‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 50 sur 80 · M. HYDE DE NEUVILLE A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

M. HYDE DE NEUVILLE A M. DE CHATEAUBRIAND

Lisbonne, 14 septembre 1835.

Mon trés-honorable ami,

M. Roth vous remettra cette lettre, et aussi ma dépêche cabinet n° 2, qui vous explique la mission dont il est chargé. Demain, dans deux jours peut-être, nous apprendrons que Cadix s’est rendu; mais vous approuverez sans doute qu’en fait de devoir je ne sois jamais l’homme aux conjectures. Pour bien servir, je crois, il faut marcher sans s’arréter; demain donc je fais travailler

au sciage des rames , et elles partiront au fur et à mesure pour Cadix. Vous verrez d’ailleurs, par la copie d’une lettre du major-général que M. Gros me remet à l’instant, à quel point l'envoi de ces rames est urgent; demain j'irai moi-même presser les ouvriers, et les choses iront aussi vite qu'elles pourront aller. Ce ministére-ci m'a communiqué une lettre, adressée de notre camp au gouvernement de Cadix , transmise par les factieux à Londres, et là, communiquée au ministre de S. M. T.-F. J'ayoue que ce n’est point ainsi que l’on devrait parler... Que le roi d’Espagne, libre, donne des institutions à ses peuples; qu’il abolisse l’inquisition, etc., etc.; qu’il recoive de nous des conseils, tout cela peut être le mieux du monde; je suis l’ami le plus dévoué des libertés de mon pays, je ne veux donc pas prêcher l’absolutisme ailleurs; mais quel intérêt avons-nous , pouvons-nous avoir, à faire aux comuneros des promesses? ce sont toujours Ja des concessions à l’esprit de trouble. Ne discutons pas l’état de choses qui suivra, si nous voulons sauver le principe, il ne faut pas se le dissimuler, l’Angleterre, qui voit presque en pitié ce que nous nommons notre blocus, re néglige rien, tout en paraissant y attacher peu d'importance, pour qu’on accepte sa médiation. On a voulu ici toucher cette corde, j'ai répondu avec la modération, mais aussi avec la dignité d’on ambassadeur de France : depuis, il n’a plus été question de ce moyen terme, et j'ai vu avec plaisir, dans un long tête-à-tête avec le roi, que S. M. était persuadée qu’il ne fallait pas confier aux Anglais le soin de relever. seuls les trônes légitimes; j'ai vu aussi que cet excellent prince, car il m’a parlé en bien honnête homme , ne demanderait pas mieux que de s'entendre avec nous, et qu'il se verrait

avec plaisir émancipé ; j'emploie ici l’une des expressions de l’un des ministres. Mais que faisons-nous pour attacher lui et son peuple à nous? il était captif, nous le savions, il le savait aussi; et chaque jour c’était la France qui lui faisait dire et redire : Nous n’entendons en rien et pour rien nous mêler de vos affaires, et le pauvre roi de se croire galérien pour la vie parce que d'aucun côté, on ne paraissait méme le plaindre ! Faites-vous communiquer la lettre du 27 avril, du général comte Grundler, à l’occasion de l’entrée d'Amaranthe en Espagne; elle est adressée au général Madureira, à Burgos; il me semble qu’on pouvait dire autrement à ce loyal Amaranthe : On ne peut avoir aucunes communications avec votre troupe; M. de Villa-Flor a eu de la peine à obtenir son audience; les premières paroles ont été, à peu près : Nous n'avons pas besoin de vous; S. M. T.-F. espère encore la réponse à sa lettre... Ces détails, je dois vous les confier; usez-en pour nous, pour l'intérêt du prince que nous chérissons , et aussi pour qu’on cesse de repousser, pour ainsi dire, un gouvernement qui voudrait tharcher avec nous. Examinez donc, avec cette sagesse chevaleresque que je vous connais, la principale question que je vous soumets par ma dépêche. Si Cadix résiste, pourquoi ne pas accepter les secours des Portugais; et s’il ne résiste pas, mais que l'Espagne continue à être agitée, pourquoi ne pas saisir cette occasion de nous lier étroitement avec le Portugal, de lui faire une armée royaliste dans laquelle entreraient naturellement les amis du jeune prince, les: compagnons de gioire d’Amaranthe, tous ces militaires réformés par le maréchal Beresford. Mais l Angleterre? Ni vous ni moi nous n’en sommes à croire qu’il faille toujours voir ce qu'elle veut, ce qu'elle désire ; je pense, au contraire, qu’il fant voir ce qu'elle veut pour s’en ga-

rantir. Mais enfin, qu’ici elle veuille ou ne veuille pas, quelle bonne raison pourrait-elle donner pour détourner le Portugal du soin de sa propre conservation? Pourraitelle, sans une sorte d’imprudence , trouver mauvais que notre argent servit à assurer Ja tranquillité de ce royaume? N’envoie-t-elle pas des vaisseaux et frégates dans le Tage, comme effet moral, assure-t-on? eh bien! ne pouvonsnous pas servir plus utilement encore la nation portugaise, en l’aidant à repousser les factieux qui menacent ses frontires, et’qui cherchent à soulever encore ses troupes?

Adieu, donnez-moi le pouvoir de répondre d’une manière favorable à ce gouvernement-ci, et nous prendrons

ou reprendrons le Portugal aux Anglais.

Page 1