LOUIS-ANTOINE
» Par S, A. R. le prince général en chef.
» Le major-géneéral
» Comte GUILLEMINOT. »
. Nous expliquons dans une lettre à M. de La Ferronnays tout le bien qu'il ya à dire de cette ordonnance, laquelle cependant mit la presse espagnole en etat de siege. Nos généraux , accoutumés aux guerres napoléoniennes et aux décrets du maître du monde, ne pouvaient perdre ces théâtrales et surprenantes allures : le prince généralissime se laissait aller à une. similitude qui, ne le grandissant pas, l’affaiblissait. L’ordonnance , philosophiquement parlant , fut une mesure infiniment honorable ; politiquement parlant, une faute dangereuse. On porta le décret d'Andujar aux nues; les esprits révassiers y trouvaient leur philantropie. et le progrès du siècle, les ennemis, plus madrés, y voyaient notre ruine : de là toute l'admiration.
Notre devoir était sans doute d’empécher les réactions, d'ouvrir sans bruit les prisons aux hommes détenus pour opinions politiques ; mais faire de cette mesure humaine un ordre ostensible, déclarer aux Reales que l’on favorisait les Libcrales, c'était armer contre nous le clergé, les moines, la population entière , cette. population qui nous ouvrait les portes, qui était à notre invasion ses périls, qui nous faisait marcher sur un sol brûlant, l'arme au bras, là où Bonaparte n'avait pu pénétrer avec son nom , 500 millions et 300 mille hommes. La junte prit feu , on vit le moment où les masses s'allaient lever, couper les communications de nos divers corps, et nous
we GUERRE D'ESPAGNE.
obliger à rétrograder sur l'Ébre : avec utté armée chancelante encore sous la cocarde blanche, un seul pas en arrière, et nous étions perdus.
Les hommes de pratique, qui veulent les moyens quand ils veulent la fin, sauront si nous devions étre alarmé. Qu'on juge d’après le caractère des Espagnols, chez un peuple qui regarde toute amnistie comme une espèce de déni de justice , qui n’a aucune estime pour l’indulgence, qui joue toujotirs vie potit vie, qui donne la mort où fa recoit comme il accotnplit utt devoir où paie uné dette; qu'oti juge dé l'effet de Pordotinance, inappréciée même de ceux dont elle atnélivraît le sort. On verra les efforts que nous fines pout répater, sans livrer aucune victime, ce saint et magnanime entrafnentent.
At surplus, M. te duc d’Angotléme étalt lui-même on obstacle : solitaire, mécontent de tout, se plalgnant de tout, if menacait incessamment de révenit en France et de toût planter ff. Yf he consultait point M. de Taluru, laissant celui-ci chargé de réparer les mesures intempestives. Nous n'avions point sa conflande; il l'accordait a M. de Villéle. Les lettres de ce prince, qué le président du conscil nous tisait, étaient pleines de sens, tnontrafent du jugement et des connalssanites militalres,
' Nous enttetetiions en inéme temps des cotréespotidances Avec nos généraux refativement aux commandants des plates et aux comrhänt'ants des armées des Cortés. Lors: que nos vaisseaux n'avaient pas jeté l'anitre à heure fixe, que tos trotipes tl'aväient pas cheminé assez vite, qtie telle opération h'avait pti avoir feu fute d'embarcations, de transports, de munitions, mous étions an supplice. Ad fardin des Tuileries , nous regardtons jouer le télégraphe, espérant ou cralynant la nouvelle qui traversait l'air sut hotre téte. © mulet chargé de l'or de Philippe! comme
vous nous manquiez pour entrer dans les forteresses de Ferdinand ! eussfons-nous eu 50 millions à nous, nous en aurions disposé , afin d'écarter ce qui pouvait nous faire obstacle. Les chicanes sur les marchés Ouvrard, mesurées au but proposé, nous semblaient infimes : il s’agissait bien de quelque argent dans une affaire de laquelle dépendaient le salut et l'avenir de la Franca! les heures étaient comptées ; un moment de retard, et nous allions au rendez-vous de l'abtme, Tout craignait autour de nous; l'Espagne était prête à nous échapper, l'Europe à se diviser. Up succès prompt pouvait seul justifier notre entreprise. Obligés de faire une seconde campagne, que agrionsnous devenus ? Quel triomphe pour ceux qui nous avaient annoncé des revers! Nous eussions passé pour les plus fous , les plus coupables, les plus incapables des hymains; il n'y eût pas eu de retraite assez obscure pour nous çacher; objets de la réprobation universelle , il ne nous restait que la cendre et le cilice, et la France retombait dans une révolution pire que la première. Gette idée nous effrayait d'autant plus que nous, ministre des affaires étrangères, nous n'étions pas président du canseil, que nous ne dispasions pas, sous une monarchie absolue, des revenus de l’état ef de la volonté du roi ; un discouys de tribune, une jalousie de cour, ponvait à chaque instant nous précipiter avant que noug enssions achevé notre ouvrage.
Enfin, les embarras de notre position en France venaient se joindre aux difficultés que nous avions à surmonter à l'extérieur. —
Conférences. — Ministres dans un gouvernement représentatif.
