‹ Congrès de Vérone (volume 2)Chapitre 7 sur 80 · XII · texte numérisé non relu

XII

congrès de Vérone. — Personnages. — Partie familière du congrès. :

Nous quittames Londres à la fin de septembre 1822 ; nous traversâmes Paris, la France, les Alpes, le Milanais, et nous descendimes à Vérone à Casa-Lorenzi : il n'y avait encore presque personne d’arrivé. Peu à peu la ville se remplit; on vit paraître successivement l'empereur, l'impératrice d'Autriche et leur suite ; le prince de Metternich, accompagné des conseillers auliques Gentz, du chevalier de Floret , de quatre barons, d'un comte, d'un concipiste aulique et de deux officiaux; le prince d'Esterhazy, notre collègue d’ambassade à Londres ; le comte de Zichy, notre ancien collègue plénipotentiaire à la cour de Prusse ; le baron de Lebzeltern, accrédité près la cour de Russie; l’empereur de Russie avec cinq adjudants généraux, Menzikoff, Frubetzkoy , Oscharowski, Czernitscheff, Michaud ; le prince Wolkonski, général et chef d'état-major ; le comte de Nesselrode, secrétaire d'état ; le

comte de Lieven, ambassadeur à Londres ; le comte Pozzo di Borgo, ambassadeur à Paris ; puis le duc de Wellington et lord Clamwillam , le marquis de Londonderry , frère de feu lord Castlereagh , le vicomte Strangford et lord Burghersh; puis vinrent les puissances de la Prusse, S. M, le roi, LL. AA. RR. le prince Guillaume et le prince Charles, le comte Bernstorf, le baron Humboldt. * L'archiduc et l'archiduchesse, vice-roi et vicc-reine d'1talie, débarquèrent avec leur cour.

Parme envoya l'archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme, dite veuve de Napoléon, avec le comte de Nieperg,

dit chambellan et chevalier @honneur de l’archiduchesse.

Le grand- duc et la grande-duchesse de Toscane, S. A. I. et R. le prince héréditaire, accoururent de la patrie du Dante et de Michel-Angé, de cette ville si belle, disait l'archiduc Albert, qu'on ne devait la. faire voir que les dimanches et fêtes.

L'archiduc duc de Modène, et l'archiduchesse duchesse de Modène , descendirent du Cataio.

Sa Majesté le roi des Deux-Siciles quitta Naples pour Vérone, avec la duchesse de Floridia, le confesseur Porta, et le prince de Salerne, que suivaient deux gentilshommes de la chambre. ~~

La Sardaigne députa son roi et sa reine et le comte de Latour, ministre secrétaire d'état aux affaires étrangères.

Nous autres Français, nous étions de même assez nombroux : M. lo vicomte de Montmorency, notre chef, était accompagné de M. Bourjot et de M. Pontois pour le secrétariat, et de M. Damour pour le chiffre, Le marquis de Caraman, M. de La Ferronnays, M. de Rayneval ct nous, nous représcntions nos missions de Vienne, de Pétersbourg , de Berlin et de Londres. Dans la mission de Londres, on comptait le duc de Rauzen, M. le comte de Boissy et M, le comte d’Aspremont. ——

M. de Serre, ambassadeur à Naples, et M. de la Maisonfort , envoyé a Florence , assistérent au spectacle en simples curieux.

M. de Serre était fort négligé au congrès, à cause de ses opinions libérales ; nous n'étions guère plus aimé, mais nous étions plus craint. Nous allames voir M. de Serre, quoique nous eussions été dans des rangs opposés. Nous trouvames un homme au-dessus de l’idée que naus nous en étions faite; nous nous liâmes avec lui, ct il nous a donné en mourant des preuves de son souvenir.

DE VERONE. a

Voila toutas les grandeurs modernes venues se meaurer à Vérone aux arènes laissées par les Romains,

Auprès de ces débris, se plagaient d'autres ruines qu'on n'écoutait pas, les députés de la malheureuse Grèce. Le "vieux monument de la ville éternelle Jeur eût plutôt repondu que cea souverains d’un jour, parce qu’Athènes lavait vers le ciel ses mains suppliantes au nom de la liherté,

Nous avions déjà va Vérone ; nous noua présentames de nouveau à ses antiquités et au casino Gazola, retraite de c8 Louis XVII que nous aviona maintenant l'honneur de représenter à l'assemblée des rois. Nous visitames le palais Canaasa et le monument de Can grande 1 ce Can grande avait été l'hôte de Dante : « homme tréseilluatre, dit l'his- » tarien de Rieggo, ot qui charmait le seigneur de la Saale » par son génie, »

Ne voulant parler que d’affaires, nous avons placé dans nos Mémoires d'outre-tombe la partie la moins aride du Æongrés et les choses auxquelles le publie prend ordinairement un intérêt de curiosité. On ÿ verra les portraits dos personnages qui se pressérent à Vérone, la comtesse de Lieven, la princesse Zénaide Wolkonsky , la comtesse Tolstoy, le princa Oscar, etc., ete,

La vicomtesse de Montmorency vint aussi en Italie. La Providence, qui priva d'héritiers le descandant des Bouchard, lui remit en échange l'enfant du trône, un Bourbon pour un Montmorency. Et, comme si, en lui confiant cette glorieuse paternité adoptive, elle eût voulu seulement le soumettre à une dernière épuration , Dieu visita le chrétien achevé, le Vendredi-Saint, au pied des autels, à l'heure où le Fils de l'Homme avait accompli sop sacrifice,

Nous fdmes présenté aux rois : nous les connaissions

presque tous.

' Nous refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme ; elle insista, et nous y allames. Nous la trouvdmes fort gaie : univers s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Nous lui dimes que nous avions rencontré ses soldats à Plaisance, et qu'elle en avait autrefois davantage; elle répondit : « Je ne songe plus à cela.» Elle prononça quelques mots légers, et comme en passant, sur le roi de Rome : elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. Nieperg, homme de bon ton. Il n’y avait là de singulier que nous dinant auprès de Marie-Louise, et les bracelets faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de Napoléon.

En traversant le P6, à Plaisance, une seule barque nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos regards ; deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux ; nous entrions dans les états de Marie-Louise : c'est tout ce qui restait de la puissance de l’homme qui fendit les rochers du Simplon , planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles. Bouleversez donc le monde , occupez de votre nom les quatre parties de la terre, sortez des mers de l’Europe, élancez-vous jusqu’au ciel , et allez tomber pour moutir à

l'extrémité des flots de l'Atlantique : vous n’aurez pas fermé les yeux, qu'un voyageur passera le Pd et verra ce que nous avons vu.

