M. DE MARCÉLLUS À M, DE CHATEAUBRIAND
Londres, le 18 janvier 1823. - Monsieur le vicomte,
Je me suis empressé de porter à M. Canning les assurances dont vous m'avez chargé dans votre deruière lettre; je lui ai annoncé que vous désiriez, comme lui, une correspondance privée dont les résultats devaient être avantageux à la cause et aux principes que vous défendez tous deux, et j'ai a outé qu'il pouvait vous écrire en anglais. IL a saisi avec empressement ce projet de relations intimes, et il a rapproché son existence politique de la vôtre; il eu a fait ressortir avec finesse l'étorigante ressemblance , et
fl ena conclu que tout devait vous lier étroitement. « M. » de Chateaubriand, a-t-il ajouté, est-il aussi parvenu au » ministère contre la volonté da roi? » — J'ai répondu . qu'ayant long-temps vécu loin de la France, je ne pouvais connaître l'intérieur des Tuileries, mais qu'il existait entre vous et lui une harmonie de plus, puisque, depuis votre commune accession au pouvoir , les rois de Fraucé et d'Angleterre montraient pour l’un et pour l'autre une faveur et des bontés bien plus signalées.
= « Nous devons, a dit M. Canning, tirer un grand parti » de notre union dans la circonstance présente; nous » pouvons agir d'accord à Madrid, sans paraître nous en- » tendre, et toujours chacun dans la ligne de nos intérêts » respectifs ; nous parviendrons ainsi, j'en ai l'espoir, à » maintenir la paix, et le bonheur du monde sera notre » ouvrage. Si M. de Chateaubriand approuve ce plan, » qu’il me dise dans ses lettres particulières ce qu’il attend » de nous, en spécifiant aussi ce qu'il veut de la part des » Espagnols ; je répondrai en lui exprimant franchement » ma pensée ; nous réunirons nos idées, nos projets; nous » préparerons notre action à Madrid; pour réussir, elle » doit être simultanée, mais séparée. »
J'ai exprimé d'avance, monsieur le vicomte, tout votre empressement à commencer ces rapports d'intimité. S'il m'étäit permis de vous communiquer aussi ma pensée, je croirais que vaus pouvez user aveo fruit de ces liaisons directes, et da la haute estime que je vois à M, Canning pour votre cavactère. Je suis persuadé qu'en ratsonnant dans sa position , en reconnaissant ce qu'exige de lui sa situation nouvelle vis-à-vis le parlement et le commerce, en repoussant officiellement, puisqu'il le faut, le principe de la question d'Espagne toute francaise, mais en admettant confidenticllement quelque chose de ce principe, qui,
au fond, nous est honorable, vous obtiendrez le concours réel et efficace de M. Canning a Madrid.
Je vous parle, monsieur Je vicomte, avec un grand abandon, livrant sans réserve mes raisons a votre approbation ou 4 votre blame; je ne retranche rien de ma pensée quand je vous écris, et je n’y ajoute que l’assurance de mon dévouement illimité dans les nouveaux devoirs que vous pourriez me prescrire, comme l'expression de mon respectueux attachement. | Le vicomte de MARCELLUS,
M. CANNING À M. DE CHATEAURRIAND.
London, january 11, 1823.
Our letter having crossed each other, I will not stop to consider whose turn it is to writ neat ; bat will show you at once, my dear M. de Chateaubriand, that I accept your challenge , delivered to me by M. Marcellus; and avail myself of the condition which you are good enough to annex to our correspondance, by writing in the language in which alone I am sure of expressing myself correctly, and which you understand as well as I, and your king better than either of us.
' Nos lettres s’étant croisées l'une l’autre, je né m'arréterai pas à considérer lequel de nous deux doit écrire le premier , mais je vais vous prouver, mon cher monsieur de Chateaubriand, que j'accepte le défi que vous m'avez fait porter par M. de Marcellus; je me prévaudrai de la condition que vous avez la bonté de joindre à notre correspondance, en m'exprimant dans une langue qui peut seule, j’en suis sûr, rendre correctement mes pensées ; langue que vous. comprenez aussi bien que saci, et votre roi mieux qu'aucun de nous deus.
