empéchaient de traiter avec la France; il ajoute qua l'Angleterre ne pouvait pas traiter avec le système actuel de la France. Y eut-il jamais un exemple plus frappant d'intervention dans les affaires d'une nation étrangère ? Cette déclaration de lord Granville est datée du 4 janvier 4800. En réponse à cette note, il reçut de M. de Talleyrand l'assurance la plus solennelle que la France était
devenue parfaitement tranquille, qu'elle ne cherchait plus à troubler la paix des autres nations, et qu'elle désiraitsurtout de vivre en amitié avec l'Angleterre, Bref, le ministre de France fit presque des supplications pour la paix. Ces supplications furent rejetées sur le seul motif de la nature du gouvernement alors existant en France.
» Tout ce qu'on dit donc maintenant sur la déclaration du gouvernement espagnol, qui ne cherche pas à propager ses principes au-delà de la frontière, tous les arguments que tire notre gouvernement de cette déclaration pour vous engager à ne pas envahir l'Espagne, tout cela tombe à plat, car nous avons la preuve qu'une pareille déclaration, faite par Bonaparte et la nation française, a été re- "jetée avec dédain par notre gouvernement. Cependant ce méme gouvernement fit la paix quelque temps après avec Bonaparte, sans avoir vu le moindre changement
dans les institutions françaises ou dans les dispositions de ceux qui gouvernaient la France. Lord Granville, dans la note déjà citée, dit qu’il avait besoin de l'évidence des faits pour être convaincu que la France avait renoncé à ses projets d'ambition et à cet esprit remuant qui mettait en danger l'existence de la société : deux ans après, il reçut cette évidence des faits, et ces faits consistaient dans de grandes victoires obtenues sur les alliés par la France, dans d'énormes additions faites aux conquêtes françaises et dans des prétentions pour les termes de la paix beaucoup plus élevées que celles qu'avait Bonaparte en 1800! Tels étaient les faits dont le gouvernement anglais avait besoin pour se croire en sürete en traitant avec la France. Et si les Espagnols pouvaient passer les Pyrénées et conquérir une ou deux provinces de la France, je crois sincèrement que vous ne trouveriez aucun danger à traiter pour la paix avec les Cortés. Rien ne tend plus
à pacifier les nations, comme les individus, que d'être bien battu. Mais cette réflexion n’a pas de rapport avec la question devant nous. Dans ces deux procédés de 1800 et 4802, nous avons la preuve complète que notre gouvernement se conduisit d’après les mêmes principes que vous mettez en avant pour justifier votre invasion de l'Espagne.
::» Mais, monsieur, pour ne rien dire du renouvellement de la guerre en 4803, pour ne rien dire de la déclaration du 40 mai de cette.année, qui a été si parfaitement réfutée dans le Moniteur du 7 juin suivant, pour ne rien dire des assertions renouvelées, alors qu'il était impossible à l'Anglèterre de vivre en paix avec la France sous le systéme qui la dominait, je m'étonne que vous ayez omis la déclaration des alliés, contenue dans la minute imprimée de leurs conférences à Vienne, datée le 12 mai 1815. À cette époque, Bonaparte était rentré en France. Il avait fait la déclaration la plus solennelle de ses dispositions pacifiques ; il avait entièrement aboli la traite des nègres ; il avait assuré notre gouvernement de son désir extrême de vivre en paix avec lui; mais, en reponse à toutes ces déclarations et assurances, il reçut la guerre de la part de l'Autriche, de l’Espagne, de l'Angleterre, du Portugal, de la Prusse, de la Russie, de la Suède, de la Bavière, du Dañemarck, du Hanovre, des Pays-Bas, de la Sardaigne, de la Saxe, des Deux-Siciles et du Wurtemberg, qui, toutes, signérent la minute de la conférence, dont la publication devait tenir lieu d’une nouvelle déclaration de guerre. Dans cette minute, vous auriez pu trouver le passage suivant : « Les puissances savent trop bien les » principes qui doivent les guider dans leurs relations » avec un état indépendant, pour essayer ( comme on tà- » che de les en accuser ) de lui imposer des lois ou de se » méler.de ses affaires intérieures, pour lui prescrire une
» forme de géuvernetnent, et lui donner des maîtres se- »-Jon les intérèts et les passions de ses voisins. Mais elles » savent aussi que le droit qu'a une nation de changer son » système de gouvernement doit avoir ses limites, et que, » si les puissances étrangères n'ont pas le droit de lui » prescrire l'usage qu'il doit faire de cette liberté, elles » ont indubitablement le droit de protester contre l'abus » qu'il peut en faire à leur préjudice. Conformément à v ce principe, les puissancés ne se croient pas autorisées » d'imposer un gouvernement à la France; mais elles ne
+ renonceront jamais au droit d'empêcher le rétablisse-
» ment en France, sous le nom de gouvernement, dun » foyer de désordres qui tendrait à la subversion des » autres E fais,»
» C'est l’ancien langage; ce n'est ni plus ni moins que le principe mis en avant pour justifier la guerre contre la France, depuis 1793 jusqu'à l’époque de cette nouvelle déclaration. Dans un autre paragraphe de cet écrit, les puissances déclarent qu'elles ne veulent pas de paix avec Bonaparte. Un de nos lords de l'amirauté, en l'an 1844, déclara, dans le parlement, que nous ne voulions pas de paix aveq James Madisson (le président des Etats-Unis) : quelques bonnes défaites produisirent le méme effet à l'égard des Américains , qu’elles avaient eu pour Bonaparte entre les années 1800 et 1809. Cependant l'assertion contre James Madisson ne fut pas faite d'une manière aussi officielle que la déclaration de Vienne que je viens de citer, et qui était signée par trois lords, Clancarty, Cathcart et Stewart. Dans un autre endroit de cette même conférence ou déclaration, il est dit : « La paix avec un » gouvernement placé en de telles mains, et composé de » tels éléments, ne produirait qu'un état perpétuel d'in- » certitudes, d'inquiétudes et de dangers. Aucune puis-
sance ne pourrait réellement réduire son établissement
» militaire; les nations ne jouiraient d'aucun des avan-
» tages d'une véritable pacifieation , elles seraient écra-
» sées par des charges de toute espèce; il n'y aurait au-
» cane stabilité dans les relations politiques; l'Earope
» alarmée s'attendrait à de nouvelles explosions : les sou-
» verains ont pensé qu'une guerre ouverte, avec tous ses
» inconvénients et ses sacrifices, serait préférable à un » état pareil, »
n Tel était le langage de l'Angleterre, ou tout au moins du gouvernement anglais, en l'année 1818. Comment done le même gouvernement, composé à peu près des mêmes hommes, peut-il prétendre dire que leur con duite passée n'était pas basée sur les mêmes prineipes que ceux d’après lesquels vous justifiez la guerre que vous allez entreprendre?