: Par les anciennes stipulations, il était dit que les cinq ‘grandes puissances alliées s’occuperaient en commun des ‘affaires qui regarderaient chacune d'elles. L’ Angleterre s’était soumise à cette clause au congrès d'Aix-la-Chapelle, au sujet des colonies espagnoles ; l’empereur de Russie s’y était conformé à Vérone, relativement à ses dissensions avec la Porte : force nous fut de subir cette dangereuse obligation des enciens instruments authentiques. Les am-
“bassadeurs de Russie, de Prusse et d'Autriche venaient
à l'hôtel des affaires étrangères bavarder sur l'Espagne, | dans de prétendues conférences qu'on n'avait pas le droit de leur refuser. Comment aurions-nous naïvement expliqué à l’Europe que nous courions les risques de la guerre aux Cortès, dans l'espoir de nous relever des traités de ‘Vienne ? Il fallait laisser croître la France orpheline depuis la mort de Napoléon :
. oe . + . Tant ‘qu'enfin | Le lionceau devient vrai lion.
Richelieu et Mazarin furent à l'aise , l'un pour rallumer la guerre de trente ans, l’autre pour la terminer : qu'auraient-ils fait s'ils eussent été forcés de traiter dans des conférences avec les ministres étrangers, ou de repousser à la tribune les assauts de leurs adversaires, alors qu'en se justifiant ils n'auraient pu dévoiler leurs plans? Le
premier député disert les eût vaincus. Tout ouvrage qui demande du temps, du;secret, une même main, n'est -presque pas possihle dans nn gouvernement représentaif, tel que l'esprit français l'a concu. Pourrait-on suivre ‘aujourd’hui les négociations compliquées et mystérieuses qui servirent:au maître de Louis XIII à humilier la maison d'Autriche , en armant les protestants de l'Allemagne aprèsavoir écrasé ceux de la Fr ance, en faisant sortir Gustave-Adolphe des rochers de la Suède? Cette vaste machine avait marché à l'aide du père Joseph, qui portait dans son froc l'or et les proniesses : interrogé sur un fait au milieu de sa messe, il disait, entre deux Dominus vobiscum : .« Pendez, pendez. » Mais qu’un ‘journal ou qu'un par- Jeur de chambre se fût mis aux trousses du capucin, comment ent-il cheminé ? Un grand esprit de cabinet n'est jamais sûr, dans ce pays-ci, de vivre au-delà d'une session : il est obligé de perdre les trois quarts de sa journée à défendre misérahlement sa personne. La longueur d’une administration actuelle est presque toujours le signe de sa médiocrité ; elle ne. dure que par un accord touchant d'impuissance entre le gouvernant et le gouverné. Les qualités, qui font les ministres immortels exciteat trup de jalousie ;, elles sont d'ailleurs rebelles et ne savent pas se plier aux convenances des grands. Tout le monde sait-il élever des pies-grièches? Que ces hommes supérieurs se trouvent dénués de la faculié de la parole , ils demeurent à jamais perdus pour l'État. Or, cette fatulté appartient assez généyalement aux têtes vides : Richelieu 1auet se- .rait obligé de céder la place à un légiste bavard.
Si l'on oppose l'exemple de l'Angleterre ; si, dans la Graude-Bretagne , lord Chatam et son fils ont joui maintes années du pouvoir, comme hommes d'état et comme orateurs; s'ils ont eu de la marge pour accomplir leurs des-
gaz GUERRE D'ESPAGNE.
seins , c'est que nos voisins n’ont pas notre irhpationce : oes que l'arisiocratie anglaise tient de 3a constanee , de ja force et du secret de la royauté , dont elle a dté l'usur. patrice et l'héritière ; c’est qu'à l'époque où les deux Wiljiam parurent, la démocratie n'avait point encore envahi ja société. Nous doutons que , dans l'Angleterre de 4358, M, Pitt edt le succès et l'existence qui l’élevèrent , il y a quarante ans, à la hauteur des premiers politiques. Beancoup de Ximenés et d’Albevoni mourront maintenant incORRUS.
On ne tient pas assez compte aux dépositaires du pon- voir de cefte différence du temps présent au temps jadis: les obstacles diplomatiques, les menées des gouvernements secrets ot absolue, sont demeurés tels qu'ils étatent autrefois, et l'on a de plus à combattre les inquiétudes des gouvernements publics et censtitutionnels, sans parler des indiscrétions et des ineartades de la liberté de la presse. C'est pourtant à la clarté de eette liberté, à laquelle nous n'avons pas voulu qu'on touchtt, que la folie de la guerre d'Espagne a été faite; c'est à cette lumière que s'est rallumée la mèche éteinte de nos canons réchanffés et consotés. Le danger toutefois était extrême, car que n'aurait point dit et] éerit l'opposition au moindre fevers? 11 fallait sauter dans l'abtme, ou au-delà de l'a- ‘btme. :
Lesministres qui négoetrent le testament-de Charles IT, ceux qui influërent dans les affaires sous Philippe V, neurent à surmonter que ees intrigues de cabinet, ces ambitions des particuliers, ces difficultés de caractére que l'on rencontre sitôt que l'on se méle aux hommes : le cabinet de Versailles n'était pas dans la néeussité de traiter en couférence avec l'Europe dite amie, et “de regagner des forces sous des yeux jaloux, |
GUERRE DESPAGNE. 265
L'Autriche, prévoyant que notre premier soin serait de nous assurer de l'Espagne, avait voulu, dès 4814, méttre garnison dans nos places frontières de Ja Cata- Jegne. On disait à Vienne que nous voulions nous séparer de l'alliance et faire cause à part avec la Russie; on disait à Pétersbeurg et à Berlin que nous voulions donner une ébarte à l'Espagne; on disait en France que nous prétendions rétablir l’inquisition et le roi ze4o. Voilà sous quel poids neus étions accablé. Amis et ennemis, il fallait tout trompér, ou plutôt ne Jaisser rien voir du fond des choses; il fallait que la France ressyscitat sans qu’on s'en doutat, que le géant reparit la pique à la main larsqu’il A'eût plus été possible de le désarmer,
Nous tirions pourtant quelque parti des conférences de Raris contre les envoyés de l'alliance à Madrid. Nous fintmes même par supprimer les réunions officielles de esux-ti, Selon la longueur et l'espèce des négociations, l'esprit de ces envoyés varia : M. Brunetti, trés-facheux au commencement de la guerre, devint meilleur quand le succès de cette guerre fut assuré, et se montra moins absolutiste que ses collègues dans la question des colonies; MM. Bulgari et Rayez, qui d'abord marchérent bien avec nous, devinrent intraitables lorsque, Ferdinand étant délivré, il fut question des vieilles Cortés et de l'émancipation des provinces américaines.
