‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 40 sur 80 · M. DE RAYNEVAL À M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

M. DE RAYNEVAL À M. DE CHATEAUBRIAND

Berlin, 29 mai 1825.

Je ne saurais trop remercier votre Excellence des lettres particulières qu’elle veut bien m’écrire. En peu de mots elles contiennent, de la manière la plus raillante, le résumé des instructions que les dépêches renferment , et si elle veut bien continuer à m'honorer de la même faveur, j'oserai me promettre de ne jamais m’écarter de la ligne qu'il conviendra au système général du gouvernement du roi, que tienne le ministre de S.-M. à Berlin.

Quoique mon expédition de ce jour ne soit pas très-volumineuse, je n’y ajouterai que peu de chose. Votre Excellence se rappellera que M. de Bernstorff avait précédemment émis l'opinion que l’Angleterre ne serait pas fachée de voir l'affaire d’Espagne tirer en longueur. Aujourd’hui il croit que le cabinet de Londres voudrait au contraire voir la guerre se terminer promptement, ce qu’il attribue à l'impossibilité où Angleterre se voit de mettre obstacle à la rapidité de nos succès. Si elle eût pu isoler la France

de ses alliés où donner aux Espagnols d'une manière quelconique des moyens de résistance, elle eût persévéré dans Ses prernières vues; mais elle voit Sujourd hui qu’elle ne peut ‘exercer aucune influence qu'en s’associant , en partie du moins , aux autres puissances. Elle espère y trouver son compte, et les alliés, selon lui, ÿ trouveront aussi le leur, si l'Angleterre, ce qu'il croit possible, obtient la liberté du roi Ferdinand. Je ne sais si je me trompe, monsieur le Vicomte, mais il me semble qu’avec la vigilance que vous y porterez, l'intervention de l’Angleterre dans les négociations: préliminaires, aujourd’hui surtout que sa neutralité paralt assurée par l’attitüde des autres puissances plus encore que par ses déclarations , peut nous offrir le moyen de contrebalancer avec avantage ce qu’il y aurait de trop absolu dans la manière dont ce gouvernement-ci et les deux cours impériales voudraient envisager la question. Notre langage sur les principes, et c’est, je crois, un point trés-essentiel pour là consolidation de nôtre systéme politique, continuera 4 étre le méme que celui de nos alliés, et les objections, les preuves de la nécessité des concessions, s’il faut en faire , seront présentées par l’Angleterre, qui n’a rien à ménager sous ce rapport, et qui restera dans son rôle naturel.

Je sais qu’on a fait valoir, pour faire sentir AY Angleterre combien son attitude hostile envers la France pouvait devenir nuisibles aux autres puissances, un argument qu’il est bon de connaître , que noas ne devons pas trop répéter, mais qui peut être reproduit avec utilité dans l'occasion. On à dit que si Y’ Angleterre poussait la menace trop loin, elle nous obligerait à des efforts extraordinaires, et par là nous mettrait dans le cas de nous créer de nouveaiuie moyens de puissance sur le continent, qui plus tard pourraient devenir dangereux pour l'Europe; qu'il serait d'au-

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tant plas facheux que ce fût là le résultat de ‘ia guerre d'Espagne, que cette guerre étant entreprise de la part de la France comme n'étant pas désagréable aux cours alliées, celles-ci ne pourraient mettre aucun obstacle au développement de ses forces , quoique prévoyunt qu elles pourraient,

par la suite, étre tournées contre elles. À ce raisonnement.

se rapporte secrètement un mot qui est échappé l’autre jour à M. de Bernstorff. I] s’échauffait contre M. Canning et contre sa fausse politique , qui le portait à s écarter du système de lord Castelreagh. — « IL doit cependant bien » Sapercevoir, me disait-il, combien il s’est trompé; il a

» d’abord voula vous faire peur pour retenir votre armée, » et elle a marché. Il a en même temps voulu persuader » aux Espagnols d’entrer en composition, et ils ont refusé » tout net. Enfin il a prétendu isoler la France des autres » grandes puissances, et c’est au contraire l’ Angleterre » qu’il a isolée, en les forçant à lui déclarer, et cela mal- » gré elles, qu elles appuieraient teutes sans exception la » France, si elle était attaquée. » — Je n’ai point relèvé ce malgré elles, mais je l’ai bied retenu et me suis prdmis d’en faire part à votre Excélience.