» Quant à moi, je ne reconnais pas ces principes; je les regarde, avec une grande partie de la nation anglaise, comme des principes monstrueux. Mais tout cela ne fait rien ni à vous, monsieur, ni à votre nation. Ce qui est trés-louable en moi serait précisément le contraire de votre part, parce que vous avez à tirer parti de ces principes au profit de Ia France, parce que vous êtes Français, tandis que moi, jé suis Anglais. Votre citation et vos arguments ne sont d'aucune valeur contre moi et contre quelques écrivains habiles de notre propre pays ; maïs ils sont excellents comme une réponse à nos ministres et Aleurs partisans. Et, en effet, on n'a pas essayé de vous réfuter: des injures personnelles, mais point de réfutation; du verbiage sur ce que vous avez servi Bonaparte, sur ce que vous lui avez rendu des honneurs divins, sur ce que vous avez comparé la naissance de son enfant à celle du Rédempteur, sur ce que vous-avez apporté de l'eau de ln
rivière du Jourdain pour servir au baptême de cet enfant ; mais pas un seul mot en réponse à votre discours, pas un mot pour montrer que le principe dont nos ministres se sont servis pour l'invasion de la France, pour empêcher la contagion morale de traverser la Manche, que ce même principe ne peut servir aussi au roi de France pour le justifier d'empêcher la contagion morale de passer la ligne imaginaire qui sépare ses Etats de l'Espagne. Quand vos adversaires sont réduits à employer des injures personnelles, quand ils parlent d'eau apportée du Jourdain, au lieu de nier qu'ils ont préché les mêmes principes que vous dans leurs manifestes et dans leurs journaux, vous pouvez rester assuré que la victoire est de votre côté.
» On pourrait dire, quoique cela ne fit rien à la chose, que cette déclaration de Vienne n'était pas conforme aux sentiments de la nation anglaise ; qu’elle n’était pas conforme aux sentiments de la partie saine de la nation, car plusieurs de nous avaient en horreur les principes sur lesquels elle était basée ; mais, encore une fois , il n’est pas question de cela; il est question des principes des ministres et du langage du parlement : dans ce même parlement, on a prononcé des discours pleins d'invectives contre le roi de France, pour avoir imité notre langage et notre conduite. Pendant les débats sur la guerre contre Bonaparte, plusieurs des hommes maintenant en place ou dans le parlement exprimèrent leurs sentiments. Avec leur permission, je. citerai quelques-unes de leurs expressions. Persuadé qu'elles seraient quelques jours d’un intérêt considérable, j'en fis un recueil que j'adressai dans une lettre à lord Castelreagh ; la lettre terminait avec ces paroles : « Ici, milord, je finis mes extraits. Ce sont des pas- » sages memorables ; on les citera cent fois. Ici, ils sont » en sûreté’; ils ne seront plus en danger d'être perdus, »
» Lors des débats sur la guerre avec la France, lord Liverpool déclara que «nous étions obligés d’avoir recours aux armes pour nous opposer au système français, système qui n’offrait aucune garantie pour la paix, et menacait de danger les autres nations ; qu’il désirait que la France eût un gouvernement limité, comme celui de ce pays-ci ; mais que, tant que le gouvernement français restait comme il était, il n'y avait pas de sûreté pour nous dans un état de paix; qu’il ne cherchait pas à diminuer les ressources de la France, mais il demandait seulement qu’elle eût un gouvernement qui offrît des garanties pour la paix avec le reste de l'Europe. » Après cela, il ajouta : « Voici l’état de la question. Premièrement , vous avez une juste cause de guerre contre le système français, que l'expérience a décidément prouvé être incompatible avec la paix et l’indépendance des nations de l’Europe ; secondement, vous avez maintenant , pour vous opposer à ce système, des moyens que vous ne pouvez pas raisonnablement espérer avoir dans un autre moment. La question est donc de savoir s’il n'est pas de votre devoir de profiter des circonstances pour détruire ce système. » Lord Liverpool termine en disant : « Nous avons le droit de vouloir que la France n’ait pas un gouvernement qui menace je repos des autres nations ; nous ne devons pas refuser de nous associer à ceux qui veulent écraser un des plus grands maux qui aient jamais existé. »
. » Ainsi parle l'homme qui était alors premier ministre, et qui est premier ministre maintenant ; et cependant c'est le même homme que les journaux nous représentent comme ayant dit « que le roi de France n’a, dans ce moment-ci, aucun motif justifiable pour l'invasion de l'Espagne. » Nous avons le droit de dire à la France : « Vous n'aurez pas un gouvernement qui menace de
dis GUERRE D'ESPAGNE.
troubler notre repos ; » mais le roi de France ma pas le droit d'en dire autant à l'Espagne. Après le premier mi- | nistre, vinrent lord Granville et lord Bathurst , qui soutinrent les mêmes opinions. Dans l'autre chambre, M. Gra ham , M. Plunkett et lord Milton soutinrent les mêmes opinions. Ces messieurs sont de ce qu'on appelle l'opposition. M.J. Smith appelle le système francais un système de pillage , et l'armée française une armée de brigands, M. Grattan dit que le gouvernement francais était une stratocratie, et que la constitution française n'était que la guerre. Il dit que nous n'avions pas le droit d'imposer un gouvernement à la France, mais que nous avions Je droit de lui dire : « Vous ne vous donnerez pas un gouvernement dont le but est de vous mettre en hostilité avec l'Europe. » Il ajoute qu'il avait pour son opinion l'auteatte de M. Burke et la pratique de M. Fox.
» En voilà assez sar le principe qu'on mit en avant pour justifier l'invasion de la France en 4348. Vint ensuite l'argument du pouvoir. Tous les orateurs se vantèrent dt grand nombre de nos altiés, et insistérent sur la politique de faire la guerre pendant que nous avions ces alliés. On ne dit pas un mot alors sur les trois geztflrhomames de -Férone (titre d'une comédie de Schakespeare, et allusion aux deux empereurs et au roi de Prusse). On ne pensa pas alors à cette assez médiocre plaisanterie. Nos orateurs parlémentaires, au moins ceux qui soutenaient les ministres, ne déclamèrent pas contre les despotes combines. Les ministres alors se vaniérent de leurs alliés, et persomme ne cria contre les (rene et un plénipotentiaires de seize États qui signérent la déctaration de Vienne. Diront-ils que les Espagnols sont faibles, en comparaison de . ce qu'étaient les Français alors? Éceutons leurs orateurs sur cot article, Lord Liverpool déclara que la masse de ks
GUERRE D'ESPAGNE. 423 nation fraricaise avait une grande aversion pour Bons- parte. M. Grattan dit : « Bonaparte n'a né cavalerie , ni argent, ni crédit; sa puissance est à présent cbrani¢e jusqu'aux fondements. » M. Piunkett dit : « Bonaparte a embarqué sa fortune dans on vaisseau battu par l'orage, et dont le mat est courbé jusqu'au niveau de l'eau. » Lord Castelreagh : « La force militaire de ‘tout le reste de l'Europe est combinée maintenant contre da moitié de la France. » M. Plunkett dit encore que toutes les puissances de l’Europe étaient avec nous aussi bien qu'une portion considerable de la population de la France,
» De manière que la faiblesse, qui était alors un des gtands motifs pour attaquer la France, est maintenant on des arguments contre l'invasion de l'Espagne. Les conseillers disent : « N’attaquez pas les Espagnols ; ils sont » trop faibles pour que leurs principes puissent vous faire » du mal; ils n’ont pas les moyens de vous envahir. » Ce sont des arguments opposés qu'employaient les mêmes hommes au commencement de la courte guerre qu'ils frent dda France, laquelle ( chose singulière ) priva sa capitale de ses musées, son royaume des villes frontières, et son trésor d'une somme énorme d'argent! Au lieu de dire dans le parlement anglais : N'envahissez pas la France; la France est trop faible pour vous faire du mal, on disait : « Faites la guerre à la France parce qu’elle est faible et parce que vous êtes forts, ayant pour vous toutes les puis- : sances de l'Europe et la moitié de la France. »
» Telle fut la mémorable scène en 4818. J'avais bien raison, en rectieillant les principaux passages des discours faits alors dans le parlement, de dire qu'on les citerait plus d'une fois. Les doctrines émises alors étaient si injustes et si monstrueuses, que je croyais qu'il était impossible qu'elles ne fussent pas un jour appliquées contre
‘nous. Nous voyons maintenant la France, avec plus d'apparence de raison, tenir le même: langage que nous tenions en 1845 ; et il est curieux de remarquer que personne , excepté moi , ne rappelle à la nation quelle était alors la conduite de notre gouvernement. Les passages que j'ai cités sont une réponse éternelle aux ministres et à leurs partisans, quand ils veulent questionner le droit d'intervention pour forcer une nation de modifier sa constitution selon la volonté des puissances voisines qui sont plus fortes.