Les dissidences étaient partout. M. le général Bourmont s'accordait peu en Espagne avec M. de Talaru; à - Vienne, M, de Caraman demandait de l'argent ou sa re- ‘traite ; à Paris, le loyal et fidèle maréchal Victor était obligé de céder son portefeuille aux préventions de M. le - duc d'Angonléme.
Nous étions soutenu dans ces traverses par : l'idée d'at- .teindye aux grands résultats, aprés lesquels nous comp-
tions retourner à nos goûts solitaires. Quiconque .conriaît . l'indifférence que nous avons aux choses humaines, le peu de prix que nous attachons à tout, saura ce qu'il a ‘dû nous en coûter pour nous plier à tant de contraintes, pour nous cacher aux cabinets continentaux , afin qu'ils nous prétassent leur appui moral taut que nous en avions besoin contre Angleterre ; pour ne pas nous rendre trop désagréable celle-ci, afin de faire servir une partie de ses projets à nos projets, en l’opposant, quand son tour serait venu, al’Europe absolutiste. En excluant la Grande- Bretagne de tout ce qui regardait la guerre d'Espagne, nous étions censé n'entretenir que des relations amicales avec la Russie, l'Autriche et la Prusse, et nous voulions, d'un autre côté, qu'elle fit admise dans les conférences -générales sur les colonies espagnoles, malgré. les. puis- ‘sances alliées, qui, dans des idées impossibles de coercition , prétendaient traiter cette affaire sans ke cabinet de Saint-James.
© ra) LY.
Espagnols réfugiés. .
Les Espagnols royalistes réfugiés en France étaient une nouvelle source de débats. L’archevéque de .Tarragone, l'évêque d’'Urgel, MM. de Erro et Calderon, qui jusqu'alors s’étaient trouvés à la tête des provinces insurgées, soutenaient qu'il se fallait hater d'installer le gouvernement :pravisoire espagnol; mais ils demandaient qn'à la téte: de ce: gouvernement fat. placé. le général
‘Eguia, Selon leurs rapports, ‘la volonté de Ferdinand, -exprimée dans un ordre du 40 janvier, était que le général présidat toute espèce de gouvernement, quel qu'il fût, pour travailler à la délivrance de son auguste personne; cette phrase prouvait du-moins que le roi constitutionnel se regardait comme prisonnier entre les mains de ses amis conatitutionnels. M. de Balmaceda et monseigneur l'archevèque de Tarragone nous envoyaient des -pancartes de juntes et de. commandants royalistes de la Catalogne, qui.protestaient de leur fidélité à la régence .d'Urgel, et déclaraient ne vouloir reconnaître d'autre au- .torité. 7
D'un antre côté, des adresses combattaient-‘une procla- -Mation que le général Eguia avait cra devoir faire en son nom. Ces adresses affirmaient que cette proclamation allumerait parmi les royalistes une guerre plus sanglante -que celle dont l'Espagne était affligée depuis trois ans. En même temps, M. Berryer me faisait parvenir une ‘note à lui. demandée par .M. de Mataflorida ; elle n'avait .déloquent et de persuasif que la signature de M. Ber- -ryer.
« Le parti de M. Matadorida (ainsi s'exprime la note) » doit prévaloir. On sait maintenant à Paris que le géné- » ral Eguia.est un vieillard .usé et incapable, et que l’ho- .» norable .baron d’Eroles, après. avoir défendu M. Ma- » taflorida jusqu'au dernier moment, n'a cédé et n’a .» consenti à entrer. dans le conseil:projeté , sans M. Ma- » taflorida, que parce que.la France lui promettait des ,» Secours qu il ne voyait:pas venir d’ailleurs. » C'est fort pien. Mais voici qu’ane lettre, adressée par le général Eguia à MM. Erro et Calderon , disait : « J'ai .» reçu de nouvelles communications par lesquelles i} m'est .» ordonné de notifier au marquis de Mataflorida de re-
236 GUBRRE TESPAGNR.
» noter dédormais à toute idéa de conserver le pouvoir » qu'ila usurpé, et de no plis compromettre Sa Majesté » en lui adressant, eomme.il a fait dernièrement, des let- » tres où il nomme las pérsbnnes et les ehosss. Faites » connailre au age gouvemomant français ja nécessité de x contenir Je merquis de Mataflorida.» —
Comment donc nommer un gouvernement provisoire æomposé dy général Eguia:, du général baron d'Eroles, de Varchdvéque de Tarragone, de l’évèque d'Urgel, dn ennseiller Calderon, dé l'intendant à l'armée royale, M, Eero, puisque le général Eguia, repoussé par un parti, était qualifié par ce parti de vieillard usé et incapable, et que le marquis de Matañorida, rejeté par Ferdinard, passait dans une autrs fection pour un qmbitieux et un Mtourdi?
