‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 5 sur 80 · VY · texte numérisé non relu

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Bonaparte rend la liberté à Ferdinand. — Décret de Valence. — Les Cortés constituantes sont chassées.— Ferdinand manque de parole.— Exécutions.— L'armée de Pile de Léon s’insurge. —Riego. — Insurrection à Madrid, — Décret de Ferdinand qui rétablit la constitution de Cadix,

L'heure était venue : Bonaparte, d'une main à qui Dieu avait retiré sa force, ouvrit les geôles dans lesquelles il allait remplacer la terre, ctrendit Ferdinand à la liberté. Celui-ci rentra dans les Espagnes au milieu des bénédice

tions et des fêtes. Un décret émané deq Cortés de Cadix lui enjoignait d'accepter la constitution de 4849 et de lui prêter serment ; on traçait au roi libéré , non de la couronne, mais de la prison , son itinéraire ; on lui marquait Jes étapes où il devait coucher; on lui dictait les paroles qu'il devait prononcer. Ferdinand ne tint compte de cette insolence ; vingt-quatre heures plus tôt, elle edt été un ordre ; chaque minute a sa force ou sa faiblesse. Le moharque s'avança jusqu'à Valence. La nouvelle armée et le pays tout entier l’invitèrent de régner comme avaient régné ses aleux ; une minorité des Cortés , composée de 69 députés, le supplia de détruire l'acte constitutionnel ; celte protestation s'appela la protestation des Perses. - Le 4 mars 4814, Ferdinand VII publia le décret da Valence. Ca décret rappelle les faits historiques et les impossibilités de la constitution ; après cette énnmération, il fait cette déclaration solennelle :

« J’abhorre le despotisme; il ne.peut se concilier ni » avec les lumiéres ni avec la civilisation des nations de » Europe. Lea rois ne furent jamais despotes en Espa- » gne : ni les lois, ni la constitution de ce royaume n'ant » jamais autorisé le despotisme...

» Cependant, pour prévenir des abus, je traiterai avec » los députés de l'Espagne et des Indes ; et, dans des Cor- » tés légitimoment assemhlées , composées des uns et des » autres, on réglera solidement et légitimement tout ce » qui pourra convenir au bien de mes royaumes.

» . On s'occupera des mailleures mesures à prendre » pour la réunion des Cortés.,. La liberté et la sûreté jn- » dividuelles seront garanties par des lois qui, en assurant » l'ordre et la tranquillité publics , laisseront à tous mes » sujets la jouissance d'une sage liberté, qui distingue un » gouvernement despotique. Tous auront la faculté de

» communiquer , par Ja voie de la presse, leurs idées et » leurs pensées, en se renfermant dans les bornes que la » saine raison prescrit à tous. »

Les Cortés constituantes résistèrent ; elles en appelèrent à la force: la force, mère et fille du succès, leur rit au visage; elles fuirent : Ferdinand entra dans Madrid roi retto.

Le roi netto manqua sur-le-champ à sa parole. Il condamna les conservateurs de son trône à l'exil, au cachot, aux présides. L'armée ne fut pas payée. Les colonies achevérent de s’émanciper. Une camarilla rajusta et repeintura le viéux sceptre ; elle crut pouvoir servir d’abri à un trône que les nefs de Burgos , de Tolède et de Cordoue ne cachaient plus. Des conspirations se formérent : Porlier, en Galice; Lacy, en Catalogne, prirent les armes; ils avaient, dans la guerre de l'indépendance , versé leur sang pour le roi; ils moururent par sa volonté sur l’écha- faud. Nous négligeons les gibets de Madrid et de Valence: : on y pendit quelques plébéiens fidèles, mais libres.

Dans Vile de Léon, se rassemblait l'armée qui devait reconquérir les colonies. Des officiers se racontaient leurs anciens périls et l'inutilité de leurs sacrifices. La plainte est la voix du complot : O’Donell, comte de l'Abisbal, chef de l'expédition projetée , fut mis à la tête des conspirateurs; il les trahit, ou laissa s'échapper le secret.