» Encore un mot avant de quitter la déclaration de 4815. Le grand cri en Angleterre maintenant est contre les despotes combines, En 4815, au contraire, cette combinaison des despotes était un sujet d’éloges; agir de concert avec une pareille combinaison était regardé comme heureux et même glorieux. Cette combinaison , dont on parle maintenant avec tant d'amertyme (et avec tant de raison) , était vantée comme formee par l'Angleterre et projetée par Pitt! Lord Castelreagh, en. parlant du congrès de Vienne , dit que « c'était une grande. satisfac- » tion pour eux , qui révéraient la politique de ce grand » homme d'État, d'avoir assez vécu pour voir reduit en » pratique ce que son grand esprit avait imaginé en théo- » rie, comme le complément de tous ses souhaits. » C'est donc le gouvernement anglais qui a inventé la Sainte-Alliance. On se vantait de cette alliance en 1815; mais maintenant que cette alliance soutient la France dans un projet, qui doit nuire à l'Angleterre au lieu de soutenir l'Angleterre dans un projet nuisible à la France , les mêmes personnes qui Ja louaient alors l’appellent maintenant une combinaison de despotes.
. » Vous aurez été prabablement surpris, monsieur, de voir que messieurs de l'opposition aient été si portés pour
GUERRE D'ESPAGNE. 245 les ministres qu’ils n'aient jamais pensé de dire que votre guerre avec l'Espagne est au moins aussi ‘juste que celle qu’ils ont faite en 1798 et 1813, qu'ils les aient même loués sur leur humanité et leur esprit indépendant , tandis qu’ils ont vomi tant d'injures contre vous et vos alliés. Mais, monsieur, un de nos membres du parlement a écrit dernièrement une brochure dans laquelle il remarque qu'ilyaen Angleterre des roues dans des roues. Vous nous appelez une nation de boutiquiers, mais vous savez aussi que nous sommes de grands manufacturiers et sommes fameux pour nos machines. Vous seriez bien surpris de voir le nombre de roues que nous avons dans nos machines, et la manière singulière dont elles travaillent, étant mises en mouvement ou arrétées par une puisaance totalement invisible aux yeux du vulgaire. Dans votre chambre des députés, quelle colère, quelle indignation , quelle opposition réelle ! Ah! monsieur de Chateaubriand, si vous passiez un hiver avec nous , vous ne seriez pas embarrassé de trouver des raisons pour beaucoup de choses qui vous paraissent extrémement singuliéres et totalement inexplicables ! '
. » Il ne reste donc pas une ombre de doute sur la vérité de cette proposition : que, selon les principes proclamés par le gouvernement anglais, et selon la pratique de ce gouvernement, le rot de France est parfaitement justifié de son invasion de l'Espagne. Entendez-moi : je dis que le principe est monstrueux et la pratique abominable ; mais, quand tout le reste du genre humain aurait le droit de crier contre la France à cette occasion, ce droit n'appartient pas au gouvernement anglais et à ses partisans. Si j'avais été membre du parlement, la plus grande partie de ce que je vous écris, je l'aurais dit en face des ministres le premier jour de la session. Tout con-
we GUERRE D'ESPAGNE.
vaine , éornme je le suis, des vrais motifs de la conduite dé la France, sachant parfaitément qu'elle met en avant un preterte qui est sanclionneé par les principes et la pratique dw gouvernement anglais, voyant parfaitement là vraie cause de la guerre qu'elle va faire et dans la~ quetie il y a toute raison de croire qu'elle réussira ; j'aurais en une belle occasion de rappeler à la chambre notre conduite en 1815 : je lui aurais montré qu'avec les mêmes prétextes sous lésquels la Frarice s'occupe d'envahir l'Es-. pagne, l'Angleterre envahit la France , placa sur le trône ees mémes Bourbons qui nous inspirent maintenant tant de crainte, prodigua les trésors de l'Angleterre à ces ntêmes alliés qui maintenant soutiennent la France , se vanta en même temps de la conquête deta France, et tint, à l'égard de la France et du peuple francats, cette conduiés gue cinquante siècles ne feront ni oublier, ni pardonner à ce peuple. Autaïis-je pu voir nos ministres à leurs places dans 1a chambre sans rappeler à leur conduite antérieure toutes les causes, non-seulement de votre guerre cohtre l'Espagne, mais les raisons de l'impossibilité où nous sommes de nous opposer à cette guerré, à moins de produire dans notre iitérieur des dangers pentêtte plus grands que ceux qui résulteront inévitablement pour nous de vos sticcès dans cette guerre? Aurais-je pu laissée édhapper cette occasion sans montrer que cette énorthé dette qui nous paralyse vient de ce que nous avons agi d'aprés 18 même principe que nous condamnons en vous, sans montrer aussi clairement que le jour que les fuineuses conséquences de notre intervention dans les af: faires de la France nous dtent à présent les moyens d’em~ . pécher votre intervention dans les affaires intérieures de l'Espagne ? En voilà assez sur fa partie de votre discours qui a rapport au drott d'intervention, L'utélité de cette in-
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GUERRE D'ESPAGNE. 947 térvention est une autre question, et vous l'avez traitée en homme qui ne craint pas de dire la vérité ouvertement. Vous dites, et vous dites avec vérité, qu'il est utile aux: intéréts de la France de placer l'Espagne sous l'influence de la France. Cela est si evident que tout le monde doit. de voir. Il est très-certain que si l'Espagne était libre de: contracter des alliances sans faire attention aux souhaits de la maison de Bourbon, la position dé la France scrait moins bonne qu'autrefois. C’est un très-bon argument pour vous justifier de faire la guerre, comme il l'est pour nous de nous joindre aux Espagnols ; mais cela ne fournit aucune raison à nos orateurs et 4 nos journaux cor: rompus de vous injurier et de parler de l'eau que vous avez apportée du Jourdain. Vous êtes notre ennemi, mais hous sommes les vôtres; t'est bien connu au reste du monde, et ce n’est pas ignoré de nos partis politiques. De vous voir embarqué dans une entreprise qui vous promet tant d'avantages, est une très-bonne raison pour que nous tachions d’empécher le succès de cette entreprisé, mais nullement pour aboyer des injures contre vous et vos alliés: I! paraît qu'on a imaginé ici que des discours pleins d'invectives, que des clameurs de bourse, des paragraphes injurieux dans les journaux vous feraient assez de peur pour vous empêcher de suivre votre projet. J'ai dit à ces faiséurs de bruit que vous ne vous souciiez que du bruit du canon, et que, quant à des cris, le roi de France en avaitassez entendu dans sa vie pour n’en avoir pas peur.