Les princes de Toscane nous reçurent en gens lettrés ; Je roi de Sardaigne, en roi près de sa retraite. Sur le grand chemin de Mantoue, nous rencontrions souvent le souverain septuagénaire de Naples , en longs cheveux blancs, accompagné de deux jeunes capucins à barbe noire, les mains dans leurs manches, et marchant en silence comme

leur maitre. Nous suivions de loin ce monarque chenu du printemps de Sorente, qu’on allait bientôt essayer de donner pour rival à la France dans les Espagnes.

Des chanteurs et des comédiens étaient accourus pour amuser d’autres acteurs, les rois. Des journalistes de Londres, arrivés sans passeport, guettaient l’histoire pour l’appréhender au passage. Dans l’amphithéâtre , où se réfugient de pauvres familles , et qu’éclaire parfois le feu d'une forge au fond d'un portique , se rassembla la foule à la fin du congrès : on avait traqué les babitants des campagnes ; ceux de la ville n’auraient pas suffi pour remplir l'édifice. Cette représentation n avait eu lieu que deux fois auparavant : l’une pour Joseph II, l'autre pour Pie VI lorsqu'il se rendit à Vienne. Si l'on n ‘eût été averti du temps aux costumes, on aurait pu croire à une résur- . rection des Romains.

Descendue des montagnes que baigne le lac, célèbre par un vers de Virgile et par les noms de Catulle et de Lesbic, une Tyrolienne , assise sous les arcades des Arènes, attirait les yeux. Comme Nina, Pazza per amore, cette jolie créature, aux jupons courts, aux mules mignounes : abandonnée du chasseur de Monte-Baldo , était si passionnée qu'elle ne voulait rien que son amour : elle passait les nuits à attendre, et veillait jusqu’au chant du coq ; sa parole était triste, parce qu’elle avait traversé sa douleur.

Le congrès de Vérone et ses fêtes se terminèrent par une course de chevaux et par une illumination. Nous. fuyions, et nous allions nous éteindre.

Ni les alliés, ni M. de Villéle n’ont voutu la guerre d'Espagne, =

Ce qu’on a dit sur l'origine de la guerre d'Espagne en 1823 est une méprise. — Cinq affaires principales traitées au congrès.

La grande affaire du congrès de Vérone est la guerre d'Espagne ; on a dit, et l'on répète encore, que cette guerré fut imposée à la France : c'est précisément le cantraire de la vérité, S'il y a un coupable dans cette mémgrable entreprise , c'est l'auteur de cette histoire : M. de Villéle ne voulait point les hostilités ; il est juste de laisser à son esprit de modération et de sagesse l'honneur d'avoir pensé alors comme les trois quarts de l'alliance, comme la France, comme l'Angleterre. Une phrase que M. le président. du conseil n'a pas prononcée, ou qu'on a mal rendue, a pu égarer l'opinion ; nous en parlerons en son lieu.

Ainsi donc tout ce que l'opposition a fait entendre dans Îles salons, à la tribune, dans les j journaux, dans les pamphlets, soit à Londres, soit à Paris, est erroné, Nous sommes heureux d’avoir véau assez long-temps pour détruire une prodigieuse méprise.

Encore une fois; la guerre d'Espagne de 1823 nous ap- .partient en grande partie ; nous ne oraignons pas d'assurer que Jes esprits politiques nous en ferant un mérite ; comme homme d'état, dans l'avenir, Nous ne croyons pas ” étre de cette petite classe d'hommes qui, selon Sénéque , surnagent et se débattent parini les flots dés siècles; nous ne croyons pds non plus que les choses de la terre inté= ressent les morts au-delà de la tombe ; mais, par une illu-

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pt VÉRONE. bi

sion dé notre existence actuelle, nous tenons plus à notre mémoire qu'au jour où nous vivons ; hotre mémoire , si elle dure, devant étre plus longue que notre vie : or, comme nous he serons pas auprès d'elle pour la protéger, $l faut qu'elle porte en soi le moyen de se défendre,

Cing affaires ont été agitées au congrès do Vérone !

4° La traite des nègres.

2° Les pirdteries dans les mers de l'Amérique ou les colonies espagnoles.

8° Les démélés de l'Orient entre la Russie et la Porte.

4° La position de l'Italie, ~ —

5° Les dangers de la révolution d'Espagne par rapport À l'Europe, et surtout par rapport à la France.

. Aves ess questions générales, s'en présentaient trois autres particulières : la navigation du Rhin, les troubles de la Grèce, les intéréts de la régence d'Urgel. Les députés de la Gréce et les envoyés de la régence royaliste de Catalogne (ceux-el ayant pour intetprète le comte d'Espagne) h'étaient point admis au congtès ; simples pétitlonnaires, ils tâchalent d’émouvoir les potentats. La navigation du Rhin ne concernait que les douanes de la Hollande et tes puissantes rivet'aines du fleuve.

Pour révenir aux cinq affaires principales , les démélés dé la Russle et de la Porte se controvérsaient en confé-*:

rences par les représentants des cabinets de Londres, de {-

Pétersbourg, dé Berlin et de Vienne : M. le marquis de { Caraman y assistait pour ld France, comme athbassadeut en Autriche.

La position de l'Italie s’examinalt dans une espèce de. congrts en dehors du congrès général : les délégués à cette réunion étaient ceux des patties intéressées, à savoir : Naples, Rome, la Toscane, Parme, Motlène , le Piémont, lé Milanais et les états lombards-vénitiens.

Dans ces affaires croisées , la France n'eut qu'à donner son avis sur la traite des nègres, les colonies espagnoles et la question de la guerre éventuelle d'Espagne.

Ce sont donc ces trois questions qu’il faut d'abord exposer, en touchant, occasionnellement, celles où la France ne fut pas appelée à un vote spécial.

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M. le prince de Metternich.— Séances du congrès.— Deux mémoires du duc de Wellington , Pun relatif à la traite des nègres , l’autre contre les pirateries dans les mers de l'Amérique. — Trois prétentions exorbitantes renfermées dans le premier mémoire.

Occuper long-temps la première place, rester chef du cabinet sous des souverains successifs sans rien changer au système que l’on adopta de prime-abord, se donner l’inviolabilité d’un roi au milieu de toutes les jalousies de cour, dénote une habileté qu'on ne saurait révoquer en doute. L'autorité vient du génie du gouvernant ou de la médiocrité du gouverné : c'est ce qui demeurerait à déméler dans M. de Metternich. Si quelques faits, et particulièrement la méchante chicane cachée sous le nom du roi de Naples, ne découvrent pas une sincérité élevée audessus de la diplomatie, ce n'est pas la faute du négociateur , c’est celle de la politique. Le chancelier d'état a joué, comme Autrichien, ce qu'il croyait être son jeu, de même que le ministre des affaires étrangères de Louis X VIII a joué le sien, comme Frangais. Le prince, au milieu de sa longue et constante prospérité, nous pardonnera le court et passager succès d'une année.

