M. DE CHATEAUBRIAND AU MARECHAL DUC DE BELLUNE
Paris, ce 26 novembre 1825.
J’ai reçu, monsieur le Maréchal, Ja lettre que vous m'avez fait Phonnear de m'écrire le 23 de cemois. Je vous annonce que le roi veut lui-même vous écrire, pour vous déterminer à accepter l’ambassade de Vienne; mais, monsieur le Maréchal, avant que Sa Majesté vous donne cette preuve éclatante de son estime, il convient que je sache si vous êtes disposé à obéir, car vous sentez que le roi ne peut pas s’exposer à un refus. Soyez assez bon, monsieur le Maréchal, pour me répondre poste par poste, ou même pour m'envoyer un courrier, si cela vous paraissait plus prompt. Il me paraît impossible que vous repoussiez cette marque touchante de l’attachement et de la faveur de votre souverain. C’est aussi l'opinion de M. le duc d’Havré, dont j'ai l’honneur de vous transmettre les lettres.
Mon attachement pour vous, monsieur le Maréchal, égale les sentiments de la haute considération avec laquelle je serai toute ma vie votre très-humble et très-dévoué serviteur.
CHATEAUBRIAND
M. DE LA FERRONNAIS A M. DE CHATEAUBRIAND
Saint-Pétersbourg, le 30 novembre 1825.
Malgré l’exacte fidélité avec laquelle je vous rends
compte aujourd'hui de ma conversation avec l’empereur, il est cependant quelques détails et explications que j'ai cru devoir réserver pour ma lettre particulière. Il en est même que j’ai trouvés d’une nature trop délicate pour les confier au papier, et j'ai chargé M. Bois-le-Comte de vous les faire connaître.
Aujourd’hui, monsieur le Vicomte, c’est vers nous , ou plutôt vers vous seul que se tournent les vues et les espérances de l’empereur; il voit peu à peu se dérouler tout ce que sa politique semble avoir prévu. Il voit ses ennemis naturels, l'Autriche et l’Angleterre, commettre des fautes dont quelques-unes décèlent plus de faiblesse encore que de manque d'habileté. IL voit la France, qu’il regarde comme allié naturel, acquérir de la force, affermir sa puissance, et se replacer sur la scène politique au rang qui lui appartient; il nous sait une armée brave et fidèle ; dès lors il se rapproche de nous, se met à côté de nous ; et, tout en proféssant le même attachement aux principes de la Sainte-Alliance, il m'a cependant plusieurs fois fait entendre, dans sa dernière conversatien, que la France et la Russie, étant bien d'accord et s’entendant bien sur tout, assureront toujours la tranquillité de l’Europe, et foreeront les autres puissances du continent à vouloir ce qu'elles voudront. Je le répète, monsieur le Vicomte, cette disposition actuelle n’est due qu’à la confiance sans bornes que vous inspirez aujourd’hui personnellement à l'empereur; il croit que vous avez deviné sa pensée, ses vues; que vous êtes, comme il le dit, l'homme des circonstances, destiné à opérer, d'accord avec lui, tous les changements que l’ordre social et la situation politique de l’Europe réclament encore. Il a mis trop de soins à me répéter qu'il vous accordait toute sa confiance, à me dire qu’il désirait que tout le monde le sût, pour n'être pas
bien sûr que j’ai à cet égard pénétré sa pensée. Vous seriez donc aujourd’hui, je n’en doute pas, monsieur le Vicomte, tout à fait en mesure de remplacer M. de Metternich dans Ja confiance de l’empereur. Si les cireonstances ou le malaise et le sourd mécontentement qu’éprouve la nation mettent l’empereur dans le cas de s'occuper de Ja Turquie , et lui imposeut l'obligation de faire la guerre, il sait très-bien ce qui peut nous convenir; c'est à lui à ” s'expliquer. Si les premiers nous faisions un seul pas audevani de lui, nous le ferions reculer. Au reste, monsieur le Vicomte, je ne puis assez vous le répéter, toute la situation actuelle repose sur vous seul; et, si vous quittiez le ministère, ce serait tout autre chose. Ce que je vous demande seulement, monsieur le Vicomte, c'est de maintenir cette heureuse confiance que l’empereur a en vous; rien n’y contribuera davantage que votre correspondance particulière avec moi; vos lettres 1 ne manquent jamais leur effet.