Passèrent devant nons, eomme des ombres , différents chefs plus on moins obscurs, acquéreurs depuis d’une certaine eéléhrité, MM. Cordova, Quesada et autres. Au milieu de ees suppliants, nous faisions un triste retour aur.les destinées humaines: c'était ainsi qu'émigré nousmême, nous avions vu les émigrés, à Londres, sollieiter des soaurs, ot.ée déchirer entre eux. Nous almions l'Es- -pagne : sous son. beau soleil et dans ses palais des Maures, nous avions pramend des illusions de jeunesse à eette époque où les songes ne sant pas fantastiques, comme ila le sont danÿ /a saison de da chute des fouilles, disent les anciens; nous avions traversé l'Ibérie des vieux chrétiens au moment qu'elle exhalait, pour ainsi dire, son dernier soupir, avant l'invasion de Bonaparte; nous étions attaché à cette nation valpureuse autant par nos souveairs que par la singulière prophétie que nous avions faite de sa résurrection, dans le Génie du Christianisme : « L'Espagne, séparée des satres nations, présente encore
GUERRE D'ÉSPAGNE, oe?
# à l'histoire un caractère plus original : l'espèce dé » stagnation de mœurs dans laquelle elle repose lui sera » péut-ètre utile un jour; et Joréque les petiples euto- » péens seront usés par la corruption, elle seule pourra » reparaitre avec éolat sur la scétie du monde > parce que » le fond. des mœurs subsiste chez elle. »
Prédiction qite ¢e noble peuple a si glorieusement ac. complie.
Binburras intérieurs,
Les derniers trhoas que nous avons 4 mentionner sont ceux qui tiotis venateht, à Paris, de nos amis et de nos chmethis, de hos travaux aû côtiseil et aux chambres. Si ces tracas h'agisshient pas directement sur les affaires d'Espagne, lear influence éndirecte ne s'y faisait pas moins sentir, car ces brouilleries et ces otcupations détuurnaient notre attention , jetaletit de la défiance entre les membres du gouvernetrient, rompaient cette unité si néceséaire dans l'a¢tion administrative et : dans la majorité par lèémenitaire.
La vérité est qué notis n'avions att a mintétère aucun crddit ; tout se passait entre M. de Corbiére et M. de Villéte. Avec tine dextérité metveifleusc, M. de Villéle rectifiait les comptes et relevait tés bévues de ses collégues. Quant hus affaires étrangères, il avait la bonne foi de dire qu'il Wy etteridalt rien ; elt cela il était beaucoup trop modeste.
Lorsque nous lui parlions des difficultés qu'on rencontrait à Londres ou à Vienne, il nous répondait : «Eh! que » diable, mon cher, qu'importe ce qu'ils disent? allons » notre train ; soignons nos finances. Arrangez cela, mon » cher; c'est votre affaire. » Ce dédain nous faisait rire, et au fond nous le partagions, mais les:paroles de M. de Metternich et de M. Canning nous faisaient passer de mauvaises nuits.
Les royalistes nous accusaient de ne rien faire pour eux: pouvions-nous faire quelque chose pour nous? Nous ne savons ni prendre, ni demander.
Les conseils chez le roi et chez le président accroissaient le poids de nos élucubrations : il fallait élaborer des budgets, s'occuper de lois telles que celle de la septennalité, notre particulier ouvrage.
La dette américaine, dont le- ministre du congrès demandait chaque année l’acquittement , nous obligea d’étudier le travail de nos prédécesseurs; Il se. peut (en faisant abstraction du traité non exécuté de la cession de Ia Louisiane) que nous fussions redeyables de cinq ou six millions; mais, si avant le discours du président Jackson, cette somme, à la rigueur, pouvait étre réclamée , après ce discours nous ne devions plus rien. Nous ne comprendrons jamais que l’on paie quoi que ce soit à celui quivous insulte, à moins qu'il n'ait satisfait lui-même à sa dette d'honneur. Une nation, non plus qu'un homme, ne se doit pas laisser outrager : la France a donné la liberté aux États-Unis, elle n'est pas si petite qu'elle ne puisse les obliger à s’en souvenir.
Dans ce courant des événements, nous eûmes à envoyer un fauteuil mécanique à Pie VII, à nous occuper d'un conclave, à soigner nos petites légations, pour nous attacher les petits états, à tenir l'œil ouvert sur le
Portugal, dont les mouvements étaient si dangereux pour . nous.
Dans l’intérieur de notre ministère, nous songions à remanier les consulats. Nous recimes d’un de nos employés un gros paquet de notes sur le personnel des affaires étrangères ; nous l’avons encore; il est intact; nous ne l'avons jamais lu , nous ne le lirons jamais. M. d'Hauterive, croyant que nous étions contre la septennalité, nous remit un mémoire dans le sens de notre opinion supposée; nous lui dimes que nous étions pour la septennalité , il nous apporta dans la journée un autre travail en faveur de la septennalité : cela nous amusait.
Quant aux fonds secrets, nous exigions des quittances. ‘Tous nos comptes furent remis au roi et approuvés par lui, comme Patteste la lettre de M. de Villéle. Des cartes d'électeur ayant été remises aux personnes de nos bureaux, nous leur défendtmes de se rendre à leurs colléges si elles ne payaient le cens, sous peine d'être renvoyées. Quant à celles qui avaient les conditioris requises et qui nous priérent de leur désigner un candidat, nous leur dimes de voter selon leur conscience.