Les séances du congrès étaient irrégulières, selon les communications faites au nom de quelque cour. On écoutait ces communications; copie en était fournie aux plénipotentiaires, lesquels y répondaient au bout de deux ou trois jours par une note annexée ensuite au procés-verbal. Ainsi, dans la séance du 24 novembre 1822, nous reçûmes deux mémoires du duc de Wellington, l'un relatif à l'abolition de la traite des nègres , l’autre aux mesures adoptées par S. M. B. contre les pirateries dans les mers de l'Amérique.

” Toutes les puissances répondirent que la traite des négres était abominable, qu'elles étaient prêtes à concourir aux mesures jugées executables , pour assurer l’abolition totale de ce commerce ; quant aux mesures particulières proposées à cette fin par S. G., la France se Lréservait d'en faire l’objet de ses réflexions.

On doit admirer ici l'esprit chrétien , ses progrès dans la civilisation qu'il a faite et qu'il augmente sans cesse : mais c'était une chose singulière que cette persévérance! du cabinet de Saint-James à introduire, dans tous les’ congrès, au milieu des questions les plus vives et des intérêts les plus actuels, cet'e question incidente et éloi- ‘ gnée de l'abolition de la traite des noirs : l'Angleterre avait peur que le commerce auquel elle avait renoncé à : regret ne tombat entre les mains d'une autre nation; elle voulait forcer la France , l'Espagae , le Portugal , la Hollande à changer subitement le régime de leurs colonies, sans s'embarrasser si ces états étaient arrivés au degré de préparation morale où l’on pouvait donner la liberté aux nègres, en abandonnant à la grâce de Dieu la propriété et la vie des blancs. Ce que l'Angleterre avait fait, tout le monde devait le faire au détriment de la navigation et de toute colonie. Il fallait, parce que l'Angleterre (qui pos-

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sède l'Inde, l'Océmie , le cap de Benne-Espéranee , l'île de France, le Canada, et des Îles dans la Méditerranée) , n'a pas besoin de la Dominique et des Bermudes pour entretenir des flottes et des matelots, il fallait que nous eussions jeté vite dans la mer Pondicheri, l'île de Bourbon, Cayenne, la Martinique et la Guadeloupe, nous qui n'occupions que ces misérables points disjoints de notre sol, sur la surface du globe, Le marquis de Londonderry et le duc de Wellington, ennemis des franrhises de leur pays,

* M. Canning, élève de William Pitt et opposé à la réforme | parlementaire, tous ces torys adversos pendant trente ans à la motion de Wilberforce, étaient devenus passioninés pour la liberté des nègres , tout en maudissant la li-

‘perté des blancs : des Anglais, des blancs ont été vendus

‘pour esclaves en Amérique dans un temps aussi rapproché

Ge nous que le temps de Cromwel. Le secret de ces con- :tradictions est dans les intérêts privés et le génie mer- ‘cantile de l'Angleterre ; c'est oe qu’il faut comprendre afin de n'être pas dupe d'une philantropie si ardente et pourtant venue ei tard : la philantropie est la fausse monnaie de la charité, |

- Chargé du travail par M, de Montmorency, nous limes avec attention le mémoire du duc de Wellington, et nous y répondimes article par article. Ce cauteleux mémoire, déplorant le malheur des noirs , cache, sous des plaintes fort justés, trois prétentiuns exorbitantes : prétention du droit do visite sue les vaisseaux; prétention d'assimiler la traite des noirs à la piraterie, pour attaquer impunément toutes les marines du monde; prétention d'interdire la vente des marchandises provenant des colonics européennes cultivées par les nègres, c'est-à-dire privilégo exclusif de substituer à ces marchandises les produits do l'Inde et de la Grande-Bretagne. Voici notre réponse faite

DE VÉRONE. bb au nom collectif db nds collègues; hots pensons avoir mis à l'abri 'honnetr et les intéréts de la France.

Mon Mémoire sur la traite des nègres.

Réponse de Messieurs les pléripgténtiaires de France au mémoire de M, le duc de Wellington relativement à la traite des nègres, —

« Le mémoire dont Sa Grace le duc de Wellington a » donné connaissance au congrès dans la séance du 94 de » ce mois, a Gté pris en considération par lés ministres » plénipotentiaires de Sa Majesté très-chrétienne,

» Ils commencent par déclarer que le gouvernement » français partage toute la sollicitude du gouvernoment » britannique pour faire cesser un commerce également » réprouvé de Dieu et des hommes, Le nombre des escla- » ves africains transportés depuis quelques années dans

» les colonies fat-il moindre que ne de caleule l'Angle- :

» terre, il serait toujours beaucoup trop grand. L'accrois- » sement de la souffrance des victimes d'une infâme cupi- » dité inspire une profonde horreur. Les nations chré- » tiennes ne feront jamais trop d'efforts pour cffacer la » tache que la traite des nègres a imprimée à leur carac- » tère, et on ne saurait trop louer le zèle que l'Angle- » terre a mis dans la poursuite de ses dessins bienfai- » sants.

» Mais, si Ics puissances alliées sont d'accord sur la

» question morale et religieuse, si elles font des vœux una; ;

Me nee

» nimes pour l'abolition de la traite des nègres, cette abo- { » lition renferme des questions de fait qui ne sont pas » d'une égale simplicité. Les ministres de Sa Majesté très- }» chrétienne vont les parcourir en suivant le mémoire » présenté par S. G. le duc de Wellington.

» Toutes les lois des nations civilisées , le Portugal .» excepté, prohibent aujourd'hui la traite des nègres; il » s'ensuit que ce crime , autrefois légal, est devenu un » crime illégal , et qu'il est doublement condamné par la » nature et par les lois.

» Selon le mémoire anglais, cette détestable contre- » bande d'hommes est surtout exercée sous le pavillon » français ,-soit que ce pavillon flotte sur des vaisseaux » appartenant à la France, soit qu'il protège des bâtiments » étrangers.

» Des pirates peuvent arborer des couleurs respecta- » bles ; la France ignore si quelques brigands n'ont point » emprunté les siennes ; ce ne sera jamais qu’à son insu » que le déshonneur et le crime trouveront un abri sous » le pavillon français.

» On a fait observer que les bénéfices de la traite des » nègres sont si grands et les pertes si petites que le prix » d'assurance en France pour chaque course ne s'élève » pas au-delà de 45 pour cent.

