GUILLEMINOT
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE LA FERRONNAIS
Paris, ce 23 août.
Je dois, monsieur, vous parler d’un événement dont nos ennemis ont voula faire quelque chose, et qui heureusement n'aura aucun résuitat facheux.
On avait fait à Burgos, ainsi que dans plusieurs autres villes d'Espagne, des arrestations arbitraires extrémement nombreuses. Les moindresinconvénients de ces arrestations étaient de susciter des ennemis sans cesse renaissants à nos armées ; car les soldats miliciens qui rentraient chez eux, en vertu de capitulations militaires avec nos généraux, étant incarcérés en rentrant dans leursfoyers reprenaient lesarmes et allaient grossir les garnisons des places ou former des guérihas derrière nos armées. Pour faire cesser ces désordres,
qui compromettaient la sûreté de nos troupes, le commar-.
dant de Burgos fit mettre en liberté tous les détenus qui n'etaient pas arrêtés en vertu d’ordres émanés des tribunaux. La régence s’en tint offensée, et M. Saez écrivit une lettre à M. de Talaru, dans laquelle il demandait d’un ton menaçant une prompte réparation. Cette note fut malheureusement communiquée à Monseigneur qui, justement offensé qu’on ne reconnût pas mieux ses travaux ét ses sacrifices, donna , de premier mouvement, à Andujar, une érdonnance par laquelle il déclare qu'aucane arrestation ne pourra avoir lieu dans les places occupées par ses troupes, sans l’autorisation du commandant de ces troupes ; et comme des journaux de Madrid avaient osé insulter l’armée française, cette ordonnance mettait les journaux sous la surveillance militaire.
Là-dessus grand bruit : L'indépendance de la régence
méconnue , la justice violée, la cause royaliste sacrifiée & la cause révolutionnaire , etc., etc. Les agents de l’Angleterre soufflaient le feu , 1es partisans des Cortés cherchaient à faire naître une division sérieuse entre nous et le parti royaliste; des intrigants s’agitaient et des moines fanatiques cherchaient à remuer la populace. MM. Bulgary et Brunetti, qui sont bien jeunes pour la besogne dont ils sont chargés, s’emportérent d’abord, mais ils revinrent ensuite à un sentiment plus juste de la position des choses. M. Royez fut constamment bien, et aperçut, dès le premier moment, le danger immense qu’il y aurait eu à montrer la moindre division entre les représentants de l'alliance dans une pareille circonstance. L’ordonnance , sans doute, a des inconvénients ; un magistrat, un ambassadeur ne l'aurait pas rédigée telle qu’elle est, on platôt aurait conseillé toute autre mesure. Mais qu'est-ce après tout qu’une ordonnance échappée à un général qui voit sa parole comptée pour rien, ses troupes exposées par des. violences fanatiques? à un général dont l’humeur est trop naturellement provoquée par une note menaçante ? qu’estce, dis-je, que cette ordonnance mise en contre-poids à tous nos sacrifices et aux vertus d’un Prince véritablement admirable ? Notre sang coule dans toutes les provinces de l'Espagne pour la cause des royalistes espagnols, cause qu’ils défendaient eux-mêmes si mal ; nos soldats, au milieu de toutes les privations, sous an soleil brälant, gardent la discipline la plus incroyable; 450 millions ont déjà été répandus par nous dans la Péninsule. Un prince héritier du trône de France expose à tous moments sa vie pour délivrer le roi Ferdinand et arracher l'Espagne à la faction ; et tout cela serait mis en oubli, parce qu’une ordonnance juste au fond, quoique défectueuse dans la forme, est venue mettre un frein à esprit de réaction et de yen-
geance, et contrarier les vues de ceux qui ne poussaient peut-être à ces rigueurs excessives que pour nous contraindre à nous retirer sur l’Ébre. On a enfin senti ce qu'il y aurait d’ingrat et d’impolitique 4 faire tant de bruit. La régence, qui avait envoyé une note à la conférence. l’a retirée; les représentants des cours ont cessé d’insister sur des démarches intempestives. La régence a ordonné elle-même l’ouverture des prisons et député un officier à Monseigneur pour l’engager à modifier son arrêté : tout s’est calmé et l’on attend en paix les événements de Cadix. Monseigneur est arrivé, au plus tard, au port Sainte- Marie le 48; il aura fait sommer Cadix le 19 ou le 20, et s’il n’a pas ouvert ses portes , l'attaque est ordonnée pour le jour même de la Saint-Louis, le 25. Nous n’avons donc plus que huit jours à attendre , à dater du jour où je vous écris, pour apprendre les choses les plus importantes pour - les destinées de l'Europe.