Vous verrez, dans la révélation que vous fera M. Boisle-Comte , une preuve de plus de l’intérêt que l'empereur met à ce que .rien ne puisse arrêter le développement de nos fürces et de notre prospérité. Je sais que l’on pourrait être étonné que l’on eût eu l’audace de faire une pareille proposition à l’empereur ; mais il est nécessaire de savoir que tous les partis ont toujours cru pouvoir attacher ce prince à leurs causes, et en faire un instrument. Les bonapartistes se sont sans cesse adressés à lui en faveur du petit Napoléon, d’autres en faveur du prince d'Orange ou de Beauharnais, d’autres encore en faveur du grandduc Nicolas.
” Une personne attachée à la cour et très à même de savoir ce qui s’y passe, vient de m’assurer que le projet de l’empereur est d'envoyer à monseigneur le duc d’Angou-
léme le grand-cordon de Saint-Georges. Pour bien apprécier cette attention, il faut savoir l'extrême valeur que l'empereur attache à cette décoration; elle est telle, que lui-même l'a refusée lorsqu'elle lui était offerte par le chapitre de l’ordre, après son retour de Paris, déclarant ne l’avoir pas méritée. Le duc de Wellington est le seul qui la porte aujourd'hui. Les statuts de l’ordre n’accordent le grand-cordon qu'au général qui, commandant en chef une armée , a gagné plusieurs batailles dont le résultat ° a été une paix glorieuse pour le pays.—J’entre dans ce détail, monsieur le Vicomte, pour que l’on ne se trompe pas sur le prix réel de cette prévenance de l'empereur, qui ne peut pas donner une preuve plus forte de l’importance qu’il attachait au succès de la guerre d’Espagne et de la haute estime qu’il porte à monseigneur le duc d’Angouléme.
Recevez, avec l’hommage de ma haute considération, l'assurance de mon inviolable et bien sincère attachement.
LA FERRONNAIS
M. DE CHATEAUBRIAND ‘A M. DE TALARU
Paris, le 11 décembre 1825.
Je vous ai dit mille fois, mon cher ami, que le seul moyen, le moyen sûr que vous aviez d’agir sur le roi et le gouvernement espagnol était de ne fixer qu’une trèscourte occupation et de les menacer sans cesse d’une retraite. Quand je vous présentai cette idée pour la première
fois, vous la combattites : je suis charmé que vous vous soyez rangé a cet avis, et vous allez avoir occasion de faire usage de ce moyen de pouvoir.
Il ne me semble possible ni à moi, ni au président du conseil, de forcer le roi 4 renvoyer sur-le-champ un ministére, et à exiler un favori, en lui mettant le marché à la main. Il faut réserver la menace de la retraite de nos troupes pour les cas extrêmes; c’est à votre habileté que je me confie, et c'est à présent qu’il vous faut déployer toutes les ressources de la diplomatie.
D'abord il vous faut témoigner hautement votre mécontentement de la faveur d'Ugarte, et déclarer qui si cet homme n'est éloigné et que si la Camarilla revient en puis: sance, vous demanderez à votre cour le rappel de notre armée, La menace ainsi venant de vous sera bonne et efficace, au lieu que le gouvernement français disant luimême du premier mot, ou cela ou rien, serait le parti d'hommes sans patience et qui n’entendent rien aux affaires.
Remarquez bien que le traité vousdonne le moyen complet de la menace : car non-seulement le terme de l’évacuation est trés-rapproché , mais le roi s’est réservé le droit de retirer ses troupes quand il le jugerait à propos. Nous avions senti la nécessité de cette clause pour pouvoir garder notre influence en Espagne. |:
Ainsi donc, en faisant connaître hautement votre mécontentement du rappel de la Camarilla, vous ébranlerez d’abord ce ministère, en ayant l’air de ne pas l’attaquer directement; vous verrez s’il est nécessaire de renverser Casa Irujo, homme doux que nous connaissons et qui est attaché à la France. Je vous indiquais Las Amarillas de mon côté , tandis que vous me le proposiez du vôtre. Dans votre système, Vergas, vieux et violent, remplace-
rait Casa Irujo. Almenara nous est désigné par tout le monde pour les finances. Nous regrettons l’ancien ministre des grâces et de la justice, qu'on disait habile et honnête homme. Il faut aussi que le confesseur du roi ne soit pas un inquisiteur. Si Las Amarillas ne pouvait passer à la guerre, vous avez Sarsfield et d’Eroles; mais surtout Sarsfield, qui a plus de vigueur que d’Eroles.