Le cabinet noir n’était pas encore aboli; misérable invention de l’ancienne monarchie, adoptée depuis par toutes les autres puissances, par le Directoire et par Bonaparte. On nous envoyait ce qui regardait notre département : nous n’y vimes que quelques dépêches du corps diplomatique; nous les aurions devinées sans les avoir lues. .
Une lettre d’un fat de Vienne nous tomba par hasard entre les mains : il écrivait à Paris à une femme malheureuse; on avait pris cela pour des affaires étrangéres.
Nous n’avions point d'audiences à heure fixe; entrait qui voulait ; la porte était toujours ouverte.
- Parmi les besogneux d'argent et d'intrigués de toutes les sortes, s’avançaient en procession vers la rue des Capucines de mystérieux bators, personnages vêtus d’un "habit brun boutonné, ressemblant à de sérieux et inintelligents bahuts remplis de papiers secrets. Venaient des moucherds en enfance , à chevrons de la République, de l'Empire et de la Restauration : oubliant ce qu'ils devaient taire, ils disaient de chacun des choses étranges ; puis se présentèrent des marchands de songes: nous n’en ache= tâmes pas, nous en avions à revendre. Des messieurs remirent entre nos mains des gros mémoires chargés do notes et de notules explicatives et corroboratives. Se pro» duisirent des dames utiles qui faisaient de l'amour avec des romans, comme on faisait jadis des romans avec l'amour. Ceux-oi nous demandaient des places, ceux-là des secours ; tous se dénoncaient les uns les autres; tous se seraient pris aux cheveux , n’était que ces espèces de morts de tous les régimes étaient chauves. Il y ea avait de bien sales; il y en avait de bien singuliers : ils se tonaient à quatre pour n'être pas bêtes, mais Hs ue pouvaient s’en empécher. Un vénérable prélat voulut bien nous consul-+ ter « homme de mœurs sévères et de religion sincère, il luttait poartant en vain contre une nature parcimoniense ; il ne se servait la nuit dans sa chambre que de la lune, et s'il avait eu le malheur de perdre sen ame, il ne l'aurait pas rachetée,
De nobles galants à coiffure du temps de l'ordre -de Malte nous contaient leurs amours d'antan entre paretivertus des qualités qui leur Iyanquaient. Des gens recommandés d'avance comme -naptis de pensées fortes et de sentiments religieux nous honoraient de conseils : ils auraient été méchants s'ils n'eussent été couards; on voyait
GURRRE D'ESPAGNE, 291
qu'ils avaient envie de vous déchirer, mais ils retiraient leurs griffes dans leur peur comme dans une gaine.
Nous eùmes des sollicitations d'audience de certains
roués de la Terreur, race légère, offrant ses services alle près de la mort, : On nous annonça un homme de banque : sans facon et sans précaution oratoire, il nous déclara qu'il appartenait à des maisons respectables; que, s’il était possible de lai communiquer des dépêches télégraphiques, mon Ex+ cellence pourrait profiter des succès, sans nuire le moins du monde aux fonds publics. Nous regardames cet homme avec ébabissement, puis nous le priâmes de sortir par la porte, si mieux n’aimait sortir par la fenêtre, Il ne se déferra point; il nous regarda à son tour comme il eût regardé un Osage. Nous sonnames : l'homme imperturbable s'en retourna avec son obligeant million. Ignare et stupide que nous étions ! aurait-on su notre bonne aphaine? l'eût-on connue? en serions-nous aujourd'hui moins çonsidéré ? Au lien de tirer le diable par la queue, nous aurions des salons, nous donnerions des diners; on nous appellerait encore monseigneur de courtoisie, et nous. passerions pour un homme d'État.
La Fortune chassée revint, mais cette fois dans sa forme et ses habits de femme : c'était une personne encore mineure qui, ne pouvant voyager sans l'autorisation de ses parents, nous priait de lui accorder un passeport des affaires étrangères pour Genève, sans qu'elle eût recours à la police. Elle avait aussi quelque chose à nous dire de * particulier sur nos intérêts, si nous voulions Ini faire la grace de l'entendre, quoiqu'elle convint en rougissant que sa démarche nous pourrait paraître extraordinaire. Elle jeta de côté le voile parfumé de son chapeau avec une main blanche, jeune et légère, dépouillée] de son
gant et débarrassée d’une rose. Nous la remercidmes de la confiance qu’elle voulait bien nous témoigner ; nous lui dimes que, ne nous connaissant aucun intérêt, nous lui - épargnerions l'ennui de notre curiosité; que, du reste, on ne serait pas assez mal appris à la police pour lui refuser un passeport, et que ses parents ne seraient pas assez inhumains pour l'empêcher d'aller voir les Alpes. Nous félicitâmes celui qui aurait le bonheur d'être son compagnon de voyage. En disant cela, nous reconduistmes très-poliment la Fortune jusqu'à la porte. La Prénestine n'était ni aveugle ni chauve, mais on la reconnaissait aux ailes qu’elle avait conservées à ses pieds agiles, dea mobilis, telle que nous l’avions vue dans les airs à Venise. Peu rassuré par notre victoire, nous mîmes le verrou en'dedans : saint Bernard dit qu'il faut avoir une frayeur salutaire de ces vierges qui portent des trésors dans un vase d'argile.
