‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 37 sur 80 · M. DE FLAVIGNY A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

M. DE FLAVIGNY A M. DE CHATEAUBRIAND

Burgos, le ¢4 mai 1935.

Yous avez bien voulu m'autoriser à yong écrire : je vais de nouvean profiter de cette permission pour vons sapmettre , avec une juste défiance , quelques observations que j’ai faites depuis que je suis en Espagne.

Il parait aujourd’hui démontré que la révolatian n'apoin de racines ; on peat (léjà la regarder comme vainene : ainsi le but principal de la guerre, çelui de nous préseryer des dangers de cette révolution , va être atteint. Comment ferons-nqus maintenant pour ous assurer de cette juste, influence qui doit être aussi le prix de nos efforts ? — Laisserons-nous se rétablir le pouvoir absolu, oy imposerons-nousg à l'Espagne un gonvernement mixte ?

La grande masse de la population ne veut pas (le çonstitution; le roi non plus. Le peuple, par sa prapre force, reconquerra le despotisme, et se tournera contre pops si nous lui parlons liberté. Déjà l’on murmure sonrdement contre poire système de modération : que ne sera-ce pas à Madrid, dans cet éternel foyer d'intrigues. lorsque tant @ambitions seront désapppintées |

Il est trés-probable qu’à Madrid on trouvera des instructions royales , dans le sens du pouvoir absolu; nouvel embarras : ces instructions seront chez Odgarte , l’homme qui a la confiance intime du roi, et on va commencer par Péloigner.

Est-ce pour donner plus de poids au nouveau gouvernement, qu’on recourrait à une sorte d’élection? Les Espagnols ne font point cas de |’élection; ils aiment ce qui vient d’en haut, et méprisent ce qui s'élève d’en bas. — Choisissez des hommes sans tache, considérables, justes et fermes ; ils gouverneront : le peuple obéira sans s’inquiéter pourquoi.

Mais, dit-on , les classes éclairées veulent des institutions: c'est possible. Mais où est la force ? où est l'action ? dans le clergé et dans le peuple. Sous Joseph, les riches avaient fléchi : le peuple seul a secoué le joug : aujourd’hui encore, c’est lui qui doit gagner la partie. Il n’y a pas de mitoyen parti.

"Rougirons-nous de laisser se rétablir en Espagne le seal gouvernement qui paraisse convenir à ses habitants? Et pour échapper aux sarcasmes de M. G.... et compagnie, forcerons-nous le peuple espagnol d’accepter des institutions qu'il repousse ?

Nes’agit-il que d’un simulacre d'institutions? ceux que nous voulons réconcilier ne prendront pas le change, et il faudra bien peu de cho:e pour nous aliéner nos amis. De cette manière, neus poavons être bien sûrs d’être aussi froidement accneillis à notre départ que nous l’avons été chaudement à notre entrée.

Personne, monsieur le Vicomte, n’est plus zélé partisan que moi du gouvernement représentatif en France, mais j'avoue qu’en Espagne j’y trouve de graves inconvénients.

Une autre observation qu’on ne saurai trop reproduire, c’est l’importance de terminer promptement.

Sivous voulez que votre ambassadeur, monsieur le Vicomte, influe aussi par l’argent (et dans une foule de cas ce sera le seul moyen), ouvrez-lui un crédit séparé et indépendant.

En voilà déjà trop, monsieur le Vicomte, pour votre patience, si vous avez celle de me lire. Je vous écris avec franchise et avec liberté. Votre vieille indulgence pour moi, mon dévouement sans hornes pour vous, voilé mes titres. J'espère que vous les admettrez.

Agréez, etc.

Le Vicomte DE FLAVIGNY.

M. DE LA FERRONNAIS A M. DE CHATEAUBRIAND

Saint-Pétersbourg, 49 mai 4825.

Je devrais avoir peu de choses intéressantes à ajouter au’ long résumé que je vous adresse aujourd’hui, monsieur le Vizomte; mais il est des détails et des réflexions qui seraient peu convenables dans une dépéche officielle, et qui cependant, n’étant pas toujours sans utilité, peuvent et doivent trouver place dans une lettre.

Je vous dois, avant tout, les plus sincères remerciements pour les deux lettres particulières que vous aviez jointes 4 votre derniére expédition; plas je sais combien vos Moments sont comptés, et plus je suis reconnaissant de ce qu’au milieu de vos occupations et de vos travaux vous puissiez encore trouver le temps de causer aussi longuement avec nous; maisje dois vous avouer que vous avez

trouvé par ce moyen celui d’être le moins mal possible secondé par vos agents. J’aj trop reconnu l'avantage dont peut étre ici cette double correspondance pour ne pas vous demander de la continuer, et de suivre la même marche toutesles fois que les circonstances en vaudront la peine ; je pourrais même demander qu'ainsi que vous venez de le faire, cette correspondance fût triple, c'est-à-dire une dépêche officielle destinée à rester dans les archives, et pouvant être lue par les secrétaires de l’ambassade ; une lettre toute confidentielle , dans laquelle vous faites connaître vos véritables intentions et la manière dont vous entendez qu’elles soient comprises et suivies; enfin une lettre particulière ostensible, qui puisse être mise sous les yeux de l’empereur. Vous n’imaginez pas tout le parti et l'avantage que nous pourrons tirer de ce dernier moyen. Une lettre confidentielle que je fais ainsi remettre produit plus d’effet et de meilleurs résultats que ne pourraient faire dix conversations, d’abord parce que vous avez une manière de dire qui vaut mieux, et de plus, parce que c’est une preuve de confiance et d'abandon qui manque rarement son effet. Vous ne pouvez, par exemple, vous faire une idée de celui qu'a produit ici une lettre particulière de vous, écrite à M. de Caraman, sous la date du 453 avril : la copie en a été envoyée à l’empereur; elle a été lue, relue, admirée. On m’a communiqué, monsieur le Vicomte, cette lettre véritablement excellente et surtout remarquable par un caractère de franchise et de loyauté, si propre à déjouer les petites noirceurs et perfidies politiques. Nesselrode ne me rencontre plus sans me parler de cette lettre; elle vous a acquis la confiance entière de l'empereur, etla plus extrême considération. Aussi, monsieur le Vicomte, il faut bien que je vous avoue ce que je ne pourrais faire lire à la table du conseil, c’est que vous êtes réellement bien re-

D'ESPAGNE. 13 gardé, sous le rapport politique, comme celui qui dirige et doit diriger le ministère.

L'empereur se flatte encore que vous conserverez la supériorité que vous avez acquise; que cette grande entreprise, que seul vous avez déterminée, ne sera achevée que par vous, et que vous en saurez rendre les conséquences et les résultats dignes du but qu’elle doit se proposer. Je ne sais ce qu'il y a de vrai et d’exagéré dans cette opinion de l'empereur sur M. de Villéle, mais je devais vous la faire connaître ; vous y trouverez l'explication de toutes ses méfiances et de ses soupcons.

Tout ceci, monsieur le Vicomte, ressemble uh peu à un hors-d’ceuvre, j’en conviens ; mais il m’importait cépendant de vous faire bien connaître la cause véritable des difficultés que je puis et dois rencontrer ici. Je suis obligé de marcher avec d’autant plus de précautions que je suis seul, et que tout le monde diplomatique est contre moi.

Cette situation n’est point commode ni facile, et je n'ai de moyens de m'en tirer que de profiter de mes conversations avec l’empereur pour lui parler avec autant de franchise que je le fais. Tant qu'il croira à ma loyauté, cela ira bien; mais on a déjà été au moment de lui faire croire que j'étais un carbonaro, et si, à force d’intrigues et de mensonges, on parvient à lui inspirer de la méfiance, alors, monsieur le Vicomte, ce moment devra être celui de mon rappel et de mon remplacement; je serai üsé et ne pourrai plus être ici bon à rien : or, vous voyez que déjà il m’accuse de chercher le défaut de la cuirasse. C’est me soupçonner de finesse ; de 14.4 me croire trompeur il n’y a qu’un pas. Si l’empereur le franchit, j'aurai soin de vous en avertir. |

Il ne faut pas, monsieur le Vicomte, savoir à S. M. I. un trop grand gré de la preuve de condescendance qu’il croit

nous aygir donnée en renoncant à faire insérer dans les journaux l’article relatif à l’armée de l'alliance. Vous aviez remarqué dans ma dernière dépêche que l’empereur seniblait attacher à cette mesure beaucoup moins d'importance . que le général Pozzo; votre observation était juste, et je vous avoue que je ne vous en ai parlé que comme Nesselrode m’en avait parlé lui-même, comme d’une simple pro- position. | | ;

Je ne suis pas allé sur les lieux, mais j'ai de fortes raisons pour ne pas croire à la force effective de l’armée que l’on voulait mettre à votre disposition. Je sais d’ailleurs que l’état des finances ne permettrait pas de mobiliser cette armée; cer enfin, ce n’est pas chose facile ni pea chère que d’envoyer cent mille hommes à quinze cents lieues de chez eux. Je crois donc, monsieur le Vicomte, que tout ce que nous avons de mieux à faire, c'est de déterminer seuls et largement notre grandeentreprise, et non-seulement de ne pas nous effrayer de cette terrible intervention russe dont, au loin, on s’épouvante si fort, mais même de ne jamais compter sur elle, si malheureusement elle nous devenait nécessaire, à moins d’avoir un grand nombre de millions à metire à cette fantaisie. Telle est mon opinion, et je n’attache pas d'autre valeur au sacrifice que l’on a voulu me faire croire que j'avais obtenu.

Voilà, monsieur le Vicomté, un appendice bien long à une dépêche qui déjà n’est pas courte; ne voyez, je vous prie, dans toutes ces écritures, qu'une preuve de mon zèle et dela haute idée que j'ai de votre patience. J'aurais pu être beaucoup plus prolixe encore, mais il aurait fallu pour cela toucher une corde trop délicate pour moi, c'est-à-dire vous répéter les hommages que j'entends rendre à votre caractère et à vos talents. Il n’y a personne d’aussi gauche que moi pour dire ces sortes de choses, surtout quand elles s'adres-

sent à quelqu'un à l'estime de qui j'attache un prix véritable, Je serais moins embarrassé pour vous parler de vos fautes, si vous en pouviez commettre, que je ne le suis pour vous dire que le comte de Nesselrode me répétait hier ce que l’empereur me disait le jour d'avant. C’est que, depuis la restauration, vous êtes le seul dont les actes et le langage aient donné lieu de croire qu'il existait encore des hommes d’état en France. On ajoute à cela beaucoup d’autres réflexions, je les supprime, et je me borne à vous dire qu’elles sont de nature à causer un indicible plaisir à ceux qui servent sous vos ordres, et qui, comme moi, joignent à la haute estime et à la considération qui vous sont dues l'atiachement le plus sincère et le plus inviolable.

LA FERRONNAIS

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