» Ceci n'est ni un cas particulier à la France, ni un ré- » sultat singulier du genre de contravention dont il s'a- » git : en Angleterre les marchandises les plus sévèrement » prohibées sont importées moyennant l'assurance de 25 » pour cent. Quand le commerce est parvenu , comme de » nos jours, à une précision mathématique, toute contre- » bande a son tarif; et plus le système prohibitif multiplie » les entraves, plus il augmente la fraude en accroissant » les profits,

rnd

» Le mémoire reconnaît que S. M. T. C. a rempli reli- » gieusement toutes les stipulations de son traité avec les » quatre cours alliées, qu’elle a promulgué une loi contre » la traite des nègres, qu'elle a fait croiser ses flottes dans » les parages de l'Afrique pour maintenir l'exécution de » cette loi; mais le mémoire ajoute que le public en » France ne paraît pas porter le même intérêt à la cause » que soutient le gouvernement, que ce public suppose au » fond de la question des vues mercantiles et un dessein » hostile contre lecommerce français. Il se peut que quel- » ques classes commerçantes de la société en France nour- » rissent des soupçons que toute rivalité d'industrie fait » naître ; cependant on ne peut croire raisonnablement » que le peu de colonies que la guerre a laissé à la France » soit un objet de jalousie pour une puissance européenne » qui possède des Îles florissantes dans toutes les mers, de » vastes territoires en Afrique et en Amérique et un con- » tinent tout entier en Asie.

» Si l'opinion est moins fixée en France qu’en Angle- » terre sur l’objet qui nous occupe, cela tient à des causes » qu’il est de notre devoir de développer : un peuple » aussi humain, aussi généreux, aussi désintéressé que le » peuple français, un peuple toujours prét à donner » l'exemple des sacrifices, mérite qu’on explique ce qui » semblerait une anomalie inexplicable dans son carac- » tère.

» Le massacre des colons à St. -Domingue et l'incendie » de leurs habitations ont d’abord laissé des souvenirs » douloureux parmi les familles qui ont perdu parents et » fortune dans ces sanglantes révolutions. Il doit être » permis de rappeler ces malheurs des blancs, quand le » mémoire anglais retrace avec tant de vérité les souffran- » ces des nègres , afin de faire comprendre comment tout

58 ‘GONGRES °

» ce qui excite la pltié exerce une puissance Watatelle Sur » l'opinion. 11 est évident que l'abolition de la traite des » tfègres eût été moins populaire en Angleterre, si elle

» eût été précédée de la ruine et du meurtre des Anglais » Gaus les Antilles,

» Ensuite, l'abolition de cette truite n'a point été pro: w noncés en France par une loi natioïale discutée à la

» tribune: elle est le résultat de l'article d'un traité par » lequel la France a expié ses victoires. Dès lors elle s'est » associée dans les idées de la foule à dés considérations » étrangüres t par cela soul qu'on l'a crue finposée, elle a » été frappés de cette Impopularité qui s'attache aux actes » de la forcos il en fat artivé ainsi dans totit pays où it » existé un esprit publie et un justé otguell national.

‘ww Une motion parlementaire, à jamais honorable pour x fon auteur, a finalement été vouronhée de succès en » Angleterre; mais combien d'anhèes ne fut-elle pas ré-- » poussée avant d'être convertié én loi, quoique soutente » par l'un des plus grands ministres que l'Angléterre ait » produits? Pendant oes longs débats, l'opinion eut lé » temps de se môrir et de st fixer; le comimetce, qui prés » voyait l'évéhetnent, prit ses précautions; un nombre de » nègres surpaasant le besoin des colons fut transporté » dans les ile anglaises, et l'on prépara des générations: » permanentes d'esclaves pour reitiplacer le vide laissé » par la servitude casuelle, lorsqu'elle viendrait à s'a- » bolir,

» Rien de tout cela n'a existé pour la France; la for:

x tune et le temps lui ont manqud. La première conven- » tion entre la France et l'Ang'etetre, après la Restaura : » tion, avait recorinu la nécedsité d'agir avec une prudente » Jenteur dahs une affaire d'unic nature si cothplexe: tn » article additionnel de cette coivention attordait an dé-

. DE VERONE. | 4 » lai de aing années pour l'entière abolition de la traite » des nègres. La déclaration de Vienne du 8 février 1848, » s'exprimant sur la même matière, porte : «que, quelque » honorable que soit la but dea souverains, ils ne le poursui- » vrout pas sans de justes ménagements pour les intérêts, » les habitudes et les privations mêmes de leurs sujets. » » Un louable et vertueux empressement a fait depuis dé- » passer ces termos, et a peut-édire multiplié les délits, en -« froissant trop subitement les intérêts. » Le gouvernement français est déterminé à poursuivre » gens relâcha des hommes engagés dans un négoce bar- -n hare : de nombreuses condamnations ant eu lieu, et les .» tribunoux ont sévi dès qu'on a pu atteindre les coupa- » bles, « Il serait affreux, dit lc mémoire anglais, que la …» nécessité de détruire des hammes ne fut que davenue la » suite de celle de cacher un trafic proscrit par les lais. » » Cotte démarche trop juste démontre que la loi française » a été rigoureusement exécutée, et l'excès des précau- .» tions cruelles prises par les fauteure de la traite pour » aacher leurs viatimes prouve d'une manière péremptoire » la vigilance du gouvernement.

» Une loi qui porte à de tela excès pour soustraire le » délinquant à l’action mème de cette loi pourrait parain tre assez forta; néanmoins, la résolution du gouverne- » ment français est de faire augmenter les pénalités léga- » les aussitôt que les eaprita serant préparés dang la .» nation, et par conséquent dana les chambrea ldgialati- » ves, à revenir sur Je sujet de la traite des nègres. Sous : ce Rapport, il eat fâcheux, maia utile, de faire remar- -» quer que toute inaistance étrangère ajoute aux diffiqul- .n tés du gouvernement francais , et va contra le but que .+ se proposent les sentiments lea plus généreux. 2 Il reate.à dire quelques mote sur les moyous coërci-

» tifs que Sa Grace le duc de Wellington propose dans » son mémoire.

» Les ministres plénipotentiaires de Sa Majesté très- » chrétienne sont prêts à signer toute déclaration collec : .» tive des puissances, tendante à flétrir un commerce » odieux, et à provoquer contre les coupables la vengeance » des lois. Mais une déclaration qui obligerait tous les » gouvernements à appliquer à la traite des nègres les » chatiments infligés à la piraterie, et qui se transforme » rait en une loi générale du monde civilisé, est une » chose qui ne paraît pas aux ministres plénipotentiaires » de Sa Majesté trés-chrétienne être de la compétence » d'une réunion politique. Quand il s'agit d'établir la » peine de mort, cé sont , selon la nature des gouverne- » ments, les corps judiciaires ou les corps législatifs qui » sont appeles à statuer.