- Après cela apparut un homme d’une contenance embarrassée, tournant son chapeau dans ses mains et le brossant avec son coude ; pourtant rien n’était moins embarrassé que cet homme de ressource, d'esprit et d'imagination en emprunts : nous l'avions déjà vu à Vérone. Il nous expliqua ses plans d’une manière un peu longue ; ils n'étaient pas trés-clairs , mais ils étaient ingénieux : si la luinière n’y pénétrait partout, les obscurités laissées çà et là étaient peut-être des obscurités savantes dont se dégagerait l’inconnue. Du reste, le changeur d'effets et de royaumes ne manquait pas d'élégance : s’il faut en croire un proverbe d'Espagne, lorsque dans la jeunesse on a rencontré la beauté, elle vous laisse de quoi vous défendre du temps : la disgrâce des années tardives a moins de prise sur vous.
Pour nous délivrer de ce rendez-vous de mouches qui
bourdonnent partout où s'épand quelque goutte d'or, nous n'avions pas, comme l'amiral turc de M. Choiseul - Gouffier , un lion familier venant sentir aux mains de nos visiteurs; mais nous avions un négrillon qui leur passait entre les jambes, les tiraillait et les interrompait dans leurs discours. Il nous avait été envoyé d'Égypte par notre hôte et notre ami, M. Drovetti. Il était fils de prince ; il s'appelait Morgan (la perle), nom de tendresse que lui avait donné sa mère , égorgée par les soldats du pacha. Cet enfant était à peu près de l’âge de M. le duc de Bordeaux; celui-ci admettait à ses jeux l'orphelin esclave privé de son trône d’ébéne. Morgan n’a pas vécu; il est mort à Rome , où nous l’avions mis à la propagande, dans l'espoir d'en faire un archevêque d’Ethiopie : il a rendu son dernier soupir à la primeur du jour , à une heure matinale comme sa vie. Morgan, la perle de sa mère, est allé parer dans le ciel cette pauvre mère. Ce petit roi noir, à l'instar du petit roi blanc, son camarade, avait été jeté par la dérision du sort à la garde de notre faiblesse, Nous aurions mieux été assis avec lui sous un palmier, aux sources du Nil, que lui, courant auprès de nous sous les fauteuils de Sa Majesté trés-chrétienne, à l'hôtel des affaires étrangères.
Les lettres abondaient : elles étaient bien menacantes, surtout avant et au commencement de la guerre. Elles nous disaient la vérité; elles n'étaient guère propres à nous permettre de suivre librement nos plans et notre correspondance diplomatique.
« L'armée de la Foi fait horreur partout ; pas un per- » sonnage connu et distingué n'arrive à nous. L’artillerie » tout entiére est incertaine. Ce qui n'est pas bonapar- » tiste est républicain. Après les sournais (l'artillerie) les
» daguins (les chasseurs) sont à la première ligne d'opé: » ration.
» On voit bien que vous voulez reconquérir les bords » du Rhin, car vous ne voulez écouter aucun rapport.
» Comment pouvez-vous vous fâcher tout rouge? et » cela, parce que M. de Villèle (4) a fait de la Bourse une » maison de jou? savez-vous que Dicu vous punira d'é- » tre colère ?
» Si vous faites tous vos vouloirs cn Espagne, est-ce que » nous aurons pour récompense ici M. l'abbé de La Men- » nais (2), Branchet et tous les prêtres, à la téte des afx faires ? Ce Drapeau blanc vous attaque tous les matins » et ne cache guère ses espérances.
» Savez-vous que tout se recorde; que les républicains, » comme les bonapartistes purs, sant convenus d'un sa- » crifice politique, et que tous consentent à M...? C'était » un grand œuvre d'amener toutes les opinions sur un » seul : eh bien, c'est fait.
» Le colonel M... vient de faire une petite caricature » charmante : il a représenté notre armée s'engageant » dans les montagnes; les Espagnols, perchés sur des ro- » chers, leur crient : « Entrez, messieurs, entrez! On » ne pale qu'en sortant. »
(4) Je laisse ici le nom de M, de Villèle, parce qu'après avoir remué tant de millions, il est sorti du ministère sans avoir augmenté son patrimoine, En général , les hommes de Ja Restauration, du moins ceux qui ont commencé à paraitre sur la scène avec elle, sont sortis de l'administration les mains pures. On voit aussi, à propos de M. de Villèle , avec quelle chaleur je le défendais quand on croyait me faire la cour en l'attaquant.
(2) Mon illustre compatriote doit être bien étonné de se trouver ici placé parmi les absolutistes qui devaient gouyerner la France.
» Les Anglais seront en Portugal avant que nous
» n’ayons pris position sur l'Ébre. On se laisse former » une opinion colossale contre la guerre, et les angoisses » de Virrésolution augmentent le mal.
» Dites-moi que cette immense toile d’araignée qu’on
» appelle l'armée francaise ne sera pas déchirée par ces » Espagnols à la façon de Baylen , que ce stupide Ferdi- » nand ne se laissera pas embarquer à Cadix, comme un » gros ballot qu'il est.
__» Qui vous aurait dit que l'entrée à Madrid ferait hais- » ser les fonds de près de 2 frangs? Eh bien, c'était prévu » par Coys ceux qui assurent que la commencent la guerre, » vas embarras, vos maladies, vos immenses dépenses, » votre petit nombre et l'imposaibilité de traiter. »
D'autres lettres entravaient encore nos travaux politiques ; elles nous donnaient des occupations moins fatigantes, il eat vrai, mais elles tendaient également à nous distraire. On s'adressait à naus pour des services que nous étions heureux de rendre au de demander. Nous tenians à prouver à ceux dant l'inimitié politique nous était cane nue que la légitimité, sans passions, était bonne, sine cére et polie.
