XI
Martinez de la Rosa, ministre des affaires étrangères. — Serviless royalistes. — Le trappiste : son portrait. — La Saint-Ferdinand à Aranjuez. — Don Carlos menacé. — Landaburu. — Troubles. — La garde royale en vient aux mains avec la ligne et la milice : elle est vaincue. — L'Espagne plagiaire de la République et de l'Empire. — Martinez de la Rosa refuse de rester au ministère. — Triomphe de royalistes en Navarre. — Emigrations. — L'auteur
‘quitte Londres pour le congrès de Vérone.
Ces secondes Cortés furent aux premières ce que notre assemblée législative fut à l'assemblée constituante. Parmi les nouveaux nommés étaient des curés anti-romains, des légistes à discours, des clubistes, enfin Riego, jeune parleur de l’armée, et le duc del Parque, vieux radoteur de
la cour : la vie a deux enfances, elle n’a pas deux printemps. Riego monte a la présidence. Le roi, afin de balancer l'esprit des Cortés , nomme Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères.
Trois poètes, M. Martinez de la Rosa, M. Canning et l’auteur de ce récit, se sont trouvés ministres des affaires étrangères presque en même temps. «Il est peu d'hommes, » dit Montaigne, abandonnés à la poésie, qui ne se grati- » fiassent plus d’être pères de l'Ænéide que du plus beau » garçon de Rome... Je me jette aux affaires d'état et à » l'univers plus volontiers quand je suis seul. Je suis fait » à me porter allaigrement aux grandes compagnies , » pourvu que ce soit par intervalles et à mon point. »
Qu’en pense Martinez de la Rosa, resté comme nous dans le monde, et notre illustre ami Canning, détrompé aujourd'hui dans l'éternité ?
La session s’ouvrit 4 Madrid, le 4+ mars 4822, alors qu’ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement britannique , ou que nous racontions dans la première partie de nos Memoires nos courses chez les sauvages.
Des travaux furent entamés relativement aux finances ; mais il n’y avait plus rien de possible. La presse, les sociétés secrétes, les clubs, avaient tout décomposé. Barcelone, Valence, Pampelune, s’agitérent. D'un côté on criait : Vive Dieu! de l’autre : Vive Riego! On se tuait au nom de ce quine meurt point et de ce qui meurt. A Madrid, des régiments se battirent contre des grenadiers royaux; des jeunes gens se promenérent dans les rues implorant un monarque absolu : Dieu et le roi, en Espagne, c'est même chose, las ambas magesiades. Au sein
des Cortès, des députés disaient que le refus d'accueillir .
les plaintes du peuple autorisait la justice du poignard. —
Riego, président, était impuissant ; on le voyait toujours © TOM. I.
prêt ä chanter la Fragala. Un couplet peut donner un moment la couronne; mais, s'il n'est bon, il passe, et vous restez au carrefour avec votre trône changé en tréteaux.
Les serviles, qui se paraient de leur nom comme de la pourpre, profitaient d'une heure de repos et de la réaction contre les sociétés secrètes pour ressaisir le pou voir. Des émeutes royalistes remplacérent des insurrections révolutionnaires. Les Descamisados, matadors dé servèles, furent abattus à leur tour; ils renouvelsient les sacrifices humains de leurs ancêtres les Carthaginois. Des partis monarchiques à l’ancienne guise parurent. Govostidi, Misas , Mérino , fabuleux héro: de presbytère, se levérent en Biscaye , en Catalogne, en Castille. Ces insurrections s’étendirent; on y vit briller Quesada, Juanito, Santo-Ladron, Truxillo, Schafaudino, Hierro. Enfin le baron d'Eroles se montra dans la Catalogne. Auprès de lui était Antonio Maranon. Antonio, dit le Trappiste, ‘fut d’abord soldat; jeté par‘des passions dans les cloitres, il portait avec le même enthousiasme la croix et l'épéé. ‘Son habit militaire était une robe de franciscain, sur laquelle pendait un crucifix; à sa ceinture étaient un sabre, des pistolets et un chapelet : il galopait sur un cheval, un fouet à la main. La paix et la guerre, la religion et la hicence, la vie et la mort, se trouvaient ensemble dans un seul homme, bénissaient et exterminaient. Croisades et massacres civils, cantiques et chants de gloire, Stabat mater et Tragala, génuflexions et jota aragonese, triomphe du martyr et du soldat; âmes montant au ciel dans l’encens du Vent Creator, rebelles fusillés au son de la musique militalkés: telle était l'existence dans te coin retiré du mondé. “i?