» Retirer l’usage et la protection du pavillon français » aux individus étrangers qui se serviraient de ce. pavillon » pour couvrir le commerce des esclaves, rien n’est plus » juste : mais la France n'a pas besoin de défendre ce » qu'elle n’a jamais permis.

» L'engagement de prohiber l'entrée des états des alliés » aux produits des colonies appartenant à des puissances » qui n'auraient pas aboli la traite des nègres, est une ré- *» solution qui frapperait uniquement le Portugal ; or, le » Portugal n’a point de représentant au congrès, et il est -» de droit, avant de passer outre , de l'entendre dans sa » Cause. | .

» Les mesures indiquées relativement à la France sont -» bonnes, mais elles sont toutes matière de lois, et par » conséquent elles doivent attendre cette faveur de l’opi- » nion qui assure le succès. Le gouvernement de Sa Ma- » jesté trés-chrétienne prendra conseil de lui-méme, quand

DE VERONE. 64 » le temps sera venu ; il sera possible qu'il admette l’en- » registrement des esclaves, cependant il ne se dissimule » pas que cette intervention de l'autorité porterait une es-

» pèce d'atteinte au droit de propriété, droit le plus sacré de . » tous, et que les lois de la Grande-Bretagne respectent :

» jusque dans ses écarts et ses caprices.

» Le mémoire du gouvernement britannique exprime » le regret que la France soit la seule des grandes puis- » sances maritimes de l’Europe qui n'ait pas pris part au » traité conclu avec S. M. B. dans l'objet : de conférer à » certains bâtiments de chacune des parties contractantes » un droit limité de visite et de confiscation sur les vais- » seaux engagés dans la traite des nègres.

- » La charte de Sa Majesté trés-chrétienne abolit la » confiscation; quant au droit de visite , si le gouverne- » ment français pouvait jamais y consentir, il aurait les » suites les plus funestes ; le caractère national des deux » peuples francais et anglais s’y oppose ; et s'il était be- » soin de preuves à l'appui de cette opinion, il suffirait de

» rappeler que, cette année même, en pleine paix, le sang

» français a coulé sur les rivages de l'Afrique. La France » reconnaît la liberté des mers pour tous les pavillons » étrangers, à quelque puissance légitime qu'ils appar- » tiennent ; elle ne réclame pour elle que l'indépendance » qu'elle respecte dans les autres, et qui convient à sa di- » gnité, »

Memorandum de M. we duc de Wellington sur les piraterios a propos des oalanies capagqnolas.

Passons au memorandum relatif aux polonies espagnales; ce mcmarandum dit: « Leg relations existantes entre » les sujets britanniques at lea autres parties du globe out » depuis long-temps placé S, M. dans la nécessité de re- » connaître l'existence de fait des gouvernements formés .» dans les différentes provinces en autant qu'il le fallait » pour tralter avea qux; que la relâchement de l'autorité + de l'Espagne, dans toute calle partia du globe, a donné » maisasnca à une foule de pirates at de flibuatiers ; qu'il » eat impossible à l'Angleterre d'extirper ca mal insup- .m portable sans la coopération des autarités lacales qui » occupent les côtes; que la nénessité da cette çoapérg- . » tion na pat que mener à quelque nouvel acte de reqon- » naissance de l'existence de fait de l'un ow de plusieurs » de cas gouvernements de propre création. »

L'Augleterra donne ici communication d'un fait : M, Canning, qui veyait la guerre prête à éclater, se hatait de parler officiellement de ce fait au congrès, soit paur arrêter la France (en la menaçant de reconnaître complétement l'indépendance des colonies espagnoles , si nos troupes cntraient en Espagne), soit pour intimider les alliés en leur présentant la possibilité d'une rupture entre le cabinet de Saiut-James et celui des Tuileries, au cas

où nous prendrions les armes contre les factions de Madrid.

pit. VERONE. ob

A ce memorandum, l'Autriche répondit : « Que l'An- » gleterre avait bien fait de défendre ses intérêts commer- » ciaux contre la piraterie; mais que, quant à l'indépen- » dance des colonics espagnoles, celle ne la reconnaitrait » jamais tant que S. M. C. n'aurait pas librement et for- » mellement renoncé aux droits de-souveraincté qu'elle » avait jusqu'ici exercés sur ces provinces. »

La Prusse s'exprima à pou près de la méme fagon; elle fit observer que lo moment le moins propre à la reconnaissance des gouvernements locaux de l'Amérique espagnolé sérait celui où les événements dé la puerre civile prépareraient une crise dans les nffaires de l'Espagne.

La Russio déclara qu'elle ne pourrait prendre aucune détermination qui préjugedt la question de l'indépendance du sud de l'Amérique,

Il y avait là une question grave engagée. Il Ne convenait pas à la France d'abandonner à la Grande-Bretagne etaux États-Unis le commerce exclusif du Nouveau-Monde; la réporise était assez difAtile : nous eu fames envote chargé en qualité de représentant auprès du cabinet d'où . procédait le memorandum, La note devait gardeér les principes et faire les réserves t une pierre d'attente ÿ fut posée ; elle servit de liaison à l'édifice quand on s'occupa dé l'affaire des colonies pendant la guerre d'Espagne.

Ma note verbale,

Note verbale en réponse au memorandum sur les colo- ‘ nies espagnoles en Amérique.

« Les ministres plénipotentiaires de Sa Majesté trés-. » chrétienne au congrès de Vérone ont examiné avec une » sérieuse attention le memorandum sur les colonies es- » pagnoles, que Sa Grace le duc de Wellington a com- » muniqué aux représentants des cours alliées dans la » séance du 24 novembre. Le cabinet des Tuileries sou- » haite vivement, comme celui de Saint-James , que l’Es- » pagne adopte des mesures propres à rendre au conti-- » nent de l’Amérique la paix et la prospérité. C’est dans. » ce désir sincère et dans l'espoir de voir se rétablir l'au- . » torité de Sa Majesté catholique que le gouvernement de - » Sa Majesté très-chrétienne a aussi refusé les avantages » qui lui étaient offerts.