CHATEAUBRIAND
“ M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
* Paris, ce 27 .aott 1825.
Je vous écris ce matin avec une sorte de satisfaction, parce qu’il n’y a plus d’incertitude sur l'événement. Heureux ou malheureux, il est maintenant passé; vous le savez sans doute au moment où j'écris, et certainement au moment où vous recevrez cette lettre. Une estafette, arrivée hier, ne m'a point apporté de dépêches de vous, mais elle apporté une lettre de Monseigneur qui apprend ce qu'il a dû faire ; elle me donne du moins cette satisfac-
tion qui résulte des faits précis de la netteté d’une position. Le Prince dit donc, qué le 47 il a assemblé un conseil de wuerre ; qu’il a été résolu d’attaquer la ville en suivant un plan régulier; lequel plan damande cing jours de préparation ; qu’en conséquence il a envoyé un de ses aides-de- ‘camp porter au roi la lettre dont on lui avait envoyé d'ici le modèle, en donnant cinq jours pour y répondre. Vous connaissez maintenant cette lettre. Elle servira à vous détromper sur la prétendue conspiration politique pour une charte à laquelle vous avez cru, avec tous ceux qui avaient intérêt à Madrid à y croire ou à y faire croire. Vous auriez dû mieux me connaître. Les événements militaires et la conduite particulière du Prince ne dépendent pas de moi; mais ce qui en dépend ce sont les résnitats et les capitulations politiques, car aucune concession pour la fin de la guerre ne peut être accordée sans être ou offerte ou ratifiée par le roi sur l’avis du conseil : or, tout ce qui serait au déshonneur de Ja France, et constituerait l’abandon des principes qui ont fait la règle de ma vie politique, n’aura jamais lieu tandis que j'aurai quelque part au gouvernement. Ou je me trompe étrangement ou la lettre de Monseigneur est aussi noble que ferme et calme. Que propose-t-il, ou plutôt qu'insinue-t-il? car même il ne le propose pas. Une amnistie et les vieilles cortès; et cette amnistie et ces vieilles cortès ne peuvent être même accordées qu'après que le roi sera libre; sa liberté étant la première condition de la paix. Trouvez mieux, et pour le roi dont il faut la délivrance , et pour la nation qu'on ne peut garantir des fautes du roi qu'en la mettant à l'abri derrière ces vieilles institutions. Si le clergé, qui compose presque seul les vieilles cortés , n’est pas satisfait, il faut convenir qu’il est difficile à satisfaire.
Mon rôle ici est fini; je sors net et sans tache de Pévé~ —
mes conversations avec M. de Bernstorff, qui, sans cela, tiendraient un peu trop de la nature du monologue. Mes dernières dépêches ont fait connaître à Votre Excellence avec quelle satisfaction on aurait reçu ici la nouvelle de Ja soumission de Cadix. Aujourd’hui, un peu d'impatience y a succédé, mais toujours mêlée de beaucoup de confiance. M. de Bernstorff, me parlant hier soir des dépèches qu’il venait de recevoir, m’a dit que tout allait à merveille, et que les détails qu'on lui donnait élevaient au plus haut degré ses espérances. La conversation s’étant portée sur les résultats de l'expédition d’ Espagne, aussi vivement menée qu'elle l’a été jusqu'ici, et aussi heureusement terminée que nous la prévoyons, il a compté au nombre de ceux dont nous ne devions pas être les seuls à nous féliciter, la résurrection politique de la France, c’est le terme dont il s’est servi. Ii a ajouté que c'était à vous, principalement, monsieur le Vicomte, à l’énergie de vos conseils, qu'elle devait de se trouver replacée parmi les puissances au rang qu’il était si nécessaire qu’elle occupat.
Les rapports de M. Royez, arrivés hier, parlent du facheux dissentiment d’opinion qui a éclaté entre M. le duc d'Angoulême et la régence, au sujet des arrestations arbitraires qui avaient été faites. D’après l'impression qu’il m’a paru que M. Bernsiorffavait reçue de toute cette affaire, j'ai pu juger que M. Royez avait complétement mérité les éloges que Votre Excellence lui donne, et que j'ai eu soin de ré- . péter. M. de Bernstorff croit que la vivacité qu’a montré S. A. R. dans cette circonstance, loin d’avoir un fâcheux effet pour l'avenir, servira à tenir la régence dans de justes bornes, et à lui faire sentir les ménagements qu’elle a à garder envers le gouvernement auquel elle doit son existence , et le Prince sans l'assistance duquel elle ne peut rien.
J'ai envoyé à M. de la Ferronnais, par estafette, et à M. de Rumigny, par la poste, les lettres que votre Excellence m’avait adressées pour eux.
Agréez, je vous prie, monsieur le Vicomte, l’assurance demonentier dévouement et celle de Ja haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, de votre Excellence, le trés-lrumble et très-obéissant serviteur.
RAYNEVAL
M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GUILLEMINOT
Berlin, ce 51 août 1825.
J'ai reçu, général, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire, en date du port Sainte-Marie, le 24 de ce mois. Je m'attendais à la réponse négative du roi d’Espaene, ou plutôt de ses geôliers. J'ai toujours pensé qu’on ne céderait qu’aux boulets et aux bombes. Si vous pouvez join dre l’ennemi et arriver au corps de la place, la partie est gagnée ; mais comment joindre cet ennemi ? Je n’ai pas
grande confiance au bombardement par mer, si vous n’avez
pas pied à terre dans l'île de Léon. Quand vous aurez pris le Trocadero et le Matagorda, on assure qu’il vous sera aisé de faire taire le feu du Pontalès, sur la pointe en face du Matagorda, et, par suite, d'opérer une descente sur ce point, de vous y loger avec six mille hommes, et de séparer ainsi l’île de Léon de Cadix, qu’il serait facile alors d’écraser. On dit aussi qu’il serait facile d’opérer un débarquement dans l'île, du côté de la pleine mer. Ne pourriez-vous faire venir les canons trouvés à Algésiras? Tout ce que j'ai pu TOME 1]. 40
a. . ms
faire dans mon département, c’était de faire écrireà M. de Lesseps, notre consal à Lisbonne, bien avant qu'on songeat à rien tirer du Portugal, de vous envoyer, sur mon propre crédit, bombardes, munitions, etc. Je vous répète, général, toutes mes réveries militaires; mais je reste toujours convaincu, pent-être à tort, qu’on ne peut rien faire de sûr, si on n’occupe un point dans Vile de Léon ; et je crois qu’avec des soldats français, inspirés par la présence de monseigneur le duc d’Angoulème, rien n’est impossible.
Ne vous effrayez pas, général, de l'intervention anglaise ; croyez-mui, elle n’aura pas lieu. C’est un leurre, dont les meneurs se servent pour faire prendre patience à leur parti. J’ai, sur la neutralité anglaise, des données certaines ; on n'est pas bienveillant, mais jamais on n’interviendra tant que nous resterons unis aux Espagnols : c’est là notre grande sauvegarde.
La flottille qui était devant la Corogne doit maintenant vous avoir ralliés. Elle aurait pu vous porter les canons de cette place; je l'ai dit, et j'aurais voulu qu’on eût donné des ordres. Si on n’y a pas pensé, ne pourriez-vous envoyer lin ou deux bâtiments de votre escadre chercher ces canons?
: Je viens de m'apercevoir , général , que j'avais mal commencé ma lettre : je n’ai pas le temps de la récrire.
Croyez, à mon entier dévouement.
P.-S. Adoucissez , autant que vous le pourrez, l'exécution de l'ordonnance si généreuse d’Andujar, mais dont nos ennemis ont été au moment de tirer le plus grand parti contre nous. Nous ne pouvons rien faire sans notre union avec la population royaliste , toute violente qu’elle est : c’est un mal qu’il faut supporter. L
Je rouvre ma lettre, pour vous dire que je viens de lire la lettre du roi d’Espagne : c’est un insigne monument de sa servitude. Il faut qu’il soit bien malheureux, pour avoir copié une pareille lettre, car elle ne peut être de lai. Ne croyez pas un mot de ce qui est dit des négociations avec l'Angleterre. La preuve du mensonge est auprès, car la lettre prétend que nous sollicitons aussi l’intervention anglaise; et l’on sait que nous avons rejeté trois fois la médiation de la Grande-Bretagne. J’insiste sur ce point, parce que je m’aperçois que c’est une fausse idée que l'on a toujours eue au quartier-général. Encore une fois, tant que vous serez bien avec la Russie, ne craignez rien des Anglais. On fait dire aussi au roi qu’il sera exposé ! c’est une ruse employée pour agir sur le cœur de monseigneur le duc d'Angoulême ; c’est un malheur d’être obligé de bombarder Cadix, mais c’est un malheur inévitable , car si Cadix ne se rend pas, la monarchie française est en péril. Ici, il n’y a pas à reculer, ils’agit de notre existence. Ni les difficultés, ni l’hiver , ni les périls ne doivent nous arrêter, Si nous prenons, ou si nous ne prenons pas Cadix, nous sommes la première ou la dernière puissance de l’Europe. Je viens d'obtenir qu’on donne des ordres à la Corogne et à Rochefort, de vous envoyer des canons, etc., dussent-ils arriver trop tard.
Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de former des siéges en Catalogne ? On n’y a pas pris les équipages suffisants. La chute de Barcelone entrainerait celle de Cadix. Au reste, Milans est renfermé et investi dans Taragone , et il ne reste plus une seule armée constitutionnelle en campagne dans toute la Péninsule , si ce n'est quelques corps errants dans l’'Estramadure.
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M. DE CHATEAUBRIAND AU PRINCE DE POLIGNAC
Paris, ce 1°" septembre.
Je vous envoie, noble Prince, la copie de la lettre de monseigneur le duc d’Angouléme et de la réponse de Ferdinand ; elle est uniquement pour vous. Nous ne devons faire connaitre que malgré nous et le plus tard possible, si nous ne pouvons pas prévenir la publication, ce monument de la honte et de la servitude du roi d'Espagne. La lettre origidale est de la main même de ce malheureux monarque : ainsi il déclare qu’il est libre, six semaines après avoir protesté, à Séville, contre la violence qu'on lui faisait, et après avoir été déclaré fou et dépouillé de la royauté. Vous remarquerez le mensonge sur les médiations de l’Angleterre, mensonge prouvé, puisqu'il est notoire que loin de demander ces médiations pour notre compte, nous les avons formellement refusées. La lettre de Monseigneur est digne et simple, et vous voyez qu’aucune concession n’a été faite aux comuneros. Vous ferez part à vos collègues d'Autriche, de Russie et de Prusse, du fait ; vous leur direz que monseigneur le duc d’Angouléme avait proposé au roi Ferdinand de publier une amnistie, lorsqu’il serait libre, et
de convoquer les anciennes Cortés pour mettre ordre aux
affaires du royaume, et que Ferdinand, sous le poignard des assassins , a été obligé de copier une réponse que nous ne voulons pas publier pour Phonneur des monarchies. Vous direz également à M. Canning, s’il vous en parle, qu’aucune négociation n'a été possible, et que nous allons prendre de force ce qu’on ne veut pas nous donner de gré; mais vous ne lui laisserez pas ignorer que les jacobins de Cadix se vantent dans leur lettre d’être en négociations
avec l’Angleterre. Au reste, à quelque chose malheur est bon; il vaut mieux avoir Cadix avec des bombes que par des lettres; nous ne serons point forcés à des concessions. Dans ce moment le Trocadero doit être pris, ce qui est un acheminement à l’île de Léon. Si nous pouvons parvenir à descendre et à nous établir dans cette île, Cadix ne peut pas tenir huit jours. Nous avons la nouvelle de l’arrivée de Hyde à Lisbonne. Écrivez-lui de ma part, pour lui
dire d'envoyer tout ce qu'ilpourra, en munitions de guerre, chaloupes canonnières, bombardes, devant Cadix, etc., ete.
CHATEAUBRIAND
M. DE LA FERRONNAIS A M. DE CHATEAUBRIAND
Saint-Pétersbourg, le 4 septembre 1825.
En rendant compte, dans ma dépéche de ce jour, de ma conversation avec l’empereur, j’ai cru, monsieur le Vicomte, devoir réserver pour une lettre plus confiden- | tielle ce qui, dans cette conversation, a été plus particulier. Voici ce que l’empereur m'a dit :
« Vous vous plaignez de la défiance que l'on vous té- » moigne. Vous voudriez que sans examen , sans connai- » tre vos intentions, et sans avoir le droit de donner leur » avis, les alliés souscrivissent aveuglément à tout ce qui » vous paraît convenable; en un mot, vous prétendez ne » servir que les intérêts de la France, ne consulter que » ses convenances, et que l’alliance ne soit pour vous qu'un » auxiliaire qui n’ait d'action et de direction que celles que » vous voudrez lui donner : c’est exiger beaucoup , et la
ns - GUERRE
sieur le Vicomte, plus ce sentiment est vif, plus j’ai cru . devoir le concentrer jusqu’à ce que j'aie reçu la confirmation officielle de ce grand événement, j'ai cra devoir paraltre ne pas encore y ajouter une foi entière. Le désappointement me donnerait une attitude trop gauche.
Il parait que l’empereur a parlé au comte de Nesselrodede sa conversationavec moi, et que celui-ci, plus juste que son maitre, regrette que l’on se soit exprimé avec une étrange injustice sur M. de Villèle. Hier, en me parlant de la délivrance du roi, qu'il appelle la fin de lu fin, il me disait : Ce qui fera surtout un grand plaisir à l’empereur, en apprenant cette grande nouvelle , c'est qu’il y verra l'assurance d’ane union encore plus intime entre MM. de Villèle et de Chateaubriand , et qu'il importe à la tranquillité de la France, et par conséquent toujours à celle de l'Europe, que des hommes aussi dévoués, aussi bien intentionnés, et d’un aussi grand talent, ne se désunissent jamais.
La FERRONNAIS.
D’ESPAGNE. | 449 . notre éclat à l'étranger, et elle jettera des millions pour des dépenses au moins inutlies. Mézerai disait que « la France, à une certaine époque de notre histoire, se gouvernait comme un grand fief ; » elle se gouverne aujourd’hui. comme uné grande bourse. Je regarde les hommes relevant de mon ministère, et qui secondent si bien mes travaux, comme étant eux-mêmes ministres, et je ne réclame que l'honneur d’être leur camarade ; jugez si je souffre de ne pouvoir venir à leur secours. |
Ce serait , je vous assure, d’un grand cœur que je changerais avec vous de position; je vous laisserais les spectacles de la cour, et j'irais revoir les barques de pêcheurs que Vous avezsous les yeux. Au cas qu’un succès d’affaires vienne augmenter la déplaisance que l’on a naturellement de moi , et que l’on me renvoie, j'irai vous chercher sur votre beau rivage. Je cours après le soleil et la retraite comme la chatte devenue femme courait après les souris. Ce sout là mes misères , monsieur ; je vous les confie, cachez-les bien ; c'est mon secret diplomatique. Chemin faisant , tachez , je vous prie, que votre roi se contente de Caserte et renonce à la régence d'Espagne. Un homme ‘comme vous comprend tout, et vous m’excuserez.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND AU GENERAL GUILLEMINOT
‘Paris, ce 3 septembre 1835.
Je ne puis, général, m'empêcher de vous écrire encore dans ce moment décisif. Quand vous recevrez cette lettre, vous serez sans doute maîtres du Trocadero ; vous serez prêts à attaquer Cadix ou l'ile de Léon, ou les deux en-
semble, selon le jugement de l’illustre prince qui com- . mande l’armée. Vous savez, général, que telle aété, dans le commencement de la guerre, mon opinion, etje dois vous répéter les raisons sur lesquelles je l’appaie.
J’ai consulté ici une foule de militaires français et étrangers, les uns ayant servi sous le maréchal Victor, au blocus de Cadix, les autres contre ce maréchal, aa même blocus: ainsi les premiers connaissent bien les moyens d’attaque, et les autres les moyens de défense. Touss’accordent à dire qu’à l’époque du premier blocus, l’île de Léon était défendue par une armée de vingt-cinq à trente mille hommes anglais , portugais et espagnols; qu'elle était garnie d’une artillerie formidable apportée de Gibraltar ; qu’une flotte de trente vaisseaux de ligne et d'innombrables chaloupes canonnières en défendaient l’approche par mer, et que, malgré tout cela, les Français étaient aa moment de réussir, en passant, la nuit, sur des bateaux, du fort Matagorda au fort Pontalès, lorsque Buonaparte rappela les deux tiers des troupes pour marcher contre le duc de Wellington,
Aujourd'hui, la position est inverse. L'île de Léon et le Trocadero ne sont défendus que par sept à huit mille hommes de mauvaises troupes, que nous avons battues partout, dans la proportion de dix à un; qui, de plas, sont démoralisées par la capitulation de Morillo et de Ballesteros, et divisées en deux parties, les miliciens et les troupes de ligne ; de plus encore, les Anglais disent qu’ils ont retiré et emporté la plus grande partie de l'artillerie qui garnissait les différents forts, et qu’excepté quelques points, les redoutes intérieures et la plupart des ouvrages sont presque sans défense : on doit en croire les Anglais, car ils ne nous souhaitent pas de succès.
Enfin, la mer est pour nous; les cinquante chaloupes ca-
nonnières espagnoles, qui vous ont gêné beaucoup pour la prise du Trocadero, se trouveront hors d'état de vous nuire par la prise de cette redoute: quoi qu'en disent quelques officiers de marine, nos vaisseaux peuvent très-bien vous : protéger de leur feu, pour opérer une descente quand vous serez maîtres du Trocadero et de Matagorda. Ils aurdnt sans doute à essuyer lé feu des ouvrages de l'ennemi sur la rive opposée ; mais, ce qu’il y a de certain, c'est que les vaisseaux anglais venaient tous les jours attaquer le Matagorda , lorsque les Français, dans la première invasion, étaient maîtres de ce fort, et que les vaisseaux français, aujourd'hui , pourront canonner le Pontalès lorsque vous occuperez le Matagorda.