Le projet avorté se renoua. Lopez-Banos, Arco-Aguerro, San-Miguel, Quiroga et Riego jurérent de faire revivre la constitution de Cadix. Le 4* janvier 1820 , Riego prit les armes ; il enlève le général Caldéron, successeur d’Abisbal ; il se joint à Quiroga, chef d'un autre bataillon, et tous les deux viennent échouer devant Cadix.

Le trouble s'était répandu dans Madrid: Le général Freyre accourut , menant 13,000 hommes pour combattre

les 40,000 insurgés. On pourparla. Riego ; avec San-Miguel, sortit de l’ile de Léon , accompagné d’une colonne de 15,000 hommes ; il parcourut l’Andalousie, entra dans Algésiras , Malaga, Ronda , Cordoue; fut partout bien reçu , partout aussi vite oublié. Abandonné de ses troupes ; il se cacha dans les montagnes célèbres par la pénitence du chevalier que la moquerie d'un beau génie fait vivre , héros plus grand et plus fou que Riego. Capitaine malheureux , Riego ne trouva point la société nouvelle qu'il cherchait au travers des tempêtes : Christophe Colomb , après avoir découvert un monde , dort en paix à Séville, dans la chapelle des rois.

Le mouvement de l'ile de Léon, loin de s’arréter , se propagea : la Corogne fut soulevée par Agar; Saragosse, par Garay ; la Navarre, par Mina.

L’Abisbal, suspect, retiré 4 Madrid, envoyé pour rétablir l’ordre parmi des troupes mutinées, se réunit, près d’Ocana, à son frère, qui proclama la constitution. Aussitôt , des régiments tumultuérent à la puerta del Sol. Le roi shumilie. Le 6, un décret , contre-signé marquis de Mataflorida, annonce que le pacte de Cadix est écarté, mais que des Cortés vont s’assembler. La cédule royale est déchirée; la pierre de la constitution, renversée en 4844, est relevée. Le 7, parut ce décret définitif de Ferdinand :

« La volonie du peuple s'étant prononcee , je me suis . » décidé à jurer la constitution promulguée par les Cor- » tès générales et extraordinaires en l'an 4842. »

Ainsi fut couronnée la tyrannie par la couardise , le manque de foi par le parjure.

La prison rouverte envoya au palais des ministres : Argüelles fut placé à l'intérieur , Garcias Herreros à la justice, Ganga Argüelles aux finances ; Perez de Castro,

a | CONGRÈS

don Antonio Porcel , farent appelés : tous appartenaient plus ou moins aux Cortès de Cadix ; mais, comme nos aneiens révolutionnaires, instruits par le temps, ils voulu rent arrêter les idées et ne le purent : illusion dans laquelle s’égarent tous les hommes..

Auprès de ce ministère était la junte suprême , en attendant les Cortés , de même que la commune de Paris auprès de la Convention. Des elubs s'ouvrirent. L'armée de l'ile de Léon, en faveur de qui la bataille était gagnée, non contente de grades et de dotations, prétendit influer sur les affaires de l’état.

L'Europe s'était partagée : l'Angleterre félicita Ferdinand d'avoir accepté la constitution ; la Russie déelara la royauté perdue ; la Prusse et l'Autriche s'expliquèrent d'une manière ambiguë ; la France invita le gouvernement, par la bouche de M. le duc de Laval , à s'arranger

avec les pouvoirs. M. de la Tour-du-Pin, envoyé à Ma-

drid , intervint entre le roi et les principaux Espagnols, afin d'obtenir des modifications à l'acte eonstituant. La Grande-Bretagne, qui ne songe qu'à ses intérêts matériels et à qui le bonheur d'un peuple n'importe guère, se figura que nous allions obtenir une influence considérable sur le cabinet de Madrid, et s'opposa à nos salutaires conseils.