» Un motif d’une importance plus générale règle d'ail- » leurs la conduite de la France à l'égard des gouverne- » ments de fait: elle pense que les principes de justice » sur lesquels repose la société ne peuvent être sacrifiés » légèrement à des intérêts secondaires, et il lui paraît » que ces principes augmentent de gravité lorsqu'il s'agit » de reconnaître un ordre de politique virtuellement en - » nemi de celui qui régit l'Europe ; elle pense encore que, » dans cette grande question, l'Espagne doit être préala- » blemént consultée comme souveraine de droit de ses

| DE VÉRONE. 63 » colonies. Néanmoins la France avoue avec-l'Angleterre » que lorsque des troubles se prolongent et que le droit » des nations ne peut plus s'exercer pour cause d'impuis- » sance d'une des parties belligérantes, le droit naturel » reprend son empire; elle convient qu'il y a des pres- » criptions inévitables ; qu'un gouvernement, après avoir » long-temps résisté, est quelquefois obligé de céder à la » force des choses, pour mettre fin à beaucoup de maux » et pour ne pas priver un État des avantages dont d'au- » tres États pourraient exclusivement profiter. » Pour éviter de donner naissance à des rivalités et à » des émulations de commerce qui pourraient entraîner » des gouvernements malgré leur volonté dans des démar- » ches précipitées, une mesure générale, prise en commun

» par les divers cabinets de l'Europe , serait la chose la

» plus désirable. Il serait digne des puissances qui com- » posent la grande alliance d’examiner un jour s'il n’y au- » rait pas moyen de ménager à la fois les intérêts de l'Es- .» pagne, ceux de ses colonies et ceux des nations euro- » péennes, en adoptant pour base de Ja négociation le

» principe d'une réciprocité généreuse et d’une parfaite ':

» égalité. Peut-être trouverait-on, de concert avec Sa Ma- » jesté catholique , qu'il n'est pas tout-à-fait impossible, » pour le bien commun des gouvernements, de concilier » les droits de la légitimité et les nécessités de la politi-

» qué. »

On voit germer ici l'idée de ce congrès général au

moyen duquel nous voulions terminer un jour la guerre

d'Espagne, si cette guerre avait lieu, afin de pacifier le monde par la création de nouvelles monarchies constitutionnelles et bourhonniennes en Amérique.

| Affaires de l’Ortent, de Pitalte et de Ia Grèée. = instructions de M, de Villéle, + Supplique de la régence d’urgel,

Les affaires de l'Orient , de l'Italie et même de la Gréee . furent traitées honorablement; nous obtinmes ce qu'il. nous était possible d'obtenir dans des choses qui ne nous regardaiont pas directement. Notre opposition con-. nue , quoique nous ne fussions pas admis aux conférences. particulières, empécha l'Autriche d'envahir trop l'Ttalie ;. nous fûmes secondés par le cardinal Spina , homme d'esprit et d'indépendance, qui présidait la légation romaine. Nous approuvames la modération de la Russie dans ses. démélés avec la Porte, |

Au surplus, les instructions de M. de Villèle sur ces divers points étaient prévoyantes t « L'évacuation du Pié- » mont, disaient-elles, sera réclamée par le roi de Sardai-. » gne; ot la France doit appuyer cette demande. 11 est » probable que la cour de Vienne y consentira, à condi- » tion qu'elle conserverait une garnison autrichienne à » Alexandrie; mais cette occupation aurait deux grands. » inconvénients : celui d’être à charge aux finances du. » Piémont , et celui de priver le roi de Sardaigne de tout » l'avantage moral qu'il peut et doit espérer d'une éva- » euation complète. … D'autres difficultés s’sléveront sur » le retour du prince de Carignan. Sans croire à toutes » les vues d'ambition qu'on peut supposer à la cour de » Vienne, on a lieu de penser qu'elle désirerait que le » prince de Carignan restat éloigné, parce que l'espèce

DE VERONE. er x de vague et d'indécision qui s'attarherait à son existence, » sans détruire positivément la légitimité de la succession, » laisserait à l'Autriche un haut degré d'influence en Pié- » mont, et pourrait, dans l’atenir, la mettre en état d'im- » poser au prince de Carignan des conditions dsses du- » vos à il est de l'intérêt de la France de s'y oppuser. »

Même tempérance dans les instructions relatives an royaume des Deux-Siciles. Quant à la Grèce , M. de Vil- Tale n'était pas aussi avancé que nous; mais il dit occasjonnellement, à propos de la Porte et de la Russie: « On » ne peut se dissimuler qu'à tort ou à raison, l'opinion » générale en Europe est péniblement affectée du retour » pur et simple des chrétiens grees sous le joug de l'op-- » pression et de la barbarie des Turcs. Les plénipoten- » tiaires du roi au congrès devront donc appuyer de tout » leur pouvoir et offrir dé seconder de tous les moyens » de Ja France les propositions qui seraient faites par la » Russie, dats l'intérêt des menagements dus A sott hon- » neur et des garanties à obtenir par la chrétienté réunie, » en faveur des chrétiens soumis à la domination des » Turcs, »

Les députés de la régence d'Urgel étaient auprès de nous. Is avaient adressé au congrès une supplique signée par le marquis de Mataflorida et par l'archevéque preconisé de Tarragone. Le marquis et larchevéque déclaraient « qu'ils avaient fixé leur attention sut les lois et les » anciennes Cortés d'Espagne, qu'ils avaient vu que le » plus grand nombre de ces lois fufent proposées au roi » par des Cortès libres, principalement réunies sous les » rois de l'auguste maison d'Autriche ; que le temps sans » doute indique des réformes qu'ils essaieront de faire, » en écoutant le vœu de la nation, en s occupant, entre » autre choses, de régler les contributions et les charges

pone

» que devait supporter le peuple, sans le concours duquel » On ne pouvait ni rien imposer , ni rien exiger. »

Voilà comment s’exprimait cette régence qui respirait l'absolutisme. Pendant qu'elle professait des sentiments si ressemblants à ceux du siècle, et qu'elle demandait à des rois qu'on délivrat un roi prisonnier, Mina vint ['égorger.

Mais nous allions nous charger de cette cause de l’Espagne. Tout ce que la France saisit d’une volonté ferme Jai reste; il n'y a que Dieu qui puisse lui faire ouvrir la main.

Guerre d'Espagne prévue dès l'époque de notre ambassade de Londres. — Notre horreur des traités de Vienne,

Nous arrivons enfin à cette affaire de la guerre d'Es+ pagne , sur laquelle l'opinion a si singulièrement erré. Il y avait déjà long-temps que cette guerre était prévue avant la réunion du congrès de Vérone. On n'indique pas

ici le cordon sanitaire, établi d’abord contre la fièvre

jaune , et changé tout naturellement en armée d'observation; on fait allusion aux idées subversives , lesquelles, éclatant au-delà des Pyrénées , menaçaient de ranimer en France des excès réprimés par le despotisme de Bonaparte, mais favorisés par nos institutions nouvelles, et prêts à renaître dans la liberté de la charte des Bourbons.