» Une autre partie de votre discours confirme aussi ce que j'ai dit à cette nation il y a plusieurs mois, qu'une guerre de la part de la France ayant pour but de faire tort où d’humilier l'Angleterre serait sire d'être populaire en France. Je rappelais les transactions de 1814 et surtout de 4848. Je demandais aux Anglais quels senti-
ments ils auraient eus pour la France, si la France, en 4815 , avait agi envers l'Angleterre comme |’ Angleterre avait agi envers la France. Je leur rappelais le langage des journaux anglais à cette époque et je citerai aujourd'hui des passages des deux journaux qui avaient alors le plus d'influence, le Courier et le Times. Voici un passage du Courier du 28 juillet 4845 : « Une nouvelle armée peut » être fidèle au roi de France et le roi peut avoir des dis- » positions pacifiques; mais, supposé qu'il ne les eût pas, » supposé que son successeur ne les eût pas, supposé » qu'il fût obligé de suivre l'impulsion guerrière de la na- » tion, la vraie, la sage, la saine politique est de reduire » la puissance de la France; c'est la seule manière de » l'empêcher de troubler la paix de l’Europe. Nous de- » vrions insister sur la remise ou au moins sur la destruc. » tion de toutes les forteresses au nord de la France. » Nous devrions lui faire rendre toutes les conquêtes de » Louis XIV. Pourquoi ne pas donner la Lorraine à l'Au- » triche et l'Alsace à la Prusse? Enfin, on ne devrait pas » Jui laisser un seul tableau ni une seule ‘statue. » Ceci fut écrit après que les alliés , après que l'Angleterre, al: liée de Louis XVIII, ent occupé militairement Paris, ‘Nous savons que cet avis fut presque suivi à la lettre. Ainsi vous voyez que l'hostilité de l'écrivain d’un journal ministériel très-répandu n'était pas contre Bonaparte, n'était pas contre une forme quelconque de gouvernement, mais contre la France, contre le peuple français, contre son bonheur et sa sûreté! C'était trop encore que ce peuple conservat en tableaux et en statues les trophées de sa valeur; ils furent enlevés par les allies du roi de France, par ceux qui avaient signé la déclaration de Vienne. Nous étions ses allies dans la guerre , nous entrames en France comme ses alliés, et, étant à Paris
GUERRE D'ESPAGNE. sus comme ses alliés, nous agtmes , à peu de chose près, de la manière recommandée par le Courier. Le journal du Times recommande de plus la mort de Bonaparte, et au mois de septembre suivant , il justifie le massacre des protestants à Nimes. Tel était le langage de la presse anglaise ; tels étaient ses égards pour le peuple francais. Si vous. aviez le temps de lire des discours , je vous trouverais des discours dans lesquels on Jouait Blücher d'avoir le premier enlevé des statues et des tableaux; je vous trouverais dés discours qui élevaient jusqu’au ciel tout acte qui tendait à opprimer ou à hümilier la nation francaise ; je vous trouverais vingt discours dans lesquels on appelle avoir corquis la France d'y être entré comme allie du roi de France; je vous en trouverais cent où l’on se vante de cette con-. quête glorieuse , quoique la guerre eût commencé par une: . déclaration des ministres anglais, que c'était un combat où il y avait d'un côté toute l'Europe, et de l’autre la moitié de Ja France.
» On n'a pasencore cessé de nous fatiguer les oreilles de: cetteglorieuse conquête.On doit ériger une colonne de Waterloo en l'honneur de cette victoire de toute l’Europe sur la moitie de la France. Nous avons un pont qui porte le nom de Waterloo , en attendant la colonne; nous avons dans une des promenades de Londres une grande statue nue en bronze, dédiée, par les dames de l'Angleterre, aux béros de Waterloo , où, je le répète, toute l'Europe combinée triompha de la moitie de la France. Et devons-nous croire que les Français n'ont pas les mêmes sentiments que nous? Si une grosse figure nue était plantée au milieu de Paris avec une inscription insolente ; si vous aviez des ponts et des colonnes pour célébrer vos triomphes sur nous; si vous nous aviez dépouillés seulement d'un tas de tonneaux à bière ou de vieilles statues de Gog et Magog ;
Me GUERRE D'ESPAGNE.
ai; enËn, vous nous aviez traités comme nos vous avons traités en 4848 , et cela surtout après ètre entrés sur notre territoire comme nos alliés et avoir déclaré d'avance que.la meilleure moiiie de nous était d'accord avec vous ; ai vous nous aviez enfin dépouillés des trophées dont nous nousenorgéeillissions justement, il n’y aurait pas une goutte de sang anglais qui n’edt bouillonné du désir de sé venger. de la France. Comme ils doivent donc être stupides, combien peu ils doivent connaître la nation française ou le cœur de l'homme, ceux qui ignorent que tous les petits intérêts de parti disparaîtront devant la haine nationale exeitée par les transactions de 18415 ! |
: » Si j'avais été premier ministre en Angleterre, il y a long-temps que j'aurais pris des précautions contre l'effet de cette indignation générale en Francecontre nous. J'aurais calculé que la nation francaise forcerait enfin son gouvernement, si celui-ci n’était pas disposé à le faire, À porter quelque bon coup à l'Angleterre. Je me serais attendu & ce coup, et vous n'auriez pas osé maintenant parler d’envahir l'Espagne, malgré vos ressources, malgré votre désir de vengeance et malgré vos alliés ; vous n'aumez jamais eu un cordon sanitaire sur la frontière de l'Espagne. J'aurais découvert que la fièvre jaune ne pourrait pas être bloquée par une masse d'hommes ayant des ceinturons, et tenant dans leurs mains des cartouches à balle : en tout -cas, s'il fallait ou la fièvre ou un cordon sanitaire, je vous aurais forcés à recevoir la fièvre ; car, dès le moment où vous avez placé votre cordon sur la frontière de l'Espagne, j'aurais attaqué votre commerce, vos colonies et vos ports. Néanmoins, il m'est impossible de vous blamer, encore moins puis-je être assez bas pour vous adresser des injures personnelles. Votre discours est celui d'un homme de bonne compagnie, d'un homme
GUERRE DIESPAGNE: ~ ott instruit, d'un homme d'État, et, comme vols -Je dites vous-même, d'un bon Francais. Comme nous ‘hous per. mettons d'employer l'expression un bon Anglais; ‘hous serions ausei bête qu'injuste de trouver mauvais quetous employassiez l'expression équivalente.
" » Ce n’est pas moi qui dois discuter ta question de devit
d'intervention : cette question est résolue il y a long!
temps pour tous les hommes honnêtes et da bon sens. 1
ne nYappartient pas non plus de juger du résultat de la
guerre que vous allez entreprendre, Au fait, je n'ai pas assez de données pour portar un jugement. Mais ee que je sais, c’est que si vous n'êtes pas chassés de l'Espagrie avee déshonneur, vous tonmerez yos stiects contre eds horirares
en Angleterre qui ont épuisé nos trésors et qui nous ont mis dans létat où nous sommes par suite des guerres entreprises: pour replacer les Bourbons sur le trône de France. Je ne prétends pas que les Bourbons doivent la moindre reconnaissance , ni à ces hommes , mi à l'Añgle terre + il était évident que ces hommes croyaient qu'en rétablissant les Bourbons , ils rendratent la France faible pour des siècles, C'était ce qu’on appelait couper les ailes à la France : c'était évident à tout le monde. Mais il est néanmoins vrai que nous nous sommes attaché une pierre eu cou par. la guerre entreprise pour rétablir les Bourbons. Il y avait des hommes, et qui s’appelaient mème des hommes d'État, qui pensaient que quand les Bourborrs seraient rétabtis, la France serait si miscrublement faible que nous pourrions nous bercer dans un doux repos per. dant des siècles, en nous levant seulement de temps en temps pour parier avec importance sur notre eonquété de la France. J'avertis ces hommes du danger d'entretenir ces espérances. Je leur conseillai de se préparer sur-le-champ pour la guerre. Je leur reppelai Ja fertilité du solde Ki
ais GUERRE D'ESPAGNE.