On assure donc qu’il est possible d'opérer une descente au Pontalès , lorsque vous aurez fait taire le feu de ce fort, de s’y loger, et de séparer ainsi Cadix de l’île de Léon. Je suppose que cette opération serait combinée avec une autre descente, vraie ou fausse , sur le rivage méridional de l’île, et le bombardement de Cadix , même par vos bombardes, en quelque petit nombre qu’elles puissent être. Je vous dirai, général, que j’ai la conviction intime que vous trouverez beaucoup moins de résistance que vous ne vous l’imaginez. Jamais les Espagnols ne vous ont résisté un moment quand vous avez pu les joindre , et vous verrez les troupes de ligne probablement se réunir à vous en partie dans l’île de Léon , aussitôt que vous aurez mis le pied sur le rivage.
Il est inutile que je vous dise que l’occupation d’an point important dans l'ile de Léon entraîne la chute de Cadix, quand même cette ville n’ouvrirait pas ses portes, et que vous ne voulussiez pas l’écraser par un bombardement opéré du bout de la chaussée, au-dessus du Pontalès ; il est évident qu'elle tombe alors en peu de temps par famine, Le
blocus formé par terre dans l’île de Léon suppléerait à l’incertitude du blocus de mer, et vous sentiriez moins l’insuffisance de votre marine.
Mais à propos de ces vaisseaux, je v veux vous dire un mot
sur l’équinoxe. Il semble, à tout ce qu’on dit de l’équinoxe, que ce soit un terme fatal, une époque fixe et inévitable où il n’y a plus à espérer que des malheurs. Les Anglais ont bloqué pendant trois ans la baie de Cadix, hiver et été, sans jamais perdre la terre de vue. Ordinairement, on a un coup de vent à essuyer vers les premiers jours d'octobre, après lequel le temps devient très-beau jusqu’au commencement de décembre. Décembre et janvier sont assez orageux, mais février est ordinairement admirable, et les vents de mars ne durent qu’une huitaine de joors. J’ai navigué dans ces mérs, et ce n’est pas à moi qu’il faut venir faire de ces contes terribles de l’équinoxe.
Maintenant, général, j'appelle votre attention sur ce qui arriverait dans le cas où l’on abandonnerait Cadix. La France, qui se replace dans ce môment au premier rang militaire en Europe, retomberait au dernier. Le parti jacobin se ranimerait en Espagne et reparaitrait en France. L’Angleterre soufflerait la discorde, se déclarerait peutétre, et les alliés, ou nous retireraient leur appui moral qui nous a servi à paralyser l'Angleterre, ou nous offriraient Jeur appui physique qui ne pourrait être admis sans déshonorer à jamais nos arines et sans perdre notre indépendance. Les conséquences d'un pas rétrograde sont telles, dans les affaires d'Espagne , qu’il y va de la légitimité et de la couronne des Bourbons. Qu'on se pénètre bien de cette vérité. Vous auriez une catastrophe à la Bourse, et cette
Catastrophe seule vous mettrait dans le plus imminent danger. Il faudrait un volume pour développer les maux qui
résulteraient pour nous d’une retraite devant Cadix. C’est °
par la même raison, général, que,quels que soient les justes sujets de mécontentement que Monseigneur peat avoir de Madrid , la politique oblige à occuper cette capitale. IL faut seulement en augmenter la garnison, peut-être par le corps du général Bourke, mais en laissant toutefois une garnison assez forte dans [4 Corogne, à cause des Anglais qui font tout entrer par ce port. Je vous en prie encore, général, tempérez, adoucissez les mesures intérieures. Dissimulez l’injure ; renfermez au fond de votre cœur le mépris. Songez que dans cette affaire d'Espagne , tout est adresse, ménagement , habileté. Placés entre deux partis violents qui ne respirent que la vengeance, nous ne pouvons ni changer leurs passions, ni éclairer leur esprit. N’armons pas la masse contre la masse ; et lorsqu'elle est sanguinaire et insolente, remettons après notre succès à lui dire ce que nous sentons pour elle. Qu'importe aujourd’hui à la gloire de Monseigneur et de sa vaillante armée les outrages de quelques insensés , les intrigues de quelques ambitieux, et les machinations de quelques ennemis? Délivrons le roi, et quittons à jamais cette Espagne, où nous aurons retrouvé notre indépendance comme nation, notre gloire comme guerriers , et notre sûreté comme société politique. Monseigneur reviendra avec une haute renommée, et tous ceux qui l’auront servi dans cette étonnante entreprise , où deux révolutions auront été tuées d’un seul coup , trouveront la gloire et la récompensé dues à leur courage et à leurs travaux.