If you ask me my opinion, I give it you in the words of our lord Falkland in the time of our Charles Ie. « Peace! — peace ! — peace. » The war. between France and Spain would not, to bessure, be a civil war, but it would be as nearly so, as a war between two nations can be; and it would perhaps be the parent of war plus quam civilia; which might again divide these two nations against themselves, if even others did not follow their examples. Am I for peace, because I hate revolutions less than you do? You give me full credit for showing your invincible hostility to them. But it is because the lovers of revolutions, if all countries pray for war, that I am most anxious for the prevention of it. That class of politicians has a -merveillous sagacity in discovering what could best promote their objects ; and I confess, that in addition to my faith in their instinct, I arrive, by reasoning, as the same conclusion, that'a war in Europe at this moment, against the revolutionary principle, would shake the monarchy
Si vous me demandez mon opinion, je vous la donnerai par ‘les paroles de notre lord Falkland au temps de Charles 1er : La paix! la paix! la paix! La guerre entre la France et l'Espagne ne serait certainement pas, à la rigueur, une guerre civile; mais eHe serait aussi près de ce résultat qu'une guerre entre deux nations peut l'être, et elle aurait peut-être un degré d’affiliation avec les guerres plus quam civilia, ce qui pourrait encore diviser entre elles ces deux nations, même si d'autres ne suivaient pas leur exemple. Suis-je pour la paix parce que je hais moins que vous les révolutions? Vous me faites assez d'honneur pour croire que je partage l'invincible répugnance que vous avez contre elles ; et c'est parce que les hommes de tous les pays épris des révolutions invoquent la guerre que je suis le plus désireux de la prévenir. Cette classe de politiques possède une sagacité merveilleuse pour découvrir ce qui peut le mieux avancer leurs desseins; et je
‘of France, and its yet un confirmed institations to their foundations. — What shook so fearfully your institutions could no doubt, try ours; but ours have root enough to stand the trial. And, wrapping ourselves up, as we should be wise enough to do, in a strict and impertubable neutrality, — depend upon it, we might, — if we were so disposed, — turn your distractions to our own account : — but depend upon it we have no such disposition. Rather, much rather will we exhaust our effart to preserve the peace on which, we think your prosperity depend.
The reply to the Duc de Montmorency’s answer to our offer of mediation, which you will receive from M. de -Marcellus, by this messenger, is adapted towhat we eon- £eived to be M. de Villèle's policy. M. de Montmorency was for making the question af peace or war a question
confesse qu'en confirmation de ma foi en leur instinct, j'arrive par le raisonnement à cette même conclusion : qu'une guerre en ce moment ea Europe, contre le principe révolutionnaire, ébranlerait la monarchie francaise et ses institutions Ren encore affermies jusque dans leurs fondements, Ce qui ébranlerait si effroyablement vos institutions pourrait sans doute ~ éprouver Jes nôtres , mais les nôtres sont assez enracinées pour supporter l'épreuve; et, nous cnvcloppant, comme nous serions assez sages pour le fairo, dans une stricte et imperturbable neutralité, soyez-en persuadé, nous pourrions , ainsi disposés , tourner vos déchirements à notre ayantaga; mais, soyez-en sûr, nous n'avons pas de tels penchants. Plutôt, bien plulôt, nous épuiserons tous nos efforts pour conserver la paix, de laquelle, pensons-nous, dépend votre prospérité.
La réplique à la réponse de M. ie duc de Montmorency sur notre offre de médiation, réplique que vous recevrez de M. de Marcellus par ce courrier, est adaptéc à ce que nous pensons être la politique de M, de Villèle, M, de Montmorency était
GUERRE D'ESPAGNE. sor
« toute européenne ». M. de Villéle had made it a question for France herself, and he , as it appears tous, was right, — as he thus took the whole management into your own hands. E
Our note adapts this view : I trust there is nothing present, a perspective in it, that can embarrass you. You know we must keep our own case clear. — You will have heard of lord Fitzroy Somerset's journey to Madrid. His mission is one of counsel and exhortation : I trust it will be vell received. — If he passed through Paris, as‘I enjoined him to do, without seeing your Exellence or M. de Villèle, it was because I was sure that his reception at Madrid would be cardial, in proportion as he was known to be our missionary and yours. Sir C. Stuart can tell you that, even since L.-F, Somerset was dispatched, I have had fresh reason to be satisfied that such is the temper at
d'avis de fairo de la question de paix ou de guerre une question « toute européenne. » M. de Villéle en a fait une question pour la France elle-même ; et lui, comme il nous paraît, a raison; i} met ainsi toute l'affaire dans vos propres mains.
Notre note admet ce point de vue; j'espère que rien n'y présente un objet qui puisse vous embarrasser. Vous savez que nous devons garder notre propre affaire claire,
Vous aurez entendu parler du voyage de lord Fitz Roy Sommerset à Madrid. Sa mission est une mission de conseil et d'exhortation; j'espère qu'elle sera bien reçue, S'il est passé par Paris, comme je le lui ai recommandé, sans voir Votre Exe.llenec ou M. de Villèle, c'est parce que j'étais sûr que sa réception à Madrid serait cordiale en proportion de la connaissance qu’on aurait qu'il est notre missionnaire et non le vôtre. Sir C. Stuart peut vous dire que, depuis que lord F, Sommerset est parti, j'ai eu de nouvelles raisons pour être convaincu que les dispositions sont telles à Madrid, et
Madrid; and that all our endeavours would be spoiled by the notion of our acting iz concert with-France. ‘There is enough for the present. And f for the present then, mon cher vicomte, adieu! | G. Cannine.