Ferdinand, sur les bords du Tage, rio qui cria oro e
DE’ VERONE. 39 piedras preciosas , avait juré la constitution pour la trahir. Des amis sincères l’invitaient à modifier les institutions, d'accord avec les Cortés ; des amis aveugles le pressaient de les renverser. Le succès des royalistes flattait en secret le monarque ; l'espoir de la souveraineté sans contrôle le chatouillait : moins on est capable du pouvoir, plus on l'aime,
La fête du roi se chômait le 30 mai; elle fut célébrée
.par les paysans de la Manche, réunis dans Aranjuez. On . aurait pu se croire aux beaux jours de la Bétique, « Ce .» pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or, » dit l’archevéque de Cambray. Les femmes filent cette : » belle laine, et en font des étoffus fines d'une mer- » veilleuse blancheur. En ce doux climat, on ne porte » qu'une pièce d'étoffe fine et légèro, qui n'est point .» taillée, et que chacun met à longs plis autour de son » corps pour la modestie, lui donnant les formes qu'il » veut. »
Ces réves de Fénélon allaient disparaitre devant la vérité. En. vain les militaires répétèrent à Aranjuez le oxi d'amour des paysans , comme les gardes du corps chantérent à Versailles : «Q Richard! Ô mon roi!» sila France bientét après ne s’en était mélée, Ferdinand allait où Richard conduisit Louis XVI, La milice marcha sut le peuple; un bourgeois menaca de soh sabre don Carlos, ce dernier des rois qu'attend une si pesante cowronne. À Valence, un détachement d'artillerie voulut délivrèt le général Ellio, renfermé dans la citadelle, Les insurgés de Catalogne , régulatisés , avaicnt pris le nom de l'Armée de la foi. Le Seu d'Urgel fut emporté d'assaut,
Le roi quitta sa résidence; il mit fin à la session le 80 juin 1993, Ati sortir de Ja séance, les soldats ct la ml-
lice en vinrent aux mains, Landaburu, officier d'opinion constitutionnelle de la garde, fut tué, et Morillo nommé colonel des gardes.
Pendant six jours le trouble alla croissant. D'un côté les troupes royales, de l’autre la milice et des régiments de la ligne étaient campés en face les uns des autres, à l’ardeur de la canicule, sabre nu, mèche allumée. Cependant on paraissait enclin à s’arranger dans le château; il était question de l'établissement de deux chambres. Le corps diplomatique entourait S. M. : M. le comte de La Garde poussait à des mesures conciliantes. Le malheur agissait enfin sur la raison. Soudain un régiment de carabiniers se révolte en Andalousie; quelques bataillons de milice provinciale se joignent à ce régiment, et tous ensemble ‘s’avancent sur Madrid en proclamant le roi netto. A cette nouvelle, les têtes royales s’enivrent; Ferdinand retourne à sa nature, et rompt les négociations qui l’auraient sauvé.