Ne songez donc plus, général, qu’à couronner l'ouvrage par une fin digne du commencement, et par une de ces entreprises hardies si naturelles aux Francais , et qui vont si bien an caractére de leur bravoure. Je ne sais comment cela arrive, mais il est certain qu’un débarquement de
La
troupes n'a presque jamais échoué chez aucun peuple et dans aucun pays.
Vous savez , général, combien je vous suis dévoué. CHATEAUBRIAND.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC
Paris, le {{ septembre 1825.
Depuis la brillante affaire du Trocadero, il n'est rien arrivé de nouveau. C’est le 8 ou le 10 qu’on a dû attaquer Vile de Léon, ainsi nous ne pouvons recevoir aucune nouvelle importante avant le 17, au plus tôt, à moins que ce ne soit la capitulation même de Cadix, mais ils ne parleront pas de traiter avant une seconde attaque.
Du côté de l’Autriche, voici un fait assez important que j'ai appris hier par M. de Caraman : l’empereur de Russie, en se rendant en Bessarabie, a demandé un rendez-vous à l’empereur d'Autriche. Le prince de Metternich prétend qu’il est fort embarrassé de cette proposition qui sera l’objet de beaucoup de commentaires; mais, en même temps, il veut, dit-il, en tirer parti pour faire peur à la Porte et pour l’engager à aplanir les différends qui permettraient à la Russie de renvoyer son ambassadeur à Constantinople. L’entrevue entre les deux empereurs doit avoir lieu le 6 octobre : je suppose que le prince de Metternich, malgré sa surprise , est au fond de ce tripotage. Quoi qu’il en soit, après la guerre d’Espagne, les affaires de l'Orient deviendront graves, et il faut s’y préparer. Je vais faire du train pour cela à Vienne, et demander pourquoi on s’occupe du Levant sans nous,
Quand M. Canning, ou le chargé d’affaires d’Antriche, vous en parleront, vous exprimerez aussi votre étonnement, et vous ferez observer que quand nous introduisons nos alliés dans nos projets et notre politique, nous avons bien quelque droit à être traités avec la même confiance.
Les cardinaux sont enfermés en conclave : cela peut aller vite et ne pas laisser à nos cardinaux le temps d'arriver. Nous en sommes à une lettre entre les noirs et les rouges. Les noirs seraient plus sûrs pour nous, comme principes ; mais ils auraient quelques inconvénients par l’excès de leur zèle.
Tout à vous, noble Prince.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 44 sepetembre.
‘ Mon cher ami, un petit mot. Je vous assure que je me réjouis particulièrement pour vous de voir horizon s’éclaircir en Espagne. Ne chantons pas pourtant victoire. Cette catin de fortune me fait une peur effroyable. J'ai vu vos amis. Ils étaient affligés du froid qu’ils croyaient survenu entre nous. Je leur ai dit que jamais il ne pouvait y avoir entre vous et moi de dissentiment durable, que nous nous étions grognés un peu et que c'était fini.
Tout à vous, mon cher ami. Rien de nouveau ici. Les cardinaux sont enfermés en conclave : ils veulent aller vite; l'Autriche se remue beaucoup. - .
CHATEAUBBIAND,
426 GUEBRE
. P.-S. Dites, je vous prie, à M. le nonce et à M. l'abbé Casson que le roi me charge de leur faire ses remerciements sincères sur les preuves qu'ils lui ont données de leurs sentiments le jout’de la Saint-Louis. Sa Majesté y à été extrêmement sensible.
J'ai reçu ce matin votre no 8, en date du 6.
M. LE COMTE GUILLEMINOT A M. DE CHATEAUBRIAND. Port Sainte-Marie, le 44 septembre 1825.
Monseigneur ,
Je réponds à la hate à vos lettres des 54 août et 3 septembre. Vos désirs ont été prévenus; deux circulaires aux généraux ont modifié l'ordonnance d’Andujar. La circonspection ; très-recommandée dans l’application , achévera d’en atténuer l’effet. Mais, au nom de Dieu, faites que la régence ait une conduite à la fois plus sage et plus ferme. .