M, DE CHATEAUBRIAND À M. DE LA GARDE
Paris, dimanche, 12 janvier 1823, onze heures du soir.
Lord Fitz Roy est parti hier sans emporter cette dépéche. Aujourd’hui, 48, un courrier nous a apporté vos dépêches du 8 janvier, nos 2 et 3, avec trois pièces et deux lettres particulières à M. de Villèle, l’ane datée du 5, et l'autre du 6. J'ai consulté le conseil, et sar son avis je vous invite, monsieur le eomte , à ne plus différer de parler à M. de San-Miguel de la violation du territoire. Vous lui apprendrez le nouveau délit dont nous avons droit de nous plaindre; vous lui direz que nous n'en demandons aucune réparation partielle , car il ne s'agit plus maintenant d'échanger des notes et de se contenter de promesses qui n'auraient aucun résultat. Vous direz que cette violation ‘du droit des nations prouve de plus en plus qu’il nous est impossible de rester dans la position où nous sommes ; qu'il n'y a qu'un changement notable dans l'ordre des choses en’ Espagne qui puisse satisfaire à ce
que tous nos efforts eussent été paralysés si on avait su que nous agissions de concert avec la France.
En voici assez pour le présent: Et pour le présent donc, mon cher vicomte, adieu.
GUERRE D'ESPAGNE. : 809 que nous dévons à notre sûreté comme à notre honneur. Vous déclarerez enfin, monsieur le comte, que, si le changement n’est ni prompt ni décisif , le gouvernement du roi sera sans donte forcé de vous rappeler, et que cet ordre peut vous arriver d'un moment à l’autre. |
On assure qu'il y a ici, à Raris , des nouvelles de Madrid du 7, c'est-à-dire d’une date postérieure à celles que nous avons reçues de vous.
Il parattrait, par les nouvelles, que les notes des quatre cours auraient été renvoyées à une commission des Cortès , chargée de les examiner et d'y répondre. Ne vous laissez pas, monsieur le comte, abuser par des mesures dilatoires qui n'ont d'autre but que de gagner du temps et de ne rien conclure. Cette commission, si elle existe, fera-t-elle vite son rapport? Consentira-t-elle à des changements qui puissent assurer le repos de la France et de l'Europe ? — Si elle se contente de dire qu'un jour on pourra examiner ce que la constitution espagnole peut avoir de défectueux, pouvons-nous nous contenter de cette réponse? non, sans doute : il nous faut quelque chose de clair et de net, car il est impossible d'ouvrir les chambres sans leur dire où nous en sommes avec l'Espagne, et si enfin nous avons la paix ou la guerre. Défiezvous de l'Angleterre dans tout ceci. Elle ne vous secondera réellement que quand elle croira que la France n’a peur de personne. Soyez ferme avec sir W. A’Court, et mnontrez-lui que nous sommes las enfin de nos inutiles sacrifices.
Vos collègues de Russie , d'Autriche et de Prusse ont ordre de se retirer, quelle que soit la délibération des Cortès, à moins d'un changement réel ; il ne nous appartient point d’affaiblir leurs résolutions. Laissez-les donc : agir d'après leurs ordres. Vous trouverez ci-joint un pa-
quet de dépêches des trois cours pour vos collègues. S'ils étaient partis quand cette dépêche vous arrivera, vous jetteriez le paquet au feu. Faites tous vos préparatifs de départ, afin de quitter Madrid sans délai au premier or. dre que le roi me chargerait de vous transmettre.
* CHATEAUBRIAND
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M. DE LA GARDE À M. DE CHATEAUBRIAND. Mad: td, le 13 janvier 1928, Monsieur le vicomte,
M. Jacson vient m'avertir à l'instant qn'à la suite d'une note passée à minuit par M. San-Miguel à M. A'Court, pour solliciter les bons offices de l'Angleterre entre h France et l'Espagne , il partait immédiatement en courrler. |
Le chevalier A'Court m'avait déjà prévenu qu'il avait travaillé indirectement à porter le gouvernement espagnol à cette démarche, et il est probable que la note sasdite a été le résultat de la séanee secrète tenue hier aux Cortès. |
Le temps me manque pour obtenir des renseignements plas circonstanciés, et, n'ayant pas même celui de les écrire, j'ai dû me borner à tracer ces quelques lignes à la hâte pour ne pas laisser passer cette occasion.
Hier, avant de se former en comité secret, les Cortés ont reçu de M. S. Miguel la déclaration que le gouvernement s’occupait de la rédaction d'un manifeste exposant à l'Europe ses sentiments et ses principes.
En supposant que telle circonstance me mit dans le
cas de demander mes passeports , je supplic Votre Ex-
cellence de vouloir bien me prescrire la conduite que j'aurai à tracer à nos consuls.
J'ai l'honneur d'être, avec une haute et respectueuse
considération,
- De Votre Excellenee, ‘
Le très-humble et très-obéissant serviteur,