‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 51 sur 80 · HYDE DE NEUVILLE · texte numérisé non relu

HYDE DE NEUVILLE

M. DE CHATEAUBRIAND AU PRINCE DE POLIGNAC

Paris, ce 15 septembre 1825.

Les journaux vous diront à peu près, noble Prince, l’état des choses devant Cadix. Voici le détail officiel : Alava est arrivé au port Sainte Marie , porteur d’une lettre de Ferdinand pour le duc d'Angoulême. Cette lettre demandait un armistice. Le duc d’Angouléme a refusé de voir Alava. Tla envoyé le duc de Guiche porter sa réponse au roi d’Espagne. Cette réponse refuse tout net l’armistice, et déclare que le duc d’Angouléme ne consentira à traiter que quand le roi, libre, sera venu dans le camp français, à Chiclana ou au port Sainte-Marie. Le duc d’Angouléme se conduit réellement de la manière la plas

D’ESPAGNE. 455 admirable. Au reste, il paraît dans ses lettres plein de confiance d’une fin prochaine et heureuse.

Sir Charles Stuart crie ici beaucoup contre sir W. A’Court , et prétend qu’en offrant sa médiation il a dépassé ses pouvoirs. Mais vous aurez remarqué que sir W. A’Coort dit positivement , dans sa lettre, qu’il est autorisé à intervenir quand une des deux parties belligérantes le demanderait. Il est évident que sir Charles ne crie que parce que lerefus de l'intervention de la part de Mgr. le duc d’Angouléme est un nouveau mécompte pour I’ Angleterre. Taisonsnous sur tout cela; soyons modestes, et il sera toujours temps de triompher après le succès complet, et souvenonsnous que nous n’avons pas encore Ferdinand.

Tout & vous, noble Prince.

CHATEAUBRIAND

P.-S. Votre lettre confidentielle n° 140 m’est arrivée ce matin.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU

Paris, ce 18 septembre 1825.

Mon cher ami,

Je reçois votre dépêche du 15, no 87. J’y trouve votre petit post-scriptum et le billet de Mgr. le duc d'Angoulême. Vous me demandez vos instructions : je n’en ai point d’autres à vous donner dans ce moment que celles que vous avez déjà reçues du roi. Il m’est impossible de prévoir la position où vous serez placé en arrivant au port Sainte-Marie, ni les matières sur lesquelles vous serez appelé à délibérer. En tout vous êtes absolument sous les

ordres du prince généralissime, tant qu’il restera en Espagne. Vous obéirez à ses volontés , et vous l’assisterez de vos conseils quand il jugera à propos de vous en demander. Je sais que le président du conseil , voulant éviter à Monseigneur les importunités de la régence , lui a mandé de s’en reposer sur vous de toute la partie politique de sa mission. Dans ce eas, il ne s’agirait que des affaires courantes entre la régence et le prince. Si, au contraire , il est question de la délivrance du roi et des stipulations qui en seraient la suite, comment juger d'avance de ce que vous pourrez faire , et des difficultés dans lesquelles vous serez engagé? il y a cependant un principe sûr, et qui ne pent pas vous tromper : c'est qu'aucune concession politique ne peut être légalement accordée avant la délivrance du roi. Des concessions militaires et personnelles tant qu’on voudra , et aussi largement qu'on voudra. On peut ensuite promettre qu’on engagera le roi libre à faire pour ses. peuples tout ce que les besoins de ces peuples réclameront.

Défiez-vous pourtant d'une chose, mon cher ami : des négociations sans ceése renouvelées , et qui n’aboutiraient pas à une prompte fin, pourraient avoir été entamées dans le but de gagner la mauvaise saison , de ralentir l’ardearde nos troupes , et d'échapper pendant l’hiver, lorsque le, blocus ne pourra qu’étre très-imparfait. Les opérations militaires doivent être poussées avec la dernière vigneur , même au milieu des négociations. Si l’on peut se rendre maitre de l’île de Léon, cela avancera bien le traité : rien n’abrége la besogne comme les coups de canon. Dix-huit jours se sont déjà écoulés depuis la prise du Trocadero, c'est beaucoup.

Il n’y a aucun doute que, s’il y a une capitulation poli- . tique, c’est vous qui. devez la signer ou plutôt la eontre- :

D’ESPAGNE. | 155 signer avec monseigneur le duc d'Angoulême. Toutes les conventions militaires Re vous regardent pas.

Je reviéns sur la signatore d’un traité. Si le roi était libre, monseigneur le duc d'Angoulême pourrait signer seul avec lui un traité quelconque; mais si un traité doit avoir leu par l'intermédiaire d’un ministre, Monseigneur ne peut pas signer ; c'est à vous qu’il délégue ses pouvoirs ; et vous signez. Comme Monseigneur a les pleins pouvoirs du roi, il n’aura pas sans doute besoin de mettre au traité la réserve de la ratification de sa majesté.