Si, comme votre Excellence m'en donne l’assurance dans sa première lettre, les Anglais n’interviennent pas à Cadix, je ne doute pas que nos opérations devant cette place ne conduisent à bonne fin.
La flottille de la Corogne a rallié l’escadre. Nous tirons parti de ses équipages et de ses canons pour nos canonnières et nos batteries.
Grâce à votre Excellence, le Portugal nous a aidés,mais
de bien peu, car ce pays est totalement épuisé en ressources maritimes. |
Quant à notre grande, notre unique affaire, ma confiance dans la réussite n’a pas besoin d'être corroborée. Je suis convaincu comme elle de notre supériorité sur l'ennemi.
Devenus maîtres du Trocadero , j’ai pensé aussi, comme votre Excellence,que nous devions attaquer par le Pontalès. En nous établissant dans le faubourg qui est derrière, et dans la Cortadura, nous empêcherions d’une part les sorties de la place, et contraindrions de l’autre tous les défenseurs de l’ile de Léon de capituler ; cette opération nous -ménerait plus directement et plus promptement au but. Notre marine est mieux d'accord avec nous sur la pos- Sibilité d’un débarquement sur la plage de la grande mer, entre Santi-Pétri et la Torregorda. Mais un préalable nécessaire , c’est la réduction du fort Santi-Pétri, qui croise ses feux avec les batteries de terre sur le point jugé propre a la descente. Demain nous canonnerons ce fort par terre - et par mer, et, suivant toute probabilité, nous le réduirons promptement. |
Sa possession nous mettra à même de tenter le débarquement entre Torregorda et ce fort, ou d'exécuter le passage de vive force du Rio Santi-Pétri vers son embouchure.
La première de ces opérations repose en grande partie sur la marine. Une fois à terre , nos troupes, pleines d’ardeur, se chargent du reste. La tentative aura, j’espére, lieu dans peu de jours.
Le passage exécuté de force, nous rassemblerions de
nouvelles bouches à feu vis-à-vis les batteries ennemies de Vembouchure du Santi-Pétri, nous en rétablirions dans le fort du même nom, et nos bricks et canonnières
viendraient prendre des revers sur les batteries espagnoles, de sorte que la langue de terre sur laquelle se croiseraient nos feux deviendrait intenable pour l’ennemi ; alors nous jetterions notre pont. Les bateaux destinés à le former sont déjà rassemblés à San-Lucar. Telle est ma manière de voir.
Quant à l’équinoxe, je pense aussi que ce ne serait que pour peu de temps que nos opérations maritimes en seraient contrariées.
Maîtres de l’ile de Léon, nous bombarderons Cadix, si la place persiste à ne pas rendre le roi. Il eût été à désirer que nous eussions pu le faire immédiatement après la prise du Trocadero; mais on ne l'a pu, et les tentatives qu’on a faites depuis, sans organisation satisfaisante des moyens déjà si incertains à la mer, n’ont occasionné qu’une perte de temps. Mais pendant tout le temps des opérations dont j’ai eu l’honneur de parler plus haut à votre Excellence, j'espère qu’enfin nos bombardes et canonnières s’organiseront.
Tout ce que je viens de. vous dire, Monseigneur, vous démontre sans doute que je désire, autant que tout autre, d'éviter les suites désastreuses que pourrait produire tout relâchement dans nos efforts contre Cadix. Je ne suis nullement effrayé des obstacles à surmonter. Fussent-ils dix fois plus considérables, nous ne devons pas, nous ne pouvons pas, sans nous déshonorer, renoncer à notre entreprise. Tout le monde me paraît bien d'accord sur ce point, et la présence de Monseigneur fera que chacun remplira son devoir. Si ce n’est pas dans quinze jours, ce sera dans un mois, ce sera dans un an, que nous couronnerons notre noble entreprise. Mais ce sera, et, je crois, dans peu.
Toute la question de l'Espagne est là, comme vous le dites, Monseigneur, et non dans les scènes plus ou moins violentes qui se passent dans lintérieur de la Péninsule.
Je suis aussi le “conseil que me donne votre Excellence, de renfermer dans mon cœur tout le mépris, tout le ressentiment que doivent m’inspirer certaines choses. Je sais ce qui se trame en Espagne et dans Paris méme contre moi; mais j’en détourne tout 4 fait ma pensée, pour la fixer entièrement sur le grand, l’unique objet, la reddition de Cadix. Après, nous verrons.
Agréez, je vous prie, Monseigneur, l'hommage de mon respectueux dévouement.
Comte GUILLEMINOT.