France, ses ressources nombreuses et surtout les effets de l'industrie nouvelle résultant du nouvel ordre de choses. Je leur dis tout cela au moment même qu’on enlevait les statues et les tableaux. Je leur prédis les progrès rapides que la France ferait vers la prospérité et la puissance. Je les suppliai de nous soulager de ces centaines de millions de dettes que nous avait coûté le vain essai de couper les ailes à la France. Toutes mes représentations, toutes mes prières et supplications furent sans effet. Les ministres ont persévéré dans leur conduite, et maintenant, avec la phrase, honneur national , toujours dans leur bouche, ils restent tranquilles, les bras croisés, pendant que cette France , qu'ils croyaient avoir mutilée pour des siècles, est sur le point de se rendre maîtresse d'un pays dont l'indépendance doit nous étre aussi chère que l'indépendance del Angleterre. Comme une mesure de convenance, comme une mesure de politique, votre guerre contre l'Espagne, ou plutôt contre la révolution espagnole, ou, en d'autres mots, contre la liberté espagnole, est une mesure de sage et vraiment profonde politique. Vous allez prendre possession du pays, vous éllez le rendre vôtre, si ce n'est de nom , du moins en réalité. Rien n'est plus vrai que votre observation, que , si vous ne changez pas le gouvernement de l'Espagne, si vous ne le liez pas à la France comme autrefois, vous aurez perdu votre ancienne force.
» Vos raisons pour subjuguer l'Espagne sont méme plus fortes que ne le seraient les nôtres pour subjuguer l'Irlande, si l'Irlande ne faisait pas déjà partie du royaume. dl y a un bras de mer entre l'Angleterre et Firlande, mais rien ne sépare la France de l'Espagne. Si l'£cosse était un royaume separe, comhien il serait nécessaire que l'Angleterre se l'attachât ! Nous nous rappelons combien
GUERRE D'ESPAGNE. de fois l'Angleterre a été envahie par les Écossais. Un ministre francais qui regarde une carte d'Espagne, qui, voit les facilités infinies qu'il y a pour débarquer dans ce royaume une armée étrangère cooperante. avec des Espagnols contre la France ; un ministre francais , dis-je , serait indigne de sa place si, voyant ce danger. il ne saisissait pas la moindre occasion de le détourner. “Vous, monsieur, vous voyez ce danger, vous le montrez franchement , et vous paraissez résolu d'y mettre fin, si vous le pouvez. Notre affaire est-de vous empécher d’accomplir votre objet. C'est le devoir impérieux de nos ministres; mais, s'ils négligent ou ne sont.pas capables de remplir ce devoir, cela ne donne nullement à leurs partisans le droit de vous dire des injures. Moi, comme. Anglais, je vous remercie d'avoir franchement avoué vatre objet. Vous dites franchement que la France, a été envahie par la frontière d'Espagne. L'univers entier sait qu'une armée anglaise a marché de l'Espagne à Paris, après avoir traversé un pays qui n'avait jamais vu auparavant une armée ennemie. Eh bien! monsieur, le seul souvenir de-ce fait est assez pour stimuler toute la France à la guerre, et c’est plus qu'assez pour stimuler toute P’Angleterre.à la rencontrer dans cette guerre. Comment nous, sous les ailes de qui les premières Cortés ont ete organisces; nous, qui avons dépensé cent cinquante millions de livres sterling pour chasser les Français d'Es-
pagne ; nous , qui avons implicitement promis notre protection au peuple espagnol , laisserons-nous nos armes se rouiller, et bornerons-nous nos efforts à de bruyants ét inpuissents discours, à des articles de journaux ? Ce n'est pas à vous à répondre à cette question : c'est une question entre le gouvernement et le pcuple anglais. C’est pourtant une question à laquelle il faut bientôt répondre. TOM. I. 22
D eer rk
abs GUERRE DESPAGRE.
Si la réponse est affirmative, alors nous pouttons dire à ce peuple anglais, autrefoie si fler et si brave : « Voila » les conséquences de votre intervention daus les affaires » des nations étrangères, d'avoir essuyé de forcer les au- » tres nations à se soumettre à des gouwernements choisis » par vous, d'avoir contracté des centaines de millions a de dettes pour accomplir cet objet. »
» Pear conclure, monsieur, je vous prie d’être assuré que je ne fais qu'exprimer l'opinion de tous les hommes honnêtes et sensés dans ce pays, quand je dis que j'ai un souverain épris pour ceux qui, soit deme les chambres , soit dans la rne, soit dans des discours , seit dans dos éyticles de journatix, omt recours à des injures contre vous et le gouvernement francais. Ow ne trouve rien de pareil dats les discours de vos crateurs , Hi dans les ar- ‘ticles de vos journaux.
» Je sais, monsieur, votre três-huimble ét trés-obéissant serviteur.
» Conberr. »
. Telle est lu lettre du publiciste populaire : une verve qui rentaié d'elle-même, une raison que n'altère jamais Ia postion politique, une iromie d'autant plus mordante qu’elle est tempérée per la finesse , toutes ces qualités écla tent dans ce petit chef-d'œuvre de Cobbets, supérieur aux
-lettses de Junius, queiqhe d'un langage moins: pur.
Si nous mous creyiens obligé de faire l'apelogie de Pentreprise d'Espagne , ii nous suffirait de produire cette lettre du radical dont les États-Unis et l'Angleterre ont persécuté le caractère , les talents. et les printipes. Cobbett, violent révolationnaire , n'inclinsit vers nous par aucun sestimeat ; il détestait les nobles et les royalistes, au parti desquels nous étions censé tenir ; id avait engagé
GUERRE D'ESPAGNE, a Louis XVI à les énarter de son conseil, somme innapables et oppresseurs : néanmoins cet homme fut le seul ,. à eette époque, qui prit notre défanse, nova rendit justies , jagedt sainement , et de la guerre d'Espague , et de l'idée que nous avions de rendre à noire patrie la force dont on l'avait privée. Heureusement il n'aperçut point notre plan en entier; il ne devina pas natre projet de rompre ov de faire modifier les traités de Vienne, et d'établir des monarchies bourbonniennes en Amérique : s’il ent soulevé tout le voile, il aurait mis la France en danger, car déjà l'alarme était dans les cabinets de l'Europe.
Travaux diplomatiques,
Maintenant, nous avons fini de rappeler ces débats, comme faisant partie intégrante et néanmoins séparés de Ja guerre d'Espagne : après cette histoire parlee, nous allons continuer, ou plutôt commencer, l'histoire écrite de cette guerre. Pour cela, nous n’aurons qu'une chose à faire, ce sera de donner notre correspondance privée avec Londres, Pétersbourg, Vienne, Berlin et Madrid. L'animation, l'actualité, la spontaneite, qualités vivantes des correspondances directes, disparaitraient dans le style indirect du narrateur, Si, comme Ja plupart des secrétaires d'état, nous avions commandé des dépêches à nos chefs de division, nous contentant de minuter la marge, de parellles dépéehes n'auraient de valeur que celle des documents de fabrique , faits à la machine des bureaux :micux vaudrait sans doute alors’ compiler ees ba-
nalités politiques, pour en extraire uné histoire. Mais peu de diplomates se sont trouvés dans notre position : le hasard une fois avait placé dans un emploi éminent un homme ayant l'usage d'écrire. De là, notre correspondance porte l'empreinte d'un caractère individuel : sorties de notre tête, nos lettres sont de notre main. On a vu nos ouvrages littéraires, on va voir nos œuvres diplomatiques mélées aux lettres que nous recevions des rois, des ministres, des généraux et des ambassadeurs.