Ces détails m'ont paru utiles à vous donner.

Villèle est persuadé que vous n'êtes mandé an port Sainte-Marie que parce que tout est convenu entre le prince et les autorités de Cadix. Je ne suis pas de son avis, et même le tour du billet de Monseigneur me ferait croire qu’il ne s’agit encore que des affaires de la politique en général.

Vous voilà, mon cher ami, dans un poste où je me félicite de vous avoir placé, pour acquérir de l'honneur ¢ et

de la gloire. Tout à vous, de tout mon cœur. |

P.-S. Je ne vous parle point des cing propositions de M. Bulgari, qui sont plus positives que celles de Jansénius. Comment ! il ne voulait traiter rien moins que de l'affaire des colonies espagnoles, et il ne s’apercevait pas que c'était remuer le monde? comme ils y vont, ces messieurs !

Mettez mes profonds respects aux pieds de Monseigneur. IL s’est-attiré le respect et l'admiration du monde entier. Toutes les cours m'écrivent des hymnes à sa louange. É’empereur de Russie ne tarit pas.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC

Paris, ce 8 octobre (823.

Vous verrez, noble Prince , par ma lettre confidentielle, ce qu’il faut que vous répondiez à M. Canning. A présent nous ne pouvons que décliner sa proposition. Elle est, en elle-même, un peu odieuse; car nous demander d'entrer dans un pacte avec l'Angleterre, pour dépouiller l'Espagne de ses colonies, tandis que nous combattons pour la délivrance de son roi, est un jeu double que la France est trop noble pour jouer. Je n'ai rien à ajouter à la lettre confidentielle dont j'ai donné le fond , qu’une chose : c’est qu’en repoussant la proposition , il faut le faire avec une grande mesure et une grande politesse ; il faut même ne pas fermer rigoureusement toute voie à ane négociation fature, car il faut prévoir le cas où la folie de Ferdinand et l’entêtement espagnol ne voudraient entendre à aucun arrangement sage sur les colonies, et où l’Angleterre, prepant son parti, forcerait aussi la France à prendre le sien. Mais , en vous tenant dans cette mesure , en faisant surtout entendre que la question des colonies est une de ces questions majeures qui doit étre traitée en commun avec tous les alliés , et dont personne ne doit faire son profit particulier, cette marche franche embarrassera beaucoup l’Angleterre, qui craindra de se brouiller avec le continent.

Vous voyez , noble Prince , qu’il ne s’agit pas à présent d'établir des négociations; que si l'Angleterre a un intérêt à presser , nous en avons un à attendre ; car il nous faut avant tout le dénoûment de l'affaire d’Espagne. Nous verrons si, dans la suite, la négociation particalière s'entamait entre nous et l'Angleterre , quel mode il serait bon

mé

de choisir pour la suivre; mais certainement il n’y en a que deux, ou par vous, ou par des, notes, car il ne peut jamais être question de l’ambassadeur d'Angleterre , ici.

Vous déclarerez formellement, surtout à M. Canning, que nous ne prétendons agir contre les colonies espagnoles, à main armée, d'aucune façon.

Tout à vous, noble Prince.

CHATEAUBBIAND.

M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU

Paris, le 7 octobre 1825.

Je. ne sais plus, mon cher ami, comment vous allez vous tirer de ce galimatias; tout Madrid est décampé sur la première nouvelle , et la conférence va vous rejoindre au port Sainte-Marie. Je vous recommande très-sérieusement une chose, c’est de dissimuler votre chagrin et celui de Mon-

‘seigneur. C’est surtout la Russie qu’il faut ménager ; car l'Autriche et l'Angleterre font tout ce qu’elles peuvent pour la détacher de nous. L’empereur est mobile ; il a eu un commencement d'humeur , que j’ai seul apaisée. Songez où nous en serions avec l’Europe contre nous ou malveillante, si les affaires se compliquaient ou se prolongeaient; si par exemple , les révolutionnaires emmenaient le roi en Amérique; si l'Espagne conséquemment nous restait sur les bras, n'est-il pas clair que, dans ce cas, l’Europe interviendrait si elle était mal disposée ? Croyez-vous que l’Autriche souffrirait notre occupation militaire indéfinie ? que l’Angleterre ne mettrait pas en avant les droits de la reine de Portugal? etc. Voilà déjà une complication inatun PO. 12.