La France fit son devoir; elle ne félicita point le roi d'Espagne , et ne repoussa point les communications offi-

" cielles; elle laissa percer des inquiétudes qu'elle se hata

de couvrir d'espérances. Nos efforts bienveillants pour

: calmer le mal de nos voisins furent inutiles. Les ora- . tears s’établirent contre nous en permanence au café de ~ Lorenzini.

Premiere session des Cortés. — Deux principes de révolution. — Riego. — La Tragala.

L'ouverture de Ja premiére session des Cortés était fixée an 9 juillet 1820. Le roi y devait renouveler son serment : il y eut une petite émente au château pendant la nuit. . Le rei parla; l'archevêque élu de Séville répondit : modération d'étiquette qui, dans notre révolution, précédait de quelques heures les excès,

La majorité de ta chambre appartenait aux anciens révolutionnaires de Cadix; leurs chefs étaient Calatrava et Toreno. M. de Toreno n'avait pas été élevé dans la grotte de Gavagonda avec Favilla et Hermezinde , mais il était compatriote de Jovellannos et de Campomanes. On le jugeait écrivain remarquable, orateur clair et concis, Grevi+ foquentia : 4 avait voyagé. « Les Espagnols qui voyaient » le monde, dit Messire Duval, en profitent beaucoup, et » se font pour fa plupart fort honnêtes gens et capables » de servir. » Avec Toreno des Asturies, marchaient Martinez de la Rosa du Xenil, génie heureux de cette Véga qui ressemble à la vallée de Lacédémone.

La minorité se compesait de nouveaux enrôlés dans les abstractions des théories conventionnelles; parti plus violent , parce que, plus jeune, il était moins désabusé, Cassée aux gages, et pour un moment mise sur le pavé, la Révolution, nue et les bras croisés, assistait aux séances dans les tribunes.

Les Afrancesados et les Pérses furent , tant bien que

mal, amnistiés, excepté le marquis de Mataflorida, réfugié en France. L'arriéré fut séparé des dépenses courantes, auxquelles on appliqua les revenus de l’état. Banqueroute accomplie et emprunt fait, on rétablit quelques impôts de la création de Joseph : la dime ecclésiastique se transforma en taxe civile ; mais, ce que l’on consentait à payer à Dieu, on refusa de le payer à l’homme. Des lois de circonstance renversèrent le reste de la vieille monarchie. Pour couronner l'œuvre, une loi établit comme un devoir la désobéissance du soldat toutes les fois qu’il recevrait des ordres contraires à la constitution.

Jadis les révolutions ont été réprimées, parce qu’en général elles procédaient des passions, non des idées : la passion meurt comme le corps, l'idée vit comme l'intelligence : ainsi on retient une passion, on n’arrête pas une idée. L'idée révolutionnaire émise par nous en 4789, après avoir parcouru l’Europe et l'Amérique , nous revenait d'Espagne. Dans cette contrée, on reconnaissait la copie servile de nos anciennes actions : clubs, motions, assassinats, renversements. Une différence capitale distinguait cependant les deux pays : en France, tout s'était fait par le peuple; en Espagne, tout se faisait par l’armée; vice qui, seul , empécherait la liberté politique de s'établir solidement dans cette contrée. La Péninsule est une espèce d’empire romain ; les révolutions s’y réduisent à des troubles prétoriens et à des élections légionnaires. Si ces pos tiches pouvaient être enlevées, on verrait dessous la véritable Espagne. |

L'armée de l’île de Léon existait toujours; le gouvernement en prononça la dissolution; elle se sépara après quelques symptômes de résistance. Riego, nommé commandant général de la Galice, vint à Madrid. D'un banquet, il se rend au théâtre ; il est reçu avec des acclama-

tions, il se lève et entonne la Tragala : il est destitué et le club Lorenzini fermé : les jacobins firent halte entre la Grève et la place de la Révolution. Les ministres, effrayés de leurs succès, reculèrent.