Vous me dites qu'on n’a rien va de votre humeur : c’est bien, et c’est le métier. Il est tout simple que vous ne voyiez que l’Espagne; mais moi qui suis au centre du cercle, je vois tous les rayons et les divers points de la circonférence. Notre vraie politique est la politique russe, par laquelle nous contre-balançons deux ennemis décidés, PAutriche et l'Angleterre. Si la Russie maintenant voulait être trop prépondérante , une légère inclinaison de notre part vers l’Angleterre aura bientôt rétabli le niveau : c’est entre ces deux contre-poids que nous devons jouer. Ne vous écartez jamais de ce système, et surtout cachez bien votre politique et vos sentiments. Soyez bon homme excepté pour les Espagnols, auxquels il vous faut parler en maitre. Vous êtes un vrai roi, car vous disposez de quarante-cinq mille hommes, et en mêlant l’adresse à la force vous vous ferez obéir.
Il y a une chose que je ne comprends pas. Si le changement des ministres a été produit par un coup de la Camarilla ,comment ces ministres sont-ils des modérés ou même des demi-libéraux ?
. Je comprends qu'au milieu de tous ces bouleversements rien ne marche et que tout rétrograde. Il est pourtant heureux que la demande en médiation ait été retardée , puisque cela vous aura peut-être donné le temps, d'après mes lettres , de l’asseoir sur une autre base. Vous leur ferez remarquer que leurs espérances pour le Pérou et le Mexique
ne sont point renversées par la médiation; bien au contraire, elles s’accroitront en donnant de la force aux royalistes dans les colonies; les royalistes américains seront encore bien plus forts et leurs antagonistes bien plus faibles , si vous obtenez la déclaration de liberté du commerce que je vous ai demandée.
Veillez à nos traités. Si celui d’occupation n’est pas signé immédiatement, vous déclarerez que les troupes vont avoir l’ordre de se retirer. Vous n’ajouterez pas même à ce traité l’article que vous m’aviez indiqué et que je vous ai envoyé rédigé. Il faut que le traité reste absolument tel qu'ilest. Heureusement que. par mon billet du 9, à deux heures et demie, je vous ai dit de ne point insérer cet article. |
Voilà certes, mon cher ami, de longues explications : vous saurez maintenant comment agir en réunissant ce que je vous dis dans cette lettre confidentielle à ce que je vous dis dans ma lettre officielle.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE POLIGNAC
Paris, le 15 décembre 4825.
J'ai reçu ce matin votre dépêche du 42. Je vais en faire passer une copie à M. de Talaru. Cela va assez mal en Espagne : on ne finit à rien, et cette médiation que nous voudrions établir pour les colonies est ajournée comme toutes les autres affaires. Le temps surprendra ces gens-là, et tandis qu’ils délibèrent, tiraillés en sens contraires par leurs
passions et par les intérêts divers de alliance , l’ Angleterre ira son chemin, et un beau matin, peut-étre a la prochaine session da parlement, reconnaitra l’indépendance des colonies.
Veillez bien 4 ce qui se passe autour de vous : la douceur de Canning, et son apparence de changement de sentiments pour nous, me sont suspects. Il est peut-être content de notre loyauté et de nos explications franches sur nos intentions touchant les colonies espagnoles, parce que cela lui permet de suivre plus facilement ses projets. J’ai peur qu'il ne sorte de toute cette paix quelque traité, surtout avec le Mexique, par lequel l'Angleterre obtiendrait , au détriment de notre commerce et de notre industrie, des avantages immenses. Prenons garde à nous laisser endormir ; ne jouons pas un rôle de dupes. Je sais que tout cela est fort difficile à prévenir, car nous n'avons pas de forces maritimes , et le continent, surtout depuis nos succès, ne nous aime pas assez pour nous soutenir dans une guerre contre l’Angleterre; mais il est toujours de notre devoir de faire tout ce que nous pourrons, et de ne pas tomber par imprévoyance. Il me semble difficile que la prochaine session du parlement n’amène pas quelque nouvelle révélation. Canning peut-il se présenter à la chambre des communes sans compensation pour la guerre d’ Espagne qu’il a laissé faire? S’il ne m’a pas donné une trés-haute idée de sa politique, son intérêt et son amour-propre doivent le pousser à tenter quelque chose qui puisse fermer la bouche à ses ennemis.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 47 décembre 1825.