Ainsi M. Saint-Edme nous écrivait une lettra tras-généreuse en faveur de M. Barginet; M. Coste nous prouvait qu’il crayait à notre amour sincère de la liberté des opinions ; deux poètes, M. Lebrun et M. Arnault, yous lurent bien penser que nous nous intéressions au sort de Jeurs beaux travaux pnétiques ; ils ont vu qu'ils ne s'ér taient pas trompés. Enfin, nous reçûmes plusieurs lettres de M, Benjamin Constant, Une chose est consolante pour nous : les hommes qui nous avaient été d’abord les plus adverses sont devenus nes amis: témoin MM. Benjamin Constant, Béranger et Carrel. En preuve de cette
assertion , nous donnerons à la fin de cet ouvrage des lettres de ces illustres contemporains: c’est un présent que nous faisons à leur patrie.’
C'était ainsi qu'à travers les conseils, les discours, les chambres, les projets de lois , les sollicitations, les plaintes, les audiences, les visites , les diners et les bals ( car nous donnions aussi des fêtes), c'était ainsi que , contrarié de cent façons, nous poursuivions nos opérations d'Espagne , passant les nuits à écrire, trouvant encore le temps de barbouiller quelques pages de nos Mémoires, d'aller, en souvenir de notre vie errante , chercher quelque image de cette vie : Nebula per inane volantes. Nous ne faisions pas plus de façon avec les affaires; elles étaient toutes ébaubies d’être traitées si cavalièrement. Enfin, comme il faut avoir soin de tout, nous songions à négocier avec les habitants de Saint-Malo pour qu'ils voulussent bien nous enterrer sur’ la grève d’une fle où nous avons joué dans notre enfance. Cette négociation a plus duré que la guerre d'Espagne ; le génie militaire ne cède pas facilement six pieds de sable : nous consentons pourtant que notre argile serve de gabion à notre patrie. Peu de ministres, et peu de ministres triomphants, se sont oceupés de leur tombeau : chacun prend son plaisir où il le trouve.
Il est temps de mettre sous les yeux des lecteurs les lettres qui concernent l'Espagne : elles renferment, jusqu’à la délivrance de Ferdinand , les transactions dont nous avons donné plus haut l'analyse. Le cabinet d'un ministère va s'ouvrir au public, du vivant de ceux qui ont mené les affaires, et en présence d'une partie des témoins de ces affaires. Les secrets des hommes sont si vains , ces hommes eux-mêmes sont si petits, les rois et les royaumes sont si peu, qu’en vérité ce n'est pas. la peine de cacher
tant de misères. Lorsque, à force de recherches, on a découvert que tel événement a été produit par le hasard, par une femme de chambre, par un commis, par une conversation entre deux personnages jusqu’alors restés ignorés, qu’a-t-on gagné à la manifestation de cette haute, vérité? Que les événements arrivent comme ceci ou comme cela, peu importe : les hommes sont rapides ; les occurrences de leur vie transitoire s'abtment dans la longue et perdurable vie de l'humanité. Rien ne nous paraît plus risible que l'importante taciturnité des mystères d'État. .
LVIT.
Lettres diplomatiques,
Les missives que voici sont presque toutes de nous; nous n'y avons mélé quelques lettres des rois , des ministres , des généraux, des ambassadeurs , que pour faire la chaîne, instruire le lecteur de ce que l'on pensait chez les divers peuples et dans les diverses cours, éclaircir quelques articles de nos propres lettres. Il sera curieux, pour ceux qui aiment l’histoire , de voir ce que pouvaient écrire à une époque mémorable tous les hommes occupés d'affaires en Europe. Dans le peu de lettres qui nous sont adressées , nous avons supprimé ce qui était trop intime relativement à tel ou tel homme : c’est ainsi que, dans la belle série des lettres de M. de La Ferronnays, nous avons retranché ce que d’injustes préventions faisaient dire à
l'empereur Alexandre sur l'administration de M. de Villèle, dont il ne pouvait être bon juge.
Cette correspondance s'ouvre presque par les lettres de M. Canning. J'ai dejà loué et admiré plus haut ces lettres. L'imagination domine dans ces inspirations du talent et d'une rivalité trop honorable pour nous. Cette brillante imagination s'exprime avecune verve et une rapidité prodigieuses. Le ministre britannique cherchait à nous attirer sur un. terrain où nous refusions le combat ; il feignait d'ignorer la question francaise : il se jetait sur la guerre de la Succession, dont nous ne lui disions pas un mot ; il nous parlait mal de Ferdinand , dont nous pensions encore plus de mal que Ini, comme on la déjà vu par quelques-unes de nos réflexions sur les pièces diplomatiques de Vérone; il nous signalait, pour nous effrayer, la ruse du cabinet de Vienne faisant souvenir l'Espagne de sa grandeur lors de sa dépendance de l’Autrice: malice de M. Gentz, qui ne nous était point échappée. Il revient deux fois sur fa révolution de 1688 , espérant , en bon Anglais, que l'Espagne imiterait cette révo- Jution ; it suppose que, si le gouvernement espagnol, dont nous accusons les excès, récriminait contre les nôtres, nous serions bien embarrassés.