Une mesure relative aux Communautés troubla le reste de la session. Ferdinand sanctionna la loi anti-religieuse et se repentit, seule ressemblance qu'il ait eue jamais avec Louis XVI. Il se retira à l'Escurial ; il en revint un moment , le 9 novembre 4820, pour clore en personne la première session des Cortès, et se retira de nouveau dans sa communauté menacante.

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L'Escurial. — Victot Saez. — procession révolutionnäite sotts les fenètres de Ferdinand à Madrid. — Les Communeros propagandistes. — La constitution de Cadix à Naples.

L’Escurial est un monument sérieux , une vaste caserné de cénobites, bâti par Philippe dans la forme d'un gril de martyre et en mémoire de l'un de nos désastres ; il s'élève sur un sol concret à mousse et à sphaigne , entre des mornes noirs; il renferme des tombes royales remplies ou à remplir, une bibliothèque sans lecteurs, des chefsd'œuvre de Raphaël moisissants dans une sacristie vide : ses onze cent quarante fenêtres, aux trois quarts brisées, s'ouvrent sur les espaces muets du ciel et de la terre. Deux cents moines et la cour y rassemblaient autrefois la solitude et le monde. Auprès du redoutable édifice à face d’Inquisition chassée au désert, cst un parc embarrassé de

genéts et un village abandonné : le Versailles des steppes

n'avait jadis d'habitants qu'au passage intermittent des rois : nous avons vu perché sur sa toiture à jour le mauvis de bruyère.

Ferdinand se retrancha dans eette retraite des Hiéronymites, pour essayer de là une sortie sur la société; mais caché parmi ces architectures saintes et sombres , il n’avait point la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la croyance invincible de ces dosserets rigides , de ces pilastres sacrés; ermites de pierre qui portaient la religion sur leurs tétes. 11 ne pouvait , lui, mort ressuscité, étendre, assis dans sea ceroueil , ses bras de poussière à l'encontre de l'avenir. L’impuissante camarilla dont il était entouré ne lui était d’aucun secours ; le temps étak arrivé au pied des’ vieilles institutions : les eunuques d’Honorius l’environnaient de leur néant lorsque Alaric campait sous Jes murailles de Ravenne. Au lieu de prendre une de ces mesures tragiques , laquelle annonce tout-à-coup un caractère à part, Ferdinand,

. homme d'ancien désir, mais de mœurs nouvelles, donne , au général Caravajal Yordre de remplacer Don Gaspard

* Vigodet, commandant de la province de Madrid : Marius,

arrêté aux portes de Rome, ne révait pas de destitutions, Le remède insipide , jugé héroïque à l’Escurial , empire les maux : la députation permanente prend feu ; les clubs se rouvrent ; on parle de déchéance ; on ordonne au roi de revenir à Madrid: Il obéit ; il renvoie le grand-mattre de sa maison, le comte de Miranda ; il éloigne son directeur, Don Victor Säez. Saez était habile, mais il avait

parlé bas à la grille du tribunal de la pénitence , oubliant ‘ que le Forum est aujourd'hui le confessionnal dés nations.

Don Victor eut encore le malheur de travailler à la régénération du Culte par les moyens qui le firent éclore. Il se trompa de Thébaïdes; il confondit celle où la religion

DE VERONE. 27 ~ avait déjà pascé avec celle où la religion n’était point encore arrivée : la première est une solitude adultère dovenue stérile, improductive, impénétrable à la rosée ; la plante se flétrit à sa surface, le grain meurt dans ses entrailles ; la seconde est une solitude virginale ct féconde dont le sable et l'oiseau portent la fleur et le pain du ciel. Le désert après la Foi n’est pas le désert avant la Fol.

Revenu à Madrid, Ferdinand , accompagné de ses frères, de ses belles-sœurs et de la reine malade, est forcé de se montrer aux fenêtres de son palais. La foule est réunie; un eortége va défiler. On a vu Louis XVI, entrant dans Paris, entouré de furies et précédé des têtes coupées de ses gardes : ici méme scène avec des décorations castiljanes. Un homme, une femme, un prêtre, portés sur les épaules de ceux qui les entourent, se dressent ; ils avancent vers le roi l’acte de la constitution, le retirent, le baisent, le représentent. Un enfant est soulevé dans l'air à son tour; il tient à la main le même livre : c'est le fils de Lacy, vengeur encore faible, mais larve vivante et implagable.