Dès notre ambassade de Londres, nous nous étions trouvé à même d'entretenir M. de Montmorency de la possibilité de cette guerre; nous lui avions tracé un

plan à peu près semblable à celui qu'on va nous voir dé-

velopper à M. de Villèle. Deux sentiments nous avaient constamment obsédé depuis la Restauration : l'horreur des traités de Vienne, le désir de donner aux Bourbons une armée capable de défendre le trône et. d’émanciper la France. L'Espagne, en nous mettant en danger, à la fois par ses principes et par sa séparation du royaume de Louis XIV , paraissait étre le vrai champ de bataille où , | nous pouvions , avec de grands périls, il est vrai, mais | avec un grand honneur, restaurer à la fois notre puissance | politique et notre force militaire,

Nos dispositions étaient telles lorsque : nous fimes nommé au congrès. Le président du conseil, dont les qualités mêmes génaient le regard, n'apercevait pas que la légitimité se mourait faute de victoires après les triomphes de Napoléon, et surtout après la transaction diplomatique qui l'avait déshonorée. L'idée de la liberté dans | la tête des Français, qui ne comprendront jamais bien cette liberté , ne compensera jamais l’idée de gloire, leur : naturelle idée. Pourquoi le siècle de Louis XV descen- / : dit-il si bas dans l'estime des contemporains ? Pourquoi : donna-t-il naissance à ces systèmes de philosophie exagé- } rée, lesquels ont perdu la royauté? Parce que, sauf la i bataille de Fontenoy et quelques vaillantises à Quebec, la } France fut continuellement humiliée. Or, si les lâächetés de Louis XV, sile partage de la Pologne retombèrent sur la téte de Louis XVI et l'abattirent, que ne pouvait-on pas craindre pour Louis XVIII ou pour Charles X, après l'humiliation des traités de Vienne? |

Cette pensée nous oppressa comme un cauchemar pendant les huit premières annécs de la Restauration, et nous n'avons respiré un peu qu'après le succès de la guerre d'Espagne.

Les instruetions de M. de Villéle relativement à cetté guerre portent le caractère de son esprit; elles sont — adroites et fines, et ce qu'elles ont de très remarquable, . c'est que leur seul éxonce détruit tout d'abord l'opinion . qu'on s'est formée, très-faussement, de notre rôle au “ongrès de Vérone. Loin que le congrès ait exigé notre entrée dans la Péninsule, les instructions protivent sans réplique qu'à la France appartient l’inifiative. Cola patai tra plus évident quand on connaîtra mieux les trois propositions de M. lo vicomte de Montiworency, propositions déposées, avec d'autres papiers, sur le bureau de la chambre des communes, en Angleterre, dans la session de 4825. Commengons par l'instruction de M. de Vilièle. :

Instructions de M. de ViHèle,

” «Lasituation de l'Espagne attirera l'attention des souve- » rains et sera sans doute la question la plus délicate pour » la France parmi celles qui seront traitées au congrès.

» Les plénipotentiaires de Sa Majesté doivent surtout » éviter de se présenter au congrès comme rapporteurs » des affaires d'Espagne. Les autres puissances peuvent les » connaître aussi bien que nous, puisque comme nous » elles ont conservé leurs ministres et leurs agents consu- » laires en Espagne. Ce rôle pouvait convenir à l'Autriche » au congrès de Laybach, parce qu'elle avait la volonté » d'envahir Naples. I! lui convenait de le faire avec l'appui » des autres puissances ; elle exposa ses motifs afin d'ob-

DE VERONE. 71 ‘5 tenir cat appui, dont , au reste , elle déclarait qu'elle se » passerait si on le lui refusait, sa sûreté exigeant impé- . » tieusement qu'elle occupat la rayaume de Naples. {Vous . n°14 Rous sommes pas décidés à déclarer la querre aL . à PE spagne; les Cortés emmeneraient plutôt Ferdinand à . + Cadix que de le laisser aller à Wéron:. La situation de » ce pays (la France ) ne nous met dans la nécessité ni de . = demander, comme l'Autriche à Laybach, l'appui pour . » envahir, puisque nous ne sommes pas dans la nécessité .» de déclarer la guerre; ni du secours pour la faire, puis- » que si l'Espagne nous la déclare, nous n'avons pas he- - » soin de secours, at nous ne pourrions même on admettre » s'il devait en résulter le passage de troupes étrangères « » sur notre territoire.

» L'opinion de nos plénipotentiaires sur la question de - » savoir ce qu'il convient au congrès de faire relatiuc- / » ment à l'Espagne, sera que la France ctant la seule » puissance qui doive agir par ses troupes, elle sera seule # » juge de cette necessite’ » En résumé, les plénipotentiaires français ne doivent » pas consentir à ce que le congrès prescrive la conduite » de la France à l'égard de l'Espagne. Ils ne doivent point » admettre de secours achetés par des sacrifices péctx niaires ni par le passage de troupes étrangères sur notre ' » territoire ; ils tendront à faire considérer }a question de “ l'Espagne dans ses rapports généraux, et à tirer du con- » grès un traité éventuel, honorable ot utile à la France, - x soit pour le cas de guerre entre elle et l'Espagne , soit x pour le cas où les puissances reconnaitraient l'indépen- » dance de l'Amérique, »

Ce que l'employé aux affaires étrangères , rédacteur de cette note, dit ensuite sur la difficulté de conquérir l'Es- . pagne, sur l'impossibilité d'y maintenir une armée d'ac-

cupation, est une assertion démentie par l'invasion de 4823. Du reste, on voit l'aversion fort naturelle du président du conseil pour les hostilités, sa crainte que les alliés © ne nous proposent d'agir en Espagne, et les raisons qu'il oppose d'avance à des exigences et à une ardeur présumées. On voit aussi sa préoccupation commerciale à l’égard de l'Amérique, dont les puissances reconnattraient l'indépendance : cette indépendance n'était, selon nous, qu'une question secondaire : il s’agissait pour la monarchie restaurée d’être ou de n'être pas; à cela près, les instructions sont correctes et toutes françaises.

Encouragé par elles, et peut-être en en dépassant un peu l'esprit, M. de Montmorency fit au congrès ses fameuses communications.

‘Communications verbales de M. Je vicomte de Montmorency.