tendue. Les Cortés ont reconnu, au nom de Ferdinand, l’indépendance de la république de Buénos-Ayres. Vous sentez que Canning, qui nous fait demander d’entrer en négociation sur les colonies espagnoles. savait cela, et se préparait par là à reconnaître l'indépendance de ces colonies , qu’il nous dira avoir été reconnue par le roi légitime. Vous voyez quelle soarce de querelles et d'événements dans tout cela. Encore une fois, mon cher ami, préchez la patience au Prince; montrez-lui tous les dangers de la politique; ces petits diplomates sont odieux, mais c’est une nécessité absolue de les bien traiter , de les souffrir , de supporter l’ennui et la fatigue des conférences , de temporiser, de dévorer les insolences et les inutilités, jusqu’au grand événement. Il nous faut l’alliance pour nous défendre contre l’Angleterre , et dans cette alliance il nous faut la Russie. N’oubliez jamais cela.

Nous en sommes toujours aux nouvelles du 28 , car nous n'avons pas encore reçu l’estafette du 29. La lettre de Ferdinand porte, selon moi, tous les caractères de la fausseté, . ne fût-ce que par sa franchise et son exagération. Il me semble que toute cette scène des drapeaux blancs était imaginée pour empêcher la descente dans l'ile de Léon, obtenir un armistice, attendre le coup de vent de l’équinoxe , et s’embarquer pendant ce coup de vent avec le roi. Si c’était là le piége, vous n’y auriez pas donné longtemps, puisque le 29 vous avez recommencé les hostilités; mais c’est toujours vingt-quatre heures perdues, et dans cette saison , c’est un très-grand malheur. Je reviens sur ce vaisseau l'Asia : soyez sûr que Ja marine anglaise aurait bien trouvé le moyen de Pattaquer et de le brüler , jusque sous le canon de Cadix. Tant que ce vaisseau existera , il n’y aura pas de sûreté pour nous.

Jereçois votre lettre du 29. Le post- scripiwm explique

la rupture des négociations. Monseigneur a écrit, de son côté, en envoyant la nouvelle lettre du roi et les conditions de l’armistice. Ces conditions étaient ridicules, mais on les avait faites fortes pour en céder vraisemblablement une partie. S'il ne s’agissait que de laisser Cadix seul, pendant un mois, aux Cortés pour s’embarquer, je n’y verrais pas un grand inconvénient. Occupons l’île de Léon, et notre affaire sera bien près de son terme ; surtout brûlons l’Æsia, notre véritable danger est là. Je suis bien aise que toutes mes conjectures soient fausses. Nous sommes sans dépêches télégraphiques, ainsi rien de nouveau n’avait eu lieu jusqu’au fer, et même jusqu’au 2, à moins que le mauvais temps n'ait intercepté la dépêche : il pleut, et le 4er nous avons eu un coup de vent.

ees

Expédition militaire,

Ici cessent les lettres écrites depuis le commencement de la guerre d'Espagne jusqu’à la fin de cette guerre. Pendant le cours de cette correspondance, nos soldats marchaient à la victoire dont nos dépêches leur aplanissaient le chemin.

Du quartier-général de Bayonne, le 3 avril 4825 , monsieur le dauphin publia cet ordre du jour :

. « Soldats ! la confiance du roi m'a placé à votre tête pour » remplir la plus noble mission. Ce n’est point l’esprit de » conquête qui nous a fait prendre les armes; un motif » plus généreux nous anime : nous allons replacer un roi » sur son trône, réconcilier son peuple avec lui, et rétablir, » dans un pays en proie à l'anarchie, l’ordre nécessaire au » bonheur et à la sûreté des deux états.

» Soldats ! vous respecterez et ferez respecter la religion, » les lois et les propriétés, et vous me rendrez facile l’ac- » complissement du devoir qui m’est imposé, de maintenir » les lois et la plus exacte discipline. » ,

Le 7, la Bidassoa fut passée , et le blocus de Saint-Sébastien commencé. Le second corps de l’armée, commandé par le comte Molitor , pénètre en même temps en Espagne, par la vallée de Roncevaux. Les Français et les Italiens, réunis au pont de la Bidassoa , avaient crié à la vue de l’artillerie française : Vive l'artillerie! Le maréchal-de-camp Vallin répondit : Feu ! Ce mot décida du succès de la campagne ; le génie de Louis XIV , de Vile de la Conférence et des murs de Fontarabie, semblait protéger la destinée de son petit-fils.

Irun, Tolosa, Villa-Franca, Pancorbo, Vittoria, Guetaria, sont pris les 9, 40, 44, et 47 avril. Le roi d'Espagne, enlevé de Madrid par les Cortés, était arrivé à Séville.

Figuières fut pris le 25 avril, et Olot occupé le 5 mai, en Catalogne. Logreno, en Aragon, fit quelque résistance. Le 9 mai, le duc d'Angoulême établit son quartier-géné- ral à Burgos, et le 47, à Buitrago, dans la Nouvelle-Cas- . tille.