Tandis que le cortége passe, derrière le roi sont des serviteurs terrifiés, une famille au désespoir, une reine évanouie; malheur si commun qu'on n’y regarde plus. Ferdinand s'était cru un de ces despotes invincibles de la haire et de la dure, il ne l'était pas. Le marquis de Las Amarillas, ministre de la guerre, donna sa démission ; Valdés le remplaga. Les évêques s'enfuirent ; les grands

furent condamnés à l'exil, en particulier le due de l'In- .

fantado, honnête inutilité.

Auprès des vieux francs-maçons auxquels Argüelles et Valdés étaient affiliés, s’élevérent alors les Communeros : remontant de souvenir et de nom au siècle de Charles- Quint, ils s'appellent chevaliers communeros, et se décla-:

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rent champions de l’égalité et de la liberté. Par un serment, ils s’engageaient à juger, condamner, exécuter tout individu , sans en excepter le roi et ses successeurs , s’il s’éloignait de certains principes; serment redoutable dans un pays où l’homicide est de droit commun. Protégées par les lois, ces sociétés secretes sont appuyées des clubs publics.

Tous les jours le conseil et le roi étaient traînés dans la boue. Un peuple qui s’est battu pour son indépendance méconnait souvent le joug de la liberté et n’accepte plus que des fers. Les ministres firent un acte de vigueur : ils fermèrent le café de La Croix-de-Malte , afin de se réhabiliter dans opinion. En France on n'aurait pas pris tant de peine; parmi nous le mépris ne fait pas mourir. Il n'en est pas des hommes comme du serpent, on ne les tue pas en crachant dessus : Serpens , hominis contacta saliva, disperit (Lucréce).

Le roi, passant dans sa voiture, fut insulté; ses gardes dispersent la foule. Les révolutions tiennent celui qui se défend pour l’agresseur : le monarque abandonna, comme de coutume, les militaires fidèles. Un jour toutefois, perdant patience, il entra dans le conseil-d'état, accusa ses ministres, énuméra les offenses qu’il en avait reçues et demanda l'arrestation des offenseurs; mauvaise réminiscence : Charles Ier voulut faire saisir devant lui quelques membres du parlement. La famille de Ferdinand s'épouvante. La mesure avorte. |

Les propagandistes de l'intérieur de l'Espagne s'étaient réjouis en voyant leur œuvre s'étendre au dehors; la constitution de Cadix avait été imposée à Naples : Naples en fut pour son caprice : il Jui fallut retourner à son soleil et à ses fleurs.

. Seconde session des Cortés. — Insurrections du Piémont et du Por-

- lugal. — Mouvements à Grenoble et a Lyon. — Réfugiés en Espagne. — Régime de terreur. — Venuenza jugé et exécuté par le peuple. — Morillo arrive de l'Amérique, — Fin de la seconde scs« sion des Cortés.

Le 4° mars 4824 marque la seconde session des Cortés. Après s’étre- montré révolutionnaire dans son discours , le roi apprit aux députés qu'il renvoyait ses ministres : la première partie de son allocution devait racheter la seconde.

Felin et Bardaxi formérent le noyau d'un nouveau con- * seil ; les chambres le repoussérent aussitôt.

Le Piemont et le Portugal, imitant Naples , proclamèrent la constitution de Cadix. Grenoble et Lyon s'émurent; les Cortès applaudirent. Toreno nous attaque en termes violents; Alpuente propose d'intervenir dans les affaires d'Italie; Moreno-Guerra veut rompre avec l’Europe et chasser de Madrid les ministres de l’alliance. Les vaincus de tous les pays se réfugient en Espagne ; ils y reçoivent enconragement et secours. Ferdinand exprima la douleur qu'il ressentait de la défaite des Napolitäins.