« Precis des communications verbales faites par M. le » vicomte de Montmorency dans la réunion confi- » dentielle de MM. les ministres d'Autriche, de la » Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, à Vé- »rone, le 20 octobre 1822,

» L'état d'irritation où se trouve le gouvernement qui » régit actuellement l’Espagne, les provocations nom- » breuses qu’il adresse à la France , ne donnent que trop » lieu de craindre que l’état de paix ne puisse se conserver » aussi long-temps qu'elle le voudrait. Le gouvernement + du roi a déjà fait des sacrifices à ce désir sincère d'évi-

» ter une rupture qui lui imposerait Ja douloureuse obli- » gation de rallumer le flambeau de la guerre et de trou- » bler la tranquillité si chèrement achetée par tous les » Etats de l’Europe. Il continuera de mettre tous ses soins » ase préserver d’un tel malheur, et il sait qu’il a sur ce » point de nobles exemples à suivre. Mais, s’il a pu faire » taire jusqu'ici le sentiment de sa dignité, s’il a supporté » avec patience des attaques plutôt faites peut-être pour » lui inspirer un sentiment de douleur et de compassion » que pour l'irriter, il ne peut cependant se faire illusion » sur le danger qui est inévitablement attaché à un tel état » de choses. Un foyer révolutionnaire , établi si près de » lui, peut lancer sur son propre sol et sur toute l'Europe » dé fatales étincelles et menacer le monde d’un embrase- » ment nouveau.

» D'ailleurs le gouvernement espagnol peut se déter- » miner brusquement à une agression formelle, dans .» laquelle il croira trouver les moyens de prolonger son » existence en la présentant à l'opinion comme un glo- . « rieux effurt de la liberté contre la tyrannie. La France » doit donc prévoir comme possible, peut-être comme » probable, une guerre avec l'Espagne. D’après la nature » des choses et dans les sentiments de modération dont » elle veut faire la régle de sa conduite, elle ne peut la » considérer que comme une guerre défensive. Elle ne » saurait en assigner l'époque; mais elle est décidée à la .» soutenir. Pleine de confiance dans la justice de la cause » qu'elle aura à défendre , s’honorant d'avoir à préserver » l'Europe du fléau révolutionnaire, elle s’appuicra sans » hésitation sur la force de ses armes et sur la fidélité de » ses troupes qui, souvent et vainement tentées, ont » montré devant la séduction un courage plus difficile:

» peut-être que celui des combats.

7& CONGRÈS » Mais, d'ici au moment où la guerre serait devenue » inévitable, la France, par une chance qui est commune » aux autres cours, peut être dans le cas d'adopter une » mesure intermédiaire entre l'état de paix et les hosti- » lités, et de rompre toute relation diplomatique avec » la cour de Madrid. En effet, telle circonstance peut se » présenter, telles démarches peuvent étre faites par le » gouvernement, par les Cortés, qui mettraient le minis- » tre de France dans la nécessité de demander ses pas- » seports, et qui, malgré tout le désir d'éviter une rup- » ture, forceraient le roi a Je rappeler formellement. » Dans ce cas, qu’il faut prévoir, mais que la France » mettra tous ses soins 4 éloigner, les hautes tours ne » jugeront-elles pas que ce serait donner une preuve utile » de l'uniformité des principes et des vues de Yaltiance, » que de prendre une mesure semblable et de rappeler, » chacune de son cdté, leurs légations à Madrid? On » peut troire (et cette pensée a fixé dès 1820 l'attention » de l’une des puissances) que si la nation espagnole » voyait cesser au même moment les rapports qui l'unis- » sent encore aux princes, aux gouvernements de l'Eu- » rope, si elle se trouvait comme isolée par le rappel de >» la plus grande partie du corps diplomatique et l’inter- » ruption des communications dont il est Porgane habi- » tuel, elle serait amenée à réfléchir plas mûürement sur » sa position et à profiter des éléments monarchiques vqu'elle renferme dans son sein, et qui prennent depuis » trois mois un développement remarquable, pour étein- » dre le feu révolutionnaire qui éloignerait d'elle les pen- » ples et les gouvernements.

» Cette mesure, qui aurait d'autant plus d'effet qu'elle » serait consacrée par un parfait accord des hautes puis- » sances, pourrait, on le sent, avoir des conséquences

DE VERONE. 7s

» graves. Elle irriterait probablement les hommes qui » gouvernent en ce moment l'Espagne, et pourrait les » porter à faire immédiatement une déclaration de guerre » à la France; mais ils en encourraient seuls la respansa- » bilité, et la France se trouverait dans la ligne où elle " » veut se maintenir jusqu’au dernier moment : elle serait » prête à se défendre, et n’aurait paint à attaquer. » En prévoyant le cas d’une guerre avec l'Espagne, et en subordonnant aux intérêts communs de la grande » alliance toutes les considérations qui se rattachent à » cette grande question, la France, on le répète, à dû » croire qu’elle pouvait compter sur l'appui moral de ses » alliés, et que même elle pouvait, si les circonstances » lui en faisaient la loi, réclamer d’eux un secours ma- » tériel. Elle s’est surtout pénétrée de l’idée que, dans la » circonstance présente, le concours des hautes puis- » sances est nécessaire, comme devant conserver cette » unanimité de vues qui est le earactère fondamental de » l'alliance, et qu’il est du plus grand intérêt de mainte- » nir et de signaler pour garantir le repos de l'Europe:

» C'est sur la forme de ee concours moral et sur les x mesures propres à lui assurer le secours matériel qui » peut étre réclamé par la suite, que la France croit, en » définitive, nécessaire de fixer l'attention de ses au- » gustes alliés,

» Résumant donc les idées qui viennent d'être expo- » sées, et qu’ils ont désiré connaître, elle soumet à leur » haute prudence les trois questions suivantes :

» 4° Dans le cas où la France se verrait forcée de rap- » peler de Madrid le ministre qu’elle y a accrédité et de » rompre toute relation diplomatique avec l'Espagne , Jes » hautes cours seraient-etles disposées 4 prendre une me- » sure semblable, et à rappeler leurs propres légations ?

» 2° Si la guerre doit éclater entre la France et l’Espa- » gne, sous quelle forme et par quels actes les hautes » puissances préteront-elles à la France l'appui moral » qui doit donner à son action toute la force de l’alliance, » et inspirer un salutaire effroi aux révolutionnaires de » tous les pays?

» 5° Quelle est enfin l'intention des hautes puissances, » quant au fond et à la forme du secours matériel qu'elles » seraient disposées à donner à la France dans le cas » où, sur sa demande, leur intervention active devien- » drait nécessaire, en admettant une restriction que la » France déclare, et qu’elles reconnattront elles-mêmes » être absolument exigée par la disposition générale des » esprits? »

Am

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