Je profite d’une estafette de M. le duc Doudeauville, pour vous envoyer le duplicata, à tout événement, de mes lettres et dépêches. Comme je vous ai écrit hier, je n’aurais rien à vous mander aujourd’hui sansl’arrivée de Rothschild de Londres, de Barring et de deux autres grands banquiers. |
Ils viennent avec le projetdes’entendre avec le Rothschild de Paris pour prêter une somme considérable à l'Espagne. Ils vont examiner la chose ici, voir dans quelle position financière se trouve la monarchie de Ferdinand ; après quoiils feront leur proposition.
Mais si, après avoir calculé dans leur propre intérêt que l'emprunt est possible , nous, France, nous ne le trouvions pas bon , ils nous déclarent qu’ils ne ferontrien sans nous. Cette affaire est toute différente de celle que proposait Parish , l’homme du prince Metternich , de concert avec Ouvrard, et dans laquellele Rothschild de Paris n’a pas voulu entrer.
Ceci, mon cher ami, est de la plus haute importance. En cas que ces premiers banquiers de l’Europe viennent au secours de l'Espagne, c’est encore à nous qu’elle devra ce nouveau et signalé service. Armé de ce nouveau moyen, vous pouvez tout. Si vous n’avez pu encore parvenir à obtenir ce que nous demandons avec tant d'instance, vous le pouvez maintenant. Vous pouvez faire un ministère à votre gré, dicter des lois, faire signer nos traités, décider la médiation pour les colonies, la liberté du commerce en Amérique, en liant ou en déliant les cordons de la
bourse. Il serait bien malheureux que, maitre des forteresses d’Espagne, et pouvant fermer et ouvrir la source du crédit, nous fussions nous-mêmes sans crédit dans la Péninsule.
‘ CHATEAUBRIAND
Ed
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 29 novembre 41825.
Je conçois, mon cher ami, que dans le despotisme absurde de l’Espagne et la complète anarchie de l’administration , ce-soit un pas de fait que l’organisation d’un conseil de ministres ; partout ailleurs cela ne serait rien. Mais ce conseil des ministres est composé des mêmes hommes que nous avons vus au travail, rendant décrets sur décrets comme leur maître, rétablissant les dimes , proscrivant les miliciens en masse et hésitant à pardonner à Morillo. Je serai charmé qu'ils aillent bien , et que le roi, qui doit tout décider, décide d’une manière raisonnable; mais j’en doute. En attendant je remarque qu’on vous dit qu’on fera, qu’on va faire, et l’on ne fait rien , ni pour la conclusion de nos traités, ni pour les affaires de l'Espagne. Faites donc reconnaître nos créances, régler l'acte d'occupation et les indemnités pour notre commerce. Pressez, grondez, * menacez même, s'il le faut. Nous n’avons pas dépensé 300,000,000 et délivré Ferdinand pour être sans crédit en
Espagne. Vos dernières dépêches jusqu’au n° 442 me donnent l'espoir que les miennes , à dater du 49, vous seront arrivées à temps pour redresser l'erreur dans laquelle
COLONIES ESPAGNOLNES. 259
on allait tomber en demandant l'intervention de l'alliance pour les colonies sans y associer l’Angleterre. Dans cette occasion la lenteur espagnole nous aura servis. Le ton de l'Angleterre envers nous devient de plus en plus pacifique ; ne la bravons pas inutilement, empéchons-la de se séparer trop brusquement des intérêts communs. Le continent parle fort à son aise des quelques vaisseaux et du peu de soldats qu’il faudrait pour réduire le Pérou et le Mexique : et qui les fournirait ces vaisseaux et ces soldats ? nous sans doute : or, pouvons-nous soutenir une guerre maritime ? et dans cette guerre même les alliés, si entreprenants, noussoutiendraient-ils ? L’Autriche n’est-elle pas tout anglaise, et la Russie ne ménage-t-elle pas même le cabinet de Londres à cause des affaires d'Orient ? Jouons serré et ne soyons la dupe de personne. Nous avons Cadix et Barcelonne : avec ces nantissements, l'Angleterre n’ira pas trop vite en besogne ; nous aurons le temps de voir sil’ Espagne est raisonnable sur les colonies ; si elle ne l’est pas , nous prendrons notre parti. Décidément, nous évacuerons l'Espagne ; nous la laisserons s’arranger avec les factions comme elle le voudra, si elle ne veut en finir sur rien : c'est ce que vous ne sauriez trop répéter à M. Saez. Et qu’il ne se repose pas sur l’idée que nous serions nous-mêmes en danger, si des troubles renaissaient en Espagne ; les ministres qui gouvernent aujourd'hni avec si peu de prudence seront certainement chassés, renversés par des soulèvements quand nous n’y serons plus. Il y va de leur intérêt personnel : qu'ils sentent au moins celui-là s’ils ne sont pas touchés par des motifs plus nobles. Comment ! ils n’ont pas encore fait les trois choses que le simple bon sens indique et pour lesquelles il ne faut pas plus d’une séance du conseil, l’amnistie, le licenciement de l’armée et l’emprunt ! nos affaires à nous n’avancent pas plus que les leurs.
