M, GENTZ À M. DE CHATEAUBRIAND
Monsieur le vicomte ,
L'événement qui fait le sujet de la lettre dont Votre Excellence m'a honoré, et que j'ai reçue avec la plus vive reconnaissance, est à mes yeux un des plus heureux que les vicissitudes de bonne et de mauvaise fortune par lesquelles nous sommes condamnés à chercher le chemin du salut aient amené depuis long-temps sur l'Europe.
Je le regarderais comme tel, monsieur le vicomte, si je n'avais pour en juger que les notions que je partage avec tout le monde, celles des principes et des sentiments que vous avez gravés dans des écrits digues de l'immortalité ,et sûrs d'en jouir autant que les ouvrages des hommes peuvent y prétendre. Mais ayant eu l'avantage inappréciable de vous entendre traiter des questions pratiques de la plus haute importance, je connais de plus l'application que vous faites de ces nobles principes aux problèmes que nous avons à résoudre, et qui ne sont pas toujours envisagés sous le même point de vue par les hommes d'État les plus d'acoord entre eux sur les bases fondamentales.
GUERRE D’ESPAGNE. $45 . Je puis donc me flatter de posséder tous les éléments qu'il me faut pour former une opinion correcte sur le système que suivra le gouvernement français dans une des époques les plus décisives pour son avenir.
L'affaire d'Espagne, quelque grave qu'elle soit, n'est, après tout , qu'un point isolé dans la vaste carrière qui vous attend; mais un pressentiment auquel je me livre, comme si c'était une inspiration ,.m'annoncé que, sous vos auspices et sous ceux de M. de Villéle, nous arriverons (tar la France c'est nous) à des résultats qu’an milieu de notre lutte pénible nous avions souvent regardés comme fort au-dessus de nos espérances. : . Mon opinion personnelle serait ici de peu de valeur, mais, puisqu'elle est entièrement partagée par M. le prince de Metternich , elle me semble acquérir un grand poids. Jamais encore ce ministre éclairé n’a attaché à la direction supréme des affaires en France la confiance prononcée dont je le vois pénétré aujourd'hui; et certes, votre première dépêche à M. de Caraman était bien de nature à justifier cette confiance.
J'ai observé avec une véritable satisfaction, monsieur le vicomte , que dans cette pièce vous vous êtes plusieurs fois servi du terme d'alliance continentale ; vien ne me parait plus juste que de substituer ce terme (au moins dans le langage confidentiel des cabinets ) à tant de dénominations vagues, qui, en dernier lieu, n'ont servi qu'à couvrir la nullité des engagements auxquels elles se rapportaient Si l'ordre et la paix peuvent encore étre solidement rétablis en Europe, il n'y a que l'union sincère et active des grandes puissances du continent qui puisse nous y conduire. Tout est vrai, tout est réel dans cette | association ; en dépit de la diversité des formes, les intérêts sont communs. les besoins sont réciproques. Avee
818 GUERRE D’ESPAGNE. — des talents, même du premier ordre, à la tête de son gouvernement, la France ne peut se consolider par une marche isolée , et Dieu la préservera de jamais choisir celle dans laquelle elle rencontrerait l'Angleterre ; et, quant à nous autres, quoique tranquilles encore sous l’égide de nos vieilles institntions , comment compterionsnous long-temps sur la stabilité de ce bonheur, si la France ne nous rendait pas , par la sagesse de ses conseils et le succès de ses mesures , ce même appui moral qu'elle a le droit d'attendre de notre part? Toute la haute polilique me paraît renfermée maintenant dans ces simples vérités ; le reste ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Votre séjour à Vérone doit vous avoir convaincu , monsieur le vicomte, que l'Autriche comme la Russie et la Prusse nesavent plus ce que c'est que de courir après des projets subalternes, de se perdre dans des vues d'intérêt privé ou d’ambition vulgaire, que tout est monté chez nous à des poursuites d'un bien autre’caractère , ct je regarde comme un des plus précieux résultats du dernier congrès, qu'un homme de votre autorité y ait trouvé de quoi nous rendre enfin ce témoignage dans son pays. |
Les écrivains révolutionnaires célèbrent avec transport la dissolution de la grande alliance , et s'expriment comme si nous touchions au moment d'une brouillerie complète avec les puissances qui l'avaient formée. Il faut leur faire comprendre (et qui peut mieux s’en charger que les bons journaux de France?) qu'ils se trompent ou qu’ils trompent le public: que l'opposition manifestée par I’ Angleterre, sur des questions sans doute très-importantes, n'est point cependant une attitude hostile contre les alliés, et que , si la réunion des puissances contre les progrès de la désorganisation a fait une perte réelle (ce qui encore est fort douteux) par le refus du gouvernement anglais de
prendre part à certaines mesures générales, cette perte se trouverait plus que compensée par l'affermissement du lien entre les puissances continentales. Cette observation suffirait pour détruire les deux tiers des sophismes et des menaces de M. Bignon.
Je n’abuserai pas davantage des moments précieux de
- Votre Excellence , et je n'oublierai jamais la règle que je
dois observer à cet égard. Si, toutefois, il se présentait de ces questions particulièrement intéressantes, sur lesquelles je croirais devoir lui adresser quelques observations, je me flatte qu’elles seraient accueillies avec bienveillance. Il est superflu d'ajouter que si, dans telle occasion que ce fat, Votre Excellence pouvait tirer parti de ma bonne volonté et de mon zèle, je me féliciterais extrémement de les lui offrir.
J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments d'admiration et de respect,
Monsieur le vicomte, Votre trés-obéissant et très-dévoué serviteur,