GENTZ
* Vienne, le 16 janvier 1823.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA GARDE
Paris , ce 18 janvier 1825. .
J'ai reçu, monsieur le comte, sous la date du 40 jan-
vier , la dépêche (n° 5) que vous m'avez fait l'honneur de
* m'adresser. En rendant justice aux termes mesurés dans
lesquels est écrite la note de M. de Sau-Miguel à M. le due 27,
de San-Lorenzo, le conseil des ministres n’a pu néanmoins bé dissimuler que le gouvernement espagnol rejetait toute mesure éonciliatrice. Non-seulement ce gouvernement ne donne aticun espoir d’une amélioration qu'on se plaisait à attendre des sentiments qui ont si longtemps oni les Espagriols et Irs Français dans l'amour de leurs rois et d'une soge liberté , mais il faut encore que Ja France retire son nrmée d'observation et qu'elle repousse les étrangers qui tat ont demandé un asile.
La France est pea accoatamée à entendre un pareil langage ¢ elle en excuse tontefois la hauteur par ia considération de l’état de fermentation où se trouve actuellement l'Espagne.
Nous ne renoncerons jamais au glorieux privilége que nous tenons de nos ancêtres : quiconque touche le sol franais est libre et jouit des droits d'une inviolable hospitalité. Les victimes des troubles qui agitent l'Espagne se sont réfugiées parmi nous : elles ont été accueillies avec les égards que l'on doit au malheur, mais on ne Icur a paint permis de conserver leurs armes, et le droit des nations a été scrupuleusement respecté.
L'Espagne en a-t-elle agi ainsi avec la France ? Nous connaissons jusqu'aux états nominatifs des sujetsde S. M. T. C. à qui le gouvernement espagnol a promis de l’emploi dans des corps destinés à combattre leur patrie. Nous aurions pu récriminer : nous avons gardé le silence par amour de fa paix.
D'une autre part, est-on bien fondé à demander la dissolution de notre armée d'observation au moment même où les troupes constitutionnelles espagnoles viennent de violer deux fois le territoire français ? Je vous ai transmis, monsieur le comte, dans ma dernière dépéche , les preuvez officielles de cet événement déplorable,
* L'état de confusion où se trouve l'Espagne compromet 0s intérêts essentiels ; elle déclare qu'elle ne veut point y portér remède, elle exige même que nous renoncions à des précautions que sa résolution nous oblige à prendre : il est pénible d’avoir à faire remarquer de pareilles contradictions.
Dans sa sollicitude pour la prospérité de la nation espagnole et pour le bonheur d’un pays gouverné par un prince de sa famille, S. M. T. C. avait voulu que son ministre restat à Madrid après le départ des chargés d'affaires de l'Autriche , de la Prusse et de la Russie. Ses derniers vœux n'ont point été écoutés ; sa dernière espérance a été trompée. Le génie des révolutions, qui a si long-temps désolé la France , a dominé les conseils de l’Espagne. Eh bien! nous en appelons en témoignage à l’Europe : elle dira si nous n’avons pas fait tout ee qu'il était possible de faire pour entretenir avec l'Espagne des relations que nous ne sommes forcés de rompre qu'avec le plus vif regret. Mais aujourd'hui que toutes les espérances sont déçues, que l'expression des sentiments les plus modérés ne nous a attiré que de nouvelles provocations, il ne peut conveir, monsieur le comte, ni à la dignité du roi, ni à l'honneur de la France , que vous résidiez plus long-temps à Madrid. En conséquence. le roi vous ordonne de demander des passeports pour vous et toute votre légation, et de partir, sans perdre un moment, aussitôt qu ils vous auront été délivrés.
Vous voudrez bien instruire de votre départ, par une circulaire, nos agents commerciaux dans les ports et villes d'Espagne. Je leur ferai part des volontés du roi quand votre rappel pourra être connu ici officiellement. Aussitôt que vous aurez touché le sol de la France, vous voudrez bien m'expédier une estafelte pour m'instruire de votre arrivée,
Vous êtes autorisé, monsieur le comte, en demandant vos passeports, à donner copie de cette Lettre à M. de San- Miguel.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, avec la considération la plus distinguée , votre trés-humble et trésobéissant serviteur. |
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE LA GARDE
Paris , ce 20 janvier 1928.
J'ai reçu hier au soir, monsieur le comte, par M. Jackson, votre lettre du 43, dans laquelle vous m’apprenez que M. de San-Miguel a passé une note à S. William A'Court pour solliciter les bons offices de l'Angleterre entre la France et l'Espagne.
Je me hate de vous expédier un nouveau courrier (qui toutefois , je l'espère, ne vous trouvera plus à Madrid), pour vous dire que ce nouvel incident ne doit pas vous empêcher d'exécuter vos ordres, de demander VOB passeports et de partir sur-le-champ.
Votre présence est un mal qu’il faut faire cesser ; on ne vous propose à Madrid que ce que le duc de Wellington nous a proposé à Paris; c'est une suite du même plan. On prétend tirer les choses en longueur, nous jeter dans des négociations vagues et sans résultats : le cabinet de Saint- James veut jouer le rôle de médiateur et accroître à nos dépens sa prépondérance en Espagne. On traite indignement les envoyés de la Russie, de la Prusse et de PAutriche, et l’on nous parle un peu moins rudement, parce
GUERRE D'ESPAGNE. Sat
qu'on veut nous séparer de l'alliance continentale et nous rendre les suppliants de l'Angleterre auprès des Cortés : rien de cela ne peut convenir a notre politique et a notre dignité. |
Partez donc sans hésiter, monsieur le comte. Si l'Espagne est de bonne foi et qu’elle veuille véritablement traiter, M. de San-Miguel peut s’adresser directement au gouvernement français, sans intermédiaire. M. de San- Miguel peut m'écrire par courrier, et j'aurai l'honneur de lui répondre après avoir pris les ordres du roi.
Je vous ai mandé, monsieur le comte, d'écrire à nos consuls une circulaire pour leur annoncer votre départ, Je vais moi-même préparer des instructions que je leur expédierai en cas que la guerre vienne à éclater.
Cette lettre est pour vous seul et ne doit ètre communiquée à personne ; si elle vous trouve encore à Madrid, et que l’on vous demande pourquoi vous partez quand on vous propose une négociation, vous répondrez que la France, qui ne peut adopter une médiation, ne refuse point toutefois les bons offices de l'Angleterre, mais que, c’est directement et avec moi que M. de San-Miguel doit traiter, et qu'enfin vos ordres ne vous permettent pas de rester à Madrid.
J'ai l'honneur d'ètre , etc.
| CHATEAUBRIAND
san GUERRE D'ESPAGNE: