D'ESPAGNE. 49 M. DE CHATEAUBRIAND A M. LE COMTE DE CAUX
Paris, ce 22 mai 4823.
Quand vous recevrez cette lettre, monsieur le Comte, vous ne serez plus qu’à quelques journées de Madrid. Je vais entrer avec vous dans de dernières explications.
Je vons ai dit que le plan original a été un peu altéré, Au lieu d’instituer le conseil de Castille seul, on assemblera les membres, autant que faire se pourra, des divers cohseils qui administrent l'Espagne. Ces membres choisiront chacun dans leur conseil deux commissaires, lesquels éliront à leur tour une régence composée de cing membres. Ceux-ci sont à peu près désignés. C’est le duc de linfantado, président, le duc de San-Carlos, un archevêque, le baron d'Eroles, à moins qu’il ne préfère être ministre de la guerre; le cinquième membre est encore inconnu.
{ci naîtront des difficultés. Le duc de l’infantado voudrat-il accepter ? Le trouvera-t-on à Madrid? Il est timide en politique. Les membres de la junte actuelle n’anraient-ils pas des prétentions? M. d’Ero est nommé ministre des finances, et il est prohable qu’il sera satisfait. Calderon est vieux et sans ambition; mais le vieil Eguia, qu’en ferezvous ? Son nom effarouche tout le côté modéré de l'Espagne ; on ne peut guère le mettre dans la régence. Il faudrait luitrouver quelque grande place honorifique. Les ministres de la régence nous ont été presque tous désignés par le roi. - Ferdinand : c’est le baron d’Eroles pour la guerre (on ne le dit pas propre à cet emploi) ; M. d’Ero pour les finances; M. de Casa-Irujo pour les affaires étrangères : celai-ci est à Paris et va partir; don Garcias pour ministre des grâces et de la justice.
La régence ne peut être et ne doit être qu administrative.
Si elle faisait des lois et des constitutions dans l'absence du roi, elle tomberait dans le vice des Cortés.
Pourtant, la régence doit faire deux choses aussitôt qu’elle sera installée, lesquelles choses doivent avoir force de loi, parce que la nécessité les commande. Elle doit faire des emprunts à l'étranger, car elle se trouverait sans finances ; elle doit reconnaître tous les traités qui ont été faits par les Cortès avec des puissances étrangères, car les tiers ne peuvent amais perdre leurs droits. Ce sera d’ailleurs une excellente politique, et l'Angleterre en sûreté pourra être plus facilement amenée à reconnaître elle-même la régence.
Je vous ai dit, monsieur le Comte, que toute l'Europe continentale reconnaitra la régence et enverra ses ambassadeurs à Madrid. L’Autriche est déjà prête ; nous aurons dans quelques jours les désignations des cours de Berlin et de Pétersbourg ; Rome, Naples et la Sardaigne se joindront aux cours alliées, et j'espère que l’Autriche déterminera les petits élats d'Allemagne à imiter son exemple. Plus le corps diplomatique sera nombreux, plus l’impression sera grande sur l'esprit des peuples; etil sera impossible que l’Angleterre tienne longtemps. dans l'isolement auprès de Ferdinand et de ses geôliers : il y a une force morale qui entraîne tout et qui vaut mieux que des armées.
Le roi a désigné M. de Talaru, pair de France, pour être son ambassadeur auprès de la régence espagnole pendant la captivité du roi Ferdinand ; il aura pour premier secrétaire de légation M. de Gabriac. J'écrirai à M. de Flavigny pour lui apprendre à quel emÿloi sa majesté le destine. Quant à vous, monsieur le Comte, vous allez être nommé ministre ; mais le roi désire que vous restiez auprès de M. de Talaru tant que vous pourrez luiétre utile.
M. le marquis de Mata-Florida et le reste de la régence
D'ESPAGNE. | 21 d'Urgel sont arrivés à Paris. L’ambition trompée leur avait fait imaginer une chose qui eût été bien dangereuse, si elle n’avait été si folle.
Si M. le duc d’Angoulème vous le permettait, vous pourriez mettre cette lettre sous ses yeux.
Je vous prie de la communiquer à M. de Martignac.
Croyez , monsieur le Comte, etc.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS
Paris, 27 mai 1825.
Le jour même que vos lettres et vos dépèches, monsieur le Comte, m’arrivérent par M. de Cussy, qui me les apportait de Berlin, un courrier de Vienne me remit des dépéches de M. de Caraman et une lettre du prince de Metternich. Je reviendrai bientôt sur vos propres dépêches.
Il y avait deux dépêches de M. de Caraman : l’une sur les affaires généraies et disant positivement que le prince de Metternich allait envoyer à M. Brunettides instructions pour Madrid; l'autre était relative à la réclamation officielle de Naples, que l’on regardait comme la chose la plus juste, la plus simple, et comme devant être du plus grand secours aux alliés. La première dépêche était remplie d’éloges de la couduite de la France et de choses flatteuses pour moi. La lettre du prince de Metternich contenait les mêmes éloges, particulièrement sur le dernier discours que j'ai prononcé à la chambre des pairs; le prince finissait par me dire un petit mot en passant sur l'affaire de Naples, qu'il regardait comme de simple forme.
M. l'ambassadeur de Naples medemanda une conférence avec les représentants des trois cours alliées. Cette conférence eut lieu. Le prince de Castelcicala nous lut une longue note, et exhiba de pleins pouvoirs du roi de Naples, en vertu desquels il était autorisé à se rendre à Madrid pour entrer dans la régence et y sanctionner tout ce qui serait fait par cette régence.
Tout prévenu que j'étais par la première lettre de M. de Caraman, je ne revenais pas de ma surprise. Il m'était presque impossible d'imaginer qu’un vieux roi qui chasse à Vienne au lieu de gouverner ses états , et dont la capitale est occupée par des troupes autrichiennes , vint déclarer que l'Espagne était à lui en cas de mort de la famille royale d’Espagne, que la France avait fait tant de sacrifices pour mettre M. le duc d'Angoulême et cent mille soldats français sous le sceptre du prince de Cästelcicala. Je me contins cependant. Il fut convenu qu’on s’assemblerait le lendemain , que chacun ferait une réponse, et que l'on dresserait un protocole de toute l’affaire.
La séance fut assez vive. Le prince de Castelcicala fut extrémement aigre ; etil alla jusqu’à manifester ouvertement le désir que les trois grandes puissances continentales n’envoyassent pas leurs agents diplomatiques à Madrid. J'avais fait dans la nuit une réponse assez longue, où je démontrais jusqu’à l’évidence, non-seulement les inconvénients, mais les dangers d’une intervention qui pouvait suspendre une entreprise qui, selon moi, pouvait et devait avoir les plus heureux résultats. M. le baron de Vincent , frappé de la force de ma note, dit qu’elle était d’une nature si grave, qu’il ne pouvait plus , si elle restait telle qu’elle était , faire partir M. Brunetti pour Madrid, et qu’il serait obligé de demander de nouveaux ordres à Vienne. Comme tl ne faut pas que les mots arrêtent les choses, je dis à M. le baron
de Vincent que je ne mettrais rien du tout au protocole s’il le voulait ; il insista pour que j’y consignasse quelque chose ;
et, d'accord avec lui et les autres ambassadeurs , je la ré- duisis aux termes où vous le verrez au protocole; mais je vous envoie la note originale dont le général Pozzo m'a demandé aussi une copie. Je ne doute point que l'excellent esprit de l’empereur et de son cabinet ne soit frappé de toutes les impossibilités des prétentions de la cour de Naples et des dangers manifestes que ces prétentions nous auraient fait courir, si elles nous avaient fait retarder l’envoi de nos ambassadeurs à Madrid.
Et vous remarquerez que je n’ai pas même tout dit dans la note: car il n’est pas clair aux yeux des Espagnols que la couronne soit dévolue au roi de Naples, si la famille royale d’Espagne venait tout à coup à manquer. Il n’est pas du tout prouvé par la loi des Espagnes que les femmes n’héritent pas; et, dans ce cas, la princesse de Lucgues et son fils arrivent avant la branche de Naples. Tout cela est pitoyable. Le prince de Castelcicala m’avait fait l’aveu qu’il avait parlé de cette affaire à l'Angleterre. « Eh bien! lui » dis-je, yous aurez été bien reçu ; car elle doit être char- » mée de tout ce qui pourrait amener des divisions dans » l'alliance. — Non, me répondit-il; car elle veut que ce » soit la maison de Bragance qui règne en Espagne ; ainsi » elle n’est pas pour notre intervention. » Je contai cela à sir Charles Stuart, qui me dit: « Eh bien! s’il yous a dit » cela de nous , voila ce qu’il est venu me dire de vous, en » nous invitant à l’appuyer. Il faut, m’a-t-il dit, défranciser » Cette affaire d'Espagne. » Et c’est le ministre d’un Bourbon qui parle ainsi, quand notre sang coule pour un Bourbon, et que l'héritier de la branche aînée de cette famille s'expose, pour la cause de toutes lesmonarchies de l'Europe,
aux balles des soldats des Cortés ou au poignard des assassins. .
Le bon génie l’a emporté sur celui de la discorde ; un autre petit protocole a été dressé en même temps que l'autre ; on y a fixé les bases d’après lesquelles nous envoyons nos agents diplomatiques à Madrid. On n’y a laissé rien de donteux, rien de sujet à contestation; le protocole a été signé par les représentants des quatre grandes cours. En conséquence, le marquis de Talaru est parti ce matin même pour Madrid , et MM. Brunetti et Bulgari partiront à la fin de la semaine. M. de Talaru est nommé ambassadeur auprès du roi Ferdinand, et accrédité comme tel auprès de ‘Ja régence d’Espagne et des Indes pendant la captivité du roi. Quant à la question de Naples, vous voyez qu’elle est renvoyée à l’époque où nous connaîtrons le sentiment des cabinets de Pétersbourg et de Berlin; et je ne doute pas que ce sentiment ne soit conforme à celui que j'ai exprimé au nom du roi dans ma note.
Le malheur des distances, monsieur, est que cette affaire , sur laquelle je vous écris si longaement, sera oubliée, ou n’aura plus qu’un faible intérêt, lorsque je recevrai votre réponse. Les événements auront marché , la scène aura changé: nous en serons à d’autres combinaisons et d’autres actions. Dans ce moment nous voilà arrivés au second acte du drame. Si, jusqu’ici , au milieu d’une marche militaire, quelques irrézularités ont été commises ; si, dans des proclamations et des actes, il y a eu quelque chose de trop ou quelque chose d'oublié; maintenant tout va marcher correctement. Nos agents établis à Madrid agiront de concert d’après les conventions stipulées dans le protocole.
Vous verrez par les journaux que deux colonnes mobiles marchent sur Badajos et Séville. Nous sommes persuadés que les Cortés n’attendront pas nos soldats, et qu’elles
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emmèneront leur royal prisonnier à Cadix. On dit que l’lle
de Léon n’est pas en état de défense, et que les Cortès
manquent d’une garnison assez nombreuse pour l’occuper.
Si Bordessoulle peut s’y jeter, Cadix ne tiendra pas long- . temps. Buonaparte n’y put jamais pénétrer, et c’est ce qui
l'empêcha de se rendre maitre de Cadix.
Nous envoyons douze mille hommes de réserve à M. le duc d'Angoulême. Il en restait à peu près autant dans les dépôts ; de sorte qu’au commencement de juillet, l'armée aura reçu un renfort de vingt-quatre à vingt-cinq mille hommes. Nous aurons de plus, si cela est nécessaire, les quarante mille hommes de la conscription. J’ai admiré ce que vous a dit l’empereur sur la nécessité de nous créer une réserve pour alimentér notre armée. Nous sommes persuadés que s’il y a un cabinet, en Europe, qui se réjouisse de notre résurrection militaire, c’est celui de Saint-Pétersbourg. L’empereur est un prince trop généreux, son pays est trop puissant, pour avoir jamais à craindre de nous voir remonter au rang dont nos malheurs nous avaient fait descendre. Nous redevenons le boulevard naturel de l’Enrope contre la puissance de l'Angleterre.
' Pour moi, monsieur, je vous avoue que je suis bien fier,
pour ma part, dela petite place que j’ai eue et que j’occupe
dans ces grand événements. Je vous prie de dire à l’empereur combien je suis touché et reconnaissant de sa bienveillance. Dites-lui que je l’en remercie.
Que nous fallait-il? un Youvernement royaliste à Madrid , tel quel , le meilleur possible, avec lequel nous pussions combattre les Cortès et parler au nom des Espagnols. Quand les alliés vinrent à Paris, en 4844, ils n’hésitèrent pas à regarder le sénat comme un gouvernement : pourquoi? parce qu’il fallait marcher, agir, frapper un coup.
Aujourd’hui nous avons à Madrid les premiers hommes de
tre . Grr
l'Espagne des hommes honorables de toutes les façons , et nous. hésiterions à les reconnaître quand ils exposent leur fortune et lear vie? En vérité, il “fiudrait 3 ignorer pro ondément les affaires humaines, ne rien entendre aux révolutions, et ne savoir pas surtout comment on les finit. Vous avez dû recevoir un courrier que la régence gnvoie à à Pétersbourg pour notifier son existence ; elle va vous envoyer aussi un ambassadeur. Le duc de San-Carlos est arrivé ici aujourd’hui en cette qualité, et nous allons le recpnnaître :
le gouvernement des Cortés n "existe rs pour nous; et,
| supposons que alliance en fera autant ; cela nem Ne da principe ? |
Ainsi i, monsienr | le Comte, vous voyez que | l'affaire de l'Espagne: n’est plus qu’une affaire de temps; elle se réduit à ceci : : Combien d de jours Cadix sera-t-il bloqué sans ouvrir ses rtes ?
i ne pentrien nous arriver dans l'intérieur del PEspagnes il n° ya pas trace de résistance un peu sérieuse, et l'arrivée de nos agents diplomatiques ya donner un nouvel élan à la nation. L’Angletgrre est singplièrement yexée de cette mesure, que j ai toujours regardée comme dégisive; les janrnaux anglais font de longs commentaires, et sir Charles Stuart e est encore venu ce matin me parler, avec un chagrin mal dissimulé, de cette résolution des cours. Je lui ait dit en riant : « Eh! sir Charles faites comme nous : recon- » naissez la régence, et que S. W. A’Court rey jenne re- » joindre ses amis, et cesse de boire de cette mauvaise eau » des citernes de Cadix. »
Vous voyez, monsieur le Comte, que je n’épargne pas les lettres. Je me suis aperçu que les dépéèhes des bureaux rendaient mal mes ‘idées. C'est un courrier da génér: ray
D'ESPAGNE. er Pozzo qui vous bortera ce paquet. Je voiis expédieraiM, de Fontenay dans le courant de la semaine prochaine. J’espêre que vous vous accoutumeres à ma mauvaise écriture. Mille compliments, monsieur le Comte, etc. | CHATEAUBRIAND.
LE PRINCE DE METTERNICH À M. DE CHATEAUBRIAND. "Vienne, cé 48 inal 1825.
Monsieur Fe Vicomte,
Je ne saurais me refuser au besoin dé témoigner directement à votre excellence le plaisir que m’a fait éprouver la lecture du discours excellent qu’elle a tenu, le 30 avril dernier, à la chambre des pairs. Il ne renferme pas une parole qui n’ait droit de porter coup; plein de modération et de force, ila retenti dans toute l'Europe, et si vous établissez en thèse que les tribunes ne doivent pas se répondre, vous avez saisi un moyen bien adroit pour géner celle dans le parlement britannique.
Je vous félicité même, et avec vous l'Europe; de la marche que suivent vos opérations en Espagne. Je regarde comme l’une des chances les. plus heureuses ; tant pour la consolidation des choses en France que pour le salut du corps social dans son entier, qu’il soit entré dans la destinée du pays qui a servi de foyer à tant de soulèvements, d’être appelé à porter. un coup à la révolution, duquel 3
s’il est porté avec vigueur, celle-ci ne se relèvera pag. La démonstration de l'isolement des factieux au milieu d’une
masse inerte, à laquelle ils ne manquent jampis de prêter leur propre couleur, ne saurait être faite trop souvent. L'Espagne offre aujourd’hui le même spectacle que Naples; le même qu’eût offert la France, si le remède eût été autrement employé en 1792; le même enfin qu'offrira toute révolution si elle est attaquée avant que les fortunes n’aient été entièrement déplacées. Vous m’avez vu convaincu, monsieur le Vicomte, à Vérone, que la dif- ficulté de l’entreprise consistait principalement dans plus d'une gêne à laquelle serait exposé tout naturellement le gouvernement français : ce n’est effectivement que là que j'ai pressenti et reconnu des obstacles à la restauration de l'Espagne. Le tableau que je m'étais fait de l’état des choses dans ce royaume n'a jamais différé de ce qui, aujourd'hui, est démontré vrai jusqu'à l'évidence. Il doit me suffire de vous rappeler ces faits pour vous prouver combien je dois, en mon particulier, reconnaître de mérite aux hommes qui ont su déployer assez de caractère pour arriver au lieu où ils sont arrivés déjà.
Soyez assuré que, de notre côté, nous serons constatment prêts à servir la cause à laquelle s’attache l'avenir de tous les gouvernements comme de toutes les institutions. M. de Vincent reçoit par le présent courrier des instructions qui portent sur un objet qu’en mon âmeet conscience je regarde comme de simple forme. Je prie votre Excellence de le saisir égalément sous ce point de vue, et d’aviser, avec MM. les représentants des cours, aux moyens les plus prompts pour tirer de la position les avantages incontestables qu’elle présente sous tous les points de vue moraux. | |
Continuez, monsieur le Vicomte , à vous vouer à votre grande et généreuse entreprise, et votre ministère sera tombé dans ane époque bien heureuse et à la fois bien
glorieuse, si la France, qui la première a ouvert le gouffre de la révolution, devait avoir le bonheur de le fermer sous votre administration. Toutes les chances pour l’achèvement d’ane œuvre aussi grande sont la, et ce qui trop souvent ne se présente que comme des vœux; s'offre aujourd'hui à votre action.
Veuillez agréer l'hommage de ma haute considération.
METTERNICH