Défiez-vous, mon cher ami, de Saez; je crains que cet homme rusé ne vous endorme par des paroles qu’il ne réalise jamais. Parlez-moi encore de ce ministre : dites-moi ce qu’il est ; quelle est sa capacité, son caractère, ses intérêts, ses passions ; ce qu’on en doit espérer, ce qu’il faut en craindre. Répondez-moi sur tous ces points :
Affaires de l'Espagne.
Colonies, amnistie , licenciement de l’armée, emprunt.
Affaires de France. - |
Traité d'occupation , reconnaissance de nos créances, indemnité pour notre commerce. | * Voila qui est clair, mon cher ami. Je vous le répète, le roi ici est trés-irrité , et si l'Espagne ne conclut pas, nous conclurons. Avertissez M. Saez du danger. Je ne l’ai pas caché au duc de San Carlos. J’ai reçu une trés-longue lettre du général Pozzo aujourd’hui. J'y répondrai demain. Dans votre politique soyez Russe. Notre ennemie naturelle , l’Autriche, est trés-malveillante dans ce moment. La Prusse craint la Russie, mais elle la suit. L’ Angleterre voudrait nous brouiller avec la Russie surtout et nous caresse à présent ; soyez poli sans confiance ; il est certain que, dans l'affaire des colonies, !’Angleterre est plus près de nous que les puissances continentales, parce que nos intéréts se rapprochent.
Je vous remercie de la toison. J’étais charmé qu’on vous ” Veit donnée, sans penser un moment que je pouvais la mé-
riter. Je suis, grâce à Dieu, fort au-dessus de ces ambitions.
Tout à vous, mon cher ami.
M. DE CHATEAUBBIAND A M. DE POLIGNAC
Paris, ce 5 janvier 1824.
Je sors d’une conférence avec le duc de San Carlos, lé général Pozzo et le baron Vincent. Le duc de San Carlos a reçu la note officielle pour la demande en médiation et a erdre de la faire connaître à moi, aux ambassadeurs d’ Autriche, de Russie et d'Angleterre. Nous sommes convenus qu’il retarderait cette communication de quelques jours pour vous donner le temps de me répondre et de connaître par vous la disposition de M. Canning : elle sera favorable ou défavorable. Dans le premier cas, nous accepterons immédiatement la demande en médiation, aussitôt qu’elle nous aura été faite officiellement. Dans le second cas, nous prendrons la chose ad referendum , jusqu'à ce que nous connaissions la détermination de l'Angleterre, et surtout pour ne pas précipiter une rupture sur Ja question des colonies , entre nous et le cabinet de Saint-James.
Voilà le point où en sont les choses ; mais il faut que vous sachiez que l’Autriche suppose, et a fait dire à M. Canning, que les conférences pour la médiation pourraient être établies à Londres. Or, vous voyez que l'Espagne demande positivement qu’elles soient établies à Paris, el nous, notre résolution est de tout rejeter, plutôt que de transporter à Londres le lieu de la médiation. Voyez M. Canning le plus tôt possible, et renvoyez-moi mon courrier.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, ce 17 janvier 1824.
J’ignore encore, mon cher ami, quel parti M. Canning prendra sur la médiation ; cependant, sir Charles Stuart m’a dit aujourd’hui qu’il avait reçu des lettres de Londres et que le ministére paraissait assez favorablement disposé sur cette médiation. Si maintenant le décret pour la liberté du commerce paraissait, nous pourrions espérer un succès , malgré le fatal décret du conseil des Indes.