- Avant d’entreprendre cette lecture , nous requérons le souvenir de notre but; ce but, nous allons l'indiquer de. nouveau : il faut ensuite qu'on lise avec attention l'exposé des empéchements de toutes les sortes dont nous étions environné. Quand vous tiendrez ce fil, vous pourrez parcourir, sans vous perdre, le labyrinthe des lettres ; vous comprendrez pourquoi nous mandons telle chose pour tel cabinet , en contradiction apparente à ce que nous écrivons pour tel autre; vous n'aurez pas, ou vous aurez peu besoin de notes explicatives sur un fait obscurément touché en passant dans ces lettres.
——————— EEE
Qu'il faut distinguer les idées révolutionnaires du temps des idées révolutionnaires des hommes. — Que l'Espagne est l’alliée obligée . de la France. — Pourquoi?
* Loin de nous excuser. de la guerre d’Espagne , nous nous en faisons honneur , vous le savez, et nous le répétons. Le résultat en aurait été aussi utile qu'il a été glo-
rieux, si l’on nous eût laissé le temps de recneillir- la moisson que nous avions semée.
D'abord il s'agissait de sauver les Bourbons. Relisez plus haut les preuves, à présent non contestécs, du complot des Carbonari. Nous avions heureusement la conviction, contre l'opinion commune, que les obstacles étaient surmontables : notre excuse était notre confiance ; notre foi nous absolvait et nous sauvait.
Ce n'est pas que nous pensions préserver en définitive la monarchie de la trame des siècles : l'univers change ; les principes nouveaux détruisent graduellement les anciens principes : la démocratie tend. à se substituer à l'aristocratie et à la royauté. Il faut se donner garde de prendre ces idées révolutionnaires du £emps pour les idées révolutionnaires des hommes ; l'essentiel est de distinguer la lente conspiration des âges de la conspiration AdJive des intéréts et des systèmes. Si l'on ne séparait ces deux choses, on s'exposerait à poursuivre le genre humain, au lieu de poursuivre une faction. C'est ce que nous avons compris : nous nous sommes. efforcé d'arrêter le mouvement factice qui, précipitantla société trop vite dans le sens de sa pente, l'empécherait de prendre son niveau quand le monde se transformera en république ou en monarchie républicaine. Lorsqu'on rompt violemment ses entraves, on est presque toujours repris et réenchainé : il n'y a de liberté durable que pour ceux dont le temps a usé les fers.
Nous voalions donc, premièrement, mettre le trône, à peine rétabli, à l'abri de cette propagande de clubs et de Ventes, laquelle nous arrivait par le pire des conducteurs , la démagogie militaire, la constitution des mame- Joucks espagnols ; nous prétendions , secondement, rendre à la France des soldats et lui ramener son alliée naturelle, |
L'Espagne était devenye anglaise : en vertu des ipnslitutions qu’elle s'était données et de l'influence que la Grande-Bretagne avait acquise durant la guerre de l'indépendance , il nous était évident que nos ennemis l'emporteraient sur nous dans le conseil de Madrid; que , de changement en changement, on arriverait, soit par Ja corruption légistative, soit par les vices ou la faiblesse du prince, à quelque innovalion désastreuse dans l'ardre de la suceession ay trône.
De là, l'un ou l’autre de ces dangers : ou la France serait replangée aux troubles du jacobinisme sous l'inspiration de la jacobinerie espagnole , ou la couronne catholique passerait par mariage à quelque race étrangère , deux ehoses auxquelles le ministre d'un roi de France doit s'opposer à font prix. Dans l'établissement de la lai salique à Madrid, il ne s'agit pas de l'hérédité des Bourbons, il s’agit du salut de la France. Jugez - vous que le temps de cette loi est passé? Alors dépéchez-vons! que la France et l'Espagne deviennent immédiatement républiques , on préperez-vous à conquérir l'Espagne et à la réunir à la France. Si vous n'arrivez pas là , nos neveux , sur un so} sffibli, tourmenté et déchiré, vous maydiront.
A eette heure, on fait de la politique quotidienne sans prévoyance et sans maximes ; toutefois, l'événement dont on a souffert la consommation parce que l'effet n'en était pas instantané accuse , en se développant, les infimes politiques qui n'ont pas su découvrir le mal dans son germe. L'Espagne, à Pétat de domaine aliéné , donne une issue sur nous: n'est-ce pas par cette issue que déboucha en 4844 l'armée de Wellington? Depuis te cardinal de Richelieu jusqu'au duc de Choiseul , les hommes d'état de notre cabinct n'ont jamais perdu de vue l’adhérence obli-
GUERRE D’ESPAGNE. asa gée de la Péninsule hispanique à ce sol de Franse, par lequel elle se rattache à l’Europe.
Sans remonter à la reine Brunehaut, à Charlemagne et à la mére de saint Louis, n'avons-nous pas le traité du roi Jean et de Pierre, roi de Castille, en 1834 , à l’occasion du mariage de Blanche de Bourbon; le traité de Char» les V et d'Hepri IL, le Magnifique, roi de Castille, en 4368; le reuouvellement de la même alliance en 1380; la traité de Charles VI et de Jean , roi de Castille, en 4387, contre l'Angleterre, et renouvelé en 1408 ; le traité entre Louis KI et Jean I, roi d'Aragon, en 4462; le traité du même Loyis XI et de Henri, roi de Castille et de Léon, en 1469; un autre traité avec Ferdinand et Isabelle; roi et reine de Castille et d'Aragon, en 1478; Louis XIE renouvela ce traité en 4498 : Germaine de Foix, nièce da Louis XII, fut promise en mariage à Ferdinand, roi d'Espagne, en 1805; autre traité d'alliance. .
Le traité du 43 décembre 4640 avec Louis XIII et la principauté de Catalogne, les conditions de Barcelone du 49 septembre 1644, nous donnèrent des droits sur la Catalogne. Puis viennent le traité des Pyrénées du 7 novembre. 4659, et le contrat de mariage de Louis XTV, tous les traités qui accompagnèrent et suivirent Ja guerre de ig succession , À partir de 1704 à 4743; enfin , le panta da famille en 1768, qui, par son article 48, déclare que les États respectifs devaient âtre regardés et agir comme s'ils ne faisaient qu'une seule et même puissance.
Voyez tout le mal que l'Espagne nous a fait sous François Ie, Henri IT, Charles IX, Henri II, Henri IV et Louis XIII, lorsqu'elle a âté séparée de nous , et que les filles de Philippe III et de Philippe IV n'étaient point encore montées sur le trône de Hugues-Capet.