Le 7 juillet arriva : deux bataillons de la garde étaient demeurés au chateau: quatre autres allérent camper hors de Madrid, ils entrérent de nuit dans la ville. Suivant les dispositions d'un complot prévoyant , ils se partagent en trois colonnes; l’une marche au parc d'artillerie, l’autre à la porte del Sol, la troisième à la place de la Constitution. La fortune n’appartenait plus à la monarchie : la première division se débanda; quelques coups de fusil tirés du bataillon sacre des officiers la dispersèrent ; la seconde et la troisième division sont successivement culbutées; les deux bataillons du château demeurèrent sans ordres : à six heures du matin la milice l'emportait. Un Te Deum est chanté sur la place de la Constitution. En Espagne on louait Dieu de tout, même du mal ; en France onne le remercie de rien. Monvel appelait sur lui
la foudre, comme si Dieu s’embarrassalt du bruissement d'un insecte.
La garde étant vaincue fut cassée : ce qui en restait se voulut défendre, on la mitrailla. Ces exécutions semblaient alors des événements d’impérissable mémoire ; les lieux qui en furent les témoins devaient à jamais subsister pour en transmettre le souvenir! Et où sont Aletua, Urso, dans lesquelles les fils de Pompée furent défaits, ir quibus Pompei filii debellati sunt? On l'ignore. Strabon estropie, en l'écrivant, jusqu’au nom de Pompée. Vivez donc, triomphateurs de rues, déjà oubliés! vivez avec les pavés sanglants déjà séchés que vous foulez dans votre cité d'un jour, quand vous allez baller à Santa-Catalina ! Des milliers de soldats gagnérent au prix de leur vie Jes batailles d’Arbelles, de Pharsale et d’Austerlitz ; de tant de morts combien de noms reste-t-il? Trois : Alexandre, César et Napoléon.
Ferdinand et sa famille se montrent à travers les ténèbres de ces désastres ; on y reconnaît la passion du despote et la fureur des femmes. Un-tyran craintif pousse à la catastrophe et tremble quand elle est venue ; il descend de l’intrépidité de sa tête dans la lâchete de son cœur. Il y a des monarques de faux aloi, qui sontsur le trône par méprise : la plupart des événements de nos jours s’expliquent par la peur; le poltron est au fond de ces événements énormes, comme la momie d’un roi était au centre de la pyramide de Chéops.
Plagiaires aussi de l'Empire, les Espagnols empruntérent le non de bataillon sacre à la retraite de Moscou , ainsi qu'ils étaient bouftonesques de la Marseillaise , des sansculotides , des propos de Marat, des diatribes du Vieux Cordelier, toujours rendant les actions plus viles, le langage plus bas. Ils ne produisaient rien parce qu'ils n'a-
gissaient poiat par l'impulsion du gthie national : ils traduisaient ct jouaient perpétuellement notre Révolution surle théâtre espagnol. Nos têtes sans corps et nos earcasses sans têtes, vues à distance, lorsqu'on ne pouvait plus distinguer leur horreur, offraient du moins, par l'arrangement symétrique de l'immense ossuaire, de l'effrayant et du gigantesque ; il n'en était pas ainsi dans la Péninsule dépouillée de son caractère : les hommes de cette Péniusule avaient franchi deux de leurs siècles d'un plein saut, pour rejoindre notre histoire, d'un côté à Voltaire, de l'autre à la Convention ; mais ces siècles supprimés revenaient, reprenaient leur empire et troublaient l'ordre violemment établi. Les Espagnols étaient vraiment grands, alors que le peuple était indépendant et le roi maitre , que la nation disaite Siron, non; que le monarque absolu signait Moi, de roi. Les deux libertés complètes de la démocratie de tous et de la démocratie d'un seul se rencontraient sans se renverser et se parlaient leur
fier langage ; spectacle qui ne s'est jamais vu que dans les
Espagnes.