Le parti exalté pousse à un régime de terreur : on dépouille, ou emprisonne , on bannit , on déporte, sans jugement et sans empéchement. Barcelone, Valence, la Corogne, Carthagéne, voient dominer, en dehors du pouvoir légal, un pouvoir sans forme et sans nom. Alors on essaie de guérir le mal par le mal. Le 47 avril deux lois

sont portées aux Cortés ; la première , confondant à dessein la religion et Ja constitution , prononce la peine de mort contre ceux qui tenteraient de renverser l’une et l’autre; la seconde, empruntée de Danton, prive les citoyens accusés de toute garantie; elle les envoie devant un conseil de guerre choisi dans le corps par qui l’arrestation a été faite : jugement prononcé dans six jours, exécuté dans quarante-huit heures, sans appel , sans exercice du droit de grâce.

. Un chapelain du roi, Don Mathias Venuenza, accusé en

vertu des nouvelles lois, est gratifié de dix ans de galères.

me

La plèbe, qui prend la souveraineté pour la force des bras, trouva l'arrêt trop indulgent. Le 4 mai, elle s'assemble à la porte de? Sol, revise le procès, sentencie le prétre à mort et l’exécute, après l’avoir arraché de prison et frappé ala tête d’un marteau. On court ensuite chez le juge coupable de n'avoir condamné l’ecclésiastique qu'à dix ans de présides ; cing hommes souverains, l'épée haute, devancent les bourreaux; le juge s'échappe; les révolutionnaires se répandent dans la ville; les clubs retentissent de chansons en l'honneur de la justice populaire. Le roi, réfugié au milieu de ses gardes, les supplie de le sauver, Martinez de la Rosa éleva seul dans les Cortés une voix généreuse : le courage et l'éloquence furent du côté des muses. La presse célébra ce jour mémorable ; les meur triers fondèrent l'ordre du Marteau ; chacun porta sar son cœur les insignes de cet ordre , comme on porta un moment en France de petites guillotines à la boutonnière. À l’époque des révolutions on s'étonne des crimes ; on a tort : quand une société nouvelle se forme, une ancienne société en même temps se détruit ; alors les crimes entrent dans le tout comme dissolvant , pour hater la décomposition de la partie qui do't périr. C'est aussi poure

quoi, lorsque leserimes sont trop odieux et trop multipliés, ! il ne reste presque rien de la société nouvelle, parce me le bien est dévoré par la contagion du mal. ‘

- Morillo venait d'arriver d'Amérique; il avait eu la gloir e d'être vaincu par Bolivar. On l'investit du commandement de Madrid. Les membres des Cortés dérivaient vers la république; ils se dépouillérent de la loi qui donnait le droit au monarque de fermer les clubs; Ferdinand refusa ga sanction : n'étant pas appuyé du vote d'une seconde chambre, il ne fit qu’exposer sa tête : la monarchie souillée et expirante avait encore raison. La fin de l’année parlementaire se passa en discussions sur les droits prétendus seigneuriaux, et l’on s'obstina à retenir les colonies. Arrivé au terme des Cortès ordinaires de la seconde session, le roi fut ohligé de convoquer des Cortés extraordinaires.

Dans l'intervalle, la députation permanente fut établie.

TX.

Lois des Communeros. — Fontana de Oro. — Prisonniers dans les couvents. — Riego se lie avec Cugnet. — Soulèvement à Madrid.