Je vous le répète pour la millième fois, si le ministère actuel ne vous plaît pas, changez-le ; vous devez commander en maitre; si le clergé est le plus fort et peut-être le plus utile, liez la partie avec lui, pourvu qu’il vous donne tout ce que vous demanderez pour le bien de l'Espagne. Amnistie , emprunt, décret sur la liberté du commerce et nos traités. Mettez-vous bien dans la tête que vous êtes roi d'Espagne, que vous devez régner. Je ne vous demande ni de faire prévaloir telle où telle théorie, ni d’appuyer tel ou tel homme ; mais de faire ce que l’état des choses permet. Ne vous embarrassez ni des intrigues de vos collégues, ni des jalousies de nos ennemis. Qu’on écrive ici et à la cour mille calomnies sur moi et sur le gouvernement du roi, peu importe : laissez dire et agissez. Je vous le répète, vous avez carte blanche pour agir. Tout ce que vous aurez fait sera bien fait et approuvé, pourvu qu'il y ait actidn. Voici ce que vous pouvez dire au roi pour le déterminer a en finir avec nous et pour lui.
Si avant un mois, à partir de la date de cette lettre, il n’y a rien de fait pour nos traités et pour l'Espagne, vous
recevrez vraisemblablement l’ordre de demander vos pas- se-ports. M. de Bourmont recevra en même temps les instructions nécessaires pour quitter Madrid. La patience du roi est à bout. Lui et son gouvernement sont las de n’étre payés de tant de sacrifices que par l’ingratitude. .
Mes lettres officielles vous transmettent des documents curieux sur Cuba. Je vous enverrai, par le courrier de mardi 20, la ratification du petit traité des prises : il sera demain dans le Moniteur.
. Tout à vous, mon cher ami.
CHATEAUBRIAND
M. DE CHATEAUBRIAND AU GÉNÉRAL BOURMONT
Paris, ce 47 janvier 1824.
J’ai reçu, monsieur le Comte , la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Vous pouvez être sir que je ferai tont ce qui dépendra de moi pour améliorer le sort de M. de La Roche-Saint-André. Maintenant, je répondrai à votre politique.
Je suis persuadé, monsieur le Comte, que st nous perdons notre influence en Espagne, ce sera absolument notre faute. Guandonest maître des places fortes d’un pays,quel'on peut eu outre faire fournir à ce pays l'argent qui lui manque, je ne sais pas ce qu’on ne peut pas faire. Je ne cesse d'écrire à notre excellent ambassadeur d'agir avec force , de donner , s’il le faut , des ordres : tout ministère qui déplaît à la France doit s’en aller, tout ministère qui lui plaît doit rester, Rien n'ira si nous ne gouvernons pas nous-mêmes; ¢ ‘est nous
qui devons dicter l’amnistie, faire faire Jes emprunts, licencier et réformer l'armée. Il ne s’agit pas de donner à l'Espagne tel ou tel genre de gouvernement, mais de treuver dans son sein une force avec laquelle on puisse rétablir l’ordre et la justice. Est-ce le clergé qui est cette force? il faut s’appuyer sur lui, le mettre à la tête de l’état, à condition qu’il fera toutes les choses qu'il est raisonnable de faire pour le salut de la monarchie.” Ainsi il faut qu’il se prête aux arrangements qui peuvent encore sauver une partie des colonies, qu'il paie les intérêts d’un emprunt, qu'il signe nos traités particuliers, etc. A ces conditions, marchons avec lui; nous lui laisserons notre armée; nous ne souffrirons pas qu’il soit chassé du pouvoir. Qu’importe aujourd’hui que l’ancien ministère soit tombé par telle ou telle cause , par l'influence de tel ou tel homme ; qu'importe que le ministère actuel soit soutenu par tel ou tel crédit? S’il ne convient pas au pays, qu'il se retire , et c'est à la France, c'est à notre ambassadeur à désigner les hommes qui doivent être placés à la tête de l’état. Je sais, monsieur le Comte, que vous avez à vaincre bien des obstacles, que les intrigues, les jalousies, les préjugés sont armés contre vous : le corps diplomatique mêle ses inconvénients à tant de difficultés.