Après l'affaire du 7 juillet 4822, le ministère se retira; on fit d'infructueux efforts pour retenir Martinez de la Rosa : qui chante est libre. Columelle de Cadix regretta courageusement dans ses vers la République, sous le règne de Claude. Au reste, le nom de Martinez de la Rosa afflige lorsque, sortant des ruines de Grenade, il brille sur la scène publique : Lope de Véga avait tort d'écrire à sa fille, en lui dédiant sa comédie du Remède dans le malheur, « Puissiez-vous être heureuse, quoique vous ne » me sembliez pas née pour l'être, si vous héritez de ma » destinée. » Il ne devait pas gémir «de la perte d'un » temps précieux et de l'arrivée de la vicillesse. » La vieillesse est yn mal inévitable; mais le cœur noble ct le
DE VBRONE. 45 talent consolateur sont moins bien dans le monde que dans la retraite, où l'on conserve l'honneur d'avoir une âme immortelle. |
Lopez Banos est nommé à la guerre, San-Miguel aux affaires étrangères, Gasco à l’intérieur, Navarro à la justice. Le marquis de Las Amarillas, le marquis de Castellare, le comte de Casaserria, le général Longa, le brigadier Cisneros furent exilés, Castro-Torreno, le duc de Be'gide , le duc de Montemar, grand majordome, renvoyés. Rentra dans le chateau une créature expiatoire, le général Palafox. San Martin, homme de cœur, et Morillo, guerrier illustre, se virent écartés. Morille s'était poyrtant déclaré pour le vainqueur avant le succès : ail par lesemplois, les honneurs semblaient le vouloir destituer de la gloire.
On demandait des victimes, prenant soin de les cacher sous le nom des assassins de Landaburu. Goilfieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt arrêté, il pouvait se taire ou tromper : on lui demanda son nom, il répondit : « Goiffieux, premier lieutenant dans là Garde.» Il dédaigna de se sauver par un mensonge, il était Fran-
als. " |
Ellio fut juridiquement exécuté à Valence sur tie place qu'il avast ornée d'arbres. Valence da dedie est trompeuse : fille des Maures, elle a donné sa beauté à Venozza et à Lucréce, ses intrigues et ses cruautés a Alexandre Vi tt à Borgia. |
Dans la Navarre et dans la Catalogne les royalistes triomphèrent : uf gouveriiement politique s'établit sous le nom de Regence suprême de l'Espagne pendant la caplivité du roi. Le marquis de Mataflorida , l'archevêque de Tarragone,le baron d'Eroles composaicnt cette régence; installée le 44 septembre à la Su ou cathédrale d'Urgel :
van
les édifices mozarabiques prennent ce nom sur les montagnes de la Catalaunie.
Ferdinand fut solennellement inauguré à Urgel, comme Charles VII l'avait été au château d'Espally : aux créneaux de ce château la bannière , semée de fleurs de lys d'or, était déployée ; quelques paysans et un petit nombre de gentilshommes vêtus de leur blason proclamèrent le * souverain de France, en criant : Vive le roi ! Ce mot ren-
fermait toute la constitution; il créait le monarque que Jeanne d’Arc devait faire sacrer à Rheims; Charles VII était mort, Ferdinand était captif.
Cependant à Madrid on méditait d’enfoncer les portes des prisons pour en finir avec les détenus ; les émigra-: tions commençaient ; la Méditerranée se couvrait de pro-
‘ scrits embarqués sous les orangers de Carthagéne ; l'Océan emportait les voiles des pélerins qui désertaient les montagnes de Saint-Jacques; les fugitifs étaient poursuivis sur. la mer par ces lampons des Euménides, que redisait lé rivage espagnol, et que leur portait, au milieu des vents, le refrain des vagues.
Tragala, tragala, . Avale-la, avale-la,
. Tu servilon, Toi grand servile, Tu que no quieres Toi qui n’aimes pas Constitucion. ‘ La constitution.
Dicen que el rey no quiere On dit que le roi n’aime pas Los hombres libres; Les hommes libres ; Que se vaya a la..... Qu’il s’en aille à la...
. A mandar serviles. Commander les serviles, Tragala, tragala Avale-la, avale-la.
Ferdinand s’en allait où l’appelait la ronde infernale: le congrès des rois s’assemblait en Italie ; lord London- derry s'était coupé la gorge à Londres, et nous, nous par-" tions pour Vérone.
DE VERONE. — a