Il ne nous était pas possible d'entrer en controverse sur ces points divers, parce qu'il ne s'agissait pas de tout cela; que d’un autre côté nous ne pouvions révéler à M. Canning le fand de notre pensée sur la guerra d'Espagne, sur la nécessité où nous étions de aaisir l'occasion de rattacher la Péninsule à la France, dont elle ne devait jamais être séparée, Aussi, dans notre correspondance, c'est M.Canning qui est le poète, nous qui sommes l'homme d'affaires. Les lettres de M. Canning sont longues, abondantes, entraînantes, merveilleuses ; les nôtres sont courtes,
sèches, positives et allant au but; il n’a manqué à l'éloquence de notre illustre ami que le succès,
Lorsque M. Canning, tout en nous combattant , nous traite avec une amitié et une considération si flattenses ; lorsqu'à l’autre extrémité de l'échelle, Cobbett trouve que nous faisons notre devoir de Français; lorsque des souverains, importants parce qu ils influent sur le sort des peuples, sont forcés de reconnaître quelque valeur à nos travaux; lorsque, en sens opposé, MM. Benjamin Constant, Carrel, Béranger, nous accordent des idées applicables, nous inclinons à croire que nous n'avons pas été tout-à-fait inutile à notre siècle. Mais ces bouffées de vanité né tiennent guère, et nous en rougissons le moment d’après.
M: DE CHATEAUBRIAND A M. CENT
Paris, 30 décembre 1822.
Me voilà ministre, monsicur. M. le prince de Metternich vous communiquera peut-être la lettre où j'ai l'honneur de lui mander tout le détail. Maintenant ne m'abandonnez pas : je suis sur la brèche. Les obstacles sont grands au dedans comme au dehors. J'ai à lutter contre les choses et contre les hommes ; appuyez-moi donc. Que je sois appuyé par les sentiments de bienveillance des cabinets de l'Europe, et j'en serai plus fort. Vous savez, monsieur, que je vous ai reproché, à vous autres, puissances étrangères, une trop longue injustice envers les royalistes. Tantôt vous nous avez pris pour de vieux barons du treizième siècle, tantôt pour des novateurs du dix-neuvième; cela nous a fait du mal. Laisséz - moi donc étre
royaliste constitutionnel ; ne vous effrayez ni de ma marche, ni de mon langage. Je connais la France, et je sais Ja seule route à prendre pour arriver à un ordre de choses qui fera le bonheur de mon pays et le repos de l’Europe. Vous m'avez, monsieur, promis votre amitié; je la réclame , et les témoignages m’en seront surtout bien précieux dans ce moment. Vous connaissez tous les sentiments d'estime et de considération que je vous ai voués.
CHATEAUBRIAND
M. CANNING A M. DE CHATEAUBRIAND. © Au bureau des affaires étrangères, ce 31 décembre 1822.
Permettez, mon cher vicomte, que je vous rende les compliments de félicitation que vous m'avez faits il y a si peu de temps. Vous voilà aussi secrétaire pour les affaires étrangères ! Vous saviez combien je me plaisais dans la perspective d'avoir à traiter avec vous ici comme ambassadeur de France ; jugez combien je me trouve plus heureux dans les circonstances actuelles ,; qui nous placent vis-à-vis l’un de l’autre, dans une position à coopérer d’une manière encore plus efficace pour le bien et pour l'union de sentiments et d'intérêts de nos deux pays.
Rappelez-moi, mon cher vicomte, je vous prie, au souvenir de M. de Villèle : présentez-lui mes hommages, et dites-lui combien je prends part à son succès, et combien je me rejouis de sa décision ; décision qui a sauvé (selon moi), non-seulement la France, mais peut-être l'Europe, d'une crise telle qu'elles ne sont guère en état de soutenir. |
Reste à consolider l'ouvrage de la paix, que M. de Vil- Jéle a si bien commencé. Comptez sur moi, pour cet effet, dans tout où je pourrai vous étre utile, et croyez - moi toujours, mon cher vicomte, avec autant d'amitié et d'estime ,
De Votre Excellence, Le très-dévoué :
. George CANNING.
P. S. Voici, mon cher vicomte, zon la dernière fois que je vous écrirai (car je médite de le faire, si vous m'en accordez la permission , aussi souvent que la marche des affaires me parattra l'exiger), mais peut-être la dernière fois que je vous écrirai autrement qu’en anglais.
M. DE CHATEAUBRIAND À M. CANNING
Paris, 2 janvier 1823.
J'aime à me flatter , monsieur, qu'il y a quelque chose d'à peu près semblable dans nos destinées, qui doit contribuer à resserrer nos liens, et comme amis et comme hommes d'État ; je suis persuadé que nous nous entendrons sur la politique pratique, comme nous nous entendons sur la politique de théorie. Vous détestez les radicaux autant que je déteste les jacobins, et si la France et l'Angleterre s'entendent pour décourager les uns et les autres en tous pays, nous aurons bientôt mis un terme aux alarmes du continent. | ‘ Je n'ai qu'un regret, monsieur, c'est que le poste émiment où le roi vient de m'appeler m’oblige d'abandon-
ner celui nom moins honorable où j'avais le bonheur de vous voir. Puisse, monsieur, l'amitié qui nous lie servir à entretenir une bienveillance réciproque entre nos deux pays! En attendant que la nomination de mon successeur 4 Londres me permette de remercier officiellement le roi, votre maître , des bontés qu'il a daigné me témoigner, je vous prie de mettre à ses pieds mes profonds respects et l'hommage de ma vive reconnaissance. Vous connaissez, monsieut, les sentiments d'estime, d'attachement et d’admiration que je.vous ai voués pour la vie.
J'ai supprimé dans cette lettre tout ce que l'amitié supprime, les titres et les compliments : je vous demande de me traiter de même, et avec cette manière de converser, nous pourrons causer familièrement sur les grandes affaires. |
| CHATEAUBRIAND