Le mal de tout cela, c’est qu’on perd dans de vains reproches le moment d'agir. Je vous engage fort, monsieur le Comte, à vous réunir à M. l'ambassadeur pour porter un coup vigoureux. Il faut enlever en quinze jours la signatutçe de tous nos traités, et l’accomplissement de toutes les choses sur lesquelles M. de Talaru a des instructions. M. de Talaru a carte blanche ; je prends sous ma responsabilité tout ce qu'il fera. Allez droit au roi tous les deux, parlez; si l’on se refusait à ce que vous croiriez utile au salut de l'Espagne, M. de Talara recevrait immédiatement
des ordres. Nous serions forcés d’abandonner le malheureux monarque que nous avons délivré à une destinée dont ilne serait plus en notre pouvoir de changer le cours.
Voilà, monsieur le Comte, quels sont mes sentiments politiques sur l'Espagne : s’ils sunt conformes aux vôtres, je m’en applaudirai. Vous avez comme moi à ccear le bien de l'Espagne et l'honneur de la France.
Recevez, etc.
CHATEAUBRIAND
P.-S. J oubliais de vous dire , monsieur le Comte, pour ne rien garder sur ma conscience, qu’il me semblerait utile de rasserubler les vieilles Cortès ; mais faut-il les convoquer à présent pour suppléer à la faiblesse royale, et faire tout ce qu'il y a à faire d’utile et de vigoureux, ou faut-il attendre qu’une administration forte ait rétabli l'ordre dans la Péninsule ? Les deux systèmes peuvent également se soutenir. Il y a des affaires, telles que celle des colonies (qui est tout pour l'Espagne) qu'un corps politique comme les vieilles Cortès peut seul déterminer ; car je doute que le roi et des ministres osent jamais prendre un parti décisif sur ce point; mais aussi les vieilles Cortès, à présent, peuvent ramener des troubles. Il faudrait être comme vous sur les lieux pour juger l'à- propos.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TALARU
Paris, le 24 janvier 1821.
Nous désirons, plutôt que nous n’espérons, mon cher, que la présence de Marcellus frappera le gouvernement
espagnol et l'amènera a une décision. Si vous réussissez , Marcellus reviendra ; si vous manquez le coup, Marcellus restera comme chargé d'affaires; vous recevrez vos lettres de rappel; en même temps nous prendrons envers l’Espagne les mesures les plus sévères. Le roi est tellement révolté de son ingratitade envers la France, qu’il ne veut plus entendre à rien.
Je désire vivement, pour votre honneur et pour le nôtre, que vous emportiez ce décret de la liberté du commerce. Vous devez tout mettre en usage. Vous sentez qu’il ne nous est pas possible de rester comme nous sommes. Songez à ce que nous deviendrons lorsque les discussions vont s'ouvrir dans le parlement d'Angleterre, et que nous verrons celle-ci s'emparer, sous nos yeux, des colonies espa-gnoles; car déclarer leur indépendance ou les prendre, le résultat est le même ; et c’est là ce que nous aurions fait à
-. Madrid ! Cela n’est pas tolérable. La déclaration de l’indé-
pendance du commerce sauve notre honneur, nous met dans une bonne position à la tribune, et obligerait l’Angleterre à se faire ouvertement le champion de l’insurrec-* tion , puisqu'elle ne pourrait plus argumenter de ses intéréts commerciaux. Attaquez le roi corps à corps, faites signer devant vous; et, si l'on exigeait pour ce décret quelque concession de votre part pour les troupes, les prisonniers , etc., nous tiendrons vos engagements.
Nous avons fait le décret de deux manières ; celui que nous aimerions le mieux est celui ou il est question des consuls. Si l'Espagne entendait bien ses intérêts et la politique , elle l’adopterait. Par ce moyen elle culbuterait tout le système anglais ; car les Anglais ayant déjà envoyé des agents consulaires dans les colonies espagnoles, en autorisant la France et les alliés à y avoir aussi légitimement des consuls ; ces derniers consuls combattraient les autres,
COLONIES ESPAGNOLES. 267 et soutiendraient et étendraient les droits de la métropole. Mais M. Heredia, homme d'esprit, dit-on, sera-t-il de force à entendre cette politique ? Les conseils surtout l’entendront-ils ? Il y a un moyen, c’est de faire signer le roi sans en passer par les conseils. Et ne sortez du palais que le décret no 2 ne soit signé. Faites-vous, si vous voulez, accompagner de M. de Bourmont, qui déclarera qu'il attend ses ordres pour évacuer Madrid.