La preuve peut-être la plus éclatante de la nécessité de
la France à mettre sa frontière des Pyrénées totalement à l'abri fut le traité signé à La Haye le 44 octobre 1698; ce traité, qui n'eut point d'exécution à cause de Ja mort du prince de Bavière, portait que le prince électoral de Bavière serait désigné roi d'Espagne ; que le dauphin aurait les royaumes de Naples et de Sicile, les places dépendantes de la monarchie d’Espagne sur la côte de Toscane, la province de Guipuscoa, Fontarabie, Saint-Sébastien et le port du Passage. Il est étrange seulement que, dans ce projet de traité de partage, il ne soit pas question des colonies espagnoles , à moins qu'elles ne fussent données secrètement au roi d'Angleterre et aux États-Généraux co-partageants; mais on voit le soin que la France avait de fermer la frontière en se faisant donner le Gui. puscoa, Fontarabie, Saint-Sébastien et le Passage.
Si on disait que tout est changé et que les intérêts ne sont plus les mêmes, on se tromperait : l'autorité des anciens traités et des anciens ‘politiques ne doit pas sans doute être toujours reconnue , mais elle doit l'être quand tous ces traités et tous.ces politiques sont d’accord sur un point, quand les petits et les grands génies ont été d’accord ; ce qui forme un esprit de raison, né d’un intérét persistant et semblable, que ni temps, ni constitutions, ni hommes ne. peuvent changer. Cet accord de tous les politiques est à l'intérêt de l'État ce qu’est le consentement universel des peuples à l'existence de Dieu.
Dès 1792, M. Burke, dans ses Mémoires sur les affaires d'Etat, disait : « L'Espagne n’est pas une puissance qui » se soutienne par elle-même ; il faut qu’elle s'appuie sur » la France ou sur l'Angleterre. I] importe autant à la » Grande - Bretagne d’empécher la prépondérance des » Francais.en Espagne que si ce royaume était une pro- » vince d'Angleterre, ou qu'elle en dépendit autant que
» le: Portugal. Cette dépendance de l'Espagne est d'une » bien plus grande importance ; si elle était détruite ou » assujettic à toute autre dépendanceque celle de l'Angle- » terre, les conséquences en seraient bien plus funestes. Si » l'Espagne est contrainte par la force ou la terreur à faire » un traité avec la France, il faudra qu’elle lui ouvre ses » ‘ports, qu'elle admette son commerce , et qu’elle entre- » tienne une communication par terre pour les paysans . x français. »
. » L’Angleterre peut, si bon lui semble, consentir à » cela, et la France fera une paix triomphante, et s'as- » servira entièrement l'Espagne, et s’en ouvrira toutes » les portes. » ©
: Il suffit de jeter un regard sur la carte et ‘sur l’histoire pour. juger de l'intérêt que nous avons à l'union des deux royaumes. En désaccord avec l'Espagne , nos provinces du midi se trouvent sevrées d’un commerce qui fait leur richesse, et notre marine privée , dans les deux mondes , des secours et des ports si nécessaires dans nos conflits avec les Anglais. Pendant la guerre de 4786, les efforts de l'Espagne nous épargnérent les honteuses conditions que nous subimes par le traité de 1765, et, en 1778 , la jonction des deux marines forea la flotte anglaise à se réfugier dans le canal de Saint-Georges. La république, par la présence d’une armée espagnole, connut le danger de laisser ouverte notre frontière du Languedoc et du Béarn, et se hâta de conclure la paix de Bale. Bonaparte sentit aussi la nécessité politique ; mais, au lieu de faire de l'Ibérie une alliée, il voulut en faire une conquête : méprise énorme.
L’avénement des Bourbons au trône de Charles IT ne fut point une pure affaire de testament et de legs accepté; ce fut un acte de haute science diplomatique, lequel on
ne eonclut pes à un prix trop cher, au prix des malhoars de la guerre de 1704. L'Espagne est un de nos flanes ; nous ne devons jamais le laisser déconvert; l'Espagne eat un satellite qui doit à toujours rester dans notre sphère, pour la régularité de ses mouvemente et des nôtres. | :
Les orantages de la honne entente des cabinets de Madrid et de Paris étaient si bien compris de |’ Angteterre, qu'un article secret de ses traités, en 4845, prescrit la destruction du pacte de famille. L'Espagne anglaise et antrichienrie déroule devant nous une nouvelle frontière à défendre ; nons renontons au règne de Philippe IT, et nous perdons l'ouvrage de Louis-le-Grand. D'une autre part, le territoire de la Suisse n'étant plus reapeeté , nous sommes devenus sujets à blessures du eôté des Alpes, comme du eôté des Pyrénées.
Tel est l'état périlleux que nous avions entrepris de faire cesser, afin de nous replacer dans l'enceinte inviolable où la Franes reposait depuis le xvi siècle, Grâce à Louis XIV, il ne nous restait qu'une seule ligne à survoilier depuis Tournay jusqu'à Bale; Vauban avait hé. rissé eette ligne de forteresses: la France était fermée comme une botte; ou n'y pouvait pénétrer que par une ouverture de feu a1 nord-est, et par deux entrées, l’une à l'ouest, l'autre an midi , entrées dont nos flottes et deux mers gardaient les portes,
Traités de Vienne, - Passage du MÉMOIRE OUR LES AFFAIRRE p’Onient. — Cabinet de Louis XVIIL
La démagogie étouflée, notre alliée dominée par notre attraction , une armée retrouvée, nous repretions immédiatement notse rang politique et militaire, Alors, dans be cabinet où gous ia tente, nous ctiods à même de faire modifier de gré ou de force les odieux traités de Vienne, de rétablir l'équilibre rompu entre nous et les grandes puissances, ,
La faute irnmense du edugrés de Vienne eat d'avoir this ut pays militaire comme la France dans un état forcé -d'hostilité avec les peuples riverkins.
L'Angleterre à conservé presque toutes les cotiquêtes qu'elle a faites darts les colunies des trois parties du monde petidant la guerre de la révolution. En Europe, elle s’est nantie de Malte et des iles Iotiennes; il n'y a pas jusqu'à son éleetorat de Hanovre qu’elle n’ait enflé en royaume , et bourré de quelques seigheuries.
L’Autriche « augmenté ses possessions d'un tiers de la Pologne, des rognures de la Bavière, d’urte partie de la Daimatle et de WItatie. Elle ta plus, il est vrai, les Pays-Bas; mais celte province n'a point été dévolue à la France.
La Prusve s'est agrandie du duché ou palitinat de Posen, d'un fragment de la Saxe et des prineipæix cerctes
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du Rhin; son poste avancé est sur notre ancien territoire.
La Russie a recouvré la Finlande et s'est établie sur les bords de la Vistule.
Et nous, qu’avons-nous gagné à ces arrangements ? Nous avons été dépouillés de nos colonies; notre vieux sol même n'a pas été respecté : Landau détaché de la France , Huningue rasé, ouvrent une large brèche dans nos frontières. Un combat malheureux à nos armes suffirait pour amener l'ennemi sous les murs de Paris. Paris tombé, l'expérience a prouvé que la France tombe, Ainsi, il est vrai de dire que notre indépendance nationale est livrée à la chance d’une seule bataille et à une guerre de huit jours. Le partage jaloux et imprudent du congrès de Vienne nous obligerait, dans un temps donné , à transporter notre capitale de l’autre côté de la. Loire ou à pousser notre frontière jusqu'au Rhin. Ce n’est pas une absurde moquerie : la Hollande , heureuse à Mons, pourrait venir coucher au Louvre. Nos inutiles cris seront-ils plus écoutés de la France qu'ils n’ont été entendus de la Restauration? Les autres capitales de l'Europe, enfoncées dans leurs provinces, défendues par les places et les populations qui les couvrent , sont peu de chose , et lors même qu'elles sont prises, l'État auquel elles appartiennent n’est pas détruit. Il n'en est pas de même de la France telle que les alliés l'ont faite.
