‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 58 sur 80 · M. ANCILLON A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

M. ANCILLON A M. DE CHATEAUBRIAND

Berlin, 48 octobre 1825.

Monsieur,

Au milieu de toutes les félicitations qui lui arrivent de toutes parts, Votre Excellence distinguera peut-être une voix qui ne lui fat pas indifférente ; au milieu de tous les travaux et de toutes les sollicitudes qui l’assiégent , elle me pardonnera de lui enlever un moment, car elle n’est pas faite pour oublier facilement ceux qui eurent le bonheur de lui inspirer quelque intérêt, et qui en conserveront toute leur vie un doux et honorable souvenir.

Si je pouvais un moment séparer votre bonheur de celui de la France , qui attend de vous pacem cum dignitate, . je ne vous féliciterais pas de l'élévation où vous êtes. Dans le siècle où nous vivons, au milieu des mouvements de la fin d’une révolution qui ressemble quelquefois à un nouveau commencement, les hommes qui se vouent aux hautes places sont, plus ou moins , tous des victimes généreuses qui se dévouent pour leur patrie. Vous particulièrement, monsieur, qui en avez fait assez pour votre gloire, et qui‘croyez n'en faire jamais assez pour le devoir ; vous qui êtes trop élevé pour descendre à l’ambition, vous faites à votre roi et à votre pays le plus grand des sacrifices.

L'Europe compte sur vous, monsieur , comme sur un de ces pilotes habiles, en petit nombre, qui lui restent encore pour l’empêcher d’échouer encore une fois contre les mémes écueils et pour conjurer la tourmente ; vous ne trom- | perez pas ses espérances. L’isolement et les demi-mesures ont déjà une fois perdu le monde civilisé ; il n’y a de salut pour les puissances que dans l’identité du but , dans l’accord des moyens, dans l’anion des sentiments , et dans la force de la modération, ou, ce qui revient au même, dans la force de la jnstice et de Ja raison. Avec des principes aussi purs, des affections aussi nobles, des vues aussi vastes que les vôtres, vous ne sacrifierez jamais l'avenir aux embarras du moment , et vous prouverez au monde que l’art de bien faire est lié, par des affinités secrètes’, à l’art de bien penser et de bien dire , et que l’énergie du caractère tire son feu et sa force des conceptions hautes de l'esprit , comme il reçoit de lui sa direction.

Le roi, qui estime Votre Excellence à raison de ce qu’il la connait ; la cour et la ville, où il vous a suffi de quelques mois pour prendre racine dans tous les cœurs, se réjouissent de vos succès. Pour moi (s’il m’est permis de me nommer), qui ne perdrai jamais l’ancienne habitude de vous admirer etde vous aimer, je vous souhaite ce qu’il y aura toujours pour vous de plus difficile, c’est de vous satisfaire vous-même.

Agréez l’assurance, etc. .

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