Mina se battit bien en voulant reprendre Vich. Le général Donadieu le poursuivit avec vivacité, intelligence et bravoure.

Le général Bourcke et le général de la Rochejaquelin, le Balafré, continuèrent leur mouvement sur les Asturies.

Le général Molitor, ayant en face Ballesteros, occupa le royaume de Valence.

Le 24 mai, monseigneur le duc d'Angoulême entra dans Madrid à la tête du corps de réserve.

Le 47 juin , le roi d'Espagne et sa famille, prisonniers, sont emmenés à Cadix. Le comte Bordesoulle pénètre en Andonlasie, occupe Cordoue, et le Comte de Bourmont s'établit à Mérida, en Estramadure.

Le maréchal comte Molitor arrive à Murcie. Il y eut, le 45 juillet , une affaire assez considérable à Lorca, emporté d’assaut par nos troupes.

Le 46 juin, nous étions arrivés devant Pite de Léon et au Trocadéro. Monseigneur le duc d’Angouléme était présent. Molitor à la suite.

Ballesteros s’approchait de Cadix par le royaume de Grenade, et Fordesoulle arrivait de l’autre côté, par l’Estramadure. Les combats s’étaient multipliés, et une convention avait été conclue entre Ballesteros et Molitor.

Le 49 août, la tranchée fut ouverte devant le Trocadéro. Le 51, le Trocadéro est enlevé , ainsi que le fort Saint- Louis. Il avait fallu traverser une coupure, dont la largeur était de trente-cinq toises, et la profondeur de quatre pieds et demi dans les plus basses eaux; on vit reparaître cette . intrépidité française, qui vient de briller encore une fois à la prise de Constantine. Avec de pareilles troupes, on s’étonne que la France s’obstine à demeurer telle que Waterloo l’a faite. Son Altesse Royale montra de la valeur dans cette affaire qui nous livra, pour ainsi dire, cette Es-

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pagne tout enlière, échappée à la gloire et au génie de Napeléon.

Le prince de Carignan , aujourd’hui roi de Sardaigne, traversa lui-même la coupure avec nos troupes. Il conserve encore dans son palais , et montre avec orgueil les épaulettes de grenadier dont il fut alors décoré par nos soldats.

La tranchée fut ouverte, le 10 septembre, par le maréchal Lauriston, devant Pampelune.

Le duc d'Angoulême, voulant assiéger Cadix et s’emparer de l’île de Léon, enlève, le 20 septembre, le fort Santi- Pétri. Le 25, nos vaisseaux bombardèrent Cadix , et l’Angleterre , reine des mers , nous vit , sans oser le secourir, triompher dans son empire.

Le 28, le duc d'Angoulême , visitant la ligne d'attaque eontre l’île de Léon , s'expose, pendant un long espace de onze cents toises, au feu des batteries espagnoles. Un boulet l'ayant eouvert de débris, il dit: « Vous conviendrez, » messieurs, que , si je suis tué, je finirai en bonne com- » pagnie et à la française. »

Pourquoi ce boulet le manqua-t-il !

Le 4er octobre, menacées d’un siége dans Cadix, abandonnées de leurs armées, qui avaient capitulé, les Cortès, après diverses allées et venues, rendirent le pouvoir et la liberté à Ferdinand; il avait été tour à tour déclaré fou, déchu, captif, dans une de ces scènes ingnominieuses que l’on retrouve dans notre révolution ; au bout de cette promenade à la Vitellius, il se retournait et revenait radieux. Roi de ses gedliers, accompagné de la reine, des princes et des princesses de sa famille, il mit à la voile ses prames do- . rées, au bruit des salves d'artillerie de la place et de toute Ja côte : au milieu des nuages de fumée, on eût dit un vainqueur qui sort triomphant d'une grande bataille, Le ciel était magnifique. À onze heures et demie, Ferdinand

aborda le port Sainte-Marie : il y fut reçu par monseigneur le duc d'Angoulême. Le petit-fils de Louis XIV mit un genou en terre et présenta son épée à l’autre petit-fils du grand roi; beau spectacle à l'extrémité de l’Europe, au bord de cette mer, la couche du soleil, solisque cubilia Cades!

Ainsi fat accomplie la délivrance de Ferdinand sur le dernier rocher des Espagnes, dans le lieu même où la révolution avait commencé.

Et le monarque délivré où est-il ? et le prince libérateur, où est-il? Ayant fait hommage de son épée, il s’est trouvé désarmé quand le sort l’a saisi.

Joie. — Diverses aptitudes des hommes. — Comment nous sommes reçu à la cour.

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