LA GARDE
M. DE CHATEAUBRIAND À M. CANNING
Paris, 14 janvier 1823..
C'est avec une véritable satisfaction , monsieur et ami, que j'ai reçu la première lettre d'une correspondanee qui me met en rapport avec un homme tel que vous, et qui peut étre si utile à son pays. Pour vous imiter, j'entrerai tout de suite en matière. Je vous dirai d'abord que je pense absolument comme vous sur la question de la paix ou de la guerre, considérée abstraitement. Nul doute que la paix ne soit d’un immense avantage, et nul doute encore que nous n'ayons dû faire tous les sacrifices pour l'obtenir.
Je. suis donc, en théorie, parfaitement de votre avis; mais, selon moi, la question n’est pas là, ou n’est plus là. Pouvons-nous, dans les circonstances où nous sommes placés, éviter une rupture avec l'Espagne si aucun changement notable n'arrive dans ce pays ? Pouvons-nous rester plus long-temps dans cette politique incertaine où j'ai trouvé les esprits quand Ie roi m'a confié le portefeuille des affaires étraugères? Pouvans-nous, dans l'état
violent de l'opinion en France, ouvrir la session sans avoir pris un parti? Voilà ce qu'il fallait examiner d'abord. Vous savez mieux que moi que les principes absolus sont peu applicables en politique : dans les affaires humaines il ya des nécessités, et quels que soient les efforts des hommes d'État, ils ne peuvent passer les bornes du possible.
La guerre, dites-vous, pourrait renverser nos institutions encore mal affermies : cela peut être, mais il y a deux manières de périr pour un gouvernement : l’une par des revers, l'autre par le déshonneur. Si l'Espagne révolutionnaire peut se vanter d'avoir fait trembler la France monarchique , si la cocarde blanche se retire devant les Descamisados , on se souviendra de la puissance de l'Empire et des triomphes de la cocarde tricolore : or, calculez pour les Bourbons l'effet de ce souvenir.
Mais la guerre, si elle doit avoir lieu (ce qu’à Dieu ne plaisetŸ , serait-elle aussi dangereuse que vous paraissez le croire ? Ce peuple-ci est tout militaire ; notre population augmentée nous offrirait , si nous en avions besoin, plus d’un million des meilleurs soldats da continent ; nos finances sont dans un état si florissant que le budget de vette année va prouver que nous avons dans l'excédant de nos recettes le moyen d'entrer en campagne sans établir un nouvel impôt : il nous serait permis au moins d’espérer un premier succès en Espagne. Un succès rattacherait pour jamais l'armée au roi et ferait courir toute la France aux armes. Vous ne sauriez croire tout ce qu'on peut faire parmi nous avec le mot honneur : le jour où nous serions obligés de peser sur ce grand ressort de la France , nous remuerions encore le monde ; personne ne profiterait impunément de nos dépouilles et de nos malheurs.
Mais la paix vaut certainement mieux que tout cela, et
la paix est dans vos mains. Si, sans suivre la marche des puissances continentales, vous aviez cru devoir tenir au gouvernement espagnol un langage sévère; si vous lui aviez dit confidentiellement : « Nous ne serons point contre vous , mais nous ne serons pas pour vous; votre systéme politique est monstrueux, il alarme justement l'Europe, et surtout la France ; changez-le, ou ne comptez sur aucun appui, sur aucun secours d'armes ou d'argent de la part de l'Angleterre; » je n'en doute pas, dans un moment tout était fini, et l'Angleterre avait la gloire d'avoir conservé la paix à l'Europe, Ce moyen de salut nous est-il encore laissé ? j'ai bien Peur que la crise ne soit trop prochaine ; et que nous ne soyons resserrés dans des limites trop étroites. |
- Je vous dirai maintenant , mon cher monsieur, que j'ai recu avec peine votre note en réplique à la réponse de M. de Montmorency. L'idée m'était venue, dans le premier moment, de ne pas répondre moi-même à cette note, pour éviter de nouveaux sujets de contestation ; mais le conseil est d’un autre avis; comme dans cette note il est question des alliés et du congrès de Vérone, et comme mon prédécesseur a communiqué aux ambassadeurs des cours d’Autriche , de Russie et de Prusse la première proposition du duc de Wellington , je me trouve forcément engagé à leur en faire connaître la suite. Ces papiers peuvent devenir parlementaires ; cela peut augmenter l'aigreur qui se manifeste aujourd'hui dans les relations diplomatiques : des récriminations particulières du cabinet de Saint-James et de celui des Tuileries ne me semblent avoir rien d’utile. Au reste, tout cela se perdra dans les événements.
- J'aurais pourtant été bien aise de voir lord Fitz Roy Sommerset à son passage à Paris ; nous nous serioris eti-
tendus pour le salut commun. Si on a de l'humeur contre nous à Madrid, croyez qu'on n'en a pas moins contre vous ; la manière rude dont vous venez de vous faire rendre justice a blessé l'orgueil espagnol : ce que nous avions de mieux à faire, c'était de nous concerter pour assurer à l'Espagne une liberté raisonnable, en l'arrachant à la domination des clubs et À l'anarchie révolutionnaire. CHATEAUBRIAND.
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