- Les sociétés secrètes prenaient de jour en jour. plus

d’accroissement. Les chrétiens ne furent d’abord s deu \

saciété secrète, et ils ont conquis le monde : leurs deux grands mystères étaient Dieu et la Morazx; avec ces deux mystères peu à peu révélés, ils fondérent-la nouvelle communauté humaine,

Les Communeros tenaient à Madrid leur assemblée suprême ; auprès. d'eux était une junte directrice; chaque prasinoe avait sa. Merindad provinciale, chaque Merin-

dad sa Tour. Des subventions volontaires satisfaigaient aux besoins urgents. Les Communeros, ou les fils de Padilla, s'élevèrent bientôt à plus de 70,000. Cette société fut établie pour la mort, comme la chrétienté l'avait été pour la vie; son origine venait des Carbonari; elle avait des affiliations en France, comme nous le reconnaîtrons , en signalant d’autres sociétés-sœurs ; Charbonnerie d'autant plus funeste, qu'ayant pris naissance dans les camps, elle pervertissait le glaive et armait le dessein.

« Je jure devant Dieu et devant cette assemblée de che- » valiers Communeros , disait le récipiendaire, de main- » tenir les libertés et les franchises de tous les peuples..., » de me soumettre sans réserve aux décrets de la confé- » dération, de mettre à mort tout chevalier qui manque- » Trait à son serment : si je viens moi-même à y manquer, » je me déclare trdttre : que je sois condamné à une mort » infâme , que je sois brulé et que l'on jette mes cendres » au vent. »

La révolution espägnole comptait un élément de plus que la révolution française : la dernière avait des clubs, la première des clubs et des societes secrètes, c'est-àdire le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif du mal.

Ceci explique comment, à volonté, paraissait à la surface de l'Espagne une anarchie otganisée ; ce fantôme - frappait un coup et rentrait dans le sein de sa mère, les Ténèbres. Lorsque tout semblait tranquille, un tremblement de terre agitait soudain la société. Un calme dangereux aux conjurés règne-t-il dans Madrid ? vite on le trouble. On décrète à la fontana de Oro que tel peintre en bâtiment sera pendu. Morillo écarte les assassins. Alors, en désespoir de cause, on se rue sur quelques gardes-

du-corps emprisonnés dans les couvents : on ne retrou-

rd

DE VÉRONE. 55 vait qu’en Espagne le contraste des mœurs anciénnes et des idées nouvelles. .

Parmi nous, lorsqu'un homme est condamné, on l'ensevelit au fond d'une geôle : en deca et au-delà de l'Ébre, des novateurs-sans croyance vous jettent dans un monastère , au vallon d'une montagne, à la grève d’une mer. La, aux sons rares d’une cloche qui ne tintera bientôt plus et qui ne rassemble personne, sous des arcades tombantes, parmi des laures sans ermites, parmi des’ reli-. gieux sans successeurs, parmi des sépulcres sans voix et des morts sans mânes, dans des réfectoires vides, dans des cloitres abandonnés, au sanctuaire où Bruno laissa son silence, François ses sandales, Dominique sa torche,

Charles sa couronne , Ignace son épée, Rancé son cilice ; .

à l'autel d’une foi qui s'éteint, on s’accoutume à mépriser le temps et la vie; ou, si l’on rêve encore des passions, cette solitude leur prête quelque chose qui va bien à la vanité des songes.

Morillo, toujours aux dépens de sa vie, sauva les gardes proscrits : dénoncé à la puerta del Sol, il demande à être jugé, et les cris cessent.

Riego, qui commandait en Aragon, se lie avec un officier français, Cugnet de Montarlot , poursuivi en France, et rédacteur, en qualité de lieutenant-général de Napoléon, de proclamations 4 nos soldats. Cugnet ayant noué des intrigues dans nos garnisons , sur la frontière des Pyrénées , avait autour de lui quelques déserteurs. Riego et Cugnet nourrissent le projet d'une double république ;

tous deux sont arrêtés. Madrid se soulève pour la mil--

lième fois : on veut faire revenir le roi de Saint-Ildephonse, comme on l'avait fait revenir de l’Escurial. Vive Riego ! vive le peuple! vive le poignard! vive le marteau ! s’écrie-t-on, Un tableau est préparé ; il représente Riego

mt nur

tenant le livre de la constitution et renversant le despotisme. Le chef politique San-Martin défend l'inauguration du tableau : dans ce pays il faut des fêtes pour enivrer le désordre, des plaisirs pour rendre la foi corporelle, pour la dégrader jusqu'à la voluptueuse et sacrilége transsubstantiation de la muy gitana.

Malgré la défense, les insurgés se décident à exécuter leur projet. La garde flotte incertaine ; le régiment de Sagonte est prêt à se réunir aux factieux; Morillo et San- Martin , à la tête des bourgeois, remportent la victoire. Cette journée fut appelée des Orfévreries , quartier où la sédition fut vaincue.

Xx,

Session extraordinaire. — La fièvre jaune. — Les Descamisados, == Société des Amis de la constitution.

Session extraordinaire le 28 septembre 4891 : on traite des matières soumises à la délibération par la couronne ; division territoriale du royaume; pacification essayée des colonies ; amélioration des finances , rédaction des codes civil et criminel.

La fièvre jaune survient : la France envoie des médecins et des sœurs hospitaliéres à Barcelone ; elle établit un cordon sanitaire; mesure nécessaire’, prétexte d'une accusation absurde. Qu'avait besoin la France de mentir ? elle défendait d'un fléau ses populations en exposant ses soldats à la double contagion de la peste américaine et de la révolution espagnole.

Cette réunion du cordon sanitaire excita l'humeur du

- DE VERONE. 55 gouvernement espagnol; il nous outragea; il crat qu'on boirait l'outrage : il mous prenait pour ces gens qui, usant l’insulte et fatiguant le châtiment, se laissent frapper sans que le cœur remonte. Le parti exalté se distinguait par l'indécence de sou langage ; Alpuente publia un libelle dans lequel il prétendait développer un complot ourdi contre la liberté à l'étranger et en Espagne, Ferdinand VII et don Carlos n'étaient pas nommés, mais ils étaient clairement désignés. On demandait le sang de 48,000 habitants de Madrid : Alpuente était le buste en plâtre de Marat.

De toute part fut requise la réintégration de Riege. Un complot échoua, le 29 octobre 1821, à Saragosse ; à Cadix ii réussit. On refuse de recevoir dans cette ville les gouverneurs envoyés; Jauréguy, commandant couservé, déclara qu'il n’obéirait point aux ordres de Ferdinand. Séville et Murcie imitérent Cadix. La révolte succéda moins. à Cordoue, à Grenade, à Valence ; à la Corogne, Mina fut obligé de se retirer.

La presse, qui, favorable à toutes les mauvaises causes, semble solliciter partout la destruction de sa liberté, enflamme à Madrid les anarchistes ; elle accepte pour eux le titre de Descamisados , titre encore volé à nos aunales ; elle quirageait les souverains: elle offrait le safut et la

fraternité aux agitateurs de l'Europe.

Le rei adresse aux Cortès, le 25 novembre 4824, un inessage pour leur demander des conseils et pour se plaindre. Martinez de la Rosa présidait les Cortés; il chargea Calatrava du rapport. Calatrava blame la révolte de Cadix et de Séville, mais il accuse l’incurie des ministres : ceux-ci tombent au moment où Séville et Cadix se soumettent. En opposition aux sociétés secrètes, s'établit une société publique, dite société des Aus de la

constitulion , comme on vit autrefois à Paris la Société monarchique : elle examina les violences de la presse, les outrages des pétitions, le dévergondage des réunions démagogiques. Trois projets de lois étaient aux commissions sur ces sujets , lorsque le roi, avec une inopportunité qui tenait de la fausseté ou de la démence, vient proposer d'admettre au partage du pouvoir des hommes impopu- Jaires. Calatrava, embauché par l'ambition, vote aussitôt le rejet des projets de lois; Martinez de la Rosa s'oppose au rejet ; la foule court chez les opposants, dans le dessein de les massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des Cortés finit. Cette terre de mnisère avait pourtant été foulée par Annibal; elle avait vu la pudique aventure de Scipion, et donné naissance à Trajan : Tibi sæcula debent Trajanum (Claudien).

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