Nous ne savons si, dans le projet d'entourer Paris de forts détachés » iln'est pas entré quelque prévision des périls auxquels nous sommes exposés. Mais le remède serait pire que Je mal : quelques forts étant pris, ils serviraient de point d'appui à l'invasion étrangère ; aueun accident n’arrivant, ces forts deviendraient le camp retranché des prétoriens. | :
La pensée d'obtenir des frontières préservatrices par force ou par négociations n'était pas chimérique : nous avons montré, dans une brochure de l'année 1834, que la France perdit alors une occasion qu'elle ne retrouvera plus; elle inspirait une terreur telle aux rois qu'elle eût tout obtenu sans coup férir. N’occupons-nous pas Ancéne, à la grande gêne de l'Autriche ? La Prusse n'a-t-elle pas porté respectueusement les armes à nos bombes pendant le siége d'Anvers, et admiré durant la nuit les paraboles Jumineuses de nos projectiles? Ne s’est-elle pas intéressée à l'effet du mortier-monstre ? M. de Metternich a dit que l'arrestation de l’archevéque de Cologne était, un grand événement ; il a raison, en admettant que la France sût le voir et en profiter, qu’elle voulût conseiller et soutenir le pape dans sa résistance légitime, qu’elle connût l'esprit allemand , et qu’elle entrât franchement dans l'intérét religieux des provinces blessées. De véritables hom- ‘ mes d'État ménageraient la réunion à la France des cercles catholiques du Rhin, et prépareraient une transaction d'autant plus durable qu'elle aurait licu. par l’idée civilisatrice, la religion. . A l'époque de la guerre d’Espagne en 1823, nous n’aurions pas manqué d’aide pour un agrandissement réclatné dans l'intérêt du nouvel équilibre européen : Alexandre avait toujours cru qu'on nous avait trop dépouillés; serrée entre lui et nous , l'Europe germanique ne pouvait résister à de justes réclamations. Une fois redevenus puissants au moyen de nos succès dans la Péninsule, il eût été aisé de ramener le czar à ses anciennes notions d'équité ; on pouvait entrainer la Prusse en reprenant l'arrangement de la Saxe, abandonnée au congrès de Vienne pour uu pot-de-vin de quatre millions. | | a ,, Les preuves de notre aversion pour les traités de Vienne
sont multipliées : on eti trouve partout la trace dans nos discours et nos écrits avant fa guerre de 1823: aprés cette guerre, l'idée d'accroître utilement notre patrie ne nots & point quitté, Le Memoire sur les affhirés d'Orient que M. fe comte de La Ferromays nous demanda lorsque hotis étions atnbassadeur & Rome reproduit la même opinlon; nous y disons : « J'ai fait voir assez que l'ailiance » de la France avec l'Angleterre et l’Autriche , contre la » Russie, est une alliance de dupe, of nous ne trouverions » que la perte de notre sang et de nos trésors. L'alliance » de la Russie, au contraire, nous mettrait à métne d'ob- » Tenir des établissements dans l'Archipel, et de reculer » nos frontières jusqu'aux bords du Rhin. Nous pouvotis » tenir ce langage à Nicolas: « Vos enniethis notts solliet- » tent : nous préférons la paix ala guerre; nous désirons » garder la neutralité; mais enfin, si vous ne pouvez vider » vos différends avec fa Porte que par les armes, si vous # votilez aller À Cotistantinople, entrez avec les poissances » chrétiennes denis uh partage équitable de lu Turquie eu- » ropéetine. Celles de ces puissances qui he sont pas pla- » cées de maniére à s'agrandir du côté de l'Orient rece- » vronit ailleurs des dédommagerments, Nous, nous vou- » ons avoir la ligne du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à » Cologne. Telies sont nos justes prétentions. La Russie sa tn intérét (votre fréte Alexandre l'a dit) à ce que la » France soit forte, Si vous consentez 4 Cet arrangement » et qué les autres puissances s’y refusent, notre ne souffri- 5 Yons pas qu'elles intervientient dans vôtre démelé avec la » Turquie; si elles vous attaquent malgré nostemontranees, » nous Îes combattrons äveé vous, toujours zut mêmes » conditions que nous vettons d'exprimer. »
» Voila ce qu'on peut dire à Nicolas. Jamais l’Atrtriche,
y fami P'Angleterte ne nous donneront fa limite du Rhin
GUERRE D'ESPAGNE. 967 » pour prix de notre alliance avec elles ; ap, c'est pour- » tant là que, tôt ou tard, la France doit placer ses fron- » tières, tant pour son honneur que pour sa sûreté (4). »
Cette arrière-pensée que noys chérissions secrètement comme découlant de nos succès en Espagne, nous ne la communiquions à nos collègues, assez malheureux déjà d'étre embarqués dans des hostilités, qu'ep forme de projets, de plaintes, de vagues espérances.
Un jour, étant allé porter au roi une dépêche, nous le trouvâmes seul, assis devant sa petite table, dans le tiroir de Jaquelle il s'empressa de cacher les lettres ou les notes qu'il écrivait toujours à l'aide d'une grosse loupe, Jl était de bonne humesr, et il nous parla sur-le-champ de littérature.
« Croiriez-vobs, nous dit S. M,, que j'ai été des années » sans congaître la cantate de Circé? M. d'Avaray m'en fit » honte ; je l'ai apprise par cœur, » Et soudain le roi déclama tout du long la cantate.
Il passa au cantique d’Ezéchias : quand il viut à cette strophe ;
Comme yn tigre impitoyable, etc,
Nous primes Ja liberté de Ini demander s'il connaissait la correction de Rousseau :
Comme un on plein de rage, etc,
Le roi parut surpris, et nous fit répéter la leçon changée. La poésie tyrique le conduisit à la poésie familière,
(1) On trouvera cette pièce entière au récit de mon am: bassade de Rome, dans mes Mémoires.
aux ponts-neufs, aux vaudevilles; il chantonna le Sabot perdu, Nous osdmes alterner qnelques rimes :
On peut parler plus bas, Mon aimable bergère,
Le roi était le cardinal de Richelieu; nous, nous étions Conrard ou Malville aidant Armand à fagoter ce beau vers : °
La cane s’humectait de la bourbe de l'eau.
Voyant S. M. si gracieuse, nous lui présentames la dépêche sur notre chapeau, et nous glissämes en même temps, à propos de nos succès, la frontière du Rhin, sous la protection de Babet. Le roi allongea les lèvres, poussa un petit souffle, leva un doigt de sa main droite à la hauteur de son ceil, nous regarda, nous fit un signe amical de tête pour nous inviter à nous retirer et comme pour nous dire : « Nous nous reverrons. »
‘ Tout chemin mène à Rome.
Quelque soin que nous prissions d’ensevelir en nous notre pensée relativement aux traités de Vienne, une dépêche de M. de Rayneval prouve que l’on nous soupçonnait en Prusse : cette puissance s'en prenait à l’Angleterre, qui, par son opposition, nous forcerait à redoubler d'énergie et nous rendrait dangereux au continent. D’un autre côté, M. de La Ferronnays, dans une de ses lettres, raconte les craintes que manifestait l'Autriche de nos succès; elle disait que nos téfès tournerajent, que l'on avail tout à redouter de nous: elle nous aimait mieux lorsqu'on pouvait mettre en doute la fidélité de notre armée,