Nos succèsen Espagne, cequirevient dé tous côtés var I’accael qu’on y fait à nos troupes, leur discipline, leur courage, leur fidélité et le dévouement que leur inspirent les grandes qualités que déveldppe M. le duc d’Angouléme, tout cela produit un effet qai surpasse nos éspérancés. M. dé Cassy pourra vous dire, monsieur le Vicomte, que les officiers les plus distingués de l'armée prussienne, loin de montrer de in jalousie de M rénofation de notre armée; y applaudissent hautement. Tout réservés qu’ils sont, les diplomates mêmes cémihencent à nous regarder d’én tout autre wil. M. d'Alopéas , dni ne sort pas aiment dé lth gage officiel, commence à me parler des avantages d’une

alliance entre la France et la Russie; il n'en concevait pas la possibilité il y a quelque temps; aujourd’hui il y voit toutes sortes d’avantages, et est même assez près d’avouer que ce système serait préférable à celui de la grande alliance, soit pour assurer le repos de l'Europe, soit pour agir s’il en était besoin.

Je crois devoir prier votre Excellence d'interroger M. de Cussy sur le jugement que porte M. de Bernstoff de l’ambassadeur d’une des grandes cours à Paris.

Agréez , etc.

RAYNEVAL

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CARAMAN

Paris, ce lundi soir 2juin 1823. ©

Jene puis vous dire, monsieur le Marquis, à quel point j'ai été surpris de votre lettre du 27 du mois dernier. Le conseil que j'ai sur-le-champ rassemblé a partagé mon étonnement. J'espérais que votre lettre m'apporterait la nomination du ministre ou du chargé d’affaires de Vienne à Madrid, car c’est là aujourd’hui l'affaire capitale, l'affaire pressante, pour que tout se fasse de concert avec nos alliés dans la conclusion de la guerre d'Espsgne. Nous avions réservé pour nous les dangers et les inconvénients de cette guerre, nous n’avions pas appelé nos alliés au combat; nous les appelions à la victoire; nous voulions qu'ils réglassent avec nous les destinées de l'Espagne, qu'ils profitassent du gain de cette partie où nous avions mis pour. enjeu notre sang, nos trésors et la couronne de France. Au

lieu d’un acquiescement à une mesure loyale et toute en faveur de l'alliance, nous recevons une proposition qui demande de mûres considérations et qui n’est plus en rapport avec la marche des événements.

IL faut bien songer, monsieur le Marquis, quand une guerre comme celle d’Espagne est commencée, que chaque jour varie la scène. La politique est entrainée par le mouvement des choses et la rapide complication des affaires. Il faut bien songer que si l’Europe continentale veut la paix, une paix longue et durable, la guerre d'Espagne doit être courte , et nous devons nous retirer promptement de la Péninsule ; or, toute mesure qui tend à prolonger cette guerre amène avec soi des dangers. Une régence en Espagne, purement administrative, le corps diplomatique de l’Europe, placé immédiatement auprès de cette régence, faisaient disparaitre les difficultés et portaient l’Angleterre elle-même à favoriser la délivrance du roi Ferdinand. En serait-il ainsi dans le plan proposé relativement à la cour de Naples? c'est ce qu’il convient d’examiner.

Que désire le prince Ruffo ? que nous reconnaissions les droits du roi de Naples à succéder au trône d’Espagne. Eh! qui lui conteste ce droit? Certes ce n’est pas la France. La guerre que nous faisons aujourd’hui est au profit du roi des Deux-Siciles, puisque nous défendons ses droits sur la couronne d’Espagne, en défendant ceux de Ferdinand VII. Il ne s’agit donc pas du principe, puisqu'il est accordé sans contestation.

C'est donc d'une certaine conséquence de ce principe , conséquence d’après laquelle rien ne serait légitime en Espagne, si la cour de Naples n’avait approuvé les mesures prises ou .à prendre.

Mais, monsieur le Marquis, la cour de Naples peut-elle maîtriser cette nécessité qui sort du fond des choses, cette

nécessité qui naît des accidents de la guerre, du caractère des hommes, des passions et des partis qui divisent l’Espagne ? Nous qui portons le poids de la chaleur et du jour, nous serions sans doute très-disposés à soumettre notre humble avis aux ordres de M. le prince de Ruflo , mais nous ne sommes pas seuls dans la question. Nos intérêts ne sont pas séparés de ceux de l’allianice , et nous ne savons pas encore si l'alliance serait d’avis de remettre les destinées de l'Espagne entre les mains de la cour de Naples, afin que celle-ci les remit ensuite aux mains de l’alliance. Nous ignorons quel est sur ce point le sentiment de la Russie et de la Prasse. {1 faadrait done d'abord que nous consultassions ces deux puissances avant de prendre une résolution ; or; je vous demande si, dans le mouvement de la guerre, il serait possible de suspendre ja formation d’un gouvernement provisoire ; et la reconnaissance de ce gouvernement, jusqu’au moment où nous aurions reçu des réponses définitives des cours alliées sur l'intervention de la cour de Naples? Ensuite remarquez deux difficultés insurmontables.

Aujourd’hüi que la régence est formée, que la grandesse d’Espagne vient de reconnaître cette régence, croyez-vous que des hommes aussi puissants veulent reconnaître tout à coup qu’ils n'ont plus d’autorité ? Quand ils ont eu le courage de prendre un parti, de coùrir les chances périlleuses des événements, leut juste orgueil , leurs intérêts ne serontils pas blessés, si nous venons leur dire : « Vous n’étes rien; » c’est la cour de Naples qui règle votre sort et dispose de » votre avenir ? Notre armée tout entière ne suffirait pas » pour comprimer des mécontentements si légitirnes. »

En second lieu, que dirait l’Angleterre (et cette raison est d’un poids immense), si elle voyait d'autres Bourbons venir se mêler aveclés Bourbons de France , les Bourbons d'Espagne? Elle nous a cent fois déclaré que si nous com-

hattions pour notre sûreté, elle resterait neutre, mais que si nous avions pris les armes pour des intéréts de famille, pour rétablir des alliances entre Bourbons , elle ne le souffrirait pas. Prenons garde de réveiller la jalousie du cabinet de Saint-James.

Rien de plus juste que d'admettre l'ambassadeur des Deux-Siciles pour les affaires de la Péninsule aux conférences des ambassadeurs des quatre grandes cours alliées: ‘ rien de plus juste que la cour de Naples soit appelée à donner son avis sur tout ce qui concerne l'Espagne , qu’elle enenvoie avec nous un ministre à Madrid auprès de la régence, qu’elle soit la première consultée; c’est ce que nous désirons, c'est ce que nous avons été les premiers à demander ; mais les ouvertures que vous me faites sont d’une nature si grave, si inattendue, si en retard des événements, qu’il faudra que je connaisse, avant de rien déterminer, les dispositions des cours alliées.

Je n’ai point encore vu le prince de Castelcicala, mais quand i! me parlera, je lui répondrai dans le sens que je vous indique ici.

Ce qui étonne le plus le conseil, c’est que n’ayant pas de pouvoirs pour décider un point aussi important , vous n’ayez pas auparavant pris les ordres de la cour. Je n’ai pas osé mettre votre lettre sous les yeux du roi, dans la crainte qu'il ne se prononçât d’une manière que je n'aurais pas pu vous dissimuler. J'espère que tout s’arrangera, que Y. le prince de Metternich sentira la nécessité d'envoyer un agent diplomatique auprès de la régence, et que l'idée relative à Naples sera ou abandonnée ou remise à une exécytion éloignée , dans le cas où d’autres chances viendrajent à s'ouvrir. Je vous le répète en finissant, I’ Angleterre prendrait très-certainement en mauvaise part l'intervention de Naples; ensuite, je ne vois aucun moyen possible d'amener

les Espagnols maintenant en pouvoir à céder leur place ; ils ont été accontumés depuis vingt ans à régir l'Espagne sous le nom de Junte et de Régence , pendant la captivité de leur roi. Je ne sais pas comment on pourrait leur persuader d'abandonner un pouvoir qu'ils exercent de nouveau au péril de leur fortune et de leur vie. Si l’intervention de Naples avait été proposée il ya quatre mois, on aurait pu s'entendre; mais comment tout changer, quand nos troupes sont en marche sur Séville, où elles seront peut-être arrivées au moment où vous recevrez celte lettre?

Je m'aperçois qu’en dictant rapidement ces explications, je vous ai parlé des grands d’Espagne, c’est qu’ils ont fait une adresse à monseigneur le duc d’Angouléme , qui sera demain dans le Moniteur.

J'ai l'honneur , etc.

CHATEAUBRIAND

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS

Paris, 2 juin 4825.

Il faut, monsieur le Comte , une grande dose de patience quand on est ministre, et je suis mis tous les jours 4 de rudes épreuves. La lettre à M. de Caraman, et ma réponse à cette letire, vous instruiront du fond de l’affaire, si déjà vous ne l’avez apprise de Vienne.

Je ne doute point qu’un ambassadeur de Russie qui aurait passé ses pouvoirs à ce point, et qui n'aurait pas senti davantage la conséquence de sa démarche , eût été sur-lechamp rappelé. Le roi est très-irrité, et si M. de Caraman

reste encore à Vienne, c'est uniquement par considération pour M. le prince de Metternich.

Après ma lettre et celle de M. de Caraman, vous trouve- rez dans l’ordre des dates celle du roi de Naples et la réponse de notre roi. Vous puiserez dans ces lettres tous les argaments contre le projet de M. Ruffo. J’espérais ajouter quelques considérations que vous ferez valoir auprès du cabinet de Pétersbourg.

Il ne peut plus être question du plan de M. Ruffo et de © la régence de Naples en Espagne, puisque le roi de France trouve les plus grands inconvénients à ce projet, et qu’il a d’ailleurs une régence déjà établie en Espagne. Mais voyez, monsieur le Comte , le résultat de cette proposition désastreuse. La mesure de l’envoi du corps diplomatique à Madrid a été suspendue. Le marquis de Talaru est parti seul. Vous sentez combien l'Angleterre, les agitatenrs en Europe etles Cortès en Espagne peuvent profiter de cette circonstance s'ils la remarquent. Ils ne manqueront pas de dire qu’un principe de division a éclaté. Les intrigues, les complots, les espérances renaitront de toutes parts, et on court risque d’éterniser une guerre qui pourrait étre finie avant le mois d'août. Si cette guerre se prolonge, que de chances peuvent naître ! Qui nous répond que |’ Angleterre, dont on a eu tant de peine à obtenir la neutralité, ne se déclarera pas ? et si elle se déclare, n’allumera-t-elle pas une guerre européenne?

Nous avons rempli scrupuleusement toutes nos conditions. Nous nous sommes prêtés à tout ce que l’on demandait de nous. Ill résulte du plan proposé par la cour de Naples que l’on paraît maintenant se refuser aux arrangements convenus.

Mais, au milieu de tous les hasards d’une guerre prolongée, quel parti prendrions-nous? Nous exposerions-nous à

perdre le fruit d’ane entreprise aussi hasardense et si difficile pour la bizarre ambition d’une puissance qui, tonte faible qu'elle est, ne jouit pas même de son indépendance puisque son territoire est occupé par une armée autrichienne ? La guerre avec l'Espagne, d’abord si impopulaire en France , rendue ensuite populaire par nos succès, redeviendrait bientôt impopulaire. Si elle se prolongeait, et s’il fallait y faire de nouveaux sacrifices, alors nous nous verrions forcés de chercher notre salut dans une paix qui, sans hlesser les intérêts de l'alliance , ne renfermerait cependant pas tout ce qu’elle pourrait désirer. Tout cela n'arrivera sans doute pas. J'espère que M. Brunetti recevra bientôt de Vienne l’ordre de partir pour Madrid, et alors le général Pozzo pourra inviter M. Bulgari à se rendre de son côté à son poste ; mais vous conviendrez, monsieur le Comte, qu’il est dur pour vous, et pour moi en particulier, qui ai eu tant de peine à conduire cette immense affaire d'Espagne, de nous voir eontrariés, arrêtés, tandis que le sang français coule et que nous épuisons no-. tre trésor. |

Je connais trop la magnanimité de l'empereur de Russie: et Ja loyauté de son cabinet, pour douter un moment qu’il ne ressente avec autant de peine que nous ce que cet incident a de fâcheux, et pour qu'il ne donne pas l’ordre à son chargé d'affaires de se rendre auprès de la régence de Madrid. Je me souviens très-bien avec quelle sagesse et quelle force il a écarté, il y a quelques mois, les prétentions que la cour de Naples renouvelle aujourd'hui ; mais les distances sont si grandes, que le mal ne peut pas être réparé

promptement.

CHATEAUBBIAND,

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE CARAMAN

Paris, le 8 juin.

Le courrier de M. le baron de Vincent m'a apporté, rhonsieur le Marquis, vos lettres et vos dépêches des 25 et 25 mai. Je vous prie de remercier, de ma part, M. le prince de Metternich, de toutes tes choses obligeantes qu’il vent bien me dire. J’aurai l’honneur de répondre demain à a lettre, par le courrier que compte expédier à Vienne lé prince de Castelcicala.

Nous avons traité ici, dans des conférences lohgues et sérieuses, la proposition de S. M. le roi des Deux-Siéiles: Vous verrez, par le protocole dont je joins ici lacopie, ee qui a été décidé, et les notes auxquelles la discussioh a donné lieu. J'avais fait la mienne beaucoup plus longue: J'avais exposé les inconvénients sans nombre que le gouvernement francais voit dans la proposition de Naples. J’avais démontré qu’en admettant un régent, ou le délégué d’un régent , ayant droit de sanctionner, c'était admettre un souverain ; que ce souverain aurait, par la conséquence de sa souveraineté , le droit de faire des lois , et que l’alliance ne voulait pas, surtout, qu’on pit faire des lois dans l’absence de Ferdinand. J’avais prouvé qu'un incident, qui retarde l’envoi des agents diplomatiques à Madrid, met en péril l’entreprise si heureusement commencée, peut changer les chances de la guerre, faire rompre à l’Angleterre sa neutralité toujours douteuse, etc., etc. M. le baron de Vincent m'a fait observer que, plus j’insisterais str les difficultés, plus il serait embarrassé dans sa conduite avant d’avoir pris les ordres de sa cour. Je n’ai pas hésité, pour ne rien faire qui ne fût agréahle à M. le

M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GUILLEMINOT

Paris, ce 12 juin 1825.

Je suis fâché , général, de vous importuner de mes lettres; mais une idée utile peut se trouver mêlée dans beaueeup d’ennui, et nous sommes dans des circonstances où rien n'est à négliger.

Je veux vous parler encore de Cadix. Si vous ne pouviez pas entrer dans Vile de Léon par les deux entrées du côté de la terre, on dit qu’en embarquant des troupes à San-Luear on à Rota, on peut en deux ou trois heures doubler la pointe de Cadix, et débarquer sans obstacles du côté de la pleine mer, sur le rivage de l’île de Léon qui est tout à fait oavert et sans défense de ce côté. Effectivement, je me suis moi-même promené sur le bord de la mer de ce côté, et je ne me rappelle pas y avoir vu aucune batterie, ni aucun ouvrage de fortifications. Si le fait est-exact (et ce sont les Anglais, qui connaissent bien les lieux, et quine nous souhaitent aucun succès, qui le disent}, rien ne serait dene si facile, avec notre flotte, de nous emparer de Pile de Léon. Nos soldats, descendus sur la plage, du côté de la pleine mer, prendraient à revers les ouvrages qui défendent l'île du eôté de la terre ferme, s’empareraient de la ville de Léon, et seraient maîtres des fontaines, qui fournissent de l'eau à Cadix. Du bout de la chaussée qui unit Cadix à l’île de Léon, il y a à peine portée d’obus ; il serait impossible que la ville tint longtemps dans cette posilion, privée de ses eaux, de ses arsenaux et de ses ports. Vous savez tout cela sans doute mieux que moi, mais enfin il ne m’en coûte pas grand’ chose de vous le dire.

Vous avez appris, général, qu’on a donné ici un bâton

de maréchal ; j'aurais désiré qu'on eût attendu ; mais enfin il y en a d’autres , et la puissancé du roi n’est pas plas borhée que les services qu’on lui rend.

: Mina a pris la position qw'occupait Pamphile La Croix, et menace F Aragon et Ia Catalogne.

Jen’ai que le temps, général, de vous assurer dé nouveau de mon entier dévouement.

CHATEAUBRIAND

M. UE CHATEAUBRIAND A M. DE CAUX

Paris, ce 12 juin 1835.

J’ai reçu, monsieur le Comte, vos lettres du 6 et du 7. M. Ie duc de San-Carlos est arrivé : nous allons nous occuper de le reconnaître. Voici une chose dont il fant prévenir la régence.

Le prince de Castelcicala, soutenu sccrétement par Au triche, a passé une note à la France, dans laquelle il déclare que le roi de Naples, son maitre, a le premier droit à Ja couronne d'Espagne, en cas que la ligne royale actuelle vint à manquer ; et qu'en conséquence de ce droit (qui n’est pas bien clair), il réclame pour son maitre la régence d’Espagne, on du moins le droit de sanctionner, par un délégué, tout ce que la régence actuelle peut faire en Espagne. Nous avons eu là-dessus deux conférences avec les ambassadeurs des cours alliées. J'ai représenté les dangers de cette proposition, et ils sont sans nombre. L’Autriche l’a appuyée ; la Russie l'a repoussée, ainsi que la Prusse; mais ne vou- : fant pas trancher trop vite une question qui pouvait retarder le départ de leurs agents pour Madrid, la Russie et la Prusse ont dit qu’elles prendraient les ordres de leurs cabi-

nets. Cela m’a ouvert une porte , et j’ai dit que la France, avant de prendre une résolution sur la demande de la cour de Naples, attendrait 4 connaitre le sentiment de la Russie et de la Prusse. Cela nous donne deux mois, et en attendant, les agents diplomatiques vont partir pour Madrid.

Mais j’ai appris qu’arrivé 4 Madrid, M. Brunetti, avant de déployer son caractère, demanderait à la régence de reconnaître la prétention du roi de Naples et de soumettre ses actes à sa sanction.La régence, selon moi, doit répondre, avec ‘politesse, mais avec fermeté, que cette mesure est de la plus haute importance ; qu’il s’agit de prononcer sur un fait de succession , pour lequel elle ne se croit pas juge compétent ; que cette mesure pourrait alarmer l’Angleterre, qui verrait dans cette question et cette guerre d'Espagne un intérét de famille, ce qu’elle ne veut pas reconnaitre; que d’ailleurs, la régence étant à quatre-vingts lieues seulement du roi d’Espagne, elle ne pourrait pas encore prononcer sur une question si grave, sans savoir s’il plaît au roi Ferdinand d'avoir auprès de lui un souverain étranger, ou le délégué de ce souverain, régent de son royaume ; et que, dans tous les cas, la régence ne pourrait se prononcer que quand elle connaitrait sur ce point l'opinion des cabinets de France, de Berlin et de Pétersbourg.

Prenez bien garde à ceci: c’est grave, c'est un piége dela politique autrichienne. M. Saez le verra facilement, et comme c’est lui qui sera chargé de la réponse, il pourra s’entendre avec vous. M. de Talaru est prévenu ; mais montrez-lui cette lettre aussitôt qu’il sera arrivé à Madrid.

. Ha quitté hier Paris ; il part demain de sa maison de campagne : je suppose qu’il arrivera le 24 ou le 25 à Madrid. M. Bulgari, chargé d'affaires de Russie, part demain, 43; M. Brnnetti, chargé d’affaires d’Autriche, part samedi, 14, avec le chargé d'affaires de Sardaigne. 11 est probable qu’ils

arriveront à Madrid avant M. de Talaru. M. Boutourlin, aide-de-camp de l’empereur de Russie, qui va complimenter - M. le duc d’Angouléme, est parti hier. Les courriers de la régence, allant à Vienne et à Pétersbourg, ont passé par ici. Dépéchez-vous vite d'envoyer quelqu'un à Londres ; j’ai quelque raison de croire que l’envoyé de la régence y sera mieux reçu qu’on ne le croit peut-être.

Tournez toutes vos pensées vers Cadix.

CHATEAUBRIAND. -

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