TOME II. D
peut nous empêcher de devenir pne nation, on veut au moins, autant que possible, nous isoler de toute l’Europe. On y était parvenu en effrayant tout le monde sur la faiblesse du gouvernement, et sur la force de nos révolutionnaires. Aujourd’hui ce sera notre ambition, ou l’abus que nous pourrions faire des forces que nous recouvrons , qui va devenir Je moyen dont on se servira pour effrayer les imaginations.
Je vous ai déjà mandé , mais je vous le répète encore, la correspondance de Pozzo est dans le meilleur sens possible; on commence à rendre plus de justice à M. de Villèle, à comprendre surtout combien serait malheureuse la désunion entre vous et lui : en tout nous ne pouvons pas désirer ‘de meilleures dispositions que celles que l’on nous témoigne dans ce moment. Finissons notre affaire d'Espagne comme nous l'avons commencée, nous ferons taire alors la calomnie, et si nos ennemis le veulent , nous compterons avec eux.
LA FERRONNAIS
* M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GUILLEMINOT. Paris, ce 25 juin 1823.
Comme nous avons été persuadés dès longtemps l’an et l'autre queles Cortés se réfugieraient à Cadix, l’événement ne nous aura pas pris au dépourvu. J’ai obtenu de nouveaux renseignements et recueilli de nouvelles idées, dont je dois vous faire part.
” Bien décidément, général, les Cortés ne paraissent pas avoir assez de troupes pour occuper à la fois Cadix et tous les ouvrages militaires de l’île de Léon. On dit tonjours
D’ESPAGNE. SF
qu’il est possible de pénétrer dans File par mer ; on assiire qu’en payant bien les mariniers de la côte, vous aurez toutes les embarcations à votre service. On assure, de plus, que la marine militaire espagnole est toute royaliste, et que, s’il y a quelques vaisseaux de guerre espagnols dans la baie de Cadix, it sera aisé d’avoir à vous les capitaines. Si vous pouvez parvenir à jeter des bombes dans Cadix; bientôt tout sera à vous. Vous n’êtes pas sans doute effrayé de cette sotte idée qu’une bombe peut atteindre le roi. J’espère qu’il ne lui arrivera aucan malheur; mais, après tout, il s’agit de la royauté; un roi n’est qu’un général en temps de guerre : il doit payer de sa personne, et l’on ne consent à mourit pour lai qu’à condition qu’il saura aussi mourir pour le bien de ses sujets quand il le faut. Avec des craintes et des pusillanimités, on arrête tout.
La plus grande partie du succès dépendra de notre marine. J'ai obtenu hier qu’on envoyât deux vaisseaux de plus. Soyez certain que vous ne pouvez rien obtenir que par un coup de violence, que la rapidité et l’audace peuvent seules faire tout votre succès. |
Persuadons-nous bien que tout est maintenant dans Cadix ; que toutes nos pensées, tous nos efforts doivent tendre à ce point; que toute la question est réduite à la prise ou à Ja reddition de cette dernière retraite des comuneros. S'ils s’échappaient par mer, cela est possible, mais c’est ut événement hors de notre puissance ; alors comme alors, Ja question ne serait plus que politique et diplomatique. On verrait que faire en Espagne et de l'Espagne. En attendant; notre métier est d'aller de Favant.
Je vois qu'on dit à Bordesoulle d’aller doueement, et cela me désole ; c’est d'aller vite qu’ils’agit à présent ; vous connaissez, dans les affaires décisives, le prix d’un moment perdu. Il faut arriver brusquement devant Cadix, avant
que ces gens-là aient eu le temps de regarder autour d’eux, de se remettre de leur terreur. Tout peut être emporté en un tour de main si l'on va vite, et durer six mois si l’on tergiverse. Votre gloire, général, et votre avenir sont là, songez-y bien. Je pense que Molitor, avec une partie de son corps, suivra Ballestros : il ne faut pas que celui-ci puisse nous inquiéter sur nos derrières en Andalousie. Le refus qu'a fait sir W. A’Court de suivre le roi à Cadix est une chose immense pour nos intérêts. Ne croyez pas que cela soit un jeu : les Anglais ne sont pas amis, mais il ne faut pas les voir partout, et supposer des finesses politiques la où il n’y a que des faits simples. Sir W. A’Court n'avait pas de pouvoirs pour reconnaître une république: il a du s'arrêter pour en demander à sa cour; c'est ce qu’aurait fait tout ambassadeur.
Voyez dans ces longues lettres, général, la preuve de mon zèle pour le service du roi, de mon attachement pour vous, et aussi de mon intérêt dans une entreprise dont j'ai élé le premier moteur , afin de nous sauver d'une nouvelle révolution, et de donner une fidèle et vaillante armée aux Bourbons. Notre position est entièrement changée en Europe, et je suis fier, comme Français, de voir avec quelle dignité et quelle considération la France a repris son rang parmi les grandes puissances. À p-
plaudissez-vous d'avoir contribué à relever votre patrie. Toat à vous.
CHATEAUBRIAND
J'apprends que Bordesoulle s'est porté directement sur Cadix. Dieu soit loué!
D'ESPAGNE. 3d.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU-
\ Paris, ce 26 juin 1825.
J'ai reçu votre lettre de Bayonne, mon cher ami; nous savons ici toute l’histoire de M. Ward. Quant à M. Brunetti, nous nous y attendions ; et vous saurez par M. de Caux que j'en ai fait prévenir la régence. Je vous engage à nepas vous laisser étourdir, au premier moment, de tout ce que vous entendrez de contradictoire. Les uns vous diront que la régence exagére, qu’elle perd tout, qu’elle est folle ; les autres vous soutiendront qu’elle ne fait rien pour venger les royalistes et la cause royale. Le fait est que cette régence n’est pas composée d’hommes forts ; mais, vous le savez, il n’y a pas d'hommes en Espagne. C’est là le côté facheux, mais il faut aller comme on peut. En se plaignant et s'effrayant de tout, on ne finirait pas. Votre rôle sera diflicile: entre les partis français et les partis espagnols, vous en trouverez de toutes les sortes. Souvenez-vous de vos instructions ; ayez des conférences avec vos collègues, aux termes de votre protocole; mais évitez toujours qu’elles soient trop fréquentes et qu’elles aient une apparence plus sérieuse qu’une conversation importante. Pourtant, quand M. Brunetti demandera les conférences, il faudra bien que vous sachiez s’il est accrédité, oui ou non, auprès de la régence ; car, s'il ne l'était pas, à quel titre demanderait-il des conférences ? Vous lui en ferez poliment et légèrement la remarque. Attendez-vous à être désavoué par l'Autriche, et soyez sûr que les plus mauvais rapporis contre nous sont maintenant arrivés de Madrid.
Ne vous laissez pas déconcerter au premier moment, et
dy.
en dernier résultat, nous triompherons avec de la fermeté et de lapatience.
Tout à vous, mon cher ami.
